Swallowfield

J’ai décidé de poster ici ce début de roman qui ne convient pas. Façon de ne pas être tentée d’y revenir, tiraillée par quelques images que j’ai aimé écrire et auxquelles j’ai du mal à renoncer. Adieu petite tentative, tu trouveras peut-être ici quelques lecteurs.  


 

Saisi, Denis pose pied à terre à l’entrée du chemin creux. Ses cuissardes imperméables, qui entravent le pédalage, vont s’avérer bien utiles. Au milieu des décombres laissés par la tempête qui a fait rage la nuit dernière apparaît un tableau extraordinaire. Depuis la route jusqu’au virage qui le dérobe au regard, le chemin qui mène à Swallowfield est inondé, tendu d’une pellicule d’azur montée des fondrières, où ne surnage qu’un îlot coiffé d’un caillou rond. Pas un souffle ne ride cette soie qu’une jonchée de branches découpe en éclats de miroir. Des profondeurs du ciel ainsi réfléchi émane un surprenant rayonnement d’or bleu qui tire du paysage une surnature de vitrail, troncs d’argent, fougères vermeilles. Depuis vingt ans qu’il parcourt les routes du pays, Denis a déjà eu son lot de matins brisés de beauté et de lendemains de tempête, mais n’a encore rien vu d’aussi étrange que ce ciel renversé tout entier entre les troncs nus, où se dessinent avec une netteté de gravure le plumetis des nuages et jusqu’à l’encre éphémère d’un vol de corneilles. Alentour, les marronniers et les frênes encore glabres, ou débourrant à peine, lèvent des bras étonnés. Un vertige le prend devant ce firmament rendu accessible, sur lequel il suffirait de s’incliner pour, par exemple, ne plus avoir besoin de se souvenir, ni même d’oublier. Cependant, la route est encore longue, le temps presse, alors il pousse sa bicyclette à travers ciel, lentement, et les ondes crêtées d’or qui s’écartent de sa proue font battre son cœur comme un passage d’oies sauvages.

Le chemin qui mène à Swallowfield lui réserve souvent des surprises : le bec rose et le masque cramoisi d’un chardonneret dans les aubépines, un écureuil roux qu’il doute encore d’avoir vraiment aperçu si loin des sanctuaires du nord où son espèce s’est réfugiée, un faon et sa mère furtifs entre les troncs, la dernière étoile en équilibre à la pointe d’un sapin. Rien toutefois d’aussi surprenant que cette coulée d’azur qui ce matin le paie de l’effort, non négligeable à son âge, de faire sa distribution à vélo en cuissardes de caoutchouc.

Swallowfield est sur la gauche, après un chemin se faufilant sous les ailes lasses de marronniers. Il éprouve toujours une émotion à s’approcher de cette maison, un saisissement mêlé au parfum entêtant, réel ou remémoré suivant la saison, du chèvrefeuille qu’il est inévitable de brosser au passage. Dans un muret de pierres s’ouvre un portail bas dont le loquet chante, mais c’est, juste après lui, une arche taillée dans l’embrassement de deux ifs centenaires qui marque le véritable seuil. Depuis qu’Edwin Alastair est parti, cette ouverture n’est plus aussi régulièrement maintenue, et Denis doit chaque année se courber un peu plus pour pénétrer dans le jardin. Il reste à remonter la petite allée flanquée d’ifs taillés en ogive pour atteindre le porche.

On ne sait trop ce qui, dans la vieille maison de brique rouge, vous ravit si vivement, si entièrement. En son cœur, elle date du seizième siècle, mais n’est pas la seule à se prévaloir de cette ancienneté par ici, ni d’ailleurs d’un beau jardin et d’une vue à couper le souffle sur les collines, derrière la maison. S’il fallait détailler les éléments remarquables de son aspect, on trouverait peu de sujets d’émerveillement qui ne soient simplement l’œuvre du temps. Ses cheminées manquent de finesse, sa façade sur laquelle s’alanguit le long appentis d’un toit envahissant n’est belle que par l’harmonieuse irrégularité des vieilles choses et, considéré par le menu, rien ne mérite d’admiration particulière. En apparence, Swallowfield ne représente donc pas de compétition pour les manoirs voisins, ni même pour les maisons plus récentes ou rénovées que s’arrachent à prix d’or les banquiers de Londres désireux d’enraciner leur argent volatile, mirages de pierre dorée et d’élégance parfaite. Et cependant, aucune de ces demeures, aucun des merveilleux jardins qui les accompagnent ne donne comme ceux-ci la sensation d’être accueilli en vieil ami, cette sorte de joie grave d’être le confident à qui l’on dévoile sans façon le secret d’une intimité où, tout compte fait, le bonheur l’emporte. Il n’y a qu’à voir la manière dont les ifs contournés, les chênes toujours un peu crânes et enclins à faire sentir leur emprise noueuse, les trembles chuchotant, les charmes sereins et larges comme des bras ouverts, les frondaisons mêlées des marronniers et des tilleuls, forment l’appui contre lequel ose déborder, avec une confiance heureuse, un échevèlement de buissons et de fleurs échappés des parterres, somptueux et innocent fouillis qui donne envie d’être oiseau, d’être chien, pour pouvoir s’y rouler et se relever trempé, couvert d’empreintes végétales comme un herbier ivre. Et au milieu de tout cela, sur la maison ceinte de clématite et de glycine, la chaleur rousse des briques et des tuiles, les nuances brunes des bardeaux, les poutres ployant et le vieux porche que défend le lierre, tout salue le visiteur dans le mouvement ininterrompu d’une allégresse tranquille – et l’on se tient le nez levé, plein d’odeurs de terre et d’haleines de fleurs, vivant comme en ce nœud du temps où la vieillesse embrasse l’enfance. Et puis on sonne, et si c’est Irène Alastair qui ouvre, ni la rondeur de sa jupe, ni le sourire de ses yeux bruns n’étonnent : tout les annonçait.

Ce nom de Champ des hirondelles, considérant l’abord touffu et presque sylvestre de la maison, Denis l’a d’abord trouvé incongru. Bien moins logique en tout cas que celui des maisons voisines, d’anciennes dépendances appelées Yew Tree Cottage et Beechbrook. Cependant, lorsqu’après quelques mois de service dans la région, Irène Alastair l’a invité à faire le tour du jardin, il a compris. Quittant le couvert des arbres, il avait suivi la tache claire de sa jupe à travers le carré de pelouse destiné aux parties de croquet et débouché dans le pré adjacent. Or c’était par saison d’herbe haute et de soleil, quand l’air est comme du miel ; dans le pré se levait un orme solitaire, et autour de ce précieux survivant de la graphiose, presque anachronique, des hirondelles par dizaines tricotaient une cote de lumière. Cet espace, ce mouvement, cette joyeuse surprise, le cœur ne les recevait avec autant d’émerveillement que parce qu’il avait fallu passer par le filtre dense des feuillages, se laver dans leur pâte ombreuse des scories et des soucis. Aussi Swallowfield est-il un nom qui ne prend sens qu’au prix d’un peu de foi.

L’appartenance réciproque de la maison et d’Irène Alastair, cette sympathie entre possession et possédant, n’était peut-être pas aussi évidente quand il a pris son service dans la région, il y a une vingtaine d’années. D’abord, il la rencontrait assez rarement, bien qu’elle travaillât le plus souvent de chez elle. Irène était d’ailleurs une femme bien différente, plus anguleuse d’aspect et d’approche, pressée, distante, et probablement était-il lui aussi moins attentif, pris comme on l’est en approchant la quarantaine dans les gueules insatiables du quotidien. Cependant, un jour qu’il gelait à pierre fendre, Irène descendit de son bureau à l’étage pour lui offrir de se réchauffer d’une tasse de thé. Elle avait l’air fatigué, et le regarda comme si elle le voyait pour la première fois. Ce geste d’amitié se renouvela de temps à autre, les jours de mauvaise pluie ou au contraire, de grand beau temps, quand on ne pouvait qu’avoir envie de donner son visage à lisser aux rayons du soleil. Ils restaient alors quelques minutes à regarder les hirondelles fuser sur l’étang et longtemps après son départ, Denis trouvait dans sa mémoire, comme un marque-page oublié entre deux pensées, la silhouette du jeune hêtre pourpre du fond du jardin. Bien qu’il sût qu’Irène était française et ne pouvait pas avoir vécu toute sa vie à Swallowfield, il fut étonné d’apprendre du vicaire que la maison appartenait depuis cinq génération à la famille de son mari. Sa surprise s’expliquait parce qu’il suffisait de croiser Edwin Alastair pour constater qu’il n’avait d’yeux ni pour la maison, ni pour le jardin, ni d’ailleurs pour rien de ce qui l’entourait, héritage familial ou pas. C’était un homme plus distant encore que sa femme, impatient, l’air de ne juger digne de son attention que quelque projet grandiose réservé à ses élus par l’avenir, ce pays où ne peuvent demeurer que les nantis. Ce fut pour Denis une occasion de réapprendre, encore une fois, à ne pas attribuer à autrui ses propres inclinations : l’enchantement de Swallowfield n’interdisait donc pas qu’on pût s’y habituer au point de ne plus le voir.

