Voyageuses

Il n’y a pas de mot en anglais équivalent à la nuque

celle par exemple de mon ami assis devant moi en cours de maths – pas tout à fait devant, à quarante-cinq degrés, assis de fait devant mon voisin ou ma voisine depuis longtemps glissé(e) dans l’huile de l’oubli -, cette nuque qu’éclairait la lumière de ses cheveux blonds et qui humecte encore mes cils de sève ambrée (que sont vingt ans contre le souvenir d’une nuque)

ou celle qu’hier à l’église, de l’autre côté de la vitre du narthex où, en retard, je restai confinée, couronnait cet énorme noeud, plus complexe qu’un noeud en huit, un tour mort et deux demi-clés peut-être, couleur de chaume pâle imperceptiblement cendrée, d’herbe d’automne, d’après-midi glissant vers la nacre du soir, une pelote de perfection faite chevelure (qui sait si sans la vitre je n’y aurais mis la main, la face, la bouche ?), la nuque d’une jeune fille, grande, vigoureuse, droite d’épaules, dans un Tshirt blanc qui découvrait le bas du ventre, aussi belle, aussi éhontément vivante que sa chevelure, avec ce nez un peu busqué qui prouvait le lien de famille avec les deux femmes qui la flanquaient, l’une aux yeux et aux cils de reine de toutes les Espagnes, cépée d’hiver par nuit d’été, l’autre au regard fauve et un peu las sous les arches de splendides sourcils, toutes les trois ayant relevé leurs cheveux, la nuque offerte

les jambes pleines d’enfants que je perçus avant de les avoir aperçus, rien qu’aux épaules, aux hanches, aux visages me les masquant, et que j’ai retrouvés dans la queue de la communion, une volée de gamins remuants, la raie gominée, suivant une soeur à peine plus vieille, nattes et grands yeux tristes, ribambelle de taches de rousseur chaperonnée sans ménagement par la grande blonde qui fermait la marche

et je me suis demandé comment j’avais pu savoir au premier coup d’oeil, disons au second, que ces femmes étaient des Travellers, avant même d’avoir remarqué leurs hommes, deux individus râblés, dont l’un faisait un effort manifeste pour se tenir pendant la messe et, n’en pouvant plus, se mit à vociférer durant le Te Deum (action de grâce pour Oscar Romero), un bébé dans le noeud de ses gros bras

ce qui de leurs nuques, des riches volutes de leurs cheveux, ce qui de leurs yeux, de leur expression m’avait parlé en premier, m’avait crochetée aux entrailles et au bout des doigts, si c’était quelque chose de farouche dans le port de tête, peut-être, dans la ligne busarde du nez, oui, si malgré elles un pouvoir s’échappait comme vapeur de leurs pores, révélant le paysage sous leur peau, le sortilège de reflets changeants sur les lacs des tourbières, les verdeurs vagabondes constellées de joncs, le ciel fait vent, le vent pour souffle, la sommation de l’horizon, les murs réduits à néant, l’interminable franchissement des frontières et des siècles

et tandis que mon esprit s’étonnait, mon coeur étourdi de rêves nomades en sa cage sédentaire

répondait un cri entre des dents serrées qui ne s’émoussent pas

 

 

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Arcane (1)

« La matière est l’excroissance de l’amour » (Rodin)

Quand je marche, il me semble répondre à l’exigence du paysage. Ce désir qui me harponne et me pousse dès qu’un peu de ciel s’ouvre, qui m’écartèle, qui justifie non seulement ma présence en ce lieu mais mon existence même, ce désir, s’il passe par moi, s’il tient ma chair et détermine sur sa harpe l’amplitude de ma respiration, vient d’au-delà de moi.

– Fadaise, illusion, pauvre et infantile folie !

Triste, qui ne sait ce dont je parle. Car c’est une certitude sensible, matérielle, artérielle – et une joie : on appelle, on m’appelle, on me nomme. Tout mouvement est un écho de cet appel. Avant le premier de mes pas, la réponse consiste d’abord pour mes poumons à respirer, pour mon cœur à faire circuler, pour mes cellules à se multiplier, se renouveler, à bâtir, microscopiques sisyphes, leur éphémère durée.

Vient l’heure de marcher. Marchons ensemble. Le long d’une rivière, par la fresque des feuillages, à la frange des vagues, épousons le temps. Que le chemin passe sous le regard des montagnes, et c’est le ciel que nous arpenterons.

L’effort de ce pas, puis de cet autre, est le lieu où dérisoire et éternel font corps à corps. Ils ne s’unissent pas, ils s’explorent. Ils font l’amour (nous faisons l’amour). C’est une drôle de façon de le faire, sans possibilité de résolution, sans sommet où épuiser l’ascension du désir, sans illusion de fusion : pas d’épaules ou de hanche où puisse s’arc-bouter la colère de parvenir pour transmuter en jouissance, mais un chemin qui se poursuit, plus profond, plus loin, source intarissable pour une inextinguible soif. Ce que nous apprenons dans l’étreinte du monde est un arcane de lumière : que la matière et l’âme sont au moins cousines, l’une et l’autre excroissances de l’amour. Cette connaissance toujours à approfondir nous fait entrer dans un degré plus élevé d’existence.

Convoqués, les mots s’éveillent et se bousculent, s’accumulent, font barricade, se débordent eux-mêmes. Ou encore se mettent en rang et se produisent, d’une façon puis d’une autre, grandioses et lents, vifs et légers, historiques, immémoriaux, drapés, nus, aiguisés, bègues, sanguins, furtifs, mendiants. Bleus. Noirs. Rouges. L’étoile demeure au-delà, éblouissant notre désir. Le chant se prolonge qui nous porte plus loin.

 

 

A walk on the moors

Late August views from a Lancashire hill, which last April was resounding with the skylarks’ song.

 

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Holcombe Hill

 

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Grass and heather – Looking towards Affetside

 

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The heather was much more purple than can be seen on these pictures, but nonetheless fading.

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Looking towards the Welsh mountains

 

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Peel Tower, daughter’s kite
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Boy and kite
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Northward, whence the clouds rise

 

Ajourée

C’est vrai. Quand je suis allée chez le perceur, c’était pour l’aiguille. Au fond, peu m’importait d’en arborer ensuite le résultat, la preuve, ce bourrelet presqu’imperceptible, et encore moins l’anneau, le clou, la pierre, le talisman, minérales déclinaisons de l’étiquette à l’oreille. Plus exactement, la preuve importait moins que le souvenir, la persistance bientôt rêvée de la sensation.

Epargnée par la vie, je n’avais encore subi aucune opération (tu conviendras que l’extraction des dents de sagesse, même sous anesthésie générale, ne compte pas). On m’avait bien percé et repercé les lobes, mais au pistolet, et il y avait si longtemps. Pourtant, dans mes souvenirs épars traînent encore l’avant-poste d’une bijouterie de La Part-Dieu, une sorte de kiosk lancé en éclaireur au milieu du flot des potentiels clients, le visage de la dame, d’un blond commercial, le coup de bec du pistolet, sec, et la chaleur, ensuite, venue suspendre sa braise de chaque côté de ma tête. Le visage de ma petite sœur, aussi, qui subissait le même sort. A peut-être huit ans, tu penses bien que c’était le bijou qui me motivait. La percée n’était qu’un mauvais moment à passer, à la rigueur une manière de mise à l’épreuve.

A trois fois huit ans, c’est différent. Trop pleine de moi, étouffant peut-être dans le solipsisme de mon intégrité physique, je veux que l’on m’ouvre, je veux que l’on m’ajoure. Non plus à l’aide de mots, car pour l’heure le symbole a épuisé la vigueur de son sang… à moins que la lassitude ne soit en moi, une lassitude de devoir répondre par la pensée, par l’imagination, à l’appel des mots. Je ne veux plus avoir à collaborer. Je veux être livrée et délivrée. J’ai obscurément soif de quelque chose que seul peut me donner le silence de la chair, sa densité qui résout sans coup férir l’équation de l’absente présence du langage. L’objet qui viendra occuper la lacune enfin manifestée n’a pas d’importance et je m’en passerais si le tissu du corps ne cherchait à tout prix à fermer ses mailles. Mais c’est aussi cette puissance de réparation que je viens défier. Ainsi, si je désire cette percée, ce n’est pas seulement parce qu’en elle s’alchimise le triple mouvement de la poussée, la déchirure et la libération, mais parce qu’elle mesure la résistance de ma matière, qu’elle l’affronte et la fait advenir. L’aiguille m’apprendra peut-être enfin quelle forme a ce corps, ce qu’il est, ce qu’il me veut ! Que le vide vienne enfin définir le plein – le prouver. Que la pointe délinée ce qui se fond trop bien dans l’eau du présent, qu’elle l’en détache. Qu’elle pourfende et révèle ; et que je puisse me voir et me connaître – un peu.

Métaphore sexuelle, tu dis ? Du sexe simple, franc, sans ambiguïté ni conséquence, où mon désir est essentiellement tourné vers moi-même, et celui du perceur inexistant, alors. Ce n’est que l’oreille. Je n’ai pas besoin de percer de région plus intime du corps (peut-être n’y en a-t-il pas), et je trouve toute sophistication en ce domaine artificielle. Pourtant, c’est vrai : bien que je ne regarde pas son visage, je suis heureuse que ce soit un homme qui s’approche, le cheveux ras, le dos et les mains larges. Il me conduit dans une salle propre et sobre, ouvre le sachet stérile, parle. Sa voix est douce, les mots sans importance.

La douleur est légère, mais précise. Eblouie juste ce qu’il faut.

