Tempête

Il y a ce roman qui sommeille dans un coin depuis plus d’un an, que je ne me résous pas à abandonner sans parvenir à le reprendre. J’avais posté ici un début possible. Lire vos commentaires encourageants m’avait dissuadée de renoncer tout à fait. Il y avait un autre début, avant : le voici. Février est sur nous et il est temps de flatter la bête à l’encolure, des fois qu’elle consentirait à faire quelques pas de plus avec moi – qui sait ce qui pourrait surgir derrière la courbe du chemin, une merveille de crêtes et vallée peut-être (je sens qu’au fond c’est la montagne qu’il me faut, la montagne la clé de ma serrure grippée – hélas, wrong landscape).


 

Cette fois-ci, le vent l’a eu.

Il est cinq heures vingt-sept. La furie des rafales fait silence, trois minutes hésitent entre deux états, et d’un coup, trahi par un voilage qui s’illumine, un matin candide tombe sur les décombres de la nuit.

Le silence desserre sa prise : dehors, ce qui a pu sauver plume et bec en agonit le ciel.

En Irène rien ne cille, ni corps ni âme, fusionnés en un caillou rejeté sur la rive du jour par l’épouvante.

Le hêtre pourpre sera tombé.

Ainsi, l’effort de la nuit dernière aura manqué de ferveur. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé : témoins ses poings blanchis sur le drap détrempé. Elle en qui grelotte, pour peu que le vent hausse le ton, chaque maillon de la chaîne ancestrale jusqu’au premier Jardin, travaille depuis l’enfance à affermir son assise par temps de houle. Des orages ardéchois de sa jeunesse aux tempêtes océaniques anglaises, une expérience de près de soixante ans lui a enseigné que toute fuite dans la distraction est inutile, qu’une lampe vaut mieux éteinte que clignotant traîtreusement, avec ce grésillement de mouche agonisante battant le rappel de catastrophes, et qu’à chercher refuge sous les moutonnements d’une couverture, on ne fait qu’aggraver le mal de mer. Qu’on se le dise : orages et tempêtes s’affrontent verticalement. Le mieux, si l’on doute de ses jambes, est encore de s’asseoir en tailleur sur une surface ferme et, solidement ancré, de faire épouser à l’axe de son corps, du coccyx infernal à l’atlas céleste, la trajectoire d’une flèche tirée à l’assaut de la fureur du ciel, prolongeant la trentaine de vertèbres allouée par la nature d’autant de marches que la puissance de l’esprit pourra engendrer, avec la détermination d’un bâtisseur de temple empilant les tambours d’une colonne d’orgueil, et de pousser à l’aveugle à travers l’épaisseur des nuées, de la pointe du crâne, du tranchant de la volonté, jusqu’à parvenir sur l’autre versant, celui où blanchit le silence de la lune. Au prix de cet effort, tout juste peut-on espérer marchander son salut : si je parviens de l’autre côté, alors tout ira bien. Si, alors : mille fois désavouée par la réalité, cette formule spontanée des transactions avec le destin n’en demeure pas moins le premier recours d’Irène.

Hélas, de plus en plus, elle peine à accomplir cet exercice d’alpinisme mental. Il suffit qu’un mauvais souvenir vienne perturber l’ascension, ou quelque manque de foi – la tentation de l’apnéiste épuisé, gagné d’un tendre désir de lâcher prise et de s’en aller nourrir la neige organique des bas-fonds –, et c’est la chute, faillite tragique, interminable comme le désespoir et comme lui sourde aux efforts de la volonté. Or il faut à tout prix résister, contrôler la descente, bâillonner le vertige, sous peine d’être harponnée en plein ciel par la terreur, étrillée, embrochée, embrasée puis abandonnée, une fois la tempête passée, nauséeuse jusqu’aux lèvres, à macérer dans sa honte : une flaque de larmes, de sueur et d’urine. C’est pourquoi cette nuit, elle a tenté d’échapper autrement à la dégringolade. Alertée vers midi par une sensibilité animale auxiliaire de sa phobie, elle a perçu quelques heures avant le coup de vent inaugural, avec les chevaux et les oiseaux, que l’ourlet trouble de la tempête passait les contreforts des collines. Au jardin, elle a mis la dernière main aux étais des jeunes plantes, rentré poubelles et pots de fleurs au garage, décroché les mangeoires des oiseaux, prodigué un mot d’encouragement aux arbres et lancé pour la forme quelques incantations conjuratoires dans la direction de la menace (le ciel mentait encore de tout son bleu). Puis il a fallu remercier Gillian qui l’a appelée pour renouveler son invitation à passer la nuit chez elle, insistant sous le prétexte que Harold, son mari, était en déplacement dans une ville lointaine et qu’elle-même risquait d’avoir peur (un silence, et le concert de gorges déployées : Gillian ne connaît pas la peur). Irène n’a pas eu besoin de refuser, Gillian connaît son protocole en cas d’orage : quelques principes de bon sens consistant à garder le fort et à se mettre en quarantaine afin d’éviter toute contagion par la peur d’autrui et, surtout, de se donner en spectacle. Vers six heures, l’ombre s’est posée abruptement, traversée de lueurs bleutées, corbeau de splendide et mauvais augure. Un frémissement, vaste comme l’horizon d’où il venait, a traversé les arbres et les haies. Invisible derrière les collines du Nord, le fond de la vallée a exhalé une note grave et reconnaissable entre toutes. Irène a fermé les volets intérieurs, tiré les rideaux, coupé l’électricité. Bientôt, enhardi par les ténèbres, le vent de mars s’est mis à cravacher les collines qui avaient osé ces derniers jours offrir leurs rondeurs infidèles à un soleil trop précoce. Puis c’est arrivé : dans un hurlement à mettre au garde-à-vous plumes et poils à travers trois comtés, tout ce qui peut s’amasser de rancœur sur l’Atlantique s’est déversé sur le monde. Alors, renonçant à l’ascension mentale, Irène a décidé de plonger. Assise sur son lit, sanglée dans la robe de chambre à dragons de l’aîné, elle s’est laissé couler comme une sonde, espérant atteindre tout au fond le siège du silence et y trouver de quoi se protéger, la présence d’un monde apaisé que les bourrasques pour l’heure rendaient presque inimaginable – brise d’été, bruine de printemps, jeunesse d’arbres familiers qui fut aussi la sienne –, se concentrant, se ramassant, se repliant sur le feu intime logé dans l’alcôve des entrailles, évoquant un à un les occupants de son jardin, murmurant à chacun : ami, tiens bon, je suis avec toi. C’est une longue descente, un exercice de patience spéléologique où elle se guide à l’oreille, à la peau, puisque les images qu’elle aime tant, auxquelles elle a toujours été plus sensible qu’aux autres sollicitations sensorielles, ne marquent plus de leur emprunte lumineuse sa mémoire comme elles le faisaient autrefois, mais ont peu à peu laissé place à des sensations, des rythmes et des textures, mémoire de chair plus que d’esprit, empruntant le canal du mouvement, des écoulements, des pulsations, des sudations. Perdu, l’album de photographies sagement disposées selon les années, où chaque souvenir venait s’encastrer précisément dans la frise, adieu, chapitres métronomes du temps ; ne reste qu’une sorte de millefeuille synesthésique dont la pression des années brouille chaque jour davantage la stratigraphie. Lovée dans cette masse claire-obscure, ne livrant à la nuit que la courbe lisse du galet de son dos, elle a laissé passer la tempête.