Aujourd’hui, hélas, le spectacle est plutôt lamentable. Ici comme dans toute la région, la tempête a réclamé son dû. Par chance, on n’est qu’en mars, la plupart des herbacées percent à peine ou dorment encore à l’abri de la terre, mais les dégâts sont bien là. On dirait qu’un paysagiste en transe a redessiné les parterres, renversant les plantes aux racines superficielles, fichant entre les jonquilles et les tulipes décapitées les monolithes de tuiles chipées sur le toit, culbutant et roulant les pots qui n’avaient pas pu être remisés, brouillant les couleurs, hybridant les espèces à grands renforts de pétales et de feuilles arrachés aux unes et jetés sur les autres. Et puis, lassé, sentant l’inspiration céder le terrain à un remords superficiel, il a hâtivement uniformisé le tout d’une bonne couche de débris, comme on saupoudre de chocolat un gâteau raté. Nul doute que, de l’autre côté de la maison où les champs ouverts auront donné toute liberté au vent, des arbres seront tombés. Irène Alastair sera malheureuse, et cette pensée tourmente Denis, plus qu’il ne faudrait. Force est de constater qu’une relation, même faite de lieux communs échangés sur le pas de la porte, si elle s’étale sur plus de vingt ans, finit par recevoir une épaisseur, une vibration propre qui ne sont pas aussi éloignées qu’on pourrait le croire de celles d’amitiés officielles, nourries de longues discussions et de secrets partagés. C’est du moins l’impression de Denis, et il y croit alors même qu’il se sait incapable de tisser de ces amitiés bavardes et, par conséquent, mal placé pour se prononcer sur leur qualité. Les petits matins sur les routes de campagne et les salutations depuis le portail suffisent à épuiser sa capacité à entrer en relation. D’ailleurs, le laconisme est de famille : son père était la définition même du taiseux et son fils n’exige de lui qu’un rapide coup de téléphone bimensuel où, plus que des nouvelles, qui du côté de Denis n’ont rien de bien nouveau, ils échangent des silences souriants entre deux phrases, une manière d’affectueuse ponctuation. Aussi, dans ce qu’il partage avec Irène Alastair et qu’un œil extérieur jugerait bien maigre, tient déjà pour lui la plénitude de l’amitié.

Cette nuit, à vrai dire, tandis que le vent hurlait, il n’avait qu’elle en tête. Il connaît sa terreur des orages. Depuis quelques jours, déjà, devançant l’angoisse qu’amèneraient les alertes météorologiques, il a cru bon de lui rappeler combien les journalistes, cette engeance sensationnaliste, avaient inutilement alarmé la population lors de la dernière tempête : en fin de compte, seuls étaient tombés victimes quelques arbres déjà marqués à l’abattage par les forestiers. Elle a souri de ses efforts et balayé d’un hochement de tête les bulletins météo, les déclarant moins fiables que son baromètre interne. Il ne devait pas s’inquiéter. Elle était assez âgée pour gérer ses peurs. S’inquiéter, certes non : ce n’est pas le doute ni l’anxiété qui vous prennent à savoir un ami en difficulté, mais une forme de tristesse, lancinante comme l’appel d’une corne de brume.

Pourtant, personne ne répond à ses coups de sonnette répétés, et c’est bien l’inquiétude qui point. La maison elle-même semble faire le gros dos, ramassée dans la crainte, comme si elle se méfiait de ce soleil astiqué de frais, témoin de bonne moralité d’un ciel oublieux de ses crimes. Sur la façade, la clématite et la glycine ont souffert, mais le lierre, dont Irène se plaint souvent, qu’elle accuse de la narguer et de la faire courir sans relâche, le lierre qu’elle n’aurait peut-être pas été fâchée de voir secouer un peu, est miraculeusement intact. Denis décide de faire le tour, constate que les volets intérieurs sont encore fermés, mais que la porte donnant sur la cuisine n’est pas verrouillée – peut-être à son intention.

Dans la pénombre de la salle à manger lambrissée, il n’y a de vivant que quelques palmes exotiques patientant aux meneaux des fenêtres. Personne dans le salon non plus, des couvertures écossaises empilées sur le canapé, des vases de fleurs séchées, devant la cheminée une botte de cardères entoilée par les araignées. En ce début de mars, l’intérieur de la maison, que les boiseries de chêne assombrissent même par beau temps, s’accroche fermement aux basques de l’hiver. Sauf au plus chaud de l’été où les vieux murs dispensent une fraîcheur bienvenue, il y fait toujours trop froid, surtout depuis qu’Edwin Alastair est parti et qu’il est devenu difficilement justifiable de chauffer toute la maison pour une personne seule. Denis enclenche un interrupteur – pas d’électricité – la situation justifie une intrusion à l’étage. Sur le palier, il finit par entendre un filet de voix échappé d’une béance obscure au fond du couloir : tout va bien, qu’il ne se mette pas en retard.

Derrière la porte entrouverte, la chambre est plongée dans l’ombre. Les volets intérieurs sont clos. Irène Alastair est debout à côté de son lit, toute droite sous sa couronne de tresses, les bras noués sur les pans d’une robe de chambre trop grande. Pâle à en être bleue, de froid ou d’inquiétude, les traits tirés. Sur le lit au carré, les draps à ramages où pas un pli ne s’aventure dénoncent, plus que l’insomnie, le souci d’effacer les traces d’une lutte. Pourtant, même dans cette grisaille où le petit matin semble remuer les cendres d’un lointain passé, le visage d’Irène conserve son éclat lunaire, un rayonnement qui paraît venir de sous la peau et que l’âge, étrangement, attise peu à peu. Et Denis s’étonne, maintenant qu’il se trouve dans cette chambre dont il a quelquefois rêvé, de ne pas s’y sentir importun, d’oser même jeter un regard sur les fauteuils de tapisserie jaune, la coiffeuse ouvragée, l’armoire en merisier qu’il suppose venue de France après le mariage et qu’il imagine pleine du trousseau d’une jeune femme de la Belle Epoque, pile de dentelle jaunie sur des étagères garnies de lavande. C’est peut-être que cette chambre ne révèle rien d’intime – un air de décor –, soit parce qu’on ne peut s’y représenter l’abandon du sommeil, surtout dans ces draps tendus comme un piège, soit parce qu’Irène se tient raide sous le plafonnier comme si elle n’avait pas bougé de toute la nuit, ou enfin, parce qu’y manque Edwin Alastair, qui y est né, à ce qu’on raconte. Et il semble à Denis qu’Irène aussi finira par se vider de qui lui reste de chaleur et se pétrifier, s’il ne l’arrache pas d’ici.

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“J’ai trois souvenirs de films”

J’ai, je crois, moins de dix ans et nous montons à Paris pour rendre visite à la famille. La fabrique du souvenir, froissée, sent l’hiver : lumière grise, légèrement mordue de vert comme par une mousse de printemps – oui, probablement février par temps couvert. C’est ma première fois à la Cité des Sciences de la Villette. Devant moi, les dalles de béton dessinent une ligne de fuite convergeant vers un objet si surprenant qu’il paraît imaginaire, une suspension de mercure où courent des nuages : la sphère de la Géode. Je la quitterai le cœur écarquillé, des yeux pleins le crâne et le corps, convaincue que la destinée des hommes est justifiée – j’ai vu L’Etoffe des Héros. Dès lors, une passion pour la conquête spatiale et un goût nostalgique des architectures futuristes, autant de tentatives d’envol.

Lyon, 1997. Cœur du printemps, cette fois, ou naissance de l’été, c’est tout comme. Je traverse le parc de la Tête d’Or comme on le fait à dix-sept ans, le corps trop léger et le cœur lourd, et qui serait de poix et plomb si ne marchait à mes côtés, céleste, une fille dont la tendresse me sauve. Il fait beau, nous traversons des coins du parc où nous nous aventurons rarement, ensauvagés d’herbe vive, d’arbres francs. De l’autre côté nous attend le nouveau complexe UGC où nous allons voir Le Voyage de Chihiro, et ma vie (si on peut appeler ainsi la suite des événements dont les jours se composent) est sage-si-sage, que cette sortie avec ma meilleure amie m’enivre un peu. Je ressors profondément troublée d’avoir rencontré mes rêves projetés sur l’écran.

1998. Je regarde L’Eternité et un Jour de Théo Angelopoulos. C’est l’été du baccalauréat. Comme Alexandre, je vais mourir. Comme Alexandre, j’ai besoin d’un passeur. Comme Alexandre : je comprends que je ne suis pas seule – que je ne sais rien, que je ne me connais pas, mais qu’il y a dans le monde une suite ininterrompue de cœurs qui comme le mien rêvent et scandent le long désir de la Grèce, l’exil et la mer. L’été où je me tiens est le dernier, est le premier, comme ce jour qui à l’éternité ajoute son sommet.


Participation à l’atelier d’hiver de François Bon, Vers un écrire-film #2. Ecrire trois paragraphes consacrés chacun au contexte d’une rencontre avec un film, en quête de la “scène originelle”.

Vous en reprendrez bien encore un peu ?