Des trois percées de ce jour-là, aucune n’est demeurée. La résistance de ma chair a été mesurée et elle l’a emporté. Elle m’a replongée dans les eaux du présent, à peine moins indistincte qu’autrefois.

Ecrire (2)

J’ai un cours de grec à préparer pour cet après-midi. Je me retourne dans mes draps, j’attends le moment où l’énergie, qui rampe diffuse à ma périphérie, se rassemblera et me jettera hors du lit sans aucun effort de ma part. A quoi bon sommer ma volonté, qui toujours obtempère de si mauvaise grâce que je peine à la déclarer mienne.

Ma pensée éparpillée en diverses contrées de la mémoire ne me présente rien d’intelligible.

Soudain, un picotement de lumière – sous les paupières, sous la peau, dans le ventre. Je n’ai pas le temps de me garder que déferle sur moi, bleu, or, resplendissant et doux-amer, le chagrin que l’on nomme nostalgie. Comment s’y méprendre ? Il n’y a que lui pour embrasser ainsi les racines des îles, le bras puissant, les écailles scintillantes, que lui pour vous agripper simultanément à tous les points nodaux de votre corps, et vous tenir comme à la crête de l’amour. Me voici aplatie comme une algue sous la houle d’un jour de colère, terrassée, étranglée de larmes que je ne savais pas contenir. Parmi les visages que la mer charrie, il y a ceux des personnages qui se prêtèrent pour un temps au jeu de ma plume. Comme il est étrange que leur évocation me déchire.

Ayant galopé avec un vif bonheur dans l’écriture d’un premier roman, je pensais très naïvement que je n’aurais pas trop de difficulté à en entreprendre un second. Il n’en est rien. Je piétine à la lisière du jardin. Le portail, à l’ombre des ifs, ne se laisse pas franchir. Plusieurs fois, j’ai cru avoir réussi à mettre un pied à l’intérieur. Le temps d’un battement de paupière, j’étais de nouveau dehors, à fouiller mes poches pour retrouver la clé. Inutile d’allonger la sauce d’un nouveau chapelet de phrases – piétiner n’aura d’autre conséquence que de m’enfoncer plus avant dans la boue.

Il faudrait que de l’autre côté du portail, dans cette vieille maison aux bardeaux de cèdre, quelqu’un réponde à mon appel. Il faudrait que mon désir soit tel que quelqu’un n’ait d’autre choix que de venir à moi. Voilà ce que la nostalgie me rappelle ce matin – il n’y a personne, pour l’instant, dans ce jardin, que j’aie besoin de rencontrer autant que François, Hana, Frankie ou Meryam.

Aride business, et vain, que de vouloir écrire quand l’amour ne vous porte pas. L’amie qui autrefois me répondit “j’écris par amour” ne parlait pas légèrement. J’irais plus loin : je n’écris que par amour.

Par-dessus le toit

Par ma fenêtre se déverse le toit de mon voisin. Avant notre séjour à Paris, c’était celui d’une voisine. Elle s’appelait Susan, elle était canadienne, et quand elle vous regardait c’était toujours le printemps, une éclosion de myosotis. Nous avons vécu quatre ans côte à côte sans jamais faire advenir ce thé que nous nous étions promis de partager. La vieille glycine qui chevauche les panneaux de treillis séparant nos jardins garde pour moi la mémoire de son nom. Le temps que surnagera le souvenir, elle restera la glycine de Susan, bien qu’aujourd’hui un autre en soit propriétaire et qu’aucun d’eux ne l’ait plantée.

De ma fenêtre je pourrais presque, si l’envie m’en prenait, compter les dômes de mousse accrochés à ce toit, auxquels le reflet givré du matin donne l’air de petites toques de vison. A cette tâche se consacrent déjà les choucas qui nichent dans nos cheminées. Ils vont, penchant leur fabuleux œil clair d’un rang de tuiles à l’autre, satisfaits et bourgeois, peu soucieux d’employer leurs ailes à explorer le monde. Passé midi, une ou deux pies s’invitent pour sautiller le long de la gouttière, et ça fait des bruits de filles en talons qui auraient un peu trop levé le coude, un bruit anglais. Les choucas se retirent alors vers les cheminées et on évite tout à la fois querelle familiale et lutte des classes. C’est que les corvidés, splendides et mal aimés, se plaisent bien chez nous. N’ai-je pas surpris, un matin de retour de l’école, le timide geai des chênes ?

Ce toit moussu, ce mur de briques rouges, j’en perçois la beauté et ne leur veux aucun mal. Mais essayez donc de faire prendre un peu d’essor à la pensée quand trois mètres seulement vous séparent de l’impact ? Cette proximité qui touche à la promiscuité interdit presque de concevoir, par-dessus ce toit, arbre berçant sa palme ou cloche dans le ciel qu’on voit.

Cependant, de la ligne de faîte naissent des nuages qui ce matin filent vers le Nord-est. Entre deux averses, ils consentent à mon brouillard une once de lumière.

 

“J’ai trois souvenirs de films”

J’ai, je crois, moins de dix ans et nous montons à Paris pour rendre visite à la famille. La fabrique du souvenir, froissée, sent l’hiver : lumière grise, légèrement mordue de vert comme par une mousse de printemps – oui, probablement février par temps couvert. C’est ma première fois à la Cité des Sciences de la Villette. Devant moi, les dalles de béton dessinent une ligne de fuite convergeant vers un objet si surprenant qu’il paraît imaginaire, une suspension de mercure où courent des nuages : la sphère de la Géode. Je la quitterai le cœur écarquillé, des yeux pleins le crâne et le corps, convaincue que la destinée des hommes est justifiée – j’ai vu L’Etoffe des Héros. Dès lors, une passion pour la conquête spatiale et un goût nostalgique des architectures futuristes, autant de tentatives d’envol.

Lyon, 1997. Cœur du printemps, cette fois, ou naissance de l’été, c’est tout comme. Je traverse le parc de la Tête d’Or comme on le fait à dix-sept ans, le corps trop léger et le cœur lourd, et qui serait de poix et plomb si ne marchait à mes côtés, céleste, une fille dont la tendresse me sauve. Il fait beau, nous traversons des coins du parc où nous nous aventurons rarement, ensauvagés d’herbe vive, d’arbres francs. De l’autre côté nous attend le nouveau complexe UGC où nous allons voir Le Voyage de Chihiro, et ma vie (si on peut appeler ainsi la suite des événements dont les jours se composent) est sage-si-sage, que cette sortie avec ma meilleure amie m’enivre un peu. Je ressors profondément troublée d’avoir rencontré mes rêves projetés sur l’écran.

1998. Je regarde L’Eternité et un Jour de Théo Angelopoulos. C’est l’été du baccalauréat. Comme Alexandre, je vais mourir. Comme Alexandre, j’ai besoin d’un passeur. Comme Alexandre : je comprends que je ne suis pas seule – que je ne sais rien, que je ne me connais pas, mais qu’il y a dans le monde une suite ininterrompue de cœurs qui comme le mien rêvent et scandent le long désir de la Grèce, l’exil et la mer. L’été où je me tiens est le dernier, est le premier, comme ce jour qui à l’éternité ajoute son sommet.


Participation à l’atelier d’hiver de François Bon, Vers un écrire-film #2. Ecrire trois paragraphes consacrés chacun au contexte d’une rencontre avec un film, en quête de la “scène originelle”.

Of a swallow, a heron and a sycamore

It was my birthday lately. The previous night, I dreamt of swallows. They lived in a nest which happened to be hung inside, near a French window that my father left ajar. I looked after them.

I had a house martin once, when I was seveteen (or was it eighteen ?). The link is relevant because the French call house martins “window swallows”, hirondelles de fenêtre, whereas the name of martinets is given to swifts. My father had rescued it from his work place. It had fallen from a nest in a place where he felt it would be in danger.

I baptised it Merry, after Tolkien’s character whose strong temperament it soon appeared to share, and it stayed with us – in our flat in Lyon – for a few weeks. If you are asking yourselves what that implied, I can only say that our house martin slightly smelled of cheese, enjoyed being carried around on shoulders, interrupted me whenever my time on the phone exceeded its patience, hung onto our backs with its wings spread, the most beautiful brooch one could ever wear (and yes, we had to change all the wallpapers after its departure). To complement its diet, my father would sometimes catch flies and line them on the kitchen windowsill, having lovingly removed the wings. In the end, as Merry became a confident flyer, it would circle in and out of our flat, flying along the corridors and banking around the outside terrasse. Then, one end-of-September day, when I was in school, it perched onto a neighbour’s balcony. My mother called its name, worried it would fall prey to the cat. It flew away to its freedom.

I still hold onto one of Merry’s tiny black feathers, in a minute treasure box covered in shells. If you have the opportunity, take a good look at house martins : though not as elegantly defined as their swallow cousins and lacking their gorgeous red throat and long tail streamers, they are of a plumper shape, cuter and, in a nutshell, the most adorable creatures.

Little did I realise, ignorant as I was, what an extraordinary gift had been bestowed on me in that kinship with a wild bird, and of a kind that truly belongs to the realm of flight. Nearly twenty years have passed and I can only note how seminal that presence has been in my life. Swallows turn up in my writings, in my daughter’s names, in my inner sky. When I see them swirling in the sun, life gains a fullness of intensity from which the shadow of absurdity simply vanishes.

This morning, my little boy said, rubbing his eyes : “Maman, I had a birdwatching dream” (this one has inherited his English Grandma’s passion). Two seconds later, he cried : “Maman, I can see a heron !” I ran to grab my glasses and came back just in time – incredibly graceful vision of a large heron taking off from the sycamore into a bright silky automn sky.

