Chemise blanche

Il est trop tard, je dois me lever très tôt. Autrement dit : il ne faut surtout pas commencer à écrire. Comment comprendre le fait que l’écriture ne me vient plus qu’à contretemps, talonnée par quelque autre nécessité qui la presse de céder la place ? J’écris donc à la va-vite, pensant encore moins que d’ordinaire, une manière de manoeuvre de survie. En ce moment, j’ai envie d’une sorte de blog qui serait un vrai blog, un journal, plein d’insignifiances percées de trous de sonde, comme par exemple la trace laissée en moi par cet homme qui marchait à vingt mètres devant, l’autre jour, de retour de l’école. Il faisait beau, et l’élan qui m’a portée vers lui a d’abord été la croyance erronée de l’avoir reconnu : la coupe et le gris des cheveux, la chemise blanche, une élégance dégagée de l’allure, quelque chose de durablement, d’invinciblement juvénile dans la tournure du corps et le port de tête ont aussitôt évoqué le souvenir de Mr W, un ancien collègue ou supérieur. Assez vite, cependant, je me suis mise à douter : l’homme devant moi était probablement un peu plus grand que Mr W, plus large d’épaules, plus athlétique, la démarche plus souple, féline, et le tout trop crâne, trop conquérant. Non, ce ne pouvait être Mr W, dont le charme – que diable, la séduction – demeurait au moins autant dans la discrétion que dans l’apparence. La réserve dans la virilité m’est absolument irrésistible – voilà bien une confession bête, ma foi, c’est ainsi. Puisque ce n’était pas Mr W, je n’avais aucune raison de continuer de prêter attention à cet inconnu. Nos chemins se sont séparés à l’entrée du champ, enfin du pré, de la prairie, je ne sais jamais comment désigner ce rectangle d’herbe et de ciel ponctué bas par la flèche de la cathédrale, margé de feuillus donnant l’heure des saisons, qui dans ces parages est ce qu’il y a de plus ressemblant à la mer puisqu’au matin en émane la marée de la lumière, et dans lequel, vienne le printemps, on se jette assoiffé et sitôt ivre. Et pourtant je l’ai regardé, depuis le coin des pruneliers, aller de sa démarche dansante d’un bout à l’autre du ruban goudronné qui mène la ville, et je comprends ce soir la révélation qui me vint : il était en sa chemise blanche comme l’alizé gonflant de sa promesse une voile, et voilà à quoi sont appelées à la fois toute vêture et la chair qui l’anime.

 

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Camp fire

 

 

… reprise d’une chanson populaire, d’une chanson d’amour, par un frère et une soeur dont les voix s’épousent comme des peaux.

… or si sa voix à lui demeure en sa clarté et sa jeunesse mêmes mondaine, sa voix à elle est faite de la matière de l’écho, ample comme l’épaule d’ombre de la montagne penchée sur le chemin que le soir hale déjà vers une autre rive, d’une profondeur qui bat au coeur de la chaleur, et d’un timbre tel qu’un murmure suffit non, comme le disait Gracq, à “éveiller l’exacte capacité” de notre âme, mais au contraire à la révéler d’une insondable capacité, et à nous poser là, juste là, au bord du précipice…

 … mais qui sait à quelle vie, à quelle amitié naufragée, à quelle histoire oubliée, l’antre de mon imagination a dérobé ce feu de camp et, sur les troncs roux de conifères trop hauts pour le Vieux Monde, cet éclat familier, cousin du rêve, par lequel la nuit promet un lit de tendresse, le lit où ne s’allongeront ni cette personne que j’aurais pu être, ni ce garçon qui caresse sa guitare, la mienne peut-être, que je lui aurais prêtée avec le tremblement intérieur de qui se donne, et qui chante à mi-voix pour les braises capturées sous ses paupières ; à quelle jeunesse incandescente, à quelle liberté que je me suis déniée, le désir en moi a emprunté de quoi sculpter le visage de cet inconnu, à petites touches de flammes, tandis que le bois crépite et soupire et que dans les feuillées tout là-haut le vent ralentit un instant, curieux de la mélodie et de sa mélancolie…

…. car si je connais moins ton nom que le modelé de ton visage de longtemps prémédité par l’imagination de l’amour, ignorante de ce qui nous a rapprochés cette nuit autour de ce vacillement de flamme, je sais que nous lie cette mélancolie inconnue des petits enfants comme des adultes et qui tient à la gorge la jeunesse parvenue à l’orée du domaine où le temps désormais se décomptera.

Ainsi, j’écris ce passage pour qu’il ne me tranche pas, comme on tient à deux mains la poignée d’une épée pour lui imposer distance, mais aussi pour “vivre et ne pas être vécu” : sans mes mots, cette nuit et ce feu se seraient perdus, ou n’auraient existé qu’assez pour m’entailler sans rien m’apprendre, me laissant l’arrière-goût d’un vague relent d’amertume.

*

La chanson.

 

 

 

Wensleydale

 