Compagnons d’écriture et amis lecteurs,

Maintenant que les appétits sont apaisés et les esprits sustentés, j’ai l’honneur et la joie de déclarer gagnants de cet Agenda de rentrée consacré aux épices …

… la série Hourvari au Cagibi de Martine l’Ecritur’bulente, et le Pique-nique en forêt de Carnets Paresseux !

Si vous ne les avez pas lus, précipitez-vous et offrez à vos papilles littéraires un plaisir garanti sans culpabilité post-prandiale. Il se pourrait même que vous appreniez une chose ou deux sur les épices (… aller dans le monde sans connaître ses épices, c’est risqué…) ainsi que sur les talents cachés d’une certaine fillette au capuchon écarlate (ses actions lors de l’épisode relaté ont suscité des interprétations contradictoires de la part des experts qui, tentant de déterminer à des fins d’utilité future l’heureuse cause de sa survie, hésitent encore à l’attribuer à un tempérament d’une désarmante amabilité ou, au contraire, à une ruse somme toute remarquable chez une enfant de cet âge – quel âge, d’ailleurs ?).

L’Agenda ironique du mois d’octobre sera confié à la gouverne de Carnets Paresseux, qui réalise ainsi un coup double dont personne ne s’étonnera. La paresse a parfois du bon, qui tend à l’efficacité !

Je remercie tous ceux qui se sont laissés tenter par mon sujet, et souhaite longue vie à l’Agenda ironique.

(M’en vais de ce pas chercher mon carrot cake…)

A table !

Pour inaugurer l’automne, saison dont la raison d’être est évidemment d’amasser de quoi réveillonner en beauté, je vous avais invités à épicer l’Agenda ironique. Or, comme nous sommes tous conviés ce jour à un festin concocté par la joyeuse bande des épices de Martine, voici les mets apportés par quelques aimables commensaux. Soyez sûrs de goûter à chacune des spécialités au menu (ci-dessous) et votez pour les trois qui vous auront davantage flatté le palais. N’oubliez pas de désigner le cuistot qui, selon vous, devrait orchestrer l’Agenda ironique d’octobre.

Dans l’ordre (grosso modo) des contributions :

 

Mue

Un matin tu te lèves, l’été n’est plus là.

Le fond de l’air est blanc. Un voile émousse toute pointe de couleur et de son, une astringence travaille l’espace. Bien que loin de toute campagne, tu perçois dans cette infusion de brume l’haleine des vallons où s’embrasent sans chaleur des rousseurs éphémères. Ainsi se réincarne l’automne provençal de tes noces, tes os ébréchés d’un mistral acéré mordant la vigne jusqu’au sang, et contre le ciel plus or que bleu tout le coteau criait au meurtre – beauté d’un Delacroix. Dans ton ventre craque aussitôt, feu immatériel, le puissant désir d’une flambée.
Rien ne trouble ton cœur plus que l’instant où l’année vire, et s’impose le nouvel ordre – tu cilles tandis qu’éclate l’amnésie de ton corps, ainsi fait qu’il lui est impossible de concevoir d’autre saison que celle sous l’emprise de laquelle il se tient. Le vernis se fend de la silhouette, de la personne que tu faisais tienne dans l’aisance de l’été, centre de gravité diffus à la surface de la peau, bregma ouvert au zénith, doigts et langue solaires. La mue est instantanée : des vapeurs exhalées de fond de val en miroir lacustre, tu renais automnal, le sang alenti mais plus riche, forant dans l’humus de ta chair avec le ferme dessein des détritivores sous le couvert des feuilles, tressant un dense mycélium de souvenirs et de songes mêlés. Selon l’heure et l’humeur, le vent attise ou menace le brasier de tes entrailles où fume doucement l’attente d’épices destinées aux banquets de l’hiver. Ta main déjà fouille le fond du placard en quête de la muscade et de la cannelle, remisées derrière les herbes de beau temps. Contre toute tentation de caducité (humeur, dents, immunité, délabrements intestinaux), s’en remettre à la toute-puissance du clou de girofle, en crucifier les points cardinaux de la mélancolie. Cannelle, girofle, muscade ; écorce, fleur et fruit : tu te crois protégé par le chiffre divin.
Les yeux de sel de l’été et son grand cri sans ombre, éteints, n’ont jamais existé : depuis toujours le monde chute sourdement du vermeil à l’airain, craquelant comme le bois qui cède à la flamme.
Au bout de ton nez se pose une bulle de froidure qu’au terme inconcevable de l’hiver, si Dieu te prête vie, la lance du printemps…


Pour l’Agenda ironique de septembre(Y a-t-il quelque autre incapable de répondre correctement à sa propre consigne ?)

Un intéressant article (en anglais) sur le nom scientifique du giroflier, Syzygium aromaticum, par lequel cet arbre d’Indonésie aux multiples vertus peut prétendre se loger dans les orbites magiques du mot syzygie.

Pass the flavour ! (agenda ironique de septembre)

Suppléante au pied levé de Valentyne (malheureusement très prise ce mois-ci), je tente de me frayer un chemin entre les sujets que septembre impose à mon esprit auquel quelques années d’enseignement ont fait prendre un fâcheux pli : soucieuse d’éviter le tollé que ne manquerait pas de provoquer une invitation à raconter vos vacances en hexamètres dactyliques ou à promener un nez mnémonique sur les effluves doux-amers de la rentrée scolaire (avec ou sans l’accent de Pagnol), je saute par-dessus les amas de feuilles mortes, contourne une souche où deux villages de champignons se disputent âprement le centimètre-carré, écarte d’un doigt précautionneux un bras de ronce défiant la cueillette et débusque un chemin de traverse visant un coteau où s’inaugurent les vendanges. La suite est d’une logique implacable : qui dit vin dit victuailles (d’aucuns trouveraient sans doute plus approprié d’inverser la proposition, mais ce mois-ci c’est la grenouille qui décide, na). Qui dit victuailles, dit épices. Nous y sommes.

En septembre, c’est imparable, les agendanautes s’intéresseront aux épices (large, on acceptera d’inclure les herbes aromatiques et les condiments). Feuilles, fleurs, graines, bulbes, écorces, poussières plus précieuses que l’or, destinations de voyages au long cours où il est de bon ton de laisser sa fortune ou sa peau, nous convoitons en elles le pouvoir de révéler, métamorphoser, vivifier, colorer, émouvoir (parfois au-delà du tolérable, héhé), de percer le tissu fade du quotidien d’une pointe adamantine qui fait cristalliser un instant corps et esprit (la mémoire tressaille). D’une nécessité de fait elles peuvent faire plus qu’un plaisir, une expérience spirituelle (tout dépend de celui ou celle qui est aux commandes, je vous l’accorde). Quand bien même on aurait les papilles timorées, on ne peut nier que leurs noms se récitent comme les escales d’une aventure onirique : safran, muscade, poivre, cannelle, moutarde, gingembre, cumin, coriandre, clou de girofle, anis étoilé, piments, curcuma, ajoutez ici ce qu’il vous plaira.

Et alors, me direz-vous, on écrit une recette ? Si c’est ce qui vous vient, absolument, il n’est rien qu’une pincée d’ironie ne rende délectable. Ou bien assaisonnez sans révérence une ribambelle de mets, à la Rabelais, à la Montaigne, à la Zola, à la Maupassant, à la vôtre ! Servez-nous une anecdote salée, une fiction pimentée, retroussez-vous les manches, nouez ferme ce tablier, débouchez le pétillant, faites-nous saliver, mettez-nous le feu aux tripes (oui, d’accord, j’ai faim; et non, il n’est donc pas strictement nécessaire de parler cuisine, même s’il faut qu’une épice au moins joue un rôle dans votre texte).

Vous avez jusqu’au 23 septembre (nul doute qu’on affrète un navire en moins de temps), après quoi il s’agira, selon les usages de l’Agenda Ironique, de voter pour les textes préférés et le prochain hôte. Les résultats tomberont le 30 septembre, jour de mon anniversaire (pour moi ce sera un carrot cake overcannellisé, merci).

P.S. : “Pass the flavour” était la phrase en usage à l’université de Durham où étudia mon cher et tendre, quand il s’agissait de se faire donner la salière.