Is it pure coincidence that a few days ago, a joint decision was taken to heed the tree surgeon’s advice to fell the sycamore ? It grows between our and the neighbour’s sheds, in a very awkward place, a gift of the wind. Although I love trees deeply, I never took interest in this one, knowing it would have to go, eventually. Yet, these last days, I have been preparing to say goodbye, looking at it, feeling its presence. Its branches are so heavily laden with samaras you would believe it knew its days numbered.

Had it desired to entrust its memory to us, how better than by calling and releasing the sign of a heron in front of our fascinated eyes ?

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Jacksonville boy

A Steve

Je traverse le champ. Le matin est beau. C’est à la mer que nous devons ce vent fantasque, cette lumière blanche et liquide, presque scintillante, et ces nuages qui caressent en hâte la flèche de la cathédrale. Une bruine imperceptible à la peau fait chanter le jardin. Quand elle tourne à la pluie, je rentre préparer mon thé.

Je pense à toi depuis quelques jours. Là d’où tu viens, la pluie ne fait pas même visage. Irma traverse ta ville.

Je t’ai connu l’année de mes dix-huit ans. Toi, quel âge avais-tu ? Vingt-cinq ans, tout au plus ? Tu étais un ami de John et Marlène, vous fréquentiez la même église américaine – pardonne-moi ce terme vague, je n’ai jamais su m’y retrouver dans vos myriades de distinctions. Tu as accepté de nous donner des cours d’anglais à domicile.

Tu venais le samedi. On s’asseyait à la table du salon. Pendant que mon père perdait pied dans des phrases à la syntaxe baroque on ne peut moins adaptée à l’anglais, je gribouillais dans les coins de ma feuille. Ce n’était pas poli, et je le savais. Tu as fini par désigner ces arabesques gauches et, un peu froidement peut-être, tu m’as appris le mot doodle. Je me suis sentie comme une gamine que l’on réprimande, j’imagine que j’ai fait la tête.

Une fois, tu es venu avec un gâteau que tu avais préparé. Une autre fois, c’était une miche de pain. Mes parents étaient vraiment surpris et touchés.

Je trouvais ton visage et tes manières étranges. Enfant, j’étais perturbée par l’asymétrie des figures. Il me semblait que les physionomies de la rue auraient davantage dû ressembler aux rassurantes illustrations de mes livres. Ce n’est que très tard que j’ai pu considérer – et ressentir – comme une richesse supérieure la complexité et l’irrégularité des corps. Ton visage me troublait : incontestablement irrégulier, surtout les yeux, et néanmoins charmant. Tu étais beau, d’une façon à laquelle je ne m’attendais pas. Quant à tes manières… Il serait ridicule de suggérer que tu te comportais de façon incongrue. Ce n’était pas le cas. Rien en toi, qui étais ponctuel, poli, souriant, mesuré et généreux n’aurait pu être considéré comme bizarre. Née en France, mais enfant d’immigrés (de la sorte qu’on juge bien intégrée mais qui ne l’est pas tant que cela), j’avais moins de mal que mes parents à interpréter les usages des « occidentaux », mais je n’étais pas non plus capable de les comprendre en finesse. Il me manquait, comme à eux, de quoi mettre en perspective, des points de comparaison, une largeur d’expérience et de connaissance dont nous aurait équipés un ancrage socioculturel plus stable et plus favorisé. Plus crucialement encore, une connaissance de soi. Evidemment, cela était d’autant plus vrai lorsque les “occidentaux” en question n’étaient pas français. A vrai dire, trop de temps a passé pour que je puisse aujourd’hui mettre le doigt sur ce qui me paraissait insolite. Peut-être étais-tu simplement un peu trop chaleureux pour qui, d’ordinaire, avait affaire aux habitants d’une grande ville française où la réserve tient lieu de politesse. Quelque chose en toi était neuf, inattendu.

Mon père a perdu son emploi et a dit qu’il ne pouvait plus payer les leçons. Je ne sais plus si je t’ai revu après cela, peut-être une fois chez Marlène et John. Et puis ma mémoire a passé le balai. Tu n’as plus existé.

J’ai presque le double de ces dix-huit ans quand tu réapparais, de la manière la plus improbable qui soit. J’écris un roman. J’ai sur les mains ce personnage de jeune Américain qu’il me faut implanter quelque part. L’économie de l’écriture m’interdit de passer sous silence cette origine. C’est ennuyeux, je n’ai pas été en Amérique depuis une éternité, et il m’est tout à fait impossible de choisir une ville au hasard. Ce que j’écris au hasard me satisfait rarement et surtout ne compte pas – si ça ne compte pas, autant ne pas l’écrire. Et voilà qu’un matin, un nom éclot dans ma tête : Jacksonville, Floride. Pourquoi ? Comment ? Aucune idée. Tu es là.

Tu avais un jour amené une carte postale de ta ville, représentant une vue du front de mer. C’était un dessin, avec des aplats de couleurs vives. Mon souvenir est très vague. Le blanc et le bleu dominaient. Je crois maintenant que le bleu représentait le fleuve Saint-Johns plutôt que l’océan Atlantique. Des voiles triangulaires s’y balançaient – les ponts devaient aussi y figurer, même si je ne les vois plus, c’est certain. Derrière les palmiers se dressaient des gratte-ciels. Mon souvenir est vague mais je ressens encore la joie que tu avais de parler de ta ville. Il ne faisait aucun doute que tu en étais fier. Et si je n’avais pas été prisonnière d’une conscience du monde qui me paraît aujourd’hui insupportablement étroite, je t’aurais posé bien plus de questions – en un sens, je n’avais alors de curiosité que pour ce que je connaissais déjà.

Et maintenant que tu es de nouveau là, en moi, je réalise qu’un autre de mes personnages, le père de ce jeune Américain, vient de toi. Sa silhouette et sa blondeur, sa façon d’aimer la vie, que je pensais inspirées par un acteur entrevu dans une série idiote – c’est toi. Je prends conscience que cet acteur ne m’a accroché le regard que parce qu’il te ressemble.

Peu à peu, Jacksonville, qui ne devait être qu’un élément d’arrière-plan, un accessoire biographique, a pris plus de place dans mon texte. D’abord, je ne crois pas aux accessoires biographiques. Une origine, même fictive, ne peut être accessoire. Si on se donne la peine de la mentionner, il faut qu’elle ait un sens. D’ailleurs, une fois implanté dans sa ville, ta ville, mon personnage a poussé avec bien plus de vigueur. La valeur d’un jardin réside dans son sol – de la composition et la qualité de la terre dépend tout ce qui sera visible.

Etrange animal que la mémoire. Je crois la mienne constamment engagée dans un grand ménage de printemps, balayant bien trop vite à mon goût mes souvenirs. Mais peut-être serait-il plus juste (et en tout cas moins amer) de dire qu’elle s’empresse de les enterrer, pour s’assurer qu’ils germent à leur heure. Tout ce qui touche Jacksonville me touche désormais.


 

La carte postale date de 1945 et vient de ce site : http://ecorelics.com/postcards-from-jacksonville-then-and-now/

 

 

Du pareil au même

Il a plu. Sur le chemin de l’école, nous longeons le grand pré pour ne pas risquer les chaussures vernies de la petite. Du côté de la ville, par-dessus le clocher de la cathédrale, glisse une superposition de plumes noires.
Par beau temps, nous nous élançons éperdus dans ce pré comme on se jette à la mer, roulant dans le soleil qui s’égoutte des herbes. Dans le ciel débarrassé des toits, rendu à sa puissance ascensionnelle, les goélands répondent aux cris des enfants. Tout fouette en nous le sentiment du privilège d’être vivant.
Sur l’herbe du petit rond-point, les fleurs des carottes sauvages me font de l’œil (j’en veux dans mon jardin, il va me falloir attendre de pouvoir subtiliser les graines). Au-delà, les écoliers longent le bâtiment pansu du centre paroissial anglican, passent l’église en silex que garde un jardin où tanguent des pierres tombales ivres, puis l’épicerie-pharmacie-papeterie-bureau de poste. Nous y voilà.

A Paris, les directrices (Mme Maréchal et Mme Camps, ça ne s’invente pas !) gardaient la porte de l’institution : pas question d’en laisser franchir le seuil aux parents d’enfants du primaire. Les hauts murs de pierre serraient dans leur ombre la petite cour comme un monastère le secret de son cloître. Ici au contraire, tout est ouvert ; l’espace est le luxe des petites villes. Les bâtiments de plain-pied s’étalent confortablement sous les têtes de tournesols géants, on voit l’intérieur des salles de classe. La cour est vaste, les clôtures assaillies de plants de tomate, et il y a les terrains boisés de la Forest School (une matière au programme, s’il vous plaît) où tout apprenti citoyen britannique doit faire ses preuves en confection de pâtés de boue, construction de cabane et de four à pain, allumage de feu de brindilles, manipulation d’invertébrés, plantation de légumes, etc. J’entends des mamans s’enthousiasmer pour une nouvelle crèche où les enfants passent la journée en plein air, quelle que soit la météo, emmitouflés de textiles imperméables. C’est à la quantité de boue rapatriée chaque soir qu’on mesure l’épanouissement des bambins. Faut-il la déloger au couteau, on touche à l’extase. Autres horizons, autres mœurs.