A l’autre bout du train, il y avait Oxenholme (plus tard rebaptisée Bullshead par la puînée, dont la mémoire fantasque avait retenu l’image des bovins), avec sa gare en équilibre à mi-pente, puis les méandres de la route comme une projection de ceux de l’horizon, Sedbergh, Garsdale Head et enfin Bainbridge, pont-sur-la-rivière-Bain, et la grosse bâtisse de 1670. Il y avait surtout la pluie, fine et obstinée, la pluie-jusque-sous-la-peau, l’air de rien, entre deux éclaircies grises et vertes comme le paysage. Mes souvenirs de Wensleydale (“favourite place in the world” du fils) étaient bien différents, baignés dans l’or de soirs lumineux, aimantés par le ruban de la rivière Ure qui sinue à ras d’herbes, paresseuse et brune comme le thé et comme lui puissante, nécessaire. Et la marche qui autrefois fut une immersion dans l’élixir de gloire et de fraîcheur dont est capable juillet, épousant la rondeur de collines couronnées ici et là de prospères sycomores, à jouer à saute-murets sur les stiles de calcaire gris ou de bois, cette année s’est faite aquatique, dans la tourbe sous les chevilles et, au-dessus, dans la pisse céleste ; aquatique et venteuse, maritime donc, mais sans sel ni goélands, puisque nous avions élu les quartiers d’été des hirondelles. Aussi fut-elle plus malaisée, la marche, récalcitrante, essoufflée bien que sans ambition : de Bainbridge on alla à Askrigg, à trois pauvres kilomètres, puis un autre jour à Hawes, une étique dizaine, et enfin au lac de Semerwater cher à Turner, deux miles de nouveau. Pas de quoi se prétendre randonneur ou pélerin. Il y eut bien un pélerinage, cela dit, à la célèbre crèmerie de Hawes où se prépare le vrai Wensleydale (qu’on accommode parfois de fruits exotiques pour plaire aux Américains puisque, selon le fromager loquace qui faisait sa démonstration, “they don’t like the taste of cheese and have to have cranberries with it so as not to taste it”), et aux yeux du fils les torts du monde furent réparés. Est-ce vraiment la pluie qui fit obstacle à la manifestation de la splendeur remémorée ? A plusieurs reprises, au cours des repas pris dans le hall sous la tête impassible d’un cerf figé dans sa jeunesse, une sorte de malaise m’est venue, d’origine digestive peut-être, bien que je ne sois pas sujette à ce genre de choses (enfin pourquoi pas, on vieillit), mais qui touchait bien au-delà, une micro-seconde de vertige, comme la manche entraperçue du désespoir en chemin vers quelque autre havre. Une seule fois eût été oubliée, mais trois, quatre fois peut-être… Je n’y pense vraiment qu’à l’instant de la sensation mais commence à deviner- de bien loin – parmi quelles ombres doit évoluer ma mère perclue de douleurs. Le soleil arriva d’un coup, le dernier jour, brutalement, comme une porte reçue dans la figure, alors on courut à l’abbaye de Jervaulx, étouffée de fougères et de marjolaine, belle à pleurer en sa grandiose ruine, prise dans le miel d’août soudain revenu. Il faut dire que l’herbe là-haut n’est pas comme ici, dans le Kent, maigre et vite jaunie, elle y est épaisse comme un édredon de fraîcheur, à vous donner envie de bêler. Allongée là-dessus, même dépouillée de voûtes et d’hymnes, avec ses tombes menues ouvertes au vagabondage végétal et les tambours de ses colonnes jetés dans les haies, Jervaulx ne peut dormir que d’un sommeil bienheureux. J’y serais restée. Mais il demeurait quelque chose à voir, quelque chose d’aisément manqué, étalé sur le bord de la route derrière un rideau de je-ne-sais-quelle végétation : une réserve naturelle miniature, de la dimension d’un pré, courant le long de l’Eller Beck, une rivière fillette, presque un ruisseau. Un long empoisonnement des sols par le plomb y fait surgir quelques plantes métallophytes rares et, en cette saison, un océan de succises-des-prés, autrement nommées mors-du-diable (devil’s-bit scabious) en raison de racines que le Malin aurait mordues par dépit. Ce soir-là y voguait tout un peuple de paons-du-jour, une flottille d’ailes rouges oeillées de bleu, fragiles et déterminées comme la beauté même, et ce fut une vision pour laquelle mes mots sont trop empâtés. Et pourtant, même là, je n’ai pas pu descendre, pas pu entendre. Il aurait fallu être seule, peut-être, mais alors j’aurais eu peur du soir qui vient et de ne pas savoir le chemin. Or c’est probablement à ceux-là seuls qui osent qu’il est donné d’entendre.

 

Dans le train

C’est épatant comme les trains donnent envie d’écrire. N’ayant rien retenu de ce que j’ai peut-être lu sur la relation entre le mouvement et la pensée, le rythme du paysage et les seuils de la méditation, le tracé des nuées et le signe graphié, je me contenterai de le constater : c’est épatant. Hier, par exemple, montant de Canterbury vers les vallons du Yorkshire (mon endroit préféré en ce pays), les doigts me démangeaient. Pourtant, je ne pouvais me résoudre à sortir mon ordinateur de mon sac à dos. Peut-être est-ce parce que j’avais entre les mains les Nouvelles Orientales de Marguerite Yourcenar, qui présentent l’avantage d’être contenues dans un livre d’une minceur avenante pour le voyageur, et avec lesquelles, pour les avoir déjà lues deux fois, je sais que mon temps ne sera pas perdu, mais gagné : c’est un de ces textes qui vous livrent un condensé de vie, l’onctueuse concrète des minutes arrachées à l’anonymat et enfin revêtues d’éblouissants atours. Au bout d’un moment, je me rends compte que je ne cesse de relever le nez de mon livre – toutes les deux pages au moins, tous les paragraphes parfois. C’est une habitude que je n’avais pas autrefois, mais qui va s’aggravant avec l’âge. Je l’interroge pour la première fois, et constate qu’il m’est devenu difficile de lire de façon soutenue, particulièrement quand le livre qui m’occupe me plaît beaucoup. Les nouvelles de Yourcenar, par exemple, sont serties de joyaux qui m’éblouissent, il me faut reposer mes yeux et laisser à l’ébullition qui enfle le temps de redescendre un peu. Un paragraphe du Livre de l’Intranquillité de Pessoa comble souvent ma mesure, le visage me brûle et ma poitrine demande merci. Et puis je dois relire, deux ou trois fois, comme on cligne des yeux pour s’habituer à une vive clarté. La conséquence est que je lis lentement, de plus en plus lentement. C’est dommage, mais au moins, il y a quelque chose d’un peu rassurant à comprendre que ma paresse n’est pas seule en cause. L’âge me rend-il plus sensible, ou simplement plus faible ?