Raconte

– Il n’y a plus que nous. C’est l’heure des histoires. Raconte.
– Que veux-tu que je raconte ?
– Raconte les miracles qu’il y a eu ici aussi. Raconte-les tous.
– Des miracles ? Tu t’adresses à la mauvaise personne. Tout est là. Il n’y a rien d’autre.
– Tout ? Ces pierres, d’autres pierres, pierres-maisons, pierres-nourriture… Tu ne peux appeler cela “tout” que parce que tu as connu des miracles. Mais imagine ce qu’est cet endroit pour quelqu’un comme moi. Je suis ignorante. Je ne vois ici que du noir et du néant. Les autres contrées ont toutes leurs miracles, elles les proclament, les dessinent, les colportent, en tirent orgueil, en font commerce. Notre terre ne peut pas être la seule muette.
– Je n’ai pas connu de miracle.
– Mais on t’en a raconté, c’est tout comme ! Très bien. Comme tu voudras. J’attendrai. Ce n’est pourtant pas ton genre, de vouloir te faire prier.
– Ce n’est pas ça. Je ne me souviens plus bien.
– Tu ne te souviens plus des miracles ?
– Des miracles comme du reste. A mon âge, l’oubli ne fait pas de tri. Il chasse la neige.
– Tu mens. Il y a des choses que la mémoire la plus défaillante ne peut pas laisser effacer. Des nuances dans le blanc, des amas de cristaux sur lesquels le chasse-neige butte. Tu penses que je ne vais pas te croire.
– Pourquoi veux-tu savoir ?
– A cause des pierres, je te l’ai dit… Pour leur donner une voix. Laisse-moi t’aider. Il y avait une fontaine, pas vrai ? Où se trouve maintenant le rocher griffé.
– Une fontaine… Peut-être, je ne sais plus, c’est loin.
– Non, pas loin, en toi. Une fontaine avec des serpents sculptés autour de la vasque. Je le tiens du vieil Alphée qui le tient de toi. Il me l’a dit. Mais je ne peux pas l’interroger davantage. Tu sais comment il est. Des bribes seulement, alors que toi… Si tu voulais… Parle-moi de la fontaine. Essaie. Ca reviendra. 
– Il y avait une fontaine. Oui, il y avait une fontaine dédiée au Serpent des rêves. Près d’elle poussait un araucaria dont les branches figuraient le dieu. Longtemps auparavant, on avait mené la guerre aux reptiles. Ça avait commencé parce que quelques anciens s’étaient avisés qu’en les mangeant, on s’incorporerait leur force. Ce qui avait été conçu comme un mets réservé aux guerriers des castes supérieures devait rapidement tenter le commun des mortels. Or, lorsque le peuple se mit à vouloir mettre du serpent à son menu, une chose étrange se produisit. On n’avait plus besoin de les chercher, ils s’étaient mis à grouiller partout et semblaient se multiplier à mesure qu’on les débusquait. Il y en avait tant que, pris de dégoût, on renonça à les manger, on ne songea plus qu’à les exterminer. Arriva le jour où, à force de cruauté, on en vint à bout. La victoire fut là, brutale et péremptoire, et ne permit à aucun remords de réparer les choses. Un soir, les hommes essuyèrent leurs mains, allumèrent leurs bûchers, se couchèrent fourbus. Au lever du jour, les serpents avaient disparu, morts et vifs. Il ne restait pas même un squelette parmi les cendres. Le triomphe fut de courte durée : les rongeurs prirent la suite, comme il eût été facile de s’y attendre si on avait été capable de voir plus loin que le bout de ses armes.
– Et ensuite ?
– Si l’homme est supérieur au serpent, le rat est supérieur à l’homme. En agilité comme en détermination, en intelligence comme en rapidité. La ville lui appartenait désormais. Pourtant, si jamais miracle fut, c’était elle : un pinacle de lumière sur l’éperon de l’Aigle. Rien n’avait jamais existé de plus beau, création humaine ou divine, que ses façades qui au soleil de chaque heure tendaient un miroir parfait, que ses rues poussant vers le palais des Régents une écume étincelante de peuple et de biens. Aux faîtes des toits, qui répondaient au tracé des constellations, les Régents avaient fait placer des sphères lumineuses qui semblaient transmettre leur flamme aux étoiles dans le ciel du soir. Les fontaines délivraient des sources qui conservaient du glacier nourricier une lueur bleue, et la propriété de chasser les ténèbres du cœur. La situation vertigineuse de la ville la préservait des convoitises. D’ailleurs, elle était telle que toute velléité de conquête violente s’évanouissait à sa vue, et depuis longtemps les armures des guerriers n’étaient plus que costumes d’apparat. Pourtant, l’appétit de force avait fini par naître en son sein et mena à sa destruction. Dans la panique que les rats répandirent, on comprit la puissance des serpents et on se remit à les chercher, désespérément. En vain. On fouilla les grimoires, on se souvint du Dieu Serpent, celui qui parle en rêve, et on se mit à lui ériger temples et statues. Rien n’y fit, et les rats détruisirent tout ce qui dans cette ville n’était pas en pierre. Les canalisations brisées ou bouchées, les fontaines se turent, les sources retrouvèrent leurs chemins secrets. La fontaine dont tu parles fut la dernière à parler. On raconte que le Régent, de rage, fit abattre l’araucaria, avant de s’y noyer.
– Mais… Ce miracle ?
– Quel miracle ? C’est toi qui parles de miracles. Je te dis seulement ce qu’on m’a raconté.
– N’arriva-t-il pas quelque chose à la fontaine ? Comment disparut-elle ?
– Comme disparaissent les fontaines, comme disparut la ville, avec le temps.
– Mais non ! Tu oublies de dire que les serpents sculptés de la fontaine étaient ailés…
– Tu en sais davantage que moi.
– … et qu’une fois le Régent mort, ils s’envolèrent de la vasque, montèrent dans le ciel de midi, tournoyèrent devant le soleil pour tracer l’ellipse des fins, et de leur bouche jaillit le feu de la purification qui embrasa la ville sept jours et sept nuits, jusqu’à ce que le dernier des rats eût fondu jusqu’aux os… C’est pourquoi nos pierres, vestiges d’une ville blanche, portent le noir du deuil éternel. La griffure sur le rocher garde trace de leurs serres, n’est-ce pas ?
– Je regrette, enfant, je n’ai jamais entendu parler de ça. On dirait bien que tu n’as pas besoin de moi pour faire parler les pierres.
– Pourtant… Me croiras-tu si je te dis que je ne connaissais pas cette histoire avant de t’entendre ce soir ?


Participation in extremis à l’agenda ironique d’août, organisé par Laurence Délis ici, à partir de la phrase “Raconte, raconte tous les miracles qu’il y a eu ici aussi” (Henri-Pierre Roché, Jules et Jim).