Je m’étonne de voir le monde si peu changé ici, malgré le séisme du Brexit dont je ne dirai rien pour ne pas perdre la tête, mon sang-froid et la volonté de vivre. J’ai retrouvé assises sur les nappes de pique-nique les mêmes mères offrant les mêmes gâteaux, presque dans la position dans laquelle je les ai vues pour la dernière fois il y a un peu plus de deux ans. Je le leur fais remarquer, elles rient, prétendent n’avoir rien fait d’intéressant durant ces deux années. Mon fils retrouve comme s’il les avait quittés hier les copains à qui il avait fait la promesse de revenir « when I am eight years old » (il ferait un mauvais politicien – en revanche, son sens de la chicane fait entrevoir des possibilités au barreau). Près de Glebe Cottage, je reconnais à sa voix, avant même de l’apercevoir, Laura qui toujours proclame comme si elle était en chaire, décalée, pâle, brune aux yeux bleus – irlandaise. Nous ne nous parlons pas – je ne suis pas sûre d’être vraiment ici.

En ville aussi, tant de figures familières ! Le chanteur barbu à la voix rauque orne toujours les marches de la fontaine devant la porte monumentale de la cathédrale. La jeune rockeuse toute en jambes monte et descend la colline comme autrefois, mais c’est maintenant une femme, elle a lâché ses cheveux, vous regarde dans les yeux et porte le noir avec plus de confiance. George Ogilvie, en revanche, a quitté la ville. Il balade sa guitare à travers le pays, de salle de concert en festival, et, monté en grade, chante ses compositions plutôt que des reprises. C’est un peu dommage, car j’aimais la façon dont sa voix colorait les chansons des autres. Au bord de la rivière, les garçons braconnent, le regard et le corps prêts à la fuite. Dans ce pays, les jeunes hommes de la classe qu’on appelait ouvrière ont très souvent ce regard de bête traquée, cette bouche un peu amère ou méprisante, cette façon de maintenir leur corps au bord de la bagarre. Je ne sais s’ils en sont tout à fait conscients, s’ils entendent ainsi marquer leur virilité ; j’y lis une forme de peur que j’aurais presque envie d’apprivoiser.

Cette étrange permanence des choses tend à renforcer l’impression que les deux années passées à Paris ne sont qu’une parenthèse, peut-être une illusion. Déjà, je dois faire effort pour me souvenir de notre vie dans ce coin du quatorzième, de ceux que nous y avons rencontrés et aimés – comme on aime ceux qui ne sont destinés qu’à passer -, des choses données et gagnées et qui ne reviendront pas. Etrangement, c’est au club de judo que mon esprit s’accroche pour tenter de ne pas laisser engloutir – déjà ! – deux années de nos vies. La présence en mon cœur des amis de longue date retrouvés à Paris, elle, n’est pas soumise aux aléas des circonstances et aux exactions de ma mémoire.

J’ai conscience de parler étrangement de la mémoire, que d’autres envisagent comme un coffre à trésor, une bibliothèque, un palais aux innombrables chambres, un tiroir à secrets, c’est-à-dire comme un espace de dépôt, un lieu qu’il est possible de remplir, d’explorer, d’habiter, et qui dans les bourrasques de la vie peut servir d’asile. A rebours, l’image qui me vient quand je pense à la mienne, c’est le chien-balais d’Alice au pays des merveilles : ma mémoire est oubli en action. Néanmoins, je crois qu’en dépit de ce que la surface de l’expérience nous fait percevoir, tout demeure, en un lieu inaccessible à la conscience éveillée. De fait, une croyance en l’éternité explique seule que je puisse vivre sans désespoir avec ce balais qui me fouette les talons. Cette croyance, autrefois un effort tout intellectuel et théorique, a fini par s’incarner à travers l’attention portée aux plantes. Il me semble qu’il ne s’agit pas du cycle des saisons, des résurrections printanières, etc, toutes choses qui confirment le temps, le réalisent, plus qu’elles ne le remettent en question. Bien sûr, on pourrait dire que l’éternité se laisse imaginer à travers l’immobilité suggérée par le retour à l’identique du même cycle. Cependant, il me semble qu’on peut la pressentir (…mes mots imbéciles, chétifs, usés…) en regardant un arbre, tout simplement, sans considération de son devenir. L’arbre est entièrement là et n’est pas là. Il est symbole et négation du symbole. Sa présence est si intensément physique qu’elle fait exploser les frontières de la sensation et du corps. Des distinctions s’abolissent qui n’étaient peut-être qu’imaginaires, le présent s’amplifie.

Il y a du changement, malgré tout. Je trouve Canterbury plus beau que dans mon souvenir. Ecrire m’a changée. L’écriture oblige à éveiller tous ses sens tandis que l’on parcourt des sentiers intérieurs, à pétrir et labourer la matière dont on est fait, à être dans une plus étroite adéquation avec soi. Le regard se précise. Par exemple, je vois à présent une évidence qui m’avait jusqu’ici échappé : c’est la rivière qui fait Canterbury, non pas dans un sens historique, bien que cela soit certainement vrai, mais comme le nom fait le personnage, l’herbe le vent et la colline, ou l’abeille la fleur. Mais ce billet est assez déjà long et la Stour (prononcez comme flower) mérite mieux qu’une phrase de conclusion.

Avant la rentrée

Que faire ? Au lieu de s’arracher les cheveux dans l’improbable remédiation à un retard de lecture causé par une trajectoire hérétique dont père et mère sont entièrement responsables…

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… empoigner ses feutres pour du quasi Chagall !

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Comment ? Le lien ?

Na :

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Et na :

 

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Tiens-toi le pour dit, Maternelle Echevelée : on ne sait pas lire, mais on a d’autres talents. Et oui, on est un peu nostalgique.

Départ, retour

I – De Pierre à Thomas

L’église n’est plus au bout de la rue. Elle n’obstrue plus la perspective de son long mur qui au printemps s’égaie d’un forsythia et d’un cerisier rose. Désormais, il faut descendre une colline, saluer la démesure de la célèbre cathédrale par-dessus les toits, enjamber la Stour poissonneuse, traverser la ville toujours bourdonnante de touristes. Je connais de pires promenades, et après quelques jours de lourde pluie, un soleil éclatant endimanche vieilles pierres et promeneurs. Pourtant je suis entrée dans l’église nouée comme un poing.

L’église n’est plus cette voisine du bout de la rue, cette voix des heures qui se loge familière au creux de l’oreille, imprimant à la pensée une faible oscillation sans la faire dévier, la nuançant tout au plus d’un écho d’avertissement. Nous avons quitté l’ombre sonore de Saint-Pierre-de-Montrouge.

A Paris, il m’est souvent arrivé de manquer la messe ou d’arriver tellement en retard que. A cela, aucune raison sur laquelle il vaille la peine de se pencher. Je trouve néanmoins le moyen de ruminer en chemin que les messes anglaises ne feront rien pour arranger ma situation : je viens d’en vivre quelques unes up North, où la diction mortellement soporifique du prêtre alliée à l’absence criante de musique et, surtout, de rythme dans la liturgie, m’ont scié l’enthousiasme. Oh, j’ai conscience de l’énormité de ce que j’écris ; j’entends les invitations à prendre un abonnement à la salle de concert ou à un cycle de conférences. Que voulez-vous, je suis faible, ma foi comme un jardin ratissé par le vent perd sans cesse en profondeur, j’ai tort, et il n’y a rien à sauver de cette constatation. (Ne pas juger les gens sur leur diction ou leur accent, pratique courante en Angleterre : ce prêtre du Nord, apprenant que mon fils aime dessiner, ouvre les portes de la sacristie sur un mur couvert de tableaux qu’il a peints au cours de ses années boliviennes : de beaux portraits de ses paroissiens incas, une Cène dans une lumière de haute montagne où plane un condor. C’est vivant et coloré. Rien de soporifique là-dedans.)

L’église n’est plus cet immense navire ouvrant au cœur d’un des carrefours les plus chaotiques de Paris les portes du silence. C’est une construction soignée (Gothic Revival) mais modeste, en retrait dans une rue calme parallèle à la High Street, précédée d’un jardinet. Un panneau à cheval sur le chemin informe le passant qu’il s’agit d’une église romaine et qu’elle est ouverte à la prière comme aux visites : malgré près de deux siècles de légalité, on sent que le catholique a du mal à dévêtir son manteau de paria. On se place ici sans surprise sous le vocable de saint Thomas de Canterbury, qui fut assassiné à deux pas, dans la cathédrale – les pèlerins s’y rendent depuis huit cents ans pour voir le lieu du martyre, mais à présent, seule notre petite église contient quelques reliques, revenues d’Ombrie lorsque la mode de les détruire fut passée. Et moi aussi, ayant lu le Becket d’Anouilh auquel j’ai trouvé un air de Lorenzaccio qui m’a plu (mystère de l’éveil d’une conscience et de la solitude qui s’ensuit), j’ai été heureuse de venir m’installer ici il y a neuf ans. Et, ma foi, pour une église catholique anglaise, celle-ci n’est pas mal du tout : lumineuse, ornée de sculptures, rien à voir avec ces bunkers qui poussèrent comme des champignons dans les années cinquante et soixante, plus au Nord, pour satisfaire une présence irlandaise croissante. Le curé d’ici – le quatrième que nous ayons connu – a la rotondité joviale, le verbe aisé, le sourire chafouin et la tête chenue (diction : élégante sans être maniérée). Pourtant, rien à faire, le nœud ne se laisse pas dénouer. Ce n’est pas de la révolte, mais une sorte de toute-puissante négation. Je ne veux ni ne refuse. Je regarde le Christ en croix qui survole l’autel, muette d’âme et de corps, entêtée.

