De ces journées, de ces soirs où il est difficile, peut-être, de se l’enlever du diaphragme – cet encombrement – cette masse nerveuse, fuyante mais inexorable – ce poids de désir – à vide.
Désir n’est pas le mot, car ce n’est pas charnel, pas directement du moins, pas comme l’éclair dans le regard quand épaules et pommettes, etc.
Ce n’est pas ce désir-là.
C’est. Là.
C’est – comme la tristesse, mais une tristesse au bord de son contraire, sur la pointe des pieds, toute prête, si jamais, à basculer dans une sorte d’euphorie – une absinthe d’euphorie, une euphorie de fond de verre, de fin de fête, de nuit qui gagne sur les chandelles rognées, conquérante, inquiétante, ce filet de nuit par la fenêtre qui mue, python en puissance – derrière l’ombre diluée la ténèbre concentrée. Une sorte de folie mineure, réduite, contenue, en laisse, un avant-poste du désastre. L’ombre projetée d’un orage invisible.
Et encore : un dos d’âne sur le chemin du souffle, un calcul pulmonaire. Une entrave.
Pas une marque au fer, tout de même, mais une cicatrice : cet humble et présomptueux, ce trop humain, cet attendrissant, ce désolant et navrant, ce honteux besoin d’être regardé, entendu et reconnu. Cette mendicité inopportune du coeur, cette faiblesse.

A la soirée portes ouvertes, je suis seule, last woman standing, à défendre ma matière. Je fais une ouverture lyrique (photo du théâtre de Delphes, mention fervente d’Apollon), une conclusion méditative (the other and the self, la mémoire). Entre les deux, j’essaie de ne pas trop buter sur les mots mais me prends les pieds dans la syntaxe. Je sens que ma voix, que mon corps tremblent.
Lui est au fond de la classe, derrière les rangées de chaises où sont installés parents et potentiels futurs élèves de Sixth-Form (première et terminale). Je ne le regarde pas, je ne sais pas ce que je regarde, ni mes notes dont j’ai pourtant besoin pour rattraper l’anglais qui se fait la malle, évidemment perfide, ni le powerpoint auquel j’ai passé bien trop de temps.
Heureusement – merci Seigneur – il y a les élèves : une poignée de terminales et de premières – en “toges”, s’il vous plaît (des couvertures de peluche qui pourraient passer pour pourpres et un morceau de tulle blanc chipés au département de théâtre), couronnées de faux lierre, prêtes à faire la démonstration d’un sacrifice à la grecque (c’est le bisounours de la prof de théâtre qui va y passer, avec le couteau de la prof d’Histoire) – mes élèves, qui ce soir me font pétiller le coeur, ces fins d’enfance que j’aime tendrement, joyeusement, un peu trop fiévreusement, et que j’admire – impossible de croire que je pourrais être leur mère, que plus de vingt-cinq ans nous séparent. Mon coeur a 16 ans aussi, quand je suis avec elles, et tout se passe comme si une partie de moi restée inaccomplie, atrophiée par la tristesse de mon adolescence, s’ébrouait, espérant contre raison et bienséance rattraper l’insouciance perdue, la camaraderie manquée.
Le sacrifice est un grand succès auprès du public. Ladies and gentlemen, Classical Civilisation is fun.
Il avait dit qu’il assisterait à une des deux présentations, il s’acquitte de sa promesse. A la fin, il me félicite, thumbs up, me dit que je m’en suis très bien sortie. Il dira au proviseur, plus tard, que j’ai été excellente. Je ne le crois pas vraiment, bien sûr.
La deuxième session est plus détendue Il n’est pas là pour voir la différence, mais il revient plus tard, me reparle de ma conclusion qui lui a plu.
Nous rentrons ensemble dans la voiture de S. comme à chaque fois qu’il y a un événement qui se termine tard au lycée – c’est à dire trop souvent (engagez-vous, rengagez-vous, qu’ils disaient).
Et le soir venu, ce léger éreintement que la solitude et le silence amplifient, comme un essoufflement – comment se fait-il que je sente la littérature jeter des liens entre nous, des ponts suspendus, des mains tendues, mais pas lui ? Je ne cherche pas autre chose que cela, la sensation que nous percevons ensemble une note qui vibre bien en-dessous des échanges mortellement insipides qui font ce qu’on appelle la vie sociale, ce va-et-vient de simagrées où se font entendre les ronflements de l’esprit et les râles d’agonie de l’âme. Je ne cherche pas plus que cela, mais cela, je le cherche, contre raison et bienséance.