Il est cinq heures trente. Le vent s’est tu.

Le galet s’ouvre, s’étire, se redresse, se fait chandelle. Du foyer préservé au cœur palpitant de la pierre, la flamme doucement répand sa chaleur et redonne vie aux membres du vieux corps. Irène ouvre les bras, déplie ses phalanges et souffle, thrène muet en mémoire des arbres tombés.

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Swallowfield

J’ai décidé de poster ici ce début de roman qui ne convient pas. Façon de ne pas être tentée d’y revenir, tiraillée par quelques images que j’ai aimé écrire et auxquelles j’ai du mal à renoncer. Adieu petite tentative, tu trouveras peut-être ici quelques lecteurs.  


 

Saisi, Denis pose pied à terre à l’entrée du chemin creux. Ses cuissardes imperméables, qui entravent le pédalage, vont s’avérer bien utiles. Au milieu des décombres laissés par la tempête qui a fait rage la nuit dernière apparaît un tableau extraordinaire. Depuis la route jusqu’au virage qui le dérobe au regard, le chemin qui mène à Swallowfield est inondé, tendu d’une pellicule d’azur montée des fondrières, où ne surnage qu’un îlot coiffé d’un caillou rond. Pas un souffle ne ride cette soie qu’une jonchée de branches découpe en éclats de miroir. Des profondeurs du ciel ainsi réfléchi émane un surprenant rayonnement d’or bleu qui tire du paysage une surnature de vitrail, troncs d’argent, fougères vermeilles. Depuis vingt ans qu’il parcourt les routes du pays, Denis a déjà eu son lot de matins brisés de beauté et de lendemains de tempête, mais n’a encore rien vu d’aussi étrange que ce ciel renversé tout entier entre les troncs nus, où se dessinent avec une netteté de gravure le plumetis des nuages et jusqu’à l’encre éphémère d’un vol de corneilles. Alentour, les marronniers et les frênes encore glabres, ou débourrant à peine, lèvent des bras étonnés. Un vertige le prend devant ce firmament rendu accessible, sur lequel il suffirait de s’incliner pour, par exemple, ne plus avoir besoin de se souvenir, ni même d’oublier. Cependant, la route est encore longue, le temps presse, alors il pousse sa bicyclette à travers ciel, lentement, et les ondes crêtées d’or qui s’écartent de sa proue font battre son cœur comme un passage d’oies sauvages.

Le chemin qui mène à Swallowfield lui réserve souvent des surprises : le bec rose et le masque cramoisi d’un chardonneret dans les aubépines, un écureuil roux qu’il doute encore d’avoir vraiment aperçu si loin des sanctuaires du nord où son espèce s’est réfugiée, un faon et sa mère furtifs entre les troncs, la dernière étoile en équilibre à la pointe d’un sapin. Rien toutefois d’aussi surprenant que cette coulée d’azur qui ce matin le paie de l’effort, non négligeable à son âge, de faire sa distribution à vélo en cuissardes de caoutchouc.