Les romans sont pleins de personnages à la fois tristes et en colère. Je ne sais comment ils réussissent cela : je suis ainsi faite que la tristesse me délivre toujours de la colère, et vice versa, opposées l’une à l’autre comme le feu et l’eau. Une colère triste n’est qu’une colère mourante, bientôt vaincue par l’amertume. Et voilà que me visite le souvenir du curé de Paris, de son long corps d’ascète et de sa voix, et d’un coup la tristesse est là qui me défait, me délie. C’était un bon prédicateur et ce qu’il disait, on l’entendait, ce qui n’est pas fréquent. Pourtant, j’ai régulièrement raté ses sermons – pourquoi, pourquoi ? (Des réponses brillent furtives au fond de ma pensée, des idées qui me font peur et que je refuse de creuser. Il n’est pas temps de me demander si c’est la vérité qui m’effraie en elles, et je verrai plus tard, un jour, s’il me faut surmonter cette peur ou au contraire m’en blinder.)

Depuis mon retour il y a une semaine, je m’étonne de trouver Canterbury plus beau que ma mémoire ne le laissait prévoir : Paris ne me manque pas. Mais cette trop vaste église du quatorzième, assaillie de coups de klaxon, un peu grossière, le clocher continuellement coiffé d’un filet de sécurité, oui, elle me manque. C’est-à-dire que ses gens me manquent – l’Eglise dans l’église –, ceux que je ne connaissais que de vue, et puis sœur Françoise, les animateurs du catéchisme et quelques autres, qui tous ensemble font la paroisse qui m’accueillit jeune baptisée et que j’ai retrouvée durant ces deux ans à Paris. Dans mon expérience, déménager, c’est muer. On ne peut emporter dans ses bagages la version de soi que le lieu informait : il faut y renoncer et comme le serpent, livrer en sacrifice à la survie, à la croissance, la peau d’une période de sa vie. Pour d’autres, plus imperméables à leur environnement, il en va sans doute autrement. Sur les bancs du transept de Saint-Pierre, il me semble avoir cette fois laissé une femme au bout de sa jeunesse, distraite, délayée, mais dont le cœur toujours accélère lorsque ses yeux rencontrent, au-dessus du baldaquin de l’autel, ce morceau de phrase en grandes lettres d’or : … et super hanc petram aedificabo Ecclesiam meam, et portae inferi non

II – Hana

Ainsi, c’est toi qui m’as accueillie ici, qui m’as rendue à ce lieu et ce temps. Pouvait-il en être autrement ? Tu m’envoies ce message, tu me demandes si je suis rentrée, si je suis installée, si on peut se voir. Alors je prends mes enfants et on se voit. La High Street est bondée, je ne t’aperçois qu’au dernier moment devant le Marks and Spencer, avec ton petit sac à dos et un autre objet, je ne sais plus, ton casque de vélo peut-être. Je suis en retard d’une dizaine de minutes. Toi, tu étais probablement en avance. Nous ne sommes jamais à l’aise au moment de nous faire la bise – ça y est, tu es plus grande que moi. Tu dis ouais ; la fluidité de ton parlé et la blondeur de tes cheveux dénoncent les deux semaines que tu viens de passer dans le Sud de la France – impossible de dire de quelle couleur ils sont, dis-tu, ça change tout le temps. Tu es vraiment très mince maintenant, avec de longs membres et des mains de fille qui aime bouger, chahuter, pousser son corps. Tu es gracieuse, aussi.

Ca me fait plaisir que tu nous fasses visiter ta maison, et plus encore, que tu nous emmènes promener Betsy dans les vergers qui surplombent la ville. On passe par un sentier creux, et après une courte montée sur la gauche, le ciel est là, soudain vaste au-dessus de la courbure des blés. Une haie, et voilà les pommiers, les poiriers. Je n’étais jamais venue par ici. On ramasse sous les branches des pommes aux joues rubicondes qu’on jette à Betsy. Les enfants s’amusent comme des fous, ils n’ont encore jamais tenu de laisse ni joué ainsi avec un chien. Il est inutile de parler, d’ailleurs je ne le peux pas, la vie prend toute la place dans ma colonne d’air.

Au bas du verger, on se sépare. Tu parles de reprendre nos leçons dès la rentrée. Les enfants et moi descendons doucement vers la ville sous un ciel où s’accordent des nuages de pluie. Mon pas est léger et profond.

Déménager

Dernière nuit. Paris fait le dos rond sous l’orage. C’est une scène de ménage cosmique, coups et cris pleuvent, patience et impatience s’aiguisent l’une à l’autre comme à la pierre de l’obscurité.

Je ne pense pas à tout ce que je dois encore faire demain avant de pouvoir lever le camp, à tout ce qui reste à trier, ranger, laver. Ne pas y penser m’absorbe toute entière.

Laver, ça je sais faire et je le fais bien, comme la plupart des tâches où mon esprit peut se laisser aller à sa pente somnolente, glissant vers l’équilibre idéal d’un “calme plat de la pensée sous le zénith des sens” qu’évoque Joséphine à mots bleus sur sa page. Or, malheur, déménager requiert de se concentrer et de regarder, à commencer par le fatras de ses possessions, non pas de ce regard tourné vers l’intérieur qui n’attend de ce sur quoi il glisse qu’une rassurante confirmation de l’ordre du monde, mais d’un œil scrutateur, pressant, qui finit toujours par soutirer à l’objet le plus anodin l’aveu de son étrangeté fondamentale, de son étrangèreté. Ai-je jamais possédé cet ouvre-boîte, depuis quand, et à quelle fin, puisque je n’ai aucun souvenir de m’en être servie, pas plus que de cette tasse qui prétend être le réceptacle habituel de mon thé matinal mais est trahie par sa couleur, laquelle exclut l’éventualité d’avoir été choisie par moi (à moins que ce jour-là… mais non, même si, même quand, même avec ou malgré, je ne l’aurais pas achetée, alors, est-ce un cadeau, j’aurais donc des ennemis, ou alors une dépouille laissée sur le champ de bataille par le précédent occupant des lieux, oui, ça doit être ça, sinon comment). Et une fois débouté de sa position de propriétaire familier, de maître débonnaire, comment trier et ranger avec l’efficacité que seule donne une longue accointance avec les usages, les formes et les matières ?

Laver. J’ai hérité de mes ancêtres vietnamiens le culte de la propreté du sol. Seulement, voilà qu’avec le déménagement vous assaille d’un coup toute la saleté qui s’était réfugiée dans la verticalité des murs et des portes, voile habillant le reflet des céramiques, liseré de moisissure bleuissant leurs contours et, sur la fine piste d’atterrissage que constitue le haut de la crédence, sorte de plinthe aérienne qui se croyait préservée du balais par l’altitude, cette brume de poussière qui, nuée légère tant qu’intouchée, devient charbon sur l’éponge. La vache, ce qu’il y a de saleté en apesanteur contre les murs. Et ailleurs : faut-il évoquer les refuges qu’elle croit havres éternels, asiles sacrés, l’arrière de la colonne des water closets ou de la machine à laver, soffite de la corniche du meuble du lavabo, pentes miniatures des portes à caissons, et le redoutable labyrinthe des circonvolutions des vieux radiateurs ?

Malgré tout, qu’on me donne à récurer tout ce qu’on voudra, devant, derrière, dessus et dessous, plutôt qu’un carton à remplir d’objets infoutus de se mettre d’accord quant à leur forme, leur poids et leur degré de solidité – je reste paralysée devant cette incarnation de chaos, offensée par cette contradiction tranquille, répétant ahurie que je n’ai rien à voir avec ce bazar et que c’est par pure mesquinerie, par sadisme, qu’on m’empêche de m’en laver les mains, comme de tout le reste, de ce passé qui vous squatte le ventre, entre l’indigestion et la faim, et qui toujours fait tort.

(Par la fenêtre du train qui se rue vers la Manche, je vois passer au-dessus de champs blonds, solitude taillée dans une vaste lumière, un clocher à peine moins soyeux que les blés. Lavé de ses ornements par la distance, il oriente autour de sa pointe les plans du ciel et de la terre selon une harmonie reconnaissable entre toutes. De la main, je rends à la France son salut.)

Trésors de Normandie

Tous ordres de gloire
Germant au cœur qui éclot
Patiente explosion

Fleurs

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Révérence du sécateur

2017-05-28 17.46.31

2017-05-25 18.22.37 rose Joseph's coat
Rose Joseph’s Coat
2017-05-28 17.22.28 sureau noir
Mousse de sureau noir (elderflower cordial in waiting)

Herbes

2017-05-25 16.47.27
Écume
2017-05-25 16.47.09
Lanternes
2017-05-26 16.18.29
Accomplissement
2017-05-26 16.17.05
Salutation

Faune

2017-05-26 12.37.12
Oeuf de merle noir
2017-05-26 12.16.28
Jeune merle
2017-05-27 15.31.35
Bénédiction de l’hirondelle champêtre

Magnolia Soulangeana (ou liliflora ?)

2017-05-07 11.22.48
Lignes de force
2017-05-27 15.19.01 sous le magnolia
Canopée

Le tilleul-nuage (souvenir d’un certain grand camphrier)

2017-05-26 16.28.37 l'arbre nuage2017-05-07 11.21.492017-05-26 16.29.202017-05-26 16.30.41

Chemin, demain

2017-05-26 16.10.28
Jeunes tilleuls

Scène dominicale (ou Ça commençait bien mal).

A Nanou

Exploit : nous ne sommes presque pas en retard, la prière pénitentielle n’a pas commencé. Blanc et or dans le sanctuaire, le curé déroule une phrase dont nous avons manqué les prémices. Mon oreille détecte un fond d’impatience dans sa voix, une très discrète nuance de sarcasme, et aussitôt mes antennes se dressent : “…et il arrive même que parfois, on ressente les bienfaits de nos réunions dominicales…. C’est à dire que cela dépend peut-être de la façon dont nous nous y préparons”. Touché, coulé.