Etait-ce bien le train qui me donnait tant envie d’écrire ? Ou bien Marguerite Yourcenar ? Les deux, certainement. Et puis l’article de Joséphine sur la clarté, tombé par hasard au milieu d’un de mes levers de nez. Ce qu’il y a avec la clarté classique dont elle parle, c’est qu’elle a la générosité – la courtoisie, comme elle le dit si bien – de nous donner la merveilleuse illusion de participer au génie de l’auteur. Nous voici soudain le regard clair et le verbe fin, capables d’embrasser des idées qui jusqu’ici ne nous avaient effleurés que d’une aile obscure. On se sent tout ragaillardi, debout la tête haute dans un monde habitable, le pied poussant ferme sur la tête de l’Angoisse terrassée. Comme Joséphine a raison de souligner le risque de l’aveuglement, cette ombre de la clairvoyance, qui met dans les mains de la Raison triomphante un glaive mortifère ! Mais par les temps qui courent, j’éprouve une reconnaissance envers tout texte qui me délivre des filets de la confusion, dès lors que sa démarche est honnête. S’il est vrai que la clarté m’éloigne pour un temps de l’Intranquillité, elle me rend aussi capable, ensuite, d’en contempler les sombres frondaisons et d’avancer vers elle sans que mes os ne se délitent et retombent, dès l’orée, en un triste monceau.

 

 

EDR 2 (le jeune amant)

 

Le jeune amant a une tête à se nommer Juan, ou Esteban, alors c’est ainsi qu’elle le désigne, en pensée, puisqu’en dehors il est peu besoin de s’interpeler quand on ne veut se connaître que de la peau et des abîmes. Thomas, dont le nom compte seul parmi les vocables du monde, l’appelle Julian.

Le jeune amant est tendre. Sa peau brune se cuivre sur le bombé des pommettes, des épaules et sur le fuselé des cuisses. Si Thomas existe d’abord par le nez et les sourcils, le jeune amant habite dans ses lèvres charnues, toujours entrouvertes en une expression de surprise mal étouffée qu’on retrouve dans ses larges pupilles, un regard de lièvre aligné par le canon du fusil. Tout semble l’étonner dans le corps qu’elle lui livre, tout semble excéder l’ampleur de son imagination, et surtout cette vie qui se poursuit par delà la crête de la jouissance. Ainsi croirait-on, après l’amour, le voir se relever, incrédule, sur un aplat de sable pris dans l’ombre d’un rempart aveugle par-dessus lequel il vient d’être précipité. La main en visière pour soustraire ses yeux au feu du désert, il interroge les machicoulis et la tension des tours contre le bouclier du ciel. La reconnaissance inouïe d’être en vie gonfle bientôt ses veines, de nouveau.

Cet émerveillement mêlé de terreur sacrée a dû toucher Thomas, qui se laisse peu toucher. Il est bien possible qu’elle ne soit désormais qu’un moyen, l’outil de cette piqure d’innocence. Mais elle trouve son compte, au-delà du plaisir, dans la vénération que le jeune amant voue à Thomas, à la largesse duquel il croit devoir son bonheur.

Le jeune amant a des cils qui projettent leur nuit jusque sur ses pommettes et dansent sur sa peau à elle comme une frange d’antennes – un sillon tracé parmi les herbes hautes par la patte meurtrie d’un oiseau volant ras.

Le jeune amant grésille et brûle, ses dents sont neuves et son instinct comme le saut des carpes. Aucune question ne creuse sa présence ni ne raisonne son étonnement sans mots. Il la prend sans espoir, si ce n’est de vivre encore jusqu’au sommet.

 

 

Eau de rose

 

 

Dès qu’il franchit le seuil elle se sent possédée. Il est devant elle comme un arbre dont elle serait l’ombre fidèle, comme une falaise – l’horizon se soulève. En silence, il balaie le vestibule du regard, prend la température du lieu. Son nez haut et droit dirige un faisceau d’énergie de gauche à droite de la pièce. Il y en a qui se tiennent dans la fossette qui ponctue leur sourire, dans le plissement de l’oeil ou la vigueur du cheveu. Lui se concentre d’abord dans l’autorité de l’arête nasale et le tracé des sourcils, élans de calligraphie, fougue et précision nouées.

Elle se tient à une distance respectueuse. Son ventre la tire. Si elle osait bouger, elle serait à quatre pattes à remuer la queue pour fêter le retour de son maître. Dans le désordre de la chambre à coucher, au bout du couloir, son jeune amant se rhabille en hâte. Le feu court encore sur la pulpe de sa bouche et ses doigts. Le maître a beau lui avoir donné la permission d’assouvir son désir, il n’ose y croire tout à fait et se sent clandestin.

Les distinctions de bon aloi qui rangent d’un côté l’amour, cette affection mûrement consentie entre des êtres expertement versés dans l’auto-préservation, et de l’autre la passion, désordre infantile et ridicule, ne l’ont jamais convaincue. Il ferait beau voir que l’amour soit expurgé de tout vertige, de toute pulsion dangereuse et de tout penchant à l’ignominie. L’homme devant elle, dont la présence seule courbe son âme, dont sa chair se réjouit d’être l’esclave, impatiente et patiente selon l’heure, elle l’aime d’un amour qui ira vaillant jusqu’à la tombe, et au-delà, si l’occasion s’en présente. Elle a oublié d’avoir honte. Non, il n’y a rien qu’elle doive à son honneur, à sa dignité comme ils disent, à son avenir, à la lumière de son âme éternelle, qu’elle ne consente à donner à Thomas. Donner, pas sacrifier. Ceux qui du bout des lèvres lui demandent s’il le mérite, ayant pour eux-mêmes déjà conclu, lui font doublement de la peine. D’abord parce qu’ils ne le connaissent pas : connaître Thomas c’est se vouer à lui appartenir, dans une joie crue (et le jeune amant rhabillé à la hâte qui se précipite pour le saluer ne dirait pas autre chose). Ensuite, parce qu’ils croient que les choses se méritent dans ce monde, que la valeur se pèse et se compare, que l’amour s’évalue. Il est possible que parmi les joies et les douleurs certaines aient droit de cité plus que d’autres, mais toutes sûrement et fidèlement vous pétrissent jusqu’à vous faire cracher votre dû de lumière.