Swallowfield est sur la gauche, après un chemin se faufilant sous les ailes lasses de marronniers. Il éprouve toujours une émotion à s’approcher de cette maison, un saisissement mêlé au parfum entêtant, réel ou remémoré suivant la saison, du chèvrefeuille qu’il est inévitable de brosser au passage. Dans un muret de pierres s’ouvre un portail bas dont le loquet chante, mais c’est, juste après lui, une arche taillée dans l’embrassement de deux ifs centenaires qui marque le véritable seuil. Depuis qu’Edwin Alastair est parti, cette ouverture n’est plus aussi régulièrement maintenue, et Denis doit chaque année se courber un peu plus pour pénétrer dans le jardin. Il reste à remonter la petite allée flanquée d’ifs taillés en ogive pour atteindre le porche.

On ne sait trop ce qui, dans la vieille maison de brique rouge, vous ravit si vivement, si entièrement. En son cœur, elle date du seizième siècle, mais n’est pas la seule à se prévaloir de cette ancienneté par ici, ni d’ailleurs d’un beau jardin et d’une vue à couper le souffle sur les collines, derrière la maison. S’il fallait détailler les éléments remarquables de son aspect, on trouverait peu de sujets d’émerveillement qui ne soient simplement l’œuvre du temps. Ses cheminées manquent de finesse, sa façade sur laquelle s’alanguit le long appentis d’un toit envahissant n’est belle que par l’harmonieuse irrégularité des vieilles choses et, considéré par le menu, rien ne mérite d’admiration particulière. En apparence, Swallowfield ne représente donc pas de compétition pour les manoirs voisins, ni même pour les maisons plus récentes ou rénovées que s’arrachent à prix d’or les banquiers de Londres désireux d’enraciner leur argent volatile, mirages de pierre dorée et d’élégance parfaite. Et cependant, aucune de ces demeures, aucun des merveilleux jardins qui les accompagnent ne donne comme ceux-ci la sensation d’être accueilli en vieil ami, cette sorte de joie grave d’être le confident à qui l’on dévoile sans façon le secret d’une intimité où, tout compte fait, le bonheur l’emporte. Il n’y a qu’à voir la manière dont les ifs contournés, les chênes toujours un peu crânes et enclins à faire sentir leur emprise noueuse, les trembles chuchotant, les charmes sereins et larges comme des bras ouverts, les frondaisons mêlées des marronniers et des tilleuls, forment l’appui contre lequel ose déborder, avec une confiance heureuse, un échevèlement de buissons et de fleurs échappés des parterres, somptueux et innocent fouillis qui donne envie d’être oiseau, d’être chien, pour pouvoir s’y rouler et se relever trempé, couvert d’empreintes végétales comme un herbier ivre. Et au milieu de tout cela, sur la maison ceinte de clématite et de glycine, la chaleur rousse des briques et des tuiles, les nuances brunes des bardeaux, les poutres ployant et le vieux porche que défend le lierre, tout salue le visiteur dans le mouvement ininterrompu d’une allégresse tranquille – et l’on se tient le nez levé, plein d’odeurs de terre et d’haleines de fleurs, vivant comme en ce nœud du temps où la vieillesse embrasse l’enfance. Et puis on sonne, et si c’est Irène Alastair qui ouvre, ni la rondeur de sa jupe, ni le sourire de ses yeux bruns n’étonnent : tout les annonçait.

Ce nom de Champ des hirondelles, considérant l’abord touffu et presque sylvestre de la maison, Denis l’a d’abord trouvé incongru. Bien moins logique en tout cas que celui des maisons voisines, d’anciennes dépendances appelées Yew Tree Cottage et Beechbrook. Cependant, lorsqu’après quelques mois de service dans la région, Irène Alastair l’a invité à faire le tour du jardin, il a compris. Quittant le couvert des arbres, il avait suivi la tache claire de sa jupe à travers le carré de pelouse destiné aux parties de croquet et débouché dans le pré adjacent. Or c’était par saison d’herbe haute et de soleil, quand l’air est comme du miel ; dans le pré se levait un orme solitaire, et autour de ce précieux survivant de la graphiose, presque anachronique, des hirondelles par dizaines tricotaient une cote de lumière. Cet espace, ce mouvement, cette joyeuse surprise, le cœur ne les recevait avec autant d’émerveillement que parce qu’il avait fallu passer par le filtre dense des feuillages, se laver dans leur pâte ombreuse des scories et des soucis. Aussi Swallowfield est-il un nom qui ne prend sens qu’au prix d’un peu de foi.

L’appartenance réciproque de la maison et d’Irène Alastair, cette sympathie entre possession et possédant, n’était peut-être pas aussi évidente quand il a pris son service dans la région, il y a une vingtaine d’années. D’abord, il la rencontrait assez rarement, bien qu’elle travaillât le plus souvent de chez elle. Irène était d’ailleurs une femme bien différente, plus anguleuse d’aspect et d’approche, pressée, distante, et probablement était-il lui aussi moins attentif, pris comme on l’est en approchant la quarantaine dans les gueules insatiables du quotidien. Cependant, un jour qu’il gelait à pierre fendre, Irène descendit de son bureau à l’étage pour lui offrir de se réchauffer d’une tasse de thé. Elle avait l’air fatigué, et le regarda comme si elle le voyait pour la première fois. Ce geste d’amitié se renouvela de temps à autre, les jours de mauvaise pluie ou au contraire, de grand beau temps, quand on ne pouvait qu’avoir envie de donner son visage à lisser aux rayons du soleil. Ils restaient alors quelques minutes à regarder les hirondelles fuser sur l’étang et longtemps après son départ, Denis trouvait dans sa mémoire, comme un marque-page oublié entre deux pensées, la silhouette du jeune hêtre pourpre du fond du jardin. Bien qu’il sût qu’Irène était française et ne pouvait pas avoir vécu toute sa vie à Swallowfield, il fut étonné d’apprendre du vicaire que la maison appartenait depuis cinq génération à la famille de son mari. Sa surprise s’expliquait parce qu’il suffisait de croiser Edwin Alastair pour constater qu’il n’avait d’yeux ni pour la maison, ni pour le jardin, ni d’ailleurs pour rien de ce qui l’entourait, héritage familial ou pas. C’était un homme plus distant encore que sa femme, impatient, l’air de ne juger digne de son attention que quelque projet grandiose réservé à ses élus par l’avenir, ce pays où ne peuvent demeurer que les nantis. Ce fut pour Denis une occasion de réapprendre, encore une fois, à ne pas attribuer à autrui ses propres inclinations : l’enchantement de Swallowfield n’interdisait donc pas qu’on pût s’y habituer au point de ne plus le voir.

