Lundi matin, dans le bus. Je suis assise à ma place habituelle, à l’étage, au deuxième rang sur la droite, près du bouton qui commande l’arrêt. J’ai ouvert les fenêtres embuées. Le beau temps sourit.
Dans mon cartable attend le manuel de Classical Civilisation que j’ai l’habitude de feuilleter pendant le trajet, en préparation de mon cours de l’après-midi. En ce moment, avec mon petit groupe de Year 12 (des premières), on étudie quelques sanctuaires : on déambule sur l’acropole d’Athènes, on jongle entre les statues d’Athéna et ses épithètes – Polias, Promachos, Parthénos, Nikê, Ergané, Hygeia -, on détaille la frise du Parthénon et les caryatides de l’Erechthéion. Je me prends la langue dans la prononciation à l’anglaise de ces mots qui dans l’enfance me furent bien plus familiers que les noms des rues de mon quartier et même de mes amis.
Pourtant – et cela me paraît fou -, j’avais oublié. J’ai commencé à enseigner le module “Greek Religion” en septembre sans y penser. Sans souvenir ni émotion particulière. Ce n’est qu’au bout de plusieurs semaines qu’un soir, la vue et la mémoire me sont revenues, dans une sorte de cri, d’éblouissement, de déchirement. D’un coup, j’ai revu ce que voyait la petite fille de neuf ou dix ans qui, quand elle arpentait les trottoirs de Villeurbanne, mettait en fait ses pas dans ceux des pélerins des Panathénées – sur la route où la procession soulève une poudre solaire, la rumeur griffée de fifres des voix et des mugissements, les couteaux ensevelis sous les gâteaux des paniers sacrificiels, l’acier des oliviers tout armés de cigales, et les marches éblouissantes menant, là-bas, là-haut, aux blanches Propylées.
J’ai revu, et cela m’a fait mal que tout ce soleil ait pu disparaître sous la cendre d’indifférentes années. Pas une douleur de trahison, car j’ai passé l’âge où l’on croit devoir sacrifier son présent à son propre passé, mais de la tristesse, oui. La petite fille n’aurait pas cru possible qu’on pût cesser de percevoir tant de lumière. C’était une gamine têtue, sombre et fière (trop), qui manquait de générosité et de rondeur, et pourtant vouée à la lumière. Une petite fille qui sans avoir lu Renan partageait ses fantasmes (ce mot de fantasme, je ne sais pas pourquoi je l’écris ici. Il est laid, mensonger – une trahison, justement. C’est un mot qui punit, mais qui, et de quoi?) Une petite païenne, qui marchait à l’ombre de l’arc d’Apollon et du bouclier d’Athéna. C’est dommage, je me suis dit, c’est elle qui aurait dû enseigner ce module de religion grecque. Elle en savait bien plus que moi à ce sujet. Elle n’aurait pas eu besoin de réviser, puisqu’elle voyait.
Et c’est ainsi que, feuilletant le chapitre sur le site de Delphes, et me souvenant que la petite fille connaissait, elle, le serpentement de la Voie Sacrée dans la montagne et l’ordre des Trésors qui la flanquent, je me suis sentie happée, appelée, convoquée, et j’ai levé la tête.
Février est là qui me fait signe. Le sourire qui depuis l’aube me grandit dans le corps déborde soudain, immense, et je pense : February is upon us. Je le pense en anglais parce que l’anglais a, pour dire ce moment qui tient à la fois de l’épiphanie, de la possession et de l’appesantissement, des mots que le français n’a pas. Upon us : réalisation de l’instant, verticalité, mouvement descendant, pesanteur qui se fait sensible, et aussitôt, visage qui bascule vers le haut. Février est là qui me fait signe. Février, qui n’est pas le nom d’un mois calendaire, mais une lumière, ou plutôt une certaine relation entre la lumière et le ciel, entre le ciel et la croissance, entre le blanc et le bleu, une formule vivante, une incantation, à la fois nombre sacré et charnelle jouissance. Février, qui distribue les poèmes, sème les images vivantes, susurre la rythmique de la joie. Delphes n’est pas dans les pages du manuel. Autant que sur les pentes du Parnasse, il est dans ce ciel tendu d’une lumière aigue, et tendre, comme le sommet de la joie, dans ce ciel neuf, rincé, pur, resplendissant. Un dieu s’y avance une flèche à la main, qui ne me connaît pas mais à qui j’appartiens par le serment de l’enfance.

6 thoughts on “Février (Delphes)

  1. February is my birth month and according to the old calendar the 1st February is the end of winter. So I say Hooray!
    I love ❤ all your references to the sky, the blue skies of February.

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    1. Thank you Ashley! I didn’t know the old calendar placed the end of Winter on the 1st of January! It makes much more sense to me. February has always been a very special time for me. In the heart of winter, an outpost of the summer to come. One of my dearest friends has her birthday in that month, like you. 🙂

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    1. Merci Alma. Il aurait fallu que je passe bien plus de temps sur ce texte, parce qu’il y avait quelque chose que je devais y trouver, mais hélas, le temps libre se fait rare.

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