Il dit son nom, une fois.

 

 

Childhood

And whilst I busy myself with plants only a handful of people will get to enjoy, words fly asea and children grow.

We emerge from the Docklands Light Railway under the imposing hull of the Cutty Sark.

Above Greenwich, clouds and sun weave a fine maritime sky perfect to blow wind in our imagination. Your bedroom wall has for years been adorned with a painting of this marvellous tea clipper, and a few months ago, you decided to draw her for your homework about the Victorians. We will get to visit her in a few hours, but for now, we set about crossing the park towards the Observatory and the Planetarium. Trees join their branches low above our heads and lull the occasional rise in the heat. From the Observatory hill, London appears to me beautiful for the first time.

Our outing has barely started that things already play out as I hoped they wouldn’t. I knew, when I was planning this birthday treat, how delicate the task of maintaining the equilibrium of social interactions would be. I had to try to invite several friends in case your sole company wouldn’t appear enticing enough, or would end up seeming dull on the day. But I wasn’t really prepared to overhear right from the station, before even our departure, our guests starting to plot to sit together in the train, and again when time came to catch the train homebound – if there are three seats together, at a pinch… Was I surprised ? No. But I automatically did that thing where one redoubles one’s effort to be charming on behalf of somebody else one feels the need to protect, as if the mother’s social skills could be credited to the son.

Were you aware of what was going on ? For me, it was impossible not to realise the other boys sought each other’s company and prefered to leave you aside, birthday boy or not. Generally kind and, for English kids (pardon my prejudice), well brought up boys.

As the day passes, the slight tightening of my heart gradually sharpens to a bite. At nightfall, when silence settles and distracting thoughts and movements subside, I notice my whole body is stiff and my muscles ache. What is this emotion ? It doesn’t feel like sadness, nor like disappointment or anger. It leaves the head clear but grips the body – perhaps more akin to a form of anxiety.

In truth, it hurts me more than it does you, who are used to it and know how to cope. Nobody would accuse me of blind motherly fondness and my natural Asian propensity is to judge harshly. The way you are, though, I know it to be special. Whilst socially clumsy, you are kind, caring, original and imaginative as few are. I have no doubt that in a number of years your peers will recognise it too – as do your teachers (memories of the school doctor, in Paris, to whom I was trying to explain the English diagnosis of ASD – she shook her head, shrugged and wrote down “Beau petit garçon”. And Monsieur L, the psychologist, who in our last meeting felt compelled to say “Madame, votre fils est original, et c’est une qualité !”).

This evening, I think of the many people for whom childhood and teenage, far from being that lost sunny shore nostalgia longs for in the dull years of adulthood, are a wearisome and lonely path to tread. As for you, son, a pencil, a sheet of paper, a piece of cake (and a few birds hopping along the way) will carry you across and beyond.

Inachevé

*

Dans l’anis vert du printemps
cherchant la sève dont tes lèvres
promettaient à jamais d’allaiter mon sourire
j’ai trouvé le germe de novembre

et je n’ai pas pleuré

c’étaient
la prime enfance de la pluie
et l’os immaculé du bois feignant la mort
le fin craquèlement de limbes roussis
pour la faim de ramures futures
et la flamme et le gel de concert crépitant
par le tricot des nervures

en somme la comptine de naissances augurées
un trésor de consonnes et de dents de lait

*

Cité de sable (récit de rêve)

Ils ont des noms dont je ne me souviens plus. Ce petit groupe d’enfants, dont je me suis retrouvée responsable, je dois maintenant le guider hors de cette cité de sable, grandiose, étrangère. Nous glissons le long de hauts murs aveugles, vastes pans d’ocre aux courbes solennelles. Qu’y faisons-nous ? Combien de temps y sommes-nous restés ? Je ne sais plus.

Il me semble qu’au départ c’était simplement une cité historique que nous visitions, ou plutôt une sorte de parc d’attraction historique. Je me souviens de la caisse d’un magasin, où j’explique au caissier, un homme aux cheveux longs, aimable, que je suis un peu inquiète car je me demande où sont les parents de ce petit garçon sauvageon qui s’est attaché à notre groupe. Peut-être travaillent-ils ici ? Mais le caissier remarque que le petit garçon ne porte pas le badge que tous les membres du personnel ont au cou. Lui aussi commence à s’inquiéter. Plus tard le garçon qui a un peu grandi me confie des expériences pénibles dont je ne me souviens plus. Il a fui.

Le parc d’attraction n’en est plus un, c’est une vaste cité dont le contour, le plan, les symboles et les règles m’échappent, la forme urbaine d’un silence inquiétant. Nous y demeurons pourtant quelques temps. Il y a une piscine où j’emmène ma troupe d’enfants – étrangement, très municipale. D’un coup, je ne sais plus pourquoi, je décide qu’il est temps de s’en aller. J’instruis aux miens (mais qui sont-ils ?) de rassembler nos affaires, en veillant scrupuleusement à ne prendre que ce qui nous appartient. Je mentionne des peluches. Certains habitants / employés nous aident à partir discrètement. Nous fuyons et, si nous n’avons pas physiquement secoué la poussière de nos sandales, il me semble que c’était tout comme.

A présent, je constate que résonne en moi une vision – un souvenir – d’Israel quittant l’Egypte.

La colère (récit de rêve)

Ma colère galope et fuit.