Aujourd’hui, hélas, le spectacle est plutôt lamentable. Ici comme dans toute la région, la tempête a réclamé son dû. Par chance, on n’est qu’en mars, la plupart des herbacées percent à peine ou dorment encore à l’abri de la terre, mais les dégâts sont bien là. On dirait qu’un paysagiste en transe a redessiné les parterres, renversant les plantes aux racines superficielles, fichant entre les jonquilles et les tulipes décapitées les monolithes de tuiles chipées sur le toit, culbutant et roulant les pots qui n’avaient pas pu être remisés, brouillant les couleurs, hybridant les espèces à grands renforts de pétales et de feuilles arrachés aux unes et jetés sur les autres. Et puis, lassé, sentant l’inspiration céder le terrain à un remords superficiel, il a hâtivement uniformisé le tout d’une bonne couche de débris, comme on saupoudre de chocolat un gâteau raté. Nul doute que, de l’autre côté de la maison où les champs ouverts auront donné toute liberté au vent, des arbres seront tombés. Irène Alastair sera malheureuse, et cette pensée tourmente Denis, plus qu’il ne faudrait. Force est de constater qu’une relation, même faite de lieux communs échangés sur le pas de la porte, si elle s’étale sur plus de vingt ans, finit par recevoir une épaisseur, une vibration propre qui ne sont pas aussi éloignées qu’on pourrait le croire de celles d’amitiés officielles, nourries de longues discussions et de secrets partagés. C’est du moins l’impression de Denis, et il y croit alors même qu’il se sait incapable de tisser de ces amitiés bavardes et, par conséquent, mal placé pour se prononcer sur leur qualité. Les petits matins sur les routes de campagne et les salutations depuis le portail suffisent à épuiser sa capacité à entrer en relation. D’ailleurs, le laconisme est de famille : son père était la définition même du taiseux et son fils n’exige de lui qu’un rapide coup de téléphone bimensuel où, plus que des nouvelles, qui du côté de Denis n’ont rien de bien nouveau, ils échangent des silences souriants entre deux phrases, une manière d’affectueuse ponctuation. Aussi, dans ce qu’il partage avec Irène Alastair et qu’un œil extérieur jugerait bien maigre, tient déjà pour lui la plénitude de l’amitié.

Cette nuit, à vrai dire, tandis que le vent hurlait, il n’avait qu’elle en tête. Il connaît sa terreur des orages. Depuis quelques jours, déjà, devançant l’angoisse qu’amèneraient les alertes météorologiques, il a cru bon de lui rappeler combien les journalistes, cette engeance sensationnaliste, avaient inutilement alarmé la population lors de la dernière tempête : en fin de compte, seuls étaient tombés victimes quelques arbres déjà marqués à l’abattage par les forestiers. Elle a souri de ses efforts et balayé d’un hochement de tête les bulletins météo, les déclarant moins fiables que son baromètre interne. Il ne devait pas s’inquiéter. Elle était assez âgée pour gérer ses peurs. S’inquiéter, certes non : ce n’est pas le doute ni l’anxiété qui vous prennent à savoir un ami en difficulté, mais une forme de tristesse, lancinante comme l’appel d’une corne de brume.

Pourtant, personne ne répond à ses coups de sonnette répétés, et c’est bien l’inquiétude qui point. La maison elle-même semble faire le gros dos, ramassée dans la crainte, comme si elle se méfiait de ce soleil astiqué de frais, témoin de bonne moralité d’un ciel oublieux de ses crimes. Sur la façade, la clématite et la glycine ont souffert, mais le lierre, dont Irène se plaint souvent, qu’elle accuse de la narguer et de la faire courir sans relâche, le lierre qu’elle n’aurait peut-être pas été fâchée de voir secouer un peu, est miraculeusement intact. Denis décide de faire le tour, constate que les volets intérieurs sont encore fermés, mais que la porte donnant sur la cuisine n’est pas verrouillée – peut-être à son intention.

Dans la pénombre de la salle à manger lambrissée, il n’y a de vivant que quelques palmes exotiques patientant aux meneaux des fenêtres. Personne dans le salon non plus, des couvertures écossaises empilées sur le canapé, des vases de fleurs séchées, devant la cheminée une botte de cardères entoilée par les araignées. En ce début de mars, l’intérieur de la maison, que les boiseries de chêne assombrissent même par beau temps, s’accroche fermement aux basques de l’hiver. Sauf au plus chaud de l’été où les vieux murs dispensent une fraîcheur bienvenue, il y fait toujours trop froid, surtout depuis qu’Edwin Alastair est parti et qu’il est devenu difficilement justifiable de chauffer toute la maison pour une personne seule. Denis enclenche un interrupteur – pas d’électricité – la situation justifie une intrusion à l’étage. Sur le palier, il finit par entendre un filet de voix échappé d’une béance obscure au fond du couloir : tout va bien, qu’il ne se mette pas en retard.