Scandale

La vérité sur Gillian Ferguson-Brown ! … Ah, vous voulez connaître la vérité… Eh, pourquoi limiter ses ambitions, quand on a pour soi l’autorité de la jeunesse… Mais croyez-moi, oubliez cette dame, elle ne mérite pas votre attention… Je ne sais ce qu’on vous a raconté, mais n’y accordez pas trop de poids… Détail, épiphénomène… Si elle est vraiment belle ? Qu’est-ce que j’en sais ? … L’ai trop vue pour savoir à quoi elle ressemble… Vous avez mieux à faire… Peu de temps et beaucoup à voir… Mettons-nous donc en chemin, dégourdissons-nous les jambes, voulez-vous… Après tout ce qu’on vient de nous faire ingurgiter, cela nous soulagera… D’ici au moulin en passant par l’écluse, c’est une exquise promenade, la rivière égrène ses jardins… C’est bien pour eux que vous êtes ici, n’est-ce pas… Comme tous nos visiteurs… Il nous vient même des cars de touristes, surtout au début de l’été, prêts à subir quelques heures de virages pour s’emplir le nez du parfum de nos roses – tenez, en voilà un… Américains ? Non, Hollandais ? D’habitude, ce sont des bordées de Chinois… Ne demandent pas toujours la permission de prendre des photos… Ça a beau être flatteur, il y a la manière… Que voulez-vous… Question de culture… Remarquez que je distingue les Chinois des Japonais… Ces derniers… Une relation aux jardins très intéressante… Je vous ai parlé de mon voyage à Kanazawa ? … Oui, n’est-ce pas, ces lupins sont remarquables… Une partie de la collection nationale se niche ici… Des spécimens que vous ne verrez nulle part ailleurs ! Celui-là ? Mais non, il n’a rien de rare, c’est Manhattan Lights, plutôt en vogue, je suis étonné que vous ne l’ayez pas rencontré avant… Vous aimez ? … Moi, je ne suis pas sûr… A force de tirer le végétal vers l’architecture… On finit par tomber dans la confusion… Très nouvelle génération cosmopolite, si vous voulez mon avis… Pardon, je ne voulais pas… Allez, les vieux ont toujours tort… Quand même… C’est un peu tape-à-l’œil, non ? … Pardon ? Là-bas derrière ? Ah, ça… Ne perdons pas de temps mon ami… Il y a suffisamment à voir ici… Comment ? Oui, c’est bien chez la dame qui vous intrigue… Gillian Ferguson-Brown, la femme du médiéviste, oui… Non, ils ne sont pas séparés, ce n’est pas ça… C’est chez lui aussi, bien sûr, mais c’est elle qui… Enfin ce jardin, c’est son fait à elle… Lui… Il préfère certainement ne pas s’en mêler… Ecoutez, le temps nous manquera pour faire tout le circuit, si… Mais enfin, qui est-elle pour vous ? … Vous êtes médiéviste, vous ? A votre âge ? … Mais je vous croyais paysagiste ? … Vous n’en avez pas la tête, en tout cas… Et puis quel lien entre cela et Gillian ? … Très bien. Puisque vous y tenez. Vous l’aurez voulu ! … – Voilà. … Oui, hein ! … Haha, même à vous, ça vous en bouche un coin ! … Venimus, vidimus, allons-nous-en… Comment je l’explique ? Est-ce que ça s’explique, ça ? Ma foi, il n’y a qu’à voir !… Est-il besoin d’en dire plus ? Par ici, on ne sursaute plus… Mais on ne peut pas dire qu’on s’y soit habitué… Enfin, tout de même ! … Ce trèfle, ce pissenlit à en éteindre le soleil, cette infestation de mousse… Si elle tenait aux saletés, aux mauvaises herbes, que ne pouvait-elle choisir, je ne sais pas, moi, Ruine-de-Rome, herbe-à-Robert, myosotis… Les fleurs en sont tolérables, si on veut… Mais le plantain en bordure ! Des massifs de pâturins ! Des haies d’orties ! Mieux : la podagraire… La podagraire, nom de Dieu ! Pas besoin de vous faire un dessin, hein, les racines, des années de lutte, imaginez la nervosité des jardins d’à côté… Même vous, qui avez une préférence pour les compositions touffues… Qui froncez le nez devant les parterres léchés…Vous devez bien reconnaître qu’ici… D’ailleurs, l’esthétique importe peu, ce n’est pas là que le bât blesse… Certains diraient même que c’est relatif… Non. Il ne s’agit pas de goûts et de couleurs. Il ne s’agit même pas de plantes. Pour nous, c’est clair… Ce « jardin » n’est là que pour dénigrer les autres… On est bien au-delà de l’espièglerie… Du pied-de-nez… Ca dépasse de loin l’impertinence… Serait-on au milieu de nulle part, au fin fond de la campagne, où personne ne s’aventure… Mais son jardin est à peine en retrait des nôtres, on ne peut pas le manquer… Où qu’on se tienne, si on lève les yeux… Par conséquent, la main qui plante ça cherche à offenser… A travers nos jardins, comprenez bien que c’est la trame de la communauté, du village, que nous tissons… Il faut être aveugle ou sans cœur pour ne pas en goûter l’harmonie… Et là, paf, au milieu… Cette déchirure dans la finesse de la tapisserie… Comme une brûlure de cigarette… De celles sur lesquelles elle tire à longueur de journée, dont elle nous enfume sans vergogne, qu’elle tétait déjà adolescente… Cette bouche goulue dans ce visage sévère… Déjà à l’époque… Pas étonnant que ça n’ait pas marché, les bébés… Et maintenant, là, entre nous, parmi nous, en nous, l’éclosion de cette tache, cette blessure, cette horreur… Ce scandale. Là, c’est dit. Vous trouvez que je vais trop loin, il ne s’agit que de jardinage… Si, si, je vois bien, vous hésitez… Pourtant, vous avez sursauté, vous aussi, tout à l’heure, au premier coup d’œil, les mots vous ont manqué, reconnaissez-le… Le scandale vous a éclaboussé, vous aussi… Est-ce que votre génération sait encore ce qu’est un scandale ? Vous voyez, si ce n’était que la manifestation elle-même, la chose, ça, là… Mais non, le véritable écueil, au fond, c’est… Comment dirai-je ? …. Après le haut-le-cœur, après la secousse, il y a le rebond, la réplique sismique… Le scandale monte en graine au rythme des mauvaises herbes de Gillian… Et au bout, il y a la rupture. L’aboutissement du scandale, c’est l’expulsion de l’Eden, fruit de la division. Mais plus grave encore qu’être éclaboussé, déséquilibré, troublé… Plus grave qu’être contaminé… Il y a la responsabilité… Dans une communauté comme la nôtre, dans ce village où nous vivons de concorde, que se soit levée cette femme – je ne dirai pas encore une… Que cette femme ait trouvé parmi nous de quoi créer ceci… Malheur à celui par qui … Nous n’avons pas su garder Gillian, nous sommes donc coupables… On savait que sa stérilité… Quand elle a cédé, quand elle a accepté de ne plus soumettre le pauvre Harold à toutes ces démarches pour concevoir un enfant… Nous l’avons crue assagie… C’est alors qu’elle fait sortir de terre, de son délire, ce jardin, qu’elle nous le met sous le nez… On aurait accepté un jardin négligé, après tout elle souffrait, ils souffraient tous les deux, tout le monde peut comprendre ça, surtout pour une femme… Mais regardez : ce n’est pas de la souffrance… C’est du vice… Car vous voyez bien que ce n’est pas un terrain vague, que tout est étudié, qu’elle y consacre son temps… Pensez-vous que le hasard puisse avoir si opportunément placé le chardon-aux-ânes… Ces paniers suspendus débordant de chiendent… Ces prêles qu’elle utilise pour accentuer le chaos, comme des verges pour nous battre… Savez qu’on les appelle Queues-de-rat ? … Le liseron qu’elle encourage comme on lâche des fauves ! Et ça montre les dents, ça se propage, ça essaime, ça rhizome, ça se répand, se reproduit… Les voilà donc, ses enfants monstrueux et immortels… Ce jardin est un acte de vengeance… Elle ne titille que le chaotique dans la plante… La puissance diabolique… Et après ça, on la croise au marché, précédée de ses chiens, le pas tonitruant, la crinière provocatrice… Oh non, aucune honte… Pis que cela, c’est à nous qu’elle veut faire honte… Quand on la rencontre… Ca ne tardera pas à vous arriver… Eh bien, quand on la rencontre… D’ailleurs, où est Harold, hein, pourquoi n’est-il jamais avec elle… Je sais bien que les livres, que les conférences… Mais enfin même les vedettes de l’université ont des vacances, pas vrai… Elle va seule, toujours, louve parmi ses chiens, marchant comme Lady Salisbury elle-même n’oserait le faire… Oui, la duchesse du château sur la colline… Elle ne fait même pas semblant, ne prend pas l’air de rien… Son air, c’est vous qu’il renvoie au néant…Non sans vous avoir insulté… Et pourtant, Gillian a la main habile, croyez-moi, on ne parle pas mieux qu’elle aux plantes, aux concours de fleurs elle gagnait toujours haut la main, du temps où elle faisait encore semblant… Et même pour réaliser ceci… Ainsi, si elle voulait… Mais non… Pensez-vous… Petite, déjà, les gens disaient, sa mère elle-même disait, et d’ailleurs quel besoin… Ca se voyait… « Gillian, c’est de la mauvaise graine »…


Ma participation au quatrième exercice de l’atelier d’été de François Bon : Ah, vous ne connaissez pas Bréhier, à partir d’un texte de Nathalie Sarraute. Le narrateur s’adresse au lecteur-personnage pour parler d’un autre personnage – une approche progressive.

Après Lindisfarne

 

Neuf jours, non, dix, que ça souffle sans discontinuer, depuis l’avant-dernier village, avec une rage froide aiguisant la dent de l’humidité, et bien qu’avec ses frères il foule à présent un chemin sec, ayant arraché le spectre de ses semelles à l’avidité de la tourbe, il continue à chaque pas d’incliner la cheville comme pour s’en décoller, avec un rejet sec du talon suivi de l’explosion d’une bulle de silence, mémoire du claquement labial de la boue ; et s’il s’entête à faire lever le nez au talon, pour ainsi dire, c’est qu’il préfère garder en réserve l’énergie qu’exigerait le fait de modifier sa démarche, conscient de ce que tout changement coûte à un corps épuisé – à quoi bon d’ailleurs, on n’est jamais qu’à quelques centaines de mètres de se retrouver à patauger de nouveau –, et cependant, que survienne une pierre sèche, voire attiédie par un rayon échappé aux nuages, voilà que son pied s’étonne, oui s’étonne de ce faible et miraculeux rayonnement de chaleur, de ce signe d’un au-delà pareil à l’apparition tonitruante en sa modestie du premier perce-neige, fleur d’hiver saturée de renaissance plus qu’un plein champ de jonquilles, et il s’étonne alors de cet étonnement dans un corps qui ne tient plus que par la résignation, par l’inertie, mais aussi – ne soyons pas mauvais joueur – la constance de l’âme, nourrie par la voix et le pas accordé de ses frères, comme lui tout à la tâche de maintenir à l’horizontale le précieux fardeau, la châsse de chêne sculptée de runes et d’images où dort depuis près de deux siècles le bien-aimé père, le saint abbé, le grand évêque, pas n’importe lequel, le leur (à ses frères), et par conséquent le sien (à lui), Cuthbert de l’île sainte de Lindisfarne (mais ne devrait-on pas plutôt appeler Lindisfarne, île de saint Cuthbert) ; et tandis que le bord du cercueil mange un peu plus la chair amoindrie d’une épaule depuis longtemps devenue insensible à cette pression, paix d’outre-douleur, il se demande ce qu’il en sera désormais, si la sainteté du lieu se dispersera comme les pierres du monastère étouffées de suie et de sang, comme pour faire taire en elles la vibration des hymnes, jetées pêle-mêle au bas du promontoire par les hordes venues et revenues du Nord, faisant dévaler vers les vagues leur poids de prières et de cris auquel répondait l’appel tragique des oiseaux marins (à les voir obstruer le ciel d’un noir présage d’ailes, le père Abbé a dit en frappant ses mains l’une contre l’autre comme on secouerait la poussière de ses sandales, cette fois-ci c’en est assez, plions bagages mes enfants, notre temps de renards en tanière est fini, nous irons comme le Fils de l’Homme sans savoir où reposer notre tête – c’était il y a deux ans déjà), et il craint de craindre, la sainteté pourrait-elle se dissoudre dans l’itinérance, épuisée par l’exil comme ses frères et lui, poussés par le vent sur les landes noires, de village en ville, de ferveurs véritables en appétits grimés et grimaçants (les reliques en attisent plus d’un), vol migrateur sans destination ; mais si quelque chose en lui continue à murmurer, insistant, qu’il n’avait pas signé pour cela, pour cette errance dans le vent et la pluie (à quoi bon se faire cénobite si c’est pour vadrouiller loin du confort d’une cellule aux murs – et au toit ! – solides), c’est une voix qu’il écoute distraitement, plus amusé qu’agacé depuis que le père Abbé lui a recommandé de la désavouer sans colère, de la laisser causer, de se régler sur la persévérance de ses pieds et de ceux de ses frères, puisque tel est le monastère, non pas les pierres rendues aux oiseaux, mais cette fraternité des pieds, des bouches, des épaules sous le poids du chêne, et voilà qu’il sourit de l’épaule et du pied en songeant que ce bois équarri n’est pas plus mort que l’Autre, celui que sur les icônes on représente reverdissant, lançant des rameaux tout neufs, des pampres, des fleurs, des grappes, et soudain c’est le sud lointain, la chaleur rêvée, ces étés vermeils dont on lui a parlé, où loin des tourbières et des ciels de pluie, le pied sec des pèlerins lève dans une poudre de soleil des odeurs de paradis.