Dans la maison à l’immense escalier de chêne où tant de mes songes me ramènent, ma main lisse en montant la rampe cirée. Du seuil des combles où je suis en sécurité, j’aperçois Nathalie sur le palier de l’étage inférieur. Pour l’oreille conquise de quelque disciple, elle déboulonne solennellement des statues : la vérité c’est qu’il – si respecté, un notable ! – était un pédophile, un manipulateur. Elle parle de Monsieur T, que j’aime, et une fureur haineuse enfle en moi. Lorsqu’elle est partie, je descends de mon perchoir (en volant?) et viens consulter les bouquins qu’elle a ouverts, avec la révérence d’un moine sur le manuscrit à copier, pour étayer ses calomnies. Ramassis de ragots, me dis-je avant de lire. L’étudiante aux longs cheveux à qui Nathalie s’adressait me fait comprendre mon erreur : il ne s’agissait pas de Monsieur T mais de je ne sais quelle figure historique, d’un roi peut-être.

Mon père, en pleine conversation téléphonique, pénètre dans l’antichambre de la salle d’eau où je veux prendre une douche. Je suis à moitié nue et dois ceindre mes hanches d’une serviette. Je suis très agacée. Mon père refuse de quitter l’antichambre, pris dans sa conversation, balayant mes besoins et ma personne dérisoires d’un geste du menton et de la main. Alors je lui fais avaler mes paroles mauvaises et boire la coupe d’impertinence. Ma mère, je le crois, voudrait apaiser les choses, mais que m’importe, désormais, en moi, la houle de la colère monte en rythme.

Assise à part, à une table, je fais du chant harmonique comme Etienne, la main en conque devant la bouche. Les harmoniques ont une puissance sauvage, gutturale, nomade. Mes voisins de table sont impressionnés. D’autres personnes viennent s’asseoir. L’un me demande mon numéro. Je réponds vertement puis lance que de toute façon je suis trop vieille et mariée. Alors Luke est assis à ma droite. Arrivée à maturité, la colère fait des phrases :

Les cavaliers sont morts
C’était hier
Seulement

Ils sont tombés dans la nuit éternelle
Où le puits de colère plonge ses racines.

Les larmes naissent. La phrase tourne :

Où le puits de racines plonge sa colère

Les larmes déferlent, brouillent la source de la tristesse, et m’exilent.

Crazy young July

… and still waiting for the dahlias, echinaceas, echinops, salvias, miscanthus, pomegranate and others. What little land I have works hard ! I must apologise for the bad quality of the pictures, my phone’s camera messes up contrasts. Colours are accurate (at least on my screen).

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White centranthus from a seed collected in Reculver. Amazing wildlife plant, forever flowering. With simple yarrow.
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Son’s Venus flytrap
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A Poundland astilbe !
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I would have sworn this cutting was from a blue penstemon…

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My first helenium Waltraut
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What a shame eremurus flowers don’t last a bit longer

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Geranium Black and White Army

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Colourful mess with dahlia buds
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Not so impressive but still lovely
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Lucifer is waiting for Bishop of Llandaff and Bishop of Leicester to wake up for a spiritual fight across the path.

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One of my kaki tree flowers !
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This carrot umbel is larger than my palm, and the whole plant taller than me.

Petits bourgeons du jour

*

Je gratte la surface
La surface me gratte
Dans les bons jours nous sommes
L’une à l’autre patiemment
Comme soeurs s’épouillant
Jouant des ongles et minutieuses
Telles la pluie

*

À la faveur du chant nocturne
Que l’on nomme silence
Une étoile
Penche sur moi
Le feu de l’interrogation

Or de réponse plus de trace
Toutes m’ayant de longtemps désertée

Mais sous la flamme je déploie
Dû aux patries qu’on sait perdues
Le lin blanc de la dévotion

*

Soir

*

Ayant atteint le degré d’opacité
où le mystère même s’éteint
je vais
par les fenêtres cognant
à l’armure lamée des nuages
les lambeaux du silence mien

du soir la soie
suture mes lèvres

par leur val désormais refermé
un souffle presque un baiser
une âme de montgolfière
refuse d’oublier le grain de l’air

au-delà du songe
rien

ô ciel ô visage tant désiré
ô nacre comme l’amour
souillée de chaud vermeil

ô ciel ô visage infiniment lointain
sauras-tu que se tient
cette sphère ignorée
cette pierre ingravée
scellée dans l’angle mort de ton regard

*

La plaie du ciel

Traces d’élans morts-nés. Ce blog va changer un peu pendant quelques temps. Puisque les choses insistent à disparaître aussitôt qu’elles apparaissent, je jetterai ici l’écume salie qui m’en reste. De ces élans, les mots auront l’imprécision, sinon l’éclat passager. N’y cherchez pas d’ordre, ni de sens.

Je goûte peu les manquements à la syntaxe. Ils sont rarement aussi novateurs ou surprenants qu’on voudrait nous le faire accroire, et certainement pas révolutionnaires. Ils sont plutôt flemmards, plutôt laids, un air mal débarbouillé. Ce n’est pas parce qu’on ne peint pas comme Rembrandt qu’on est Kandinsky. Mais ici pendant quelque temps je ne vais pas essayer de construire. Si cela se tient en venant, tant mieux. Sinon, je l’écrirai quand même. Mal débarbouillé, donc.

Principe : quand on n’a rien à dire, il vaut mieux se taire. Mais quand on croit avoir quelque chose à dire, sans trouver le moyen ?

Sur le lit. Le livre dans ma main – (ça y est, déjà, je bute). Sur la page où il est question de la guerre de quatorze, lumière d’après-midi de juin. La fenêtre est derrière moi, dans l’angle mort de mon oeil droit. La lumière monte et se creuse sur le feuillet, une houle. Quand cela monte, une musique enfle en moi, sans note, inaudible mais perceptible, venue d’infiniment loin. Oh, encore ces sensations qui débordent des marmites où mijote la tambouille des mauvais poètes ? Si tambouille de poésie rance il y a, j’en suis seule responsable. La source est pure. La sensation est vraie, mais lointaine, du lointain de profondeurs plus qu’intimes. On ne peut trouver la source, elle est gardée. Y toucher n’est pas pour ce temps, pas pour cette vie. La sensation, elle, est céleste. Bleu et or, jusqu’à l’outremer, jusqu’à la fusion solaire, les deux ensemble. C’est une sensation d’ordre mémoriel. Un écho de quelque chose que je nommerai paradis, mais qui reste innommable.