Derrière la porte entrouverte, la chambre est plongée dans l’ombre. Les volets intérieurs sont clos. Irène Alastair est debout à côté de son lit, toute droite sous sa couronne de tresses, les bras noués sur les pans d’une robe de chambre trop grande. Pâle à en être bleue, de froid ou d’inquiétude, les traits tirés. Sur le lit au carré, les draps à ramages où pas un pli ne s’aventure dénoncent, plus que l’insomnie, le souci d’effacer les traces d’une lutte. Pourtant, même dans cette grisaille où le petit matin semble remuer les cendres d’un lointain passé, le visage d’Irène conserve son éclat lunaire, un rayonnement qui paraît venir de sous la peau et que l’âge, étrangement, attise peu à peu. Et Denis s’étonne, maintenant qu’il se trouve dans cette chambre dont il a quelquefois rêvé, de ne pas s’y sentir importun, d’oser même jeter un regard sur les fauteuils de tapisserie jaune, la coiffeuse ouvragée, l’armoire en merisier qu’il suppose venue de France après le mariage et qu’il imagine pleine du trousseau d’une jeune femme de la Belle Epoque, pile de dentelle jaunie sur des étagères garnies de lavande. C’est peut-être que cette chambre ne révèle rien d’intime – un air de décor –, soit parce qu’on ne peut s’y représenter l’abandon du sommeil, surtout dans ces draps tendus comme un piège, soit parce qu’Irène se tient raide sous le plafonnier comme si elle n’avait pas bougé de toute la nuit, ou enfin, parce qu’y manque Edwin Alastair, qui y est né, à ce qu’on raconte. Et il semble à Denis qu’Irène aussi finira par se vider de qui lui reste de chaleur et se pétrifier, s’il ne l’arrache pas d’ici.

Ecrire (2)

J’ai un cours de grec à préparer pour cet après-midi. Je me retourne dans mes draps, j’attends le moment où l’énergie, qui rampe diffuse à ma périphérie, se rassemblera et me jettera hors du lit sans aucun effort de ma part. A quoi bon sommer ma volonté, qui toujours obtempère de si mauvaise grâce que je peine à la déclarer mienne.

Ma pensée éparpillée en diverses contrées de la mémoire ne me présente rien d’intelligible.

Soudain, un picotement de lumière – sous les paupières, sous la peau, dans le ventre. Je n’ai pas le temps de me garder que déferle sur moi, bleu, or, resplendissant et doux-amer, le chagrin que l’on nomme nostalgie. Comment s’y méprendre ? Il n’y a que lui pour embrasser ainsi les racines des îles, le bras puissant, les écailles scintillantes, que lui pour vous agripper simultanément à tous les points nodaux de votre corps, et vous tenir comme à la crête de l’amour. Me voici aplatie comme une algue sous la houle d’un jour de colère, terrassée, étranglée de larmes que je ne savais pas contenir. Parmi les visages que la mer charrie, il y a ceux des personnages qui se prêtèrent pour un temps au jeu de ma plume. Comme il est étrange que leur évocation me déchire.

Ayant galopé avec un vif bonheur dans l’écriture d’un premier roman, je pensais très naïvement que je n’aurais pas trop de difficulté à en entreprendre un second. Il n’en est rien. Je piétine à la lisière du jardin. Le portail, à l’ombre des ifs, ne se laisse pas franchir. Plusieurs fois, j’ai cru avoir réussi à mettre un pied à l’intérieur. Le temps d’un battement de paupière, j’étais de nouveau dehors, à fouiller mes poches pour retrouver la clé. Inutile d’allonger la sauce d’un nouveau chapelet de phrases – piétiner n’aura d’autre conséquence que de m’enfoncer plus avant dans la boue.

Il faudrait que de l’autre côté du portail, dans cette vieille maison aux bardeaux de cèdre, quelqu’un réponde à mon appel. Il faudrait que mon désir soit tel que quelqu’un n’ait d’autre choix que de venir à moi. Voilà ce que la nostalgie me rappelle ce matin – il n’y a personne, pour l’instant, dans ce jardin, que j’aie besoin de rencontrer autant que François, Hana, Frankie ou Meryam.

Aride business, et vain, que de vouloir écrire quand l’amour ne vous porte pas. L’amie qui autrefois me répondit “j’écris par amour” ne parlait pas légèrement. J’irais plus loin : je n’écris que par amour.

Ce que sème l’hirondelle

Joséphine Lanesem a lu mon roman encore inédit et a la gentillesse d’en parler dans son blog. Elle a évoqué la première les “lecteurs voyants, poètes de leur lecture, qui créent autant que les écrivains qu’ils lisent, bien qu’autre chose qu’eux”.

C’est avec reconnaissance et une joie toute ronde que je reçois ce témoignage de sa lecture voyante, grâce à laquelle mes personnages poursuivent leur chemin.