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Ma contribution hors-sujet au troisième exercice de l’atelier d’écriture de François Bon. Il s’agit d’explorer les complexités d’un personnage en une phrase, à la manière de Mauvignier. On en est loin ici, et j’écris pour répondre à un lieu.
Qu’on me pardonne les approximations historiques : je n’ai pu renoncer à l’image des pierres du monastère dévalant vers la mer, alors que le bâtiment était à cette époque certainement construit en bois, etc. 

Silver Sands (Bay of Morar)

It was mid-afternoon and low tide under grey skies.

He was walking along the estuary, weighing almost nothing on a sand as white as his mind, weaving his steps according to a lonely seagull’s flight patterns, hollowing his ear to receive the distant rumble coming fom the frontier line where the slow wandering water would meet the open sea – and he wouldn’t hold any more grudges against circumstances nor people, nor bitterness of freedom, nor bitterness of ties.

He went up soft dunes of fine sweet flour which scarce seagrass pretended to hold together, meandered between rising layers of black metamorphic memories on which stonecrop was brandishing its flowers as if to say it would never surrender (to salt and sand, to wind and night). Then, he went down again to the foreshore, took his shoes off, and let the water whisper to his feet.

The river came soflty whistling to the nearing call of the sea.

He walked to the middle of the inlet where the tide would soon rush back to its high quarters, lullabying a tapestry of wavy sand snakes with peaceful feet. The sky was river and the wind was light, and of such a consent, the bird drew the seal.

At the end of the pass, he turned to his left and faced the mouth of the estuary. The openness slapped him, forced his breath back inside him, stretched his soul. For the light was silver, and the water mercury, and out there, where the sea carved the distance to widen the horizon, singing adventures beyond dreams, was beauty too great for any heart. On its breath he was a kite again. 

 

 

Ligne de fuite

Il avait tant l’habitude de perdre, au black-jack et au monopoly, au tennis et des contrats, ses mots et ses clés, son sang-froid et son latin,
qu’après avoir égaré tour à tour (sans que cela fût perdu pour tout le monde puisque d’autres, dont l’accointance avec la perte tenait moins du destin, surent en tirer profit) une épouse et puis l’autre et sa jeunesse entre les deux,
d’abord la blonde qui, pour rendre à sa crinière l’ensoleillement léonin de l’enfance, perdu dans quelque recoin où la fin de l’adolescence vous contraint à vous terrer tandis que la mue vers l’âge adulte pèle le cocon de l’irresponsabilité, perdait ses journées chez un coiffeur (qui lui les gagnait), ne parvenant malgré des régimes et des interventions à répétition qu’à accumuler les kilos dont elle enrageait de se défaire,
puis la rouquine qu’il aimait à en perdre la raison et qui trouva précisément là une raison de ne pas lui rendre cette affection somme toute déraisonnable, mais consentit tout de même à porter un enfant qui, au cinquième mois de grossesse, dut juger avec une sagesse prénatale qu’il n’était pas envisageable d’assumer une telle filiation, la paternelle, puisqu’il décida de se perdre tout seul,
ayant donc égaré blonde et rousse, il réussit ce coup double de perdre le même jour père et mère, non pas comme il arrive dans ces cas-là assis côte à côte dans une voiture dont le destin aurait croisé celui de quelque obstacle, ou entrepoignardés sur l’autel de la Scène de Ménage, mais bien séparément, l’un d’une crise cardiaque à La-Seyne-sur-Mer, noyé dans l’encre sang-et-or d’un crépuscule marin d’une insoutenable beauté, et l’autre dans un propret pavillon du Vésinet, aux bras d’un jeune homme de bonne famille dont les fantasmes avaient quelque peu dépassé les bornes, père et mère peut-être réunis au moment du trépas en une extase que la vie, chiche, leur avait rarement offerte,
puis un chapelet d’emplois dont la privation l’effleura d’un regret modéré et presque de pure forme, le souci de finances saines ayant perdu pas mal de terrain depuis que sa femme, la rousse, avait déporté chez un jeune homme de bonne famille (un autre, il faut l’espérer, que celui-ci dont les appétits raffinés furent la cause de ce qu’on sait – inutile de vérifier) la cascatelle de son rire et de ses boucles,
et enfin sa réputation, son honneur, sa dignité, ce je-ne-sais-quoi qui vous fait admettre dans la désirable société des hommes pour qui la dignité a la forme d’une cravate, d’une montre, d’un club de golf, et l’honneur, ma foi, consiste en l’arabesque délicate d’un pli de mépris au coin des lèvres, d’un sourcil ironique et d’un profil romain,
et comme il était alors parvenu à ce point de l’existence où il semble possible de hasarder des conjectures sur l’issue de la bataille (qu’il estimait sans trop s’avancer pouvoir déclarer perdue),
il arrosa ses plantes en plastique et néanmoins reconnaissantes, rangea soigneusement ce qu’il lui restait de souvenirs (il voulait voyager léger), mit la clé sous le paillasson qui malgré ses souhaits de bienvenue n’avait pas même su aguicher la camarde,
et s’en fut dans la nuit sachant qu’au matin, sur la colline, le vent finirait de le dépouiller du Nord,
de l’Est
du Sud
et de l’Ouest.


Seconde contribution à l’agenda ironique de juillet, organisé par Joséphine Lanesem sur le thème de La Perte en une phrase.

Rencontres par fragments

 

Guy Fawkes Night, flamme de novembre, feux d’artifice en défi à l’hiver. C’est une obscurité d’encre plus que de poix, intense aux yeux et légère à la peau, et l’on va par enjambées rétrécies dans le spumeux clapotis des voix, surpris par la soudaine proximité de corps et de visages échappés in extremis à la rétention nocturne – se frôler pour ne pas se cogner. Sans les hélices fluorescentes qui fleurissent à hauteur de genoux ou de hanches, on piétinerait des enfants. Vient un silence inaugural, puis la lacération d’un sifflement colorature. Eblouissante, une rosace de feu cathédrale les ténèbres. Fracas. Presque au-dessus de moi surgit la ligne fulgurante d’un profil, le nez long, l’œil celé au creux d’une orbite profonde. Stridence, lumière. Le ciel étouffé de lueurs finit en reflet d’incendie sur un verre de lunettes. Sur les cheveux, le mauve des fusées ne s’altère pas : signe d’âge. Un crépitement d’argent révèle les cratères d’une joue, un sillon lunaire glissant vers la bouche. Et puis – reflet d’absinthe – brille une queue de comète… un rêve de sel sur ma langue. Le bouquet final : big bang pour les funérailles de l’année.

Jour de grève sur les quais du RER – et c’est l’été. On sent moutonner les trop-pleins, s’effriter les garde-fous d’une civilisation faite à l’équilibre tempéré. Les soupirs enflent sous l’étau des maxillaires, les odeurs offensent, et déjà, la fermentation fait éclater quelques tempéraments volatils. Pourtant, trois rangées de corps plus près des rails, flanquée par des masses suantes qui la dépassent de l’épaule et lui donnent l’air d’être conduite à son jugement, il y a cette silhouette frêle, droite sans raideur, il y a cette nuque parfaite sous un chignon d’une hâte savante, ces épaules flottantes, ces bras naissants promesses de paumes ouvertes. La nuque comme la chemisette sont sèches. J’en déduis, jaillies de sandales romaines, des jambes de danseuse qui seules, dans l’immobilité forcée, peuvent justifier cette grâce d’apesanteur. L’espace s’ouvre. Le RER peut tarder.