Remonter le bas-côté gauche (une petite trotte : notre église est un grand vaisseau néo-roman sorti des vagues de la tourmente haussmannienne), que l’usage semble réserver aux familles avec enfants en bas-âge – virage – se réfugier dans le bras du transept. Personnellement, je préfère m’installer dans la nef centrale, être sous le feu constant du regard du prêtre, mais les impératifs qui accompagnent la présence de jeunes enfants semblent avoir désigné ce lieu stratégique (moins de monde, position décentrée et en retrait, mais secrètement plus proche du chœur) comme notre refuge dominical. Le matériel de coloriage est prêt, mais il se trouve qu’aujourd’hui, les enfants ont le nez dans les livrets qui leur expliquent le déroulement de la cérémonie. On ne quittera cependant pas l’église sans que l’un n’ait donné au curé un origami élaboré évoquant une fleur tropicale, et l’autre un assemblage de couleurs téméraires représentant “…une sorte de… d’oiseau ?… Merci, merci beaucoup, je suis gâté !” (le saint homme !).

Il y a une fille miniature qui va et vient, le cheveux rare et la jupe en corolle. Elle se met à courir, aimantée par les escaliers comme seuls le sont ceux qui, même en rêve, n’ont encore jamais senti le glacial attouchement de la peur. Sa course étincelle d’une joie de sou neuf, son rire est frais et mouillé comme une feuille de mars, c’est un printemps fait chair. Joie du corps ! Rien qu’à la voir on sent ses muscles frémir. Dix mètres derrière suit un homme, haut, grave, barbu, qui doit être le père. Dix mètres : j’admire la confiance, l’abandon, l’espérance.

Au quinzième passage, toutefois, le charme s’émousse. Mon admiration (qui était déjà un peu forcée, je l’admets) aussi. Première intrusion dans le chœur. Le père n’ose suivre, fait le tour, finit par récupérer la fugueuse. Moi, je suis déjà perdue pour la bonne cause, basculée corps et âme du côté obscur de la force, irritée bien au-delà du raisonnable contre ce géniteur incapable dont le visage a l’impudence de ne pas trahir la confusion (il doit bien être embarrassé, quand même, non ?), et plus encore, contre la laideur racornie de ma mesquinerie. Ami lecteur, je t’épargnerai la cavalcade des pensées charitables sur l’éducation non-violente qui me traverse alors l’esprit, à faire pâlir l’armée de Gengis Khan. A la troisième intrusion dans le chœur – la petite court droit vers le tabernacle où s’affairent les servants d’autel  –  le père doit suivre et finit par la ramener, hurlant, vers le fond du transept. Je l’entends dire à sa fille qu’il n’est “pas content” (ben voyons, les enfants ont toujours tort). Je suis au bord de m’arracher les cheveux.

Le père incompétent et son trésor braillard ne sont pas seuls en cause. C’est qu’aujourd’hui, le sermon porte sur la question du mal dans le monde et sur la responsabilité de Dieu. ENFIN !!!!!! Malgré mon agacement, j’écoute comme si ma vie en dépendait. Absurdement, j’espère LA réponse qui m’éclairera, l’interprétation neuve et qui fera mouche, autant dire, le saint Graal. Mais non, bien sûr que non, rien du tout, tour de passe-passe. Quelle peine ! On n’est pas dans le “jésuitisme” (les Jésuites ne méritent pas ce qu’implique ce terme, loin de là, mais c’est un autre débat) : je n’ai aucun doute que le prêtre pense ce qu’il dit, que ses paroles répondront aujourd’hui à des questions que se posent d’autres personnes dans l’assemblée. Mais je piétine comme une gamine : à MOI, à ma question, rien, et pourtant on m’a fait croire que. La frustration m’étouffe.

Devant moi il y a cette famille que l’on voit souvent le dimanche à onze heures. Je ne sais pas quel miracle préside à la constitution de ces familles-là : les parents respirent la sérénité, la mère a, outre une beauté espagnole et subtile que je trouve proprement inspirée, des manières précises et douces, et contre l’épaule du père on voudrait venir puiser une paix qui n’est pas de ce monde. Les fils, à peine adolescents, sont beaux, calmes, complices et, croyez le ou pas, concentrés, oui, absolument, concentrés. Les filles sont petites et chuchotent paisiblement. Personne jamais ne gigote, ne geint, ne crie, ne soupire d’ennui. L’envie ne m’atteint même pas : on n’est envieux que de ce qu’on croit qu’on pourrait posséder et dont on s’imagine dépouillé par l’injustice des circonstances. Ces gens-là évoluent dans une dimension à laquelle les boules de nerfs de mon genre n’ont pas accès, je l’accepte, et je me réjouis d’être seulement admise si près de ce qui m’apparaît comme une forme de beauté salvatrice.

Et puis il y a le vieil homme qui distribue la communion. Je le connais un peu (très peu) car nous participons ensemble à un groupe de lecture d’Amoris Laetitia (la merveilleuse encyclique de François sur la famille). C’est un ancien médecin à l’œil espiègle et au sourire fin, et un catholique qui aime faire le malin ruer dans les brancards, questionner les “règles”, déborder. Il croit au Progrès. Je ne suis pas souvent d’accord avec ses propos, et je le trouve aussi un peu trop enclin à ramener toute question à sa propre expérience (je vous entends, c’est une tare dont je ne suis pas exempte, disons que tout est affaire de fréquence). Je l’avoue, je le trouvais peut-être un peu égocentrique, comme le sont parfois les hommes à qui leur profession ont donné l’habitude d’être écoutés et approuvés, et qui en tirent des conclusions indues sur leurs capacités. Seulement voilà… Depuis mon banc que je ne quitterai pas, je le regarde (et pendant quelques secondes, ne le reconnais même pas). Je le regarde bouleversée.

Jamais je n’ai vu donner la communion ainsi. Une splendeur naît dans ce coin sombre de l’église. Je ne peux détacher mes yeux de son visage, de sa main qui se dresse, fine et puissante. Chaque personne qui vient à lui est reçue par un sourire rayonnant, habité, personnellement adressé. Dans les yeux, l’étincelle espiègle se révèle de joie pure. La voix porte une présence, une tendresse, une fraternité véritables. Il ne distribue pas des hosties. Il vous reçoit et s’installe en vous pour qu’advienne, sur la terre comme au ciel, le Corps du Christ, transcendant les barrières entre les mondes.

Méditerranée

A Joséphine

Notre rencontre n’est pas datée, aucune image n’en est restée. Elle eut lieu à l’âge où la durée ne se scinde ni ne s’accumule, courant ignorant des digues, houle d’outre-rivage. Je sais seulement que je l’ai vue. Bleue, mais non comme peuvent l’être tes yeux ou le ciel, la tristesse ou la joie, le jour ou la nuit. Elle est le bleu quintessentiel, incommensurable à chacune de ses incarnations, et de ce bleu sourd la lumière, continûment.

Naissent les vagues des années. Voici que les livres dilatent et déplient le réel ; sous la surface des apparences s’approfondissent des cavernes d’échos. Les mythes et les récits rassemblent peu à peu ce bleu en un corps qu’ils habillent et découpent de côtes, de presqu’îles, de roches. Le souffle des pages tournées y sème des îles. En ce temps-là, elle a pour nom Egée – son âme est un éblouissement de murs blancs fleuris de bougainvillées, son rythme, escaliers où trottent des chats faméliques dont le sacerdoce est d’aiguiser la lumière aux étincelles de leur pelage nocturne. A d’autres elle parle de vacances, de joies charnelles et de légèreté, mais c’est qu’ils ne la voient pas. Je la sais minérale – reflets, marbres, gypses et micas, brûlure et sel, et au cœur de son bleu est le noir de Midi, gouffre dans lequel passe la voile du bateau de Thésée. Ses colères sont brutales et sur ses vagues chevauchent les mugissements de la folie tragique. La comptine de mon enfance est la suite de ses noms, noms de ses archipels et de ses îles, nom des hommes de chair ou de parole qui gagnèrent l’immortalité par le sang, sur les sommets de la gloire et de la douleur, noms de ses villes et de ses dieux. Chaque fois qu’Ulysse s’arrache aux bras blancs de Calypso et renonce à l’éternité pour le sol ingrat d’Ithaque, je pleure de reconnaissance. De l’opiniâtreté de sa nostalgie, j’estampe mes couleurs que je hisse à hauteur de soleil. Je grandis à l’ombre de l’égide d’Athéna, sur les chemins arides de l’Attique ; dans les rayons du soleil je reconnais les flèches de l’Oblique, Apollon Loxias ; aux fontaines je salue Hermès ; je m’affilie de cœur au fougueux Poséidon. En lisant quelques pages de Renan, j’ai l’étrange impression que je le précède (c’est que je ne le comprends pas, mais l’ignorance de mon âge m’aveugle). Je ne sais pas pourquoi les professeurs rient des ébats des dieux avec l’air de croire en un progrès dans la conception de la divinité et la pensée religieuse. Pour moi tout est réel, tout est présent. Je vis enracinée dans cet été perpétuel. Là où d’autres logent l’amour ou la rage dont ils vivent, j’emporte l’écartèlement de sa lumière.

J’ai bientôt douze ans. On me promet la Grèce pour cet été. Je n’ose y croire, et je fais bien : finalement, ce sera l’Italie. De cette trahison (Rome n’est alors pour moi que le fossoyeur de la Grèce et je la déteste presque autant que j’abhorre le christianisme), je garde longtemps la rancune adolescente. Oui, je suis obligée de reconnaître que la Toscane est belle, que Sienne, que Ravenne, que Florence, que Pise et Lucques, et bien d’autres, méritent encore mieux que les cris d’émerveillement dont les adultes les encensent. Mais peu m’importe, ce n’est pas chez moi, je fais une overdose d’églises baroques et rue dans les brancards. Dans ma bouche s’intensifie l’amertume de l’exil.