Pour la dire il faudrait une fiction. Un conte, un mythe, un chant. Brise, la fille du roi des vents, habite dans un palais d’albâtre au sommet du ciel, et tout autour dansent les Heures qui érigent un rempart de chants. Le soleil au milieu de sa course vient s’y reposer – une seconde tout au plus – et voilà d’où vient la bouche d’ombre qui gît au coeur de midi. L’énergie créatrice bondit sur les parois d’albâtre et descend en rais d’or sur le monde. Les hommes ne voient pas le palais. Les rais d’or ne parviennent à la plupart qu’à travers tant d’épaisseurs qu’ils ne les connaissent qu’inconsciemment. Mais il y en a qui les reconnaissent. Ils ne savent ce qu’ils signifient, mais savent qu’ils signifient. Une nostalgie monte qui les étoufferait, si l’obscurité de leur chair prise dans le temps ne les protégeait. Ils vivent donc, et vont portant confusément la plaie du ciel.

Mais déjà la fiction s’égare. Je m’égare. Je ne veux dire que cette respiration de la lumière sur la page (été encore timide…), et le très lointain salut qui navigue jusqu’à ma conscience par elle. Par elle, mais en moi. Indicible beauté de cette approche.

Des mots sur rien

D’une part, je ne peux plus écrire. D’autre part, ma pente misanthrope de jour en jour se fait plus vertigineuse. Ce n’est plus une pente, c’est une falaise, c’est un abrupt de misanthropie. Or je viens de penser que ces observations doivent être liées. Le penser n’en garantit pas la véracité, mais me frappe assez pour que je m’attelle aux mots. On me dira qu’il en est pas mal auxquels la misanthropie donne du souffle et du ronflant. Peut-être n’est-elle que de surface, leur misanthropie, puisqu’ils se donnent encore la pleine d’adresser leur pensée. Quant à moi je préfère désormais m’englaiser les mains et les genoux, la tête dégoûtant de pluie ou grouillant d’araignées délogées de leurs toiles, une sorte de bravade à la cantonade.

Mais non, c’est faux. Je ne le préfère pas. Ne pas écrire, à la longue, me gâche jusqu’au jardinage. A Paris, où j’écrivais, mon jardin me manquait sans souffrance, sans colère ni frustration. Ici, ne pas écrire finit par m’user, m’embourber l’estomac, me délayer la pensée. A moins que tout cela soit au contraire la raison de mon incapacité à écrire ? J’en doute. Je n’ai jamais rien pensé hors du feu de l’écriture et de la discussion qui seul m’éveille. Je ne suis pas automate, au sens premier du mot. Le mouvement me vient toujours d’une force extérieure. Livrée à moi-même, je suis la parfaite incarnation de l’inertie, allez, de la stagnation. Il arrive quelquefois qu’un vague mouvement d’air me frôlant au passage fasse tressauter l’espoir d’un espoir. Il retombe aussitôt. Les trois dernières fois, c’était à l’église. J’ai revu une des voyageuses dont j’ai parlé une fois ici. Pas la grande blonde dont la nuque exhalait l’été, mais une des deux femmes adultes, celle aux sourcils de reine, au chignon fauve, aux jupes empêtrées de marmaille (léger reflux de vague). Une autre fois, c’était je ne sais plus quel Evangile, déployé comme une fleur autour du feu révélé. Peut-être, si j’avais eu sous la main de quoi noter… (écume). Et puis dimanche dernier, le disque délicat du pain sacramentel embossé de la croix, entre les longs doigts du diacre, puis sur ma paume, très brièvement, couleur de calcaire, couleur d’aurore, que je m’empresse de saisir et d’emboucher, parce que le diacre, qui est très vieux et très beau, surveille anxieusement toute hostie qui n’a pas encore rejoint la moiteur d’une langue, des fois qu’elle se perdrait. Pour la première fois depuis une éternité, il m’a semblé sentir, et non seulement penser, que ce cercle translucide vivait, deviner à un serrement de coeur une vibration solaire dans cet albâtre. Une présence, sinon La Présence. Je mâche, ou bien je laisse fondre, toute à ma langue, à mes dents, à mon palais, sans penser, sans cette aperture intérieure qui autrefois me venait facilement, sans me juger, pour manger, pour avaler, pour incorporer. Et puis je lève la tête et j’aperçois une femme brune, mon âge peut-être, qui s’en revient de la communion, l’enjambée légère, la hanche à peine déportée, comme dansant, avec au visage un sourire qu’on ne voit jamais sur les faces solennelles ayant reçu le Corps du Christ, et jamais en tout cas sur ma propre figure, non pas un de ces sourires de plâtre pieux, ni même le sourire intérieur du recueillement, mais un sourire terrestre, tendre, complice, peut-être même un peu moqueur, projeté devant elle vers ceux qu’elle rejoignait sur le banc, mobile, mouvant, amoureux, étonnant. La misanthropie est une faiblesse, aussi bien troussée qu’elle soit. Je ne m’en déferai probablement pas, l’époque ne s’y prête pas (ni plus ni moins que les précédentes, sans doute, mais les autres me furent épargnées), mais je n’en attends rien.

Naissances

“La magie du langage” et “l’imagination sans image” sont pour Joséphine Lanesem la double source de la littérature, entendue comme la pratique de la lecture et de l’écriture. L’une, musique ou “bruit” naturel des mots, fait sonner la paroi de l’âme et y éveille des ondes, mouvements et souffles innommés qui nous meuvent ici et là, par les chemins souvent enchevêtrés du plaisir et de la douleur. Cette magie du langage est liée à “l’imagination sans image”, enjeu profond de toute littérature de fiction, qui a partie liée avec les puissances de l’inconscient et que je me garderai bien de tenter de paraphraser – (re)lisez l’article de Joséphine ! Bien que le désir m’ait aussitôt prise de répondre à son invitation et de remuer mon fourbi intérieur en quête des sources de mon besoin de littérature, je n’y suis pas parvenue. Je me connais assez mal et je crains bien que, dans ma pauvre cervelle, les tâches domestiques et de jardinage empiètent chaque jour davantage sur le maigre espace dévolu à la pensée.