Nervures et Entailles

Un livre présage, l’écho d’une révélation à venir, encore confidentiel, un oiseau qu’on se passe sous le manteau. Il lui manque un éditeur. Pour vous le procurer, vous pouvez vous adresser à son auteur : Quyên Lavan. Vous devrez passer quelques épreuves dont je ne peux vous révéler la teneur. Elle tentera, entre autres, de vous décourager en vous disant que c’est trop long (335 pages), que le début est lent et ce passage-là mal démêlé. Il ne faut surtout pas l’écouter.
L’histoire se consacre aux personnages secondaires, à leur grâce particulière d’effacement et d’écoute, à leur solidarité qui fait tenir le monde : « c’est la place du second qui s’avère nécessaire et d’une valeur intrinsèque ; l’émotion se joue dans la relation entre les personnages, la reconnaissance dans toutes ses acceptions, l’interdépendance ».
Le héros, Frankie, est absent ; et tous tournent autour de cette absence, interrogent ce manque, François surtout qui…

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Violette, de Jehanne Nguyên

Dans la galerie des personnages convoqués hier pour participer à un atelier d’écriture, il en est un que j’ai emprunté sans vergogne et sans rendre à sa créatrice l’hommage dû. Sans chercher à excuser cette façon plus que cavalière d’agir, je voudrais, en l’expliquant, saisir l’occasion de parler du roman dont Violette est l’héroïne éponyme. Il est toujours difficile de parler de ce qui nous est le plus proche, qu’on ne peut trahir sans conséquences – et parler, surtout dans un espace public, c’est toujours un peu trahir.

D’abord l’excuse l’explication. J’ai avec les personnages fictifs une relation qui me ramène à l’enfance croyante : je crois en eux, comme autrefois aux dieux et aux nymphes. Je suis essentiellement une “auteure” de fan-fiction. Il suffit qu’un livre ou un film me touche avec un peu de force pour qu’aussitôt je m’empare de son univers et surtout de ses personnages. J’ai presque envie de dire que cela n’est pas de mon fait : ce sont eux qui viennent, avec leurs bagages et l’arbre de leurs constellations, s’installer en moi pour un temps plus ou moins long, selon la disponibilité de mon espace intérieur et la force de leur séduction. Il suffit parfois d’un visage éloquent (imaginez un peu les ravages que peut produire en ceux de mon espèce la vogue des séries. Heureusement, je n’en regarde plus, ou presque plus. Il faut bien reprendre pied dans la réalité). Or je connais Violette presque depuis sa conception. Son auteure, Jehanne Nguyên, est mon amie d’enfance. Son roman, je l’ai lu, relu, avant et après publication. J’ai donc mentionné ce personnage comme j’aurais fait une sœur, ne songeant pas plus à créditer Jehanne que je n’aurais remercié Dieu. C’est d’ailleurs une récidive : j’avais déjà inclus Violette dans le texte de mon premier essai romanesque.

Maintenant, le roman.

Pour ceux qui auraient l’impression d’être “pris en traître” si je ne le déclarais pas d’emblée : ce roman parle de religion et a reçu une mention du Grand Prix Catholique de Littérature en 2016. J’ajoute que bourrer le crâne des lecteurs ne fait pas partie de mes ambitions et que je répugne à tout ce qui va dans ce sens. Violette est un roman, pas un livre de catéchisme. D’ailleurs, des lecteurs qui ne sont pas croyants ont aimé le lire et en parler, ne serait-ce que pour le recommander à qui préfère les textes courts, percutants et dont “on ne sort pas indemne”.

Bon, mais cette histoire ? Je dirai les choses simplement. Elle commence bien : Violette a dix-neuf ans, elle rencontre Samuel et l’amour qui vient entre eux, léger sans inconstance, grave sans componction, a la force de l’évidence. Je n’ai pas la pâmoison facile, mais la description de cet amour naissant et de son épanouissement dans la chair du quotidien m’a bouleversée. Bientôt, un accident emporte Samuel, et de ce coup de poignard absurde sourd tout le roman. Dire qu’il s’agit d’une histoire de deuil et de reconstruction, c’est ne rien dire. La béance posée, il s’agit de savoir comment s’en dépatouiller. Evidemment, Violette veut s’y jeter la tête la première, poussée par sa grande jeunesse et son tempérament obstiné, assiégée par fureur, douleur et folie. Premier obstacle :

“Ce n’est pas si facile de faire la peau à la vie. Elle s’agrippe à tout ce qu’elle trouve.”

Là est le nœud de l’histoire, et son fil : celui du funambule, vacillant entre les gouffres de l’impossibilité de mourir et de celle de vivre. Qui s’est vu jeter dans une situation semblable sait que ce genre de désert n’a rien de métaphorique – présence tyrannique et lancinante de l’absence -, que la soif est réelle et l’éclosion de la mort soudain sensible dans chaque geste nécessaire à la vie.

C’est aussi une histoire de conversion. Mais véridique dans sa voix : si poser hebdomadairement ses fesses sur le banc d’une église ou d’un autre lieu de culte pouvait tout résoudre, cela se saurait. Concrètement, cela ne résout rien, et Violette en fait l’amère expérience. D’autres tentations fleurissent sur le chemin où l’on croit marcher à la lumière de Dieu. Les besoins de l’amour et de la survie font donner dans toutes sortes d’écueils et de mensonges. Violette rechigne, encaisse, refuse, cherche, met un pied devant l’autre. Ce roman est l’histoire d’un combat physique et spirituel.