A l’école, la Géographie et l’Histoire se liguent pour me décentrer. On me dit qu’elle est bien plus vaste que je ne le crois, et on m’apprend à reconnaître d’autres rivages, d’autres langues et usages, d’autres dieux tissés dans les plis de sa robe. Je m’y fais.

Le temps et la vie lentement m’enténèbrent. Les dieux sont partis de l’autre côté des mondes et les flèches d’Apollon ont déserté les rayons du soleil. L’adolescence est aride et amère, épine du désert qui rechigne à fleurir. Je traduis des textes anciens comme on s’enduit d’un baume réparateur. Les chicanes des orateurs attiques, avec lesquelles tout apprenti helléniste doit faire ses classes, me désenchantent davantage ; j’attends assoiffée qu’on me donne Homère, qu’on me donne Sophocle, qu’on me donne Eschyle et le sourire innombrable des vagues (patience, cela viendra). Parfois, au détour d’une lecture dans un coin de la bibliothèque, des paillettes d’or se prennent à mes cils : Elytis, Séféris, Ritsos. En les lisant je perçois conjointement familiarité et distance. Certains parlent d’exil, d’un double exil dans le temps et l’espace, et nous pleurons ensemble.

Je rencontre Camus parmi les livres de ma mère : deux volumes de la Pléiade, les seuls de notre modeste bibliothèque (datant d’années impécunieuses, c’était un assemblage conçu pour des nomades, fait de planches posées sur des briques et démontable en un clin d’œil : juste ce qu’il fallait à ma mère). Je les feuillette, intriguée par la finesse du papier bible et la dorure de la tranche, puis je plonge. C’est une expérience indicible, une découverte de mes sensations, mes impressions, mes profondeurs, mises en mot par quelqu’un qui sait s’y prendre, mieux, quelqu’un chez qui l’éblouissement devient une pensée – comme sa source – éclatante et nue. Sur les pages, les caractères sont presque trop petits pour mes yeux myopes, mais la lumière qui en jaillit est impossible à confondre – cet homme et moi sommes frères de sel comme d’autres de lait, nous avons la même Méditerranée (et si cela paraît prétentieux, cela ne laisse pas d’être vrai). Plus tard j’apprends que ces deux tomes ont été offerts à ma mère pour fêter la complétion de sa thèse de doctorat qui portait…
… sur la Méditerranée dans les œuvres de Camus, Gide et Montherlant. Je cligne des yeux, ébahie. Mémoire de chair, transmise par les gènes ?

Je vais avoir dix-neuf ans, et à la marée montante de l’enfance je tente de survivre en cherchant Dieu, à l’aveugle. Pour la conversion (très imparfaite, il est vrai, et toujours à recommencer) d’une âme aussi radicalement païenne que la mienne, j’espère qu’on s’est réjoui là-haut. Je visite la Crète. Je sais désormais adopter la fadeur nécessaire pour tamiser l’éblouissement et apprécier comme les autres l’architecture et l’histoire – sacro-sainte mise à distance et en contexte, signe de maturité. Cnossos, fourmillant de touristes, fait moins battre mon cœur que les monastères belliqueux perchés sur les sommets, qui enserrent de leurs fortifications des jardins de jouvence. Un ami à l’oreille fine me prête L’Été grec de Jacques Lacarrière, et des pierres du mont Athos je construis un gué qui, plus tard, me sauvera – jonction vers une Grèce chrétienne.

Je n’ai touché à la terre de Grèce qu’à vingt-deux ans. Mon compagnon, archéologue, m’y conduit. C’est le printemps, mais le ciel est à l’automne, il bruine sur les montagnes. La route égrène la comptine de mon enfance – Nauplie bleue d’orage, Orchomène d’Arcadie où un pâtre mène son troupeau, Tégée et Mantinée, Corinthe dorée, Thèbes, Messène, Epidaure, la glorieuse Olympie, Larissa, Argos et Mycènes qui me serrent les entrailles, Athènes… Les noms prennent corps mais la musique n’y est pas. Je visite la Grèce comme, au matin, on regarde un être très aimé que le mystère d’une mutation nocturne nous révèle inconnu – estranged. Ma tristesse est lasse. Cependant, dans le Péloponnèse où peine à s’établir le printemps, voici Sparte, qui si longtemps me fit moi-même. Un rayon de soleil s’y hasarde. Pas de temple de marbre, pas de colonnade, presque rien – ce n’est pas dans les pierres que Sparte plaçait son orgueil. L’Eurotas charrie des éclats de ciel pâle entre les roseaux. Le Taygète pèse contre l’horizon ; sur ses sommets s’attarde l’hiver. Le vent passe dans les oliviers. Rien n’est bleu, rien ne brûle ni n’éblouit, pourtant je suis chez moi. Dans le silence de la cité des Égaux, j’entends enfin le chant tant attendu.

Depuis, les oliviers de Sparte ont voyagé avec moi. Avec eux, doucement, ma Méditerranée a en partie dépouillé sa minéralité. Je la rencontre désormais aussi intense dans les plantes qui naissent sous son climat. Au voyageur qui descend vers le Sud, ce sont elles qui signalent mieux que tout l’entrée dans son royaume. Les feuilles s’argentent et s’amenuisent, ou au contraire se gonflent de réserves d’eau. Les essences se concentrent, les épines se dressent – l’ennemi n’est plus la froidure de l’hiver (d’ailleurs les feuillages se font persistants), mais l’emprise tyrannique de l’été. C’est d’elle que tirent leur intensité les effluves passant sur les chemins. Accrochés aux promontoires d’ocre marine, les pins appuient contre le vent des bras chargés de bonheur. Ô vitrail du ciel ! Le genêt et le chêne vert, le myrte sacré, le chêne kermès, le ciste cotonneux, le coquet laurier, le figuier et l’amandier, le joyeux mimosa, les agaves venues d’Amériques, tant et tant de consentements où se réfracte en nuances vivantes le bleu originel. Les plantes font de la Méditerranée un parfum, une nourriture, un élan, un avenir. Il me plaît de les voir glisser dans les fissures des civilisations leur désir entêté. Leur triomphe est tranquille et leur beauté, à mes yeux, inépuisable.

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“Comme si tu étais par naissance une exilée”

Dit celle qui sait voir.
Déjà posté quelque chose aujourd’hui. Faut arrêter de bloguer comme une ado attardée. Lâcher le clavier.
Cette addiction, inefficace cataplasme de mots.

Le texte d’aujourd’hui, par exemple, artificiel, propret, tout ça, des mots auxquels il faudrait foutre le feu pour y faire naître une lueur. Ne dit rien de comme c’était vraiment. Les orages de fin d’été, le ciel de flamme et de suie, cette pourriture de fin de saison, et l’on sent qu’on va crever avec elle, l’intestin macérant ses irrésolutions, d’une mort lente et nauséabonde, dans le torrent absurde, absurde, de larmes qu’on ne comprend pas, charriant une peine qu’on n’a pas su démasquer ni neutraliser, et pour cause, puisqu’elle vous constitue, qu’on ne peut la détruire qu’en s’annihilant. Et on attend immobile et raidi à la fenêtre, les platanes déjetés attendent, la rue où tout bruit s’est résorbé attend, la ville est un étranglement, et si le tonnerre ne se magne pas on va en crever, en crever asphyxié.

Ce n’est pas on. C’est moi. J’épelle les noms, Vanina, Erwan, Olivier, Frédéric, par exemple, et je suis certaine, dans ma terrible arrogance, que je suis la seule à savoir que nous serons morts bien avant de mourir. Je ne sais pas d’où je le sais, pourquoi je sais ces choses avant d’avoir dix ans, mais je les sais, comme je sais que cette conscience aiguë me distingue d’Erwan et de Vanina, d’Olivier et de Frédéric, me sépare d’eux plus sûrement que ne le fera le couperet de la fin de l’enfance.

Voilà le souvenir le plus prégnant de ma ville, malgré les collines jumelles et les façades aux airs italiens. Seul s’accorde à ma peine le grondement du Fleuve, ce traître qui ne fait que passer et qui s’enfuit gonflé par les orages vers la Mer. Je sais où il va, wo die Zitronen blühen, et mon désir hurle emmène-moi, c’est théâtral et pathétique, c’est inutile, tais-toi, mais tais-toi donc.

Aujourd’hui je pense que tout est lié, maman qui ne tient pas en place et qui quitte ses maisons les unes après les autres, affirmant chaque fois que celle-ci on y restera, c’est trop fatigant de déménager – et maintenant elle va quitter Toulon, et pour dire cette peine je n’ai pas les mots

pas les mots

moi qui depuis longtemps ne suis plus une enfant.

Elle quittera Toulon comme elle a quitté le Laos, le Vietnam, Strasbourg, Paris, Lyon, et à l’intérieur de Lyon un nombre de rues et d’appartements qui me réduit à ne pas savoir à quoi ressemblaient les lieux où j’ai grandi, parce que ma mémoire – cette rosse agonisant, bien fait, sur un champ de bataille. Elle montera en Normandie, elle quittera la Normandie, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’au hasard d’un déracinement la mort la rattrape malgré tout. Son père aussi, pas de parents et les buffles à garder sous les coups d’une marâtre, et puis une femme, et puis une autre, ma grand-mère, avec laquelle il n’était pas tendre (d’où l’aurait-il tirée, cette tendresse), qu’il craignit une fois qu’elle eut passé l’arme à gauche, sait-on jamais avec les fantômes, dans une grande hémorragie (parce que c’est ce qu’est « mourir en couches »), épuisée de mettre au monde et d’être violentée par la vie, et qui, bien avant qu’on lui foute la paix, dut voyager seule avec des gosses du Laos au Vietnam, parce que lui était parti y chercher du travail, et je passe les détails que d’ailleurs j’ai oubliés, parce que ma mémoire. Et de leur analphabétisme je sens en moi durer la frustration. Analphabétisme, le moindre de leurs soucis. Pourtant grand-père s’appelait Nam – Sud – et les choses auraient dû aller autrement.