Je puis cependant dire que ma vie a changé lorsqu’enfant j’ai découvert les nouvelles de Le Clézio – non pas peut-être ma vie (quoique ! dans le quartier où je vivais, il y avait le haut immeuble d’une banque qui avait pour façade un empilement de fenêtres dont le verre rendait un reflet très bleu. Devant, une vaste plateforme de dalles blanches. Le soleil y fouettait un éblouissement à vous brûler les pupilles, si bien que pour mon entourage elle fut rebaptisée Plateforme Le Clézio) – sinon ma vie, du moins moi-même, et que ce fut là ma vraie naissance. A leur suite sont venus d’autres livres phares dont chacun fut l’occasion d’une sorte de métamorphose – une renaissance. L’élan vers l’écriture qui en découle n’est que le cours du sang de l’âme, un chemin de croissance. La rencontre d’un grand livre est un choc, une réaction nucléaire, la source dynamique d’un flux qui ne peut s’arrêter à la simple appréciation, tout émerveillée qu’elle soit. L’énergie reçue – énorme – ne peut être contenue, sous peine d’intenable frustration, elle pousse à créer. S’agit-il de contrefaire la voix de celui qu’on vient de lire ? Certainement, quand j’étais enfant, il y avait de cela. Une sorte d’hommage transi barbouillé de confiture. Mais il s’agit de bien plus que cela. Par l’écriture on prend possession de ce nouvel état dans lequel la lecture nous a fait éclore, on agite un filet pour recueillir un peu de ce que ce vent nouveau agite autour de soi, on en tire le miel que l’on s’incorpore, on remplit cette peau plus large d’après la mue, on se fait soi. On se fait soi en rassemblant l’expérience éparse qui n’est pas encore sienne, en y posant un regard auquel seule la main qui écrit donne précision et profondeur, en y penchant la loupe et le rai de l’écriture. Le feu prend, où force et liberté se forgent. “Raconter, c’est créer, écrit Pessoa je ne sais plus où, car vivre, ce n’est qu’être vécu”. Et cependant, ce processus par lequel je puis enfin me posséder, vivre au lieu d’être vécue, paradoxalement ne dépend pas de moi. L’écriture est toujours le résultat d’un élan qui vient d’au-delà, ou d’en-deça. Je ne suis pas à l’origine de “projets d’écriture”. Je suis simplement sur leur chemin, impuissante à avancer quand le vent fait défaut. D’autres ont une bien meilleure prise sur leur travail de création.

Dans son article, Joséphine souligne la réalité de ce qui se joue dans l’imagination. Ainsi, la renaissance par la lecture d’un texte fort n’est pas, à mon avis, une simple métaphore (toute nouvelle connaissance nous modifiant et pouvant être apparentée à une naissance). Si le propre de l’humain réside dans le langage / symbole (ce que je crois), alors ce que permet la lecture (ou l’art) ne saurait être divertissement, aussi noble soit-il, mais au contraire, la clé d’une évolution appelée par la nature même de l’homme. Cette croissance spirituelle que l’imagination nourrit et qui la nourrit à son tour, toute vie humaine y est appelée et la connaîtrait dans des conditions idéales. Il me semble qu’être privé de cette possibilité conduit à la souffrance, muette peut-être, d’être inachevé, à demi-né. Je ne peux m’empêcher de penser que c’est aussi ce que voulait dire le Christ quand il parlait de “naître de l’Esprit” (alerte hérésie). Et bien que je me croie sans imagination, je reconnais en lisant Joséphine que l’absence des images, ou leur rareté, ne signifie pas que mon imagination soit nécessairement pauvre, mais qu’elle se manifeste autrement, par ces tensions, ces contractions, ces urgences qui me poussent à écrire, et par ces éclats, ces cris muets que soulève un beau livre.

En évoquant Le Clézio, je pense particulièrement aux livres qu’au bout de quelques pages on réalise avoir toujours attendus, avec au coeur l’inimitable serrement de la reconnaissance, de ceux qui entrent en résonance avec ce que nous étions déjà sans le savoir. Mais il y a aussi ceux qui brisent en nous un mur que nous ne savions pas être là, exactement comme un coup de bélier dans une maçonnerie masquée du rideau de l’habitude (voyez donc voler ces briques !), et qui ouvre soudain vers un paysage jusqu’alors inimaginé. Les raisons pour lesquelles un livre devient phare ont certainement à voir avec l’imagination sans image dont parle Joséphine, mais ma vue est bien moins claire que la sienne et je ne suis pas plus capable d’identifier les forces à l’oeuvre en moi que les correspondances qu’elles trouvent dans la voix d’un auteur. Néanmoins, c’est d’abord la lumière qui me parle, derrière le reste, une luminosité de l’écriture, du monde révélé, d’un personnage. Chez Le Clézio, cette lumière sans filtre, très blanche et nue, minérale, grecque. Chez Tolkien dont je vais maintenant copier un extrait, et qui fut pour moi un de ces paysages autres, exotiques, la vibration ambivalente de la nature, la précision vivante de ses paysages habités. Tolkien est un arpenteur, sa nature n’est pas d’encyclopédiste mais de vrai randonneur, et ses arbres au coeur ombrageux manifestent la justesse de son rapport au vivant, qu’il ne prétend pas toujours favorable. Comme il prend son temps pour décrire la terre où s’avancent ses personnages ! Rien ne le détourne de cette pâte où il fait se lever des parfums, des bruissements, des vibrations venues d’inconcevables profondeurs de temps. Je m’émerveille de l’épaisseur mémoriale de son univers, chants dessous les chants, ruines sous les collines. Mais les plus beaux moments sont ceux où l’obscurité se déchire, souvent fendue par le chant “jeune et immémorial” des elfes. Il se trouve que je relis The Lord of the Rings pour la troisième fois – pour les enfants c’est la première fois – et c’est un émerveillement continué. En anglais surtout, une langue onomatopéique, j’entends ce bruit magique du langage dont parle Joséphine.