Déjà cinquante minutes de queue bien tassée, mais les sourires fleurissent toujours les barbes – la jeunesse, réelle ou prétendue de cœur. Déjà dans l’ambiance, on teste discrètement le ressort de ses jambes et de la chevelure qu’on porte longue, on éveille du menton la pulsation à laquelle on désire impatiemment livrer le mou de son ventre – qu’il durcisse – et le cristal de ses os – qu’il crie (crisse, craque). Les T-shirts font placards de circonstance : logos, slogans, crânes et seins, violence en technicolor. Un sage polo vert m’étonne le coin de l’œil. Je lève la tête. Aussitôt, c’est l’une en l’autre l’invasion et l’échappée : la posture paisible, le casque de vagues auburn, les iris de mousse et de varech, la peau nue – un champ de taches de rousseur – convoquent une lande couchée sous le vent. J’aperçois le goéland juste avant qu’il ne me traverse la poitrine. Sa compagne, une beauté aile-de-corbeau, tatouée, piercée – un champ d’expression artistique – lui tourne presque le dos, parle fort aux barbus à slogans, rit, la voix déjà floue. Lui – sur sa lèvre supérieure se sont égarées quelques taches de son, qui vacillent. J’ai peur de la désobéissance de mes mains.


Ma participation au second exercice de l’atelier d’été de François Bon, consacré au personnage : “Je vous propose, pour cette proposition, un triptyque : trois paragraphes concernant chacun un personnage différent, et chaque paragraphe un de ces brefs face à face que nous impose en permanence le contexte urbain, sans distance possible. Mais c’est l’intensité même et la brièveté qui sont le défi d’écriture : quelle distorsion de la perception, quel détail emportant tout le reste, comment rendre la promiscuité, l’impossible durée, l’ensemble composite des perceptions.” Le texte support est un extrait de Stations (entre les lignes) de Jane Sautières, chez Verticales. Contributions à lire ici.

Ce que sème l’hirondelle

Joséphine Lanesem a lu mon roman encore inédit et a la gentillesse d’en parler dans son blog. Elle a évoqué la première les “lecteurs voyants, poètes de leur lecture, qui créent autant que les écrivains qu’ils lisent, bien qu’autre chose qu’eux”.

C’est avec reconnaissance et une joie toute ronde que je reçois ce témoignage de sa lecture voyante, grâce à laquelle mes personnages poursuivent leur chemin.

Nervures et Entailles

Un livre présage, l’écho d’une révélation à venir, encore confidentiel, un oiseau qu’on se passe sous le manteau. Il lui manque un éditeur. Pour vous le procurer, vous pouvez vous adresser à son auteur : Quyên Lavan. Vous devrez passer quelques épreuves dont je ne peux vous révéler la teneur. Elle tentera, entre autres, de vous décourager en vous disant que c’est trop long (335 pages), que le début est lent et ce passage-là mal démêlé. Il ne faut surtout pas l’écouter.
L’histoire se consacre aux personnages secondaires, à leur grâce particulière d’effacement et d’écoute, à leur solidarité qui fait tenir le monde : « c’est la place du second qui s’avère nécessaire et d’une valeur intrinsèque ; l’émotion se joue dans la relation entre les personnages, la reconnaissance dans toutes ses acceptions, l’interdépendance ».
Le héros, Frankie, est absent ; et tous tournent autour de cette absence, interrogent ce manque, François surtout qui…

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Figures de transition

Des années d’insomnie distillées dans la bouteille – Jerry finit par se demander si l’adolescent dont il voit tous les mardis trembler la silhouette dans la résille ombreuse de l’aube s’est échappé d’un rêve récurrent, ou si, si le temps a le hoquet (par solidarité). La curiosité le tance, il brûle de le suivre, si seulement son corps, si, enfin. Le gamin fait quelques pas, lance son bras comme pour déployer un filet de pêche, sauf qu’il n’y a pas de filet, se déplace, recommence, et ne revient jamais lever ses filets.

Chaque samedi de mai, Luce s’en va au champ mesurer la croissance des asphodèles. Elle a lu quelque part que la hauteur des hampes florales à leur apogée permet de calculer à quelle profondeur s’ouvrent les Enfers. Elle ne sait plus ni la formule de l’équation, ni le titre du grimoire, mais demeure fidèle aux pulsations de la curiosité.

Vigile pascale : ouverture des portes du temps. Tahar se tient très droit entre les flammes des cierges, les yeux grands ouverts sur la nuit des origines, et regarde sous la voûte les fils des voix s’entrecroiser pour retisser l’Histoire. Tout à l’heure il lui faudra plonger dans l’eau de la mort pour y pêcher un nouveau nom. Il n’est pas sûr d’y survivre.

De la mauvaise graine, voilà ce que tu es : mauvaise tête, mauvaise graine. L’entendre répéter des milliers de fois n’a pas entamé la foi de Gillian en sa propre puissance. Depuis, elle cultive les mauvaises herbes avec le soin que d’autres apportent aux fleurs des horticulteurs : courroie-de-Saint-Jean, herbe-à-Robert, ruine-de-Rome – il n’y a pas de mauvaises herbes, seulement de mauvais jardiniers.

Le facteur entre dans le jardin où, contrairement à l’ordinaire, personne ne lui répond. Claire est allongée face contre terre. Quand il la soulève pour la ramener dans la maison, elle s’imprègne de son odeur de térébenthine.

Voilà bien longtemps qu’Irène ne peut plus quitter son appartement du trente-septième étage. Le verre de sa montre est brisé et elle lit l’heure dans les variations de réflexion sur les eaux de la baie : opaque opalescence, transactions de transparence, mille quatre-cent quarante nuances de fascination. Elle soigne une hirondelle qui, venue se fracasser contre l’écran de son mur, faiblit dans un panier d’osier.

Jour favorable : la conjoncture des mondes est telle qu’en levant les yeux vers le sommet des tours qui fendent les nuages, il voit se refléter des formes et des figures appartenant à une autre vie. Un rayon filtrant, perceptible sur presque toute sa longueur, vient jouer à l’ophtalmologiste et lui vérifier le fond de la mémoire. Pourtant, son nom reste introuvable.

Ayant tout fait dépendre d’un homme qui a eu le culot de mourir, Violette a tout perdu. Enragée contre la vie, elle ne peut se défaire de l’obligation de faire son temps. Pour qui, pourquoi ?

C’est vendredi, Ezéchiel balaie l’église en fredonnant. Il se signe quand il passe devant les statues des saints, mais ne touche que celle d’Antoine de Padoue, pour l’épousseter avec soin. Comme il quitte le parvis, une voix le hèle : « Tahar ! Où donc es-tu passé, on te croyait perdu ! »

Elle parcourt les hauteurs de Nice, inlassablement, à la recherche de Mondo dont elle a entendu l’appel dans un livre. Son sac à dos est plein de galets qu’elle entend offrir à Lullaby. Personnages, lui a-t-on dit. Tout comme elle.

Hana gravit l’échelle du soleil. Osmose : la matière de ses cheveux et de sa peau se fond dans celle, plus dense, de la lumière. On ne voit plus que le logogriphe des écorchures sur ses jambes nues.


Ma participation à l’atelier Onze fois trois trente-trois de François Bon.
Je pique à Joséphine Lanesem la présentation de l’atelier (mon titre est aussi une reprise du sien : Figures de la douleur) : “sculpter rapidement onze personnages, chacun en moins de cinq lignes sous la forme d’un triptyque de trois phrases, qu’ils aient en commun un motif, un lieu, une manière…”
Vous pouvez lire les autres textes ici.

Parole de sécateur

Je n’ai pas vraiment d’identité à décliner. La marque de fabrique, l’année de production, toutes ces vétilles d’état civil ont été emportées par les frottements et la sueur des années. Mon manche écaillé qui fut vert et la vis tachée de rouille qui cheville la croix déguisée de mon corps feraient mauvais effet sur le banc à outils d’un jardinier plus soigneux. Mais la main qui me manie n’en a cure : je n’ai rien perdu de mon mordant, voilà tout ce qui compte.

Manche et lames ensemble, je mesure moins de vingt centimètres : de quoi me loger confortablement dans la main à laquelle je suis fait. A mon sourire en miroir on trouve, selon l’angle, un air de bec de perroquet ou de corps de poulpe aux tentacules repliées. J’habite sur une étagère rouillée, dans la cabane aux araignées qui ne tient debout que par un de ces miracles réservés aux choses les plus humbles. A côté de moi, compagnon d’oxydation, patiente un cousin plus jeune, manche noir, quelques centimètres de plus, qui n’a pas souvent l’heur d’être de sortie. Solidarité familiale oblige, il m’arrive de me cacher sous un buisson ou un sac de terreau dans l’espoir que mon absence lui donnera une occasion de se rendre utile (s’il a de la chance, ce sera un jour où la main n’aura pas fait l’effort de se ganter et l’embrassera de la paume et des doigts…). Hélas ! A la première pression sur le manche, bruit suspect d’écorce distendue et de bois vert supplicié – la main se raidit. Un silence éclair puis un tonnerre de jurons s’abattent dans le jardin. Le merle effronté lui-même s’éloigne à tire-d’ailes, indigné. Une malédiction sur plusieurs générations est instamment promise aux concepteurs de mon pauvre cousin, dont les lames en enclume ont le malheur d’écraser et de broyer les délicates fibres ligneuses.