Lectrice de romans, je trouve dans ce livre une histoire qui ne laisse pas un moment de répit et une écriture imagée, dense et complexe sous des dehors de simplicité – limpidité de l’écriture, profondeur de l’expérience.

Chrétienne, j’entends l’insurrection de l’âme humaine prise dans l’étau de la cruauté de la vie, et une admirable voix mystique – une claque, une lame de fond, la crudité d’un De Profundis. La réponse de Dieu se laisse entendre en creux.

Parmi bien des passages qui sont restés avec moi, celui-ci (appauvri sans son contexte) résonne avec une force particulière, leçon de vie d’autant plus chère à mon cœur que je l’ai vue mise en pratique par des personnes aimées – et j’en devine le prix :

“Le temps a passé, lent et sûr. J’ai été vaillante, une enfant soldat. La mort et la folie ont tenu chaque jour leur siège autour de moi, je ne me suis pas rendue.”


 

Ce roman est disponible chez votre libraire, ou à la FNAC et sur Amazon. Quelques autres blogs l’ont commenté.

En feuilletant en rouspétant

En faisant donc ce que dit le titre de ce billet (et en passant la serpillière), je cherche une citation de Julien Gracq qui, du moins si j’en crois ma mémoire infidèle, accompagnerait bien une conversation née de mon billet d’hier. Je feuillette donc En lisant en écrivant, survole, relis certains passages avec émerveillement ou perplexité, c’est selon, et ne trouve pas trace de la citation désirée, mais quantité d’autres tout aussi intéressantes (c’est Gracq, forcément). Et je ne peux résister au plaisir d’en jeter quelques unes ici, échos à d’autres échanges, provocantes ou belles (et avec certaines j’ose même ne pas être d’accord). Manière de susciter vos réactions, aussi, si le cœur vous en dit.

“Ecrivain : quelqu’un qui croit sentir que quelque chose, par moments, demande à acquérir par son entremise le genre d’existence que donne le langage. Genre d’existence dont le public est le vérificateur capricieux, intermittent, et peu sûr, et l’auteur le seul garant fiable. Le public est un réseau qu’on peut toujours court-circuiter sans que rien d’essentiel au phénomène littéraire s’annule : le voyant-témoin qui s’allume dans la cervelle de l’auteur est nécessaire et suffisant. Le courant qui passe au fil de la plume ne va vers personne; il faudrait en finir une bonne fois avec l’image égarante des “chers lecteurs” levés à l’horizon de l’écritoire et de l’écrivain, ainsi qu’à celui d’un orateur public la foule dans laquelle il transvase la liqueur enivrante. La littérature va du moi confus et aphasique au moi informé par l’intermédiaire des mots, rien de plus : le public n’est admis à cet acte d’autosatisfaction qu’au titre de voyeur, et généralement contre espèces – et c’est, je le concède, dans cette affaire, le côté peu ragoûtant.” (p.159)

“Car le poète, lui, a lieu de compter sur les lecteurs de son poème : tenus en lisière du début à la fin, et mot après mot, il ne se trouvera entre eux, du meilleur au plus médiocre, guère plus de différence qu’au concert entre un bon et un médiocre interprète. Mais le lecteur de roman, lui, n’est pas un exécutant qui suit pas à pas la note et le tempo : c’est un metteur en scène. Et tout porte à croire que, d’une cervelle à l’autre, les décors, la distribution, l’éclairage, le mouvement de la représentation deviennent méconnaissables. Quelle que soit la précision explicite du texte – et même au besoin contre lui s’il lui en prend fantaisie – c’est le lecteur qui décidera (par exemple) du jeu des personnages et de leur apparence physique. Et la meilleure preuve en est que l’interprétation d’un film tiré d’un roman familier nous choque presque toujours, non par son arbitraire, mais le plus souvent à cause de sa fidélité aux indications formelles du texte, avec lesquelles nous avions pris en le lisant toutes les libertés.” (p.132)

“Même dans la prose, il faut que le son sache tenir tête au sens. On n’est pas écrivain sans avoir le sentiment que le son, dans le mot, vient lester le sens, et que le poids dont il est ainsi doté peut l’entraîner légitimement, à l’occasion, dans de singulières excursions centrifuges.” (p. 148)

“La souplesse de plume, l’absence de pente du polygraphe-né de talent, en font la proie désignée des formes littéraires fossiles, parce qu’elles sont le faire-valoir électif des premiers en gymnastique ; ainsi – seuls des jeunes lions littéraires de leur temps – Voltaire écrit sa Henriade et ses tragédies, Cocteau ses alexandrins, ses drames en vers pour la Comédie-Française, et ses pièces de boulevard.” (p. 156)

“Presque tous les penseurs, tous les poètes d’Occident privilégient les idées, les images qui évoquent l’éveil, c’est-à-dire la sécession de l’esprit d’avec le monde, et négligent non moins systématiquement celles qui figurent – la lourdeur et la gaucherie du mot montrent combien ce qu’il désigne est tenu pour généralement négligeable, sinon indésirable – l’endormissement, la réunification.” (p. 94)