 

Frodo, Sam, Pippin et Merry sont perdus dans la Vieille Forêt, où les arbres sont trompeurs et les sentiers ne vous laissent aller qu’où vous ne voulez pas. Ils sont succombé à la somnolence montant des vapeurs tièdes de la rivière Withywindle. Old Man Willow, le grand saule, a avalé Pippin et s’apprête à faire de même avec Merry, dont seules les jambes dépassent encore. Un appel à l’aide de Frodo et Sam, désespérés, fait sourdre sous les arbres la chanson folâtre de Tom Bombadil – personnage mystérieux et merveilleux s’il en est. Le vieux Tom libère Pippin et Merry du tronc-tombeau du vieux saule, et invite les hobbits à venir dîner chez lui. Alors qu’ils se hâtent de le suivre par les sentiers, ils perdent sa trace.

“After that the hobbits heard no more. Almost at once the sun seemed to sink into the trees behind them. They thought of the slanting light of evening glittering on the Brandywine River, and the windows of Bucklebury beginning to gleam with hundreds of lights. Great shadows fell across them; trunks and branches of trees hung dark and threatening over the path. White mists began to rise and curl on the surface of the river and stray about the roots of the trees upon its borders. Out of the very ground at their feet a shadowy steam arose and mingled with the swiftly falling dusk.
It became difficult to follow the path, and they were very tired. Their legs seemed leaden. Strange furtive noises ran among the bushes and reeds on either side of them; and if they looked up to the pale sky, they caught sight of queer gnarled and knobbly faces that gloomed dark against the twilight, and leered down at them from the high bank and the edges of the wood. They began to feel that all this country was unreal, and that they were stumbling through an ominous dream that led to no awakening.
Just as they felt their feel slowing down to a standstill, they noticed that the ground was gently rising. The water began to murmur. In the darkness they caught the white glimmer of foam, where the river flowed over a short fall. Then suddenly the trees came to an end and the mists were left behind. They stepped out from the Forest, and found a wide sweep of grass welling up before them. The river, now small and swift, was leaping merrily down to meet them, glinting here and there in the light of the stars, which were already shining in the sky.
The grass under their feet was smooth and short, as if it had been mown or shaven. The eaves of the Forest behind were clipped, and trim as a hedge. The path was now plain before them, well-tended and bordered with stone. It wound up on to the top of a grasy knoll, now grey under the pale starry night; and there, still high above them on a further slope, they saw the twinkling lights of a house. Down again the path went, and then up again, up a long smooth hillside of turf, towards the light. Suddenly a wide yellow beam flowed out brightly from a door that was opened. There was Tom Bombadil’s house before them, up, down, under hill. Behind it a steep shoulder of the land lay grey and bare, and beyond that the dark shapes of the Barrow-downs stalked away into the eastern night.
They all hurried forward, hobbits and ponies. Already half their weariness and all theur fears had fallen from them. Hey! Come merry dol! rolled out the song to greet them.

Hey! Come derry dol! Hop along, my hearties!
Hobbits! Ponies all! We are fond of parties.
Now let the fun begin! Let us sing together!

Then another clear voice, as young and as ancient as Spring, like the song of a glad water flowing down into the night from a bright morning in the hills, came falling like silver to meet them :

Now let the song begin! Let us sing together
Of sun, stars, moon and mist, rain and cloudy weather,
Light on the budding leaf, dew on the feather,
Wind on the open hill, bells on the heather,
Reeds by the shady pool, lilies on the water:
Old Tom Bombadil and the River-daughter !

And with that song the hobbits stood upon the threshold, and a golden light was all about them.


Mais voici que ce billet se fait long ; aussi je garderai pour une autre fois les histoires que tire de sa longue mémoire Tom Bombadil pour ses invités.

Alerte

.

Comme le cerisier délesté de lui-même
par un soupir du ciel
il faudrait se livrer

Ou comme le passant à mi-pas suspendu
devant la perfection aléatoire et éphémère
inhaler la grâce du renoncement et
consentir ?

Sans façon

Aucune giclée de roses
aucun printemps lascif se livrant au mirage
des saules ployant sur les eaux de leurs larmes
ne me dit rien qui vaille

Petit père bonne mère
je crois bien davantage
au grelot de l’alouette des tourbes
qui creva ce matin mon élan par la brande
sous la stase augurale de deux éperviers

.

Si lentement

.

Si lentement l’été s’en vient
Et je peine je peine
Sur son rai à enfiler mon pas

Les mots se sont éparpillés
Graines promises à d’autres contrées
– Et ce vent qui cavalier m’érode
En familier

A mon tour j’essaime le silence :
L’aigrette du pissenlit
De mon souffle embrumé recevra son plumage
Et sous l’eau du ruisseau ma paupière endormie
Irise les galets et le ventre des truites

Mais monte donc vieux jardin
Monte franc
Rends à mes yeux la vigueur qui ne ploie
Que pour atteindre l’autre rive du mistral
Où le soleil aimante la chanson des pierres
Et les racines alchimisent la lumière

.

Ever slowly, Summer is nearing
And I struggle, how I struggle
Into my step to thread its ray

Scattered are my words
Seeds promised to other countries
– And now this wind that erodes me
High-handed and familiar

In my turn I sow silence:
The dandelion clock
From the mist of my breath will receive its feathers
And under clear water my eyelid asleep
Irides the pebbles and the bellies of trouts

But grow, old garden
Grow frank and grow free
To my gaze return the vigour that bends
Only to reach the other side of the mistral
Where the sun orients the song of stones
And roots are alchemising the light

 

 

.