Mon salut est d’avoir été équipé de lames dites franches, ou en ciseaux : je tranche net et sans déchiqueter. On m’aiguise de temps en temps, dans l’urgence et maladroitement, espérant faire acquérir au fil de mes lames une finesse qui rendrait la coupe idéale et la blessure irréelle. C’est qu’avec moi, la main s’imagine investie du pouvoir de faire œuvre de chirurgie, d’architecture et de sculpture parmi les arbrisseaux et les buissons. Je ris sous cape (ou plutôt sous ma garde). Bien qu’elle croie poursuivre les linéaments du symbole et aspirer à l’abstraction, je la sais en réalité mue par un désir bien plus charnel, maternel, contradictoire, de tour à tour soigner et domestiquer, servir et dominer. Les jours de paix, nous ne faisons que retirer les branches mortes et malades, celles dont le tracé contrevient à une croissance harmonieuse, et rendre aux lignes maîtresses leur force. C’est du menu ménage, de l’artisanat, humble et patient. Si art il y a, c’est un art de l’observation. La source vive jaillit de l’accord du climat, de l’espèce et de la terre : voilà d’où vient la beauté, dont nous ne sommes qu’indignes serviteurs. Notre danse est lente : régulièrement, la main me pose sur l’herbe où je me lave à quelque rayon pendant qu’elle considère le geste suivant, soupèse sa nécessité, hésite sur son orientation. Il y a des bois qu’elle ne me laisse toucher qu’avec révérence : érables du Japon, hêtre pourpre, glycine de Susanne, céanothe où sous le crépitement des abeilles s’émiette le bleu du ciel. A d’autres suffit l’honneur de la précision : cornouiller, chèvrefeuille, redoutable buisson ardent. Et puis il y a les jours de guerre, où l’émancipation du rosier grimpant, du cotonéaster et du lierre est perçue comme une provocation, et alors… Gare aux dégâts. Le lierre, surtout, vole pèle-mêle dans une furie d’arrachage ; elle l’attaque de tout ce qu’elle trouve, même avec le cousin aux lames d’enclume, enragée de se savoir éternellement vaincue.

Dans la section minutieuse comme dans la taille effrénée, je suis source de plaisir. A travers mon attouchement des plantes, c’est une forme d’amour que la main peut exprimer. Le geste qu’ensemble nous accomplissons, étrangement, nous apparente de loin aux puissances élémentaires du vent et du soleil qui informent la vie. C’est une ivresse qui finit par vous tarauder. Aussi ne suis-je pas le seul hôte de la cabane aux araignées à qui la main aime faire prendre l’air. Quand elle a des projets plus ambitieux, ou que le plaisir de la minutie finit par l’agacer d’un désir plus avide, elle m’oublie dans le coin d’un parterre et file chercher la fourche. Voilà bien une autre cadence ! Je les ai vues batailler contre un buisson ancien qui résistait de toutes ses racines, possible réincarnation de la vieille Renaude de Monsieur Seguin (oui celle-là qui la première tint bon contre le loup jusqu’à l’aurore). Rage, furie, corrida ! A ce jeu tous les coups sont permis, et le buisson ne fut pas de reste. La victoire resta longtemps indécise entre l’alliance terre-racines et la coalition mains-fourche. Le buisson finit par céder : inclinaison, hésitation, basculement. Ce fut alors une Déposition, tendre et solennelle.

Ce jour-là, mon cousin connut son heure de gloire : dans le bois promis à la mort, ses lames broyeuses furent les bienvenues. Le tas de branches qu’il fit grandir sur l’herbe avait un air de bûcher prometteur d’immortalité. Las, personne n’eut l’instinct d’y mettre le feu. Qu’importe ! Les cloportes viendraient le consacrer, eux dont l’éternité ne fait aucun doute.


Contribution sans alexandrins à l’Agenda ironique de Juin organisé ici par Les Narines des Crayons. Cette fois encore l’ironie ne s’est pas laissé attraper, veuillez me pardonner. Quant aux alexandrins, j’ai épuisé ma réserve hier. Mais le sujet préparé par Clémentine était trop tentant pour que j’y renonce !

L’île de l’éternel printemps

Cela prend forme. A l’horizon s’échafaudent en toute hâte de menaçants étagements d’anthracite et d’outremer. Et c’est le déploiement – une vaste coulée magmatique qui procède à la conquête du ciel. Ce ne sera pas le simple coup de grain – cette brusque germination de la tempête semblable à l’éveil au désert, sous le baiser de la pluie, d’années de semences en patience. Le mur qui fond sur nous, engloutissant l’espace, fomente un affrontement total – la guerre, et son chapelet de vicissitudes.

L’eau s’amoncelle de toutes parts, prête à s’abattre – bientôt, dans l’amplitude de son embrassement s’étourdiront toutes les directions. Comment, alors, trouver le moyen de se diriger ? Nos cartes sont obsolètes ; astrolabes et sextants restent muets, tout confirme notre proscription du monde connu. Une certitude étreint nos cœurs : nous n’atteindrons pas le rivage.

L’Ile est pourtant dans les parages. C’est elle qui se retranche derrière ces remparts de ténèbres. On la devine glissant sous le souffle encore retenu de l’orage, fluctuation vibratile dans la brume, à peine décelable au sismographe de l’espoir.

“Si les dieux agréent vos sacrifices, ce qu’ils n’ont fait pour personne depuis très longtemps, vous reconnaîtrez sans peine Origo à la forme de sa chaîne de montagnes, ce bombé caractéristique qui lui a valu ses autres appellations : Cistude, Tortuga, Shell Island. Mais l’attrait qui a fait se perdre tant d’équipages lancés à sa conquête réside ailleurs. La voix des poètes, à travers siècles et horizons, la désigne sous le nom d’Île de l’Eternel Printemps. On raconte que les fleurs n’y passent pas en fruits. Rien ne mûrit, rien ne se corrompt ni ne pourrit, rien ne meurt pour que vie s’ensuive. Aucun souffle de vent, aucun passage d’insecte ni d’oiseau ne vient répondre à la sollicitude des fleurs offertes à l’immobilité. Figés dans leur gloire, arbres et plantes drapent les coteaux d’une inoubliable beauté, hiératique et stérile, semblable sous sa polychromie à l’éclat exsangue des altitudes. Cependant, autant vous prévenir, ce spectacle se mérite : avant d’atteindre ce Printemps, il y a un Hiver à traverser. Mais à quoi bon les mots, vous verrez par vous-mêmes.

Les intrépides qui sont revenus – on les compte sur les doigts d’une main, un sur chacun des continents – reçoivent le nom d’Eveillés ou de Bienheureux. Ils n’ont plus besoin de travailler ni de manger, ni même d’aimer : délivrés de l’avenir, ils siègent impassibles sur un trône de béatitude. Qui pose le pied sur Origo est affranchi de tous les questionnements, du premier au dernier.

Certains disent que la multitude des essences présentes dans les forêts prouve que les choses n’ont pas toujours été ainsi. Il fut un temps où la vie se transmit. Ce qui s’est passé ? Qui le sait ? Aucune catastrophe naturelle, quelle qu’en soit la magnitude, ne peut expliquer cette absence de vent, cette rupture du fil du temps… Alors il se dit à mots couverts qu’il y a malédiction. Que la béatitude des Eveillés n’est qu’une hébétude de revenants, que leur âme est désormais la proie de l’Île. Qu’il n’y a de plénitude que celle de l’automne, et de beauté que celle que la Mort marque de son sceau.

Si vous y tenez tant, allez donc à votre tour chercher la clé du mystère. Vous ne serez pas les derniers. Souvenez-vous seulement d’avoir été prévenus.”

Un hiver à traverser, c’est peu de le dire. Nous avons beau avoir cuirassé notre bateau, à faire pâlir le plus forcené des brise-glace, tout craque et se fend, gémit et se rend. Nous tourbillonnons comme flocons dans la bise. Latitudes et longitudes sont nouées comme au jour de la Création, les points cardinaux ont retrouvé leur unité. Ce n’est pas une tempête ordinaire : il y a là une intention palpable. L’idée d’une malédiction ne fait plus ricaner personne, les mieux trempés des esprits-forts ravalent leur angoisse. Pourquoi partir en quête d’Origo ? De quel avenir voulions-nous être déchaînés ? Faudra-t-il périr dépecés par la nuit pour apprendre la douceur de la lassitude, le bonheur d’une vieillesse au coin d’un feu partagé ? Pour avoir voulu fuir une lointaine décrépitude, nous nous sommes tous livrés à la servitude de la terreur.

Il adviendra de nous selon notre aveuglement.


Tentative pour répondre à l’invitation de Carnetsparesseux (dont je recommande chaudement le blog !) de participer à l’Agenda ironique d’avril. Sauf que d’ironie, vous ne trouverez trace (hélas). A moins qu’il y ait ironie du sort dans l’absence d’ironie… Non ? Bon, j’aurai tenté quand même ! 😉 Ayez également, s’il vous plaît, l’amabilité de pardonner le faible taux d’hurluberluitude dans mes mots en -itude (et -tude).