8 thoughts on “A vide

  1. Mmm, pas la première fois qu’on le voit traîner dans vos lignes celui-ci … Qu’attendez-vous ? Chaussez vos talons de douze (c’est une expression, en vrai, sept suffiront) et exposez-lui votre propos lettré ! Vous avez une sacrée puissance d’écriture, servez-vous en ! 🙂

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    1. Haha, du genre: bonjour chef, et si dans nos emplois du temps surchargés (le vôtre encore pire que le mien) on trouvait le temps de parler de Shakespeare et de Virgile? A vrai dire il doit probablement déjà me prendre un peu pour une folle (ce en quoi il n’a pas tort), mais à part cela, je préfère ne pas créer de malentendu. En général les gens ne croient pas qu’on puisse vouloir autre chose qu’une romance quand on va au-delà des plus plates conventions. Pour ce qui est de la romance, un mari me suffit, la vie est bien assez compliquée.

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  2. Comme toujours, un texte splendide et profond pour dire les peines communes de la vie, si banales qu’on hésite à les avouer, comme si aussi on devrait en avoir honte : ne pas être reconnu, ne pas trouver sa place, dépérir sous l’encombrement d’un désir qui ne trouve pas sa voie, la solitude des soirs. Je ne sais pas si c’est mendicité inopportune du coeur, j’y vois plutôt l’incomplétude opportune du coeur, qui ne peut battre qu’en réponse et alternance avec les autres, et sans cette fragilité nous serions des brutes.
    Et si ce collègue a dit que tu étais excellente, c’est que tu l’étais. Qui en doute ici, ayant lu tes textes ? Tel que tu le décris, je ne le vois pas mentir ou trahir le langage en exagérant.
    Je suis contente que parmi toutes ces ombres, il y ait la clarté et la chaleur de tes étudiantes, et j’espère vraiment qu’ils ne supprimeront pas ta matière, je suis convaincue qu’au-delà de son importance, tu es une professeure hors pair, de celles qui déclenchent des vocations.

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    1. Merci amie ! Tu as raison, pour l’incomplétude opportune du coeur, bien sûr. C’est l’orgueil et le dépit qui me font jeter un regard sévère sur ce pauvre coeur. Toujours ce paradoxe qui demande qu’on ait de la force afin de pouvoir regarder en face sa faiblesse. Quant au collègue, il est plus mondain que moi, et je crois qu’il est du genre à dire aux gens ce qu’il pense qu’ils veulent entendre afin d’arriver à ses fins – je veux dire qu’il en est capable et le fait avec moins de scrupules que moi. Combien j’aime chez toi cette absence de compromission.
      Merci beaucoup de tes encouragements – je voudrais être ce genre de professeur, je n’y suis pas encore, je manque de constance et de discipline (envers moi-même). Le proviseur parle de supprimer des matières, comme il aurait tort de réduire l’offre d’un lycée sélectif aux sempiternelles sciences sociales ! Il parle toujours du fait que nous travaillons dans une région défavorisée, qu’une bonne proportion de nos élèves sont pauvres (n’ayons pas peur des mots), que ce que nous faisons pour leur capital culturel est essentiel, etc. Mais comme tu le disais, ce ne sont pas les mots qui comptent, ce sont les actions. Je le jugerai là dessus.

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  3. Toutes les voies parallèles qui s’offrent à nous m’ont toujours semblé plus brillantes, plus belles, scintillantes et plus chaudes.
    D’autant plus belles et uniques qu’on ne les emprunte pas.

    Ceci étant dit, continuez à defendre votre bel enseignement. Le luxe culturel est un bien dont tout le monde a besoin.

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  4. Bien sûr Joséphine a déjà tout dit ce qui comptes vraiment alors j’ajouterai seulement que je suis remué par ta recherche obstinée du mot juste, celui qui, caillou après caillou, cernera précisément ce que tu fais semblant de ne pas encore avoir saisi, qu’en fait tu sais déjà mais tu tâtonnes – sans faire semblant, avec sincérité – pour nous aider à comprendre ce qui compte ; bref, je pourrai en tartiner des lignes et des lignes sur l’émotion, le pont entre les âges, la douloureuse mais joyeuse impossibilité de dire certaines choses qui heureusement échappent aux mots, mais je dirai juste deux, trois choses 1/ tu es une prof née 2/ heureux tes élèves et tes proches – et nous, dans un autre cercle – 3/ ta quête de la vérité est déjà la vérité.
    et puis une 4e, très égoïste : quand lirai-je la suite de Kanako ? 🙂

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    1. Merci beaucoup Carnets, tes mots me font du bien. C’est vrai ce que tu dis sur la quête du mot – en fait en te lisant je me dis que finalement je mets les mots en constellation et que le sens apparaît dans leur conjonction. Cela me fait penser qu’en fait on peut penser sans mot, puisque l’idée ou la sensation précèdent leur incarnation en langage.
      Il y a beaucoup de bons profs dans mon école. Je ne sais pas si je suis aussi bonne qu’eux en termes de pédagogie, de techniques, etc. Ce que j’ai à donner qui peut faire la différence, c’est, je crois, une passion non feinte pour les textes et pour les élèves.
      Je n’ai pas oublié Kanako, les deux derniers été ont été occupés par la préparation de cours mais j’espère que cet été, peut-être…

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