“Ils sont fortunés, les livres dont on sent que, derrière l’agitation, même frénétique, qui peut à l’occasion les habiter, ils ont été écrits de bout en bout comme dans la poussière d’or et dans la paix souriante et regrettante d’une fin de journée d’été. On dirait que la faculté perceptive de leur lecteur elle aussi se dédouble : tandis qu’elle suit le mouvement incoercible, turbulent, des “petits pas d’hommes” qui les peuplent, elle ne cesse pas de vérifier la bénignité de la mécanique céleste, le mouvement lent du soleil qui s’abaisse, et la lumière de plus en plus gorgée qu’il fait pleuvoir sur la terre. La Chartreuse de Parme est écrite tout entière, et se profile pour moi de bout en bout contre ce nimbe de soleil mûrissant.” (p. 56)

Mister Black

Mon fils et moi rentrons du cours de piano. Les arbres se réveillent. Un chant nous arrête en pleine rue. It’s a blackbird, dit mon fils. Nous levons la tête et devinons à contre-jour, perché au sommet d’un vieux platane, quelques étages au-dessus d’un gros pigeon, le chanteur amoureux. C’est l’ouverture officielle du printemps.

En attendant les lettres de refus des éditeurs, je me suis lancée dans un nouveau projet de roman avec l’enthousiasme des innocents. Je me suis amusée à imaginer le plan du jardin du personnage principal (où vous verrez que je ne sais pas dessiner et que mon sens des proportions n’est pas sans rappeler Numérobis, l’excellent architecte d’Astérix et Cléopâtre).

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J’aimerais que mon mari, qui lui en est capable, me fasse un meilleur plan, et surtout un dessin qui donnerait une idée du dénivelé. L’arbre chevelu du coin Sud-Ouest a été dessiné par mon fils et est censé représenter un saule pleureur. Je le laisse pour lui faire plaisir, même s’il s’accorde mal avec le chêne d’à côté.

Seulement voilà, depuis quelques jours, Mister Black me picore l’arrière de la tête – c’est que je lui avais promis une tentative de poème.

Mister Black est le merle de mon jardin de Canterbury. Lui présenterait sans doute les choses autrement, dirait qu’il m’a tolérée quelques années sur son territoire, que je lui faisais pitié, fille des villes pour qui la terre n’était encore qu’un agrégat de minéraux et de choses mortes, une poussière dépouillée de ses ailes, juste bonne à tacher les habits et, contrairement à l’eau ou à la lumière, un non-élément, tout au plus une toile de fond. Vie antérieure. Pour ma défense, je répondrai que lorsque les encouragements de mon beau-père, fin jardinier, et l’inconscience me firent me saisir de la fourche, je fis rapidement la preuve de mon utilité, dérangeant bien plus de vers de terre qu’il n’était nécessaire. Ayant alors trouvé un intérêt à me tenir compagnie, Mister Black se mit à surveiller de près mes efforts, me pressant de battre en retraite pour le laisser prendre son déjeuner en paix. A ce petit jeu, on finit par s’entendre. Il ne tenta jamais sur moi l’attaque qu’il lança sur la voisine – au cri qu’elle poussa, je crus qu’elle s’était blessée, c’est si vite arrivé avec des outils de jardinage qui traînent. Il s’avéra que Mister Black lui avait tout bonnement sauté à la figure, sans l’ombre d’une hésitation. La négligence de ma voisine était bien en cause, mais ne portait pas sur les outils : elle avait eu l’imprudence de s’aventurer trop près de son nid. Le printemps n’était pourtant qu’explosion d’avertissements…

Me reconnaîtra-t-il quand je reviendrai, l’été prochain ?

Je ne sais pas si le poème finira par se manifester, mais Mister Black ne manquera pas de faire une apparition dans mon nouveau texte. 🙂

P.S. : La photo d’en-tête est d’un prunellier (blackthorn) au Parc de Sceaux. La raison ?

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Envoyé

Alors voilà, ca y est. Après quelques aventures et mésaventures d’impression, j’ai envoyé ce matin le manuscrit de mon roman.

J’ai commencé par Actes Sud, dont le nom évoque pour moi les paysages du Lubéron tels que représentés (merveilleusement) par Georges Lemoine pour L’Enfant et la Rivière. Le cœur de mon texte se déroule à Toulon – c’est le Sud, pas vrai?

Le second envoi a été adressé à Gallimard, juste pour la forme.

Ensuite, j’ai fait réimprimer mon texte en recto simple – un sacré pavé – pour Albin Michel qui demandent expressément ce format. A déposer demain. Ca tombe bien, leur maison se trouve dans mon quartier.

Et puis j’irai voir Minuit, Les Editions de Minuit, parce que quand même. Et d’autres.

Eh bien, vous direz-vous peut-être en considérant les premiers éditeurs auxquels j’ose adresser ma tentative, elle ne se mouche pas du coude, celle-ci ! Justement, oser est une chose que je fais très peu d’ordinaire. Mais à quoi bon envoyer un texte, si l’on ne croit pas en sa valeur. Je crois au moins au bonheur que j’ai eu à l’écrire. Je ne suis pas dans l’illusion qu’il plaira à tout le monde.

Raconter tout cela m’obligera à rapporter aussi les lettres de refus. Probablement est-ce même l’enjeu : je ne pourrai pas réécrire l’histoire en disant que je n’y croyais pas, feignant la sagesse. A l’amertume de la déception, je me rappellerai le poids de l’espoir. C’est qu’avec une mémoire telle que la mienne, on oublie vite avoir vécu. Les mots sont là pour pallier cette capitulation trop facile, pour rendre leur tranchant aux souvenirs.

J’espère, donc, avec l’innocence et la naïveté du débutant.