Au printemps la lumière naît des feuillages. Les bourgeons qui débourrent sont autant de minuscules luminaires tirant du long sommeil de l’écorce un scintillement de création.
Désormais l’été est mûr. Les arbres ne produisent plus la lumière, ils la reçoivent. Lancé vers l’Est, le train fend la Normandie grasse malgré la sécheresse. Entre deux bois, sur l’échine blonde des champs assoiffés, des oiseaux furtivement appellent le vent.
Au détour d’un vallon secret – avez-vous remarqué comme entraperçu d’un train au galop, tout creux à demi tapi derrière quelque renflement du terrain paraît investi d’une magie qui évoque immanquablement le secret ? – le reflet du soleil sur la chevelure du bois me frappe au coin de l’œil. Aussitôt le cœur, c’est-à-dire la mémoire prophétique, s’essore et dégorge : c’est l’appesantissement de la lumière d’été, le poids de la lumière d’été, la main immense de midi qui tout ensemble érige et fait courber la vigueur de la campagne ; la pression d’une présence entière, sans ombre ni creux, la crête-même du présent, la pointe où s’abîme le temps. Pourtant, à ce colosse de présence, mon cœur découvre des chevilles d’argile, de nostalgie, d’infini désir, c’est-à-dire d’absence. Voilà que la sensation invoque la montagne lointaine, que je n’ai pas vue depuis plusieurs années déjà. Il faut que je lise Ramuz, que je voie ce que les gens des pays de sommets font de cette présence qui à moi paraît indicible. Comment mettent-ils à jour la clé que la montagne constitue à l’énigme de la vie ? « Show, don’t tell » – ce conseil éculé aux apprentis romanciers, n’est-ce pas justement ce que fait le paysage, dans la langue antérieure dont nous avons oublié la clé ? Mais comment, avec des mots, montrer ?(Ici, je me rends compte que contrairement à la majorité des gens, ce sont les passages descriptifs que dans l’enfance j’aimais le plus. Les actions et les émotions des personnages ne m’ont intéressée que plus tard, et davantage à mesure que l’ouïe fine et la patience de l’enfance se sont émoussées. Autrefois – avant la fatigue et la superficialité, avant l’expérience aussi – il importait peu que des « choses humaines » se passent et conduisent une intrigue. Il importait seulement que le monde soit dit et sa beauté fidèlement transcrite ; fidèlement, de telle manière que j’en reconnaisse la vérité, ou que je sois préparée à la reconnaître lorsque la vie me la présenterait.)

La semaine dernière, un autre train, quittant la Méditerranée.
Je peine à reconnaître l’arrière-pays provençal – saisie dans une gangue d’or, privée de la stridence des cigales que le train m’empêche d’entendre, la mer de la garrigue semble un désert de légende, une steppe lointaine. Voici la grande solitude de la sècheresse, qu’accentuent encore quelques mas surnageant sous leurs tuiles romaines. La terre redevenue serpent ondule et s’écaille ; dans le ciel vide, l’aigle n’est plus que la vibration inaudible de son cri. Les arbustes pourtant défient le feu du ciel de leurs feuilles-épines – obstinément verts, de ce vert reptilien qui emprunte à la roche son endurance, entre l’argent et l’ardoise. Chaque pierre resserrée sur son fil d’ombre abrite un infime royaume de pousses odorantes, dont on ne sait si l’essence est élixir de jouvence ou bien de mort. Sur une colline basse fume un château que ses pierres, consumées de lumière jusqu’à la dissolution, tirent vers le mirage, plus enchanté que les plus enchantés des châteaux de Rhénanie. On s’attend à tout instant à voir surgir une horde barbare portée par un vent de sable, sous les lunes de cimeterres. Non – la horde est déjà passée ; ce désert d’or et de poussière est la cendre de ses rêves.

Du dernier train, redescendant de Londres vers le Kent, j’émerge dans un parfum forcené de buddleia, puis de clématite des haies, celle qu’ici on nomme Barbe-de-Vieillard, ou Joie-du-Voyageur. La puissance de cette fragrance florale me surprend et je sais qu’elle me souhaite la bienvenue au pays des jardins. Puis il y a la brise du soir, et l’herbe du pré étonnamment verte, les grappes de glands sur le mighty English oak, et dans mon jardin assoiffé, deux tomates parfaitement rouges qui saintement patientent. L’avantage d’un jardin, c’est qu’il vous guérit une bonne fois pour toute du blues de la fin des vacances.

6 thoughts on “D’un train à l’autre

  1. Bien belle errance ferroviaire.
    Lire Ramuz, on en parle si peu aujourd’hui, ne avec l’âme des cimes ancrée en lui, bien sûr.
    J’ai écrit beaucoup sur ces montagnes ces derniers temps, ces grandes guérisseuses de nos maux d’humains.
    Bonne suite à vous.

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    1. Merci de votre lecture ! Je lis vos poèmes et vos textes sur la montagne avec un grand plaisir (ce n’est pas le bon mot, il s’agit davantage d’une connexion) et j’admire les photos qui les accompagnent. La façon dont la montagne parle ne cesse de me travailler.

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  2. Toujours ton écriture comme une respiration, te lire fait du bien, apaise, Frog.
    Et tu as gardé tes yeux d’enfants, cette merveille sensation du mystère propre à l’enfance que tu sais si bien dire.
    Très beau.

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    1. Merci Almanito! C’est vrai que ce qui dirige mon écriture, c’est le rythme, plus que les mots – pas par choix, juste que c’est comme ça que je procède. Le mystère, je trouve parfois qu’à essayer de le dire je ne fais qu’user l’outil au lieu d’aller plus près de la vérité, mais cela n’amoindrit pas le désir d’aller vers lui. 🙂

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