Sans ville natale, sans langue terreau, je me casse très tôt la gueule dans le creux qu’excavent dans l’âme les migrations antérieures. Les succès scolaires et la fausse facilité ne trompent que les autres. Et je me tends à en rompre vers des patries rêvées qui sont celles des autres, et parce qu’à cet âge-là mon esprit était puissant comme chez les enfants rêveurs, je les saisis comme personne, les façonne et les aime, comme seuls aiment leur terre ceux qui en sont amputés. Je m’y adonne avec l’acharnement du désespoir, je veux croire que cet amour me justifie. Je ressens et répète après Séféris, où que me porte ce foutu chemin de hasard, la Grèce me fait mal. Mais de quel droit ? Lui était vraiment grec. Qu’à cela ne tienne – je continue, je recrée des mondes en poursuivant l’éblouissant reflet de celui-ci, manquant la cible à chaque fois, et d’une dimension à l’autre se réincarnent peine et manque, semblables à eux-mêmes. Aujourd’hui encore j’écris les paysages comme s’ils pouvaient aimer, comme s’ils pouvaient étreindre ma tristesse et donner à ma supplique une réponse qui ne réside pas en eux. J’aime mes personnages comme si, mais eux non plus.

Le silence n’est pas non plus une option, comme on dit.

Dieu m’attend assis devant la porte, patient. Moi aussi j’attends, je ne sais quoi. On me l’a dit, je ne trouverai pas. Il faut tendre à Dieu cette main que l’inutilité nécrose, et je ne la tends pas, ou pas vraiment, half-heartedly,

comme on dit dans la langue des autres.

 

Souvenirs de ma ville

D’abord, le beau texte de Joséphine Lanesem sur l’exil, qui m’entraîne à sa suite sur les sentiers de la mémoire, sentiers d’eau et de clarté, “de fleuve à ciel”.

Voici le Rhône puissant, la Saône sa petite sœur, et les collines jumelles : celle qui prie, celle qui travaille.

Sur la colline qui prie, désormais consacrée à Marie, affleure le souvenir du dieu Lug qui donne son nom à la ville. Une connexion monte des régions aveugles de la mémoire et se fait jour : ce dieu celte de lumière, aux innombrables attributs, insaisissable comme le sont toujours les divinités importantes, corbeau ou lynx, est chanté dans les légendes des îles britanniques…

Chaque pas sur les collines éveille en écho celui des légionnaires. C’est ici la capitale des trois Gaules impériales, et elle n’a pas l’intention de vous laisser l’oublier. Rome est partout, et l’Italie, de l’autre côté des montagnes que par jour de clarté et d’un point suffisamment élevé, on devine scintillant au loin – très loin – à mi-ciel. Ce reflet ténu, ce quasi-mirage, les yeux le cherchent avec application, avec un espoir violent, et l’inventeraient presque : c’est le diamant évocateur du monde idéal des sommets, et la preuve que nous ne sommes pas tout à fait comme les gens de la plaine (forcément atteints de platitude), mais que nous appartenons encore (ou déjà, tout dépend) au royaume alpin – si si, tout juste. La géographie réelle nous le refuse-t-elle ? Qu’importe : celle de l’administration, qui nous allie à leur nom salvateur dans la région Rhône-Alpes, conforte nos prétentions. Les montagnes sont là (le Vercors est si près), nous les avons vues, leurs reliefs sont imprimés dans nos cœurs, et dans la chair de ma mémoire persiste obstinée la pression de leur extraordinaire masse.

Et gronde le Rhône, leur enfant fantasque irisé de l’éclat des glaciers, comme il descend vers le Sud où son delta irrigue, sang et sève, un monde d’oiseaux et de chevaux sauvages. En chemin le mistral vient s’unir à sa course, et ensemble ils remuent et travaillent, déferlent et percutent, redessinent, renouvellent, s’assurant que la terre jamais ne s’oublie dans l’immobilité. Forces d’éveil qui s’abîment ivres dans la Méditerranée.

Les étés de ma ville sont brûlants et étouffants, et l’on marche sous les platanes soulevant une poussière pleine de souvenirs. Ça grésille sur la peau, ça vous saisit le visage et vous enfume les poumons. Aussi l’ombre est-elle précieuse ; on court d’une flaque de fraîcheur à l’autre, traversant le feu intermédiaire avec, suivant les tempéraments et les heures, une jouissance aiguë ou un accablement résigné. Pour moi, c’est une ordalie de bonheur et de tristesse mêlés. Depuis toujours je sens ce qui infuse de mort dans le resplendissement de l’été. D’autres préfèrent s’éclabousser aux fontaines.

En automne, on mange du platane, tant les feuilles saturent l’air de leur décomposition – c’était avant que la maladie ne les fasse remplacer par des marronniers. Il y a de l’orage dans l’air, symptôme de notre cousinage avec la Méditerranée. A l’école, on lit Saint-Exupéry, enfant du pays. Ma guitare, dans son coffre noir, me donne une contenance comme je remonte le cours Emile-Zola.

Lorsque décembre vient, on fête Marie Immaculée en lumière. Des colliers de bougies parent les fenêtres de la ville, liant un immeuble à l’autre et ainsi de suite, farandole de flammèches dans la nuit. Enfant que le christianisme hérissait plus que tout (j’en suis revenue), je jetais un regard de dégoût sur la procession qui montait en chantant jusqu’à la basilique de Fourvière. Bien plus tard, le chant des dominicains du Saint-Nom-de-Jésus a investi mon âme où il résonne encore, harmonique de la prière.

Le printemps m’échappe. Je l’ai dit, je ne l’aimais pas, ne le connaissais pas. Pourtant, le Parc de la Tête d’Or près duquel j’ai toujours vécu, malgré de multiples déménagements, a contourné l’obtusion de mon esprit pour apprendre à mon corps l’éveil des choses vivantes et son affinité avec elles. Les saules déversent sur le lac la tendre aquarelle du renouveau que les cygnes animent d’un tremblement.

Ô soirs d’été ! L’Italie est moins loin que jamais. Le Sud miroite aux fenêtres grandes ouvertes – la chaleur desserre son étau et la ville soupire de soulagement. On traverse le fleuve et la rivière pour manger des glaces chez Nardone, et tout tinte et frémit en chemin. La vie est encore à venir, promesse bruissante de douces invitations. Sur les arbres les feuilles sont larges comme des visages désirés. Au corps, le bien-être est immense, immense, un déploiement tel que je ne le retrouverai plus.

Il y a les villes bleues, les villes blanches, les villes grises, les villes noires comme j’en ai vu dans le Nord de l’Angleterre, noires et fières, et puis les villes roses. Lyon appartient à ces dernières, malgré ses prétentions à être admise chez les premières.

Napoleon Bridge, Saone River and Fourviere Hill at night. Lyon, France

Richesse des ténèbres

Overdose de bruits parasites. Suffit, j’éteins la télévision.

Ce Vendredi Saint doucement verse dans le néant. Et moi…

Je me souviens du temps où le rythme même de mon cœur battant me conduisait vers l’Office des Ténèbres. Ô étranges heures de la mort de Dieu – et riches d’un ineffable amour. Deux images : celle de la Croix dont la tête reposait sur une épaule vêtue de violet, et vers laquelle montait lent et obstiné le fleuve fidèle du silence ; celle de l’église rendue aux ténèbres, comme les âmes à la nuit obscure, et que l’on quittait sans un murmure, le pas furtif, les lèvres scellées sur l’espérance. Le silence des dominicains chantait comme leurs psaumes. En ce temps-là rayonnait dans ma conscience une lumière qui trop souvent à présent s’étouffe sous le boisseau, ou s’éparpille au moindre souffle de vent. C’était en des années où, dans la flamme du soir, j’entendais la note, ce claquement caractéristique du Feu de l’Esprit. Convertie adulte, et ainsi délivrée de la marée montante de l’enfance, j’ai beaucoup reçu, et peu donné.

Quelques lignes, et une pensée pour mon parrain à qui je dois une lettre depuis des années.

“C’est dans la ligne de la Puissance que la créature spontanément cherche son Dieu. Elle n’évite pas de s’orienter d’abord dans cette direction. Devenue chrétienne et invitée à contempler l’Impuissance absolue du Christ crucifié, elle se souvient obstinément de sa première démarche qui l’a profondément marquée. Mal convertie, elle oscille entre deux images du divin qu’elle concilie tant bien que mal, faute de savoir les unifier (…).

Cette coexistence est un désastre pour l’âme et pour l’esprit. Certes, Dieu est Tout-Puissant. Mais puissant de quelle puissance ? C’est la Toute-Impuissance du Calvaire qui révèle la vraie nature de la Toute-Puissance de l’Etre infini. L’humilité de l’amour donne la clef : il faut peu de puissance pour s’exhiber, il en faut beaucoup pour s’effacer.
Dieu est puissance illimitée d’effacement de soi.”

François Varillon, L’humilité de Dieu, éditions Le Centurion, page 59-60.

Le crucifix pris en photo appartenait à la grand-mère de mon mari. Deux inscriptions y sont gravées : POW 1942 (Prisoner of War) et Japan.