Nuit d’été

 

 

Une ville, nuit d’été

Pleine la lune penche
Un songe sans tourment
Sur les toits que quitte la pourpre

Les goélands témoignent du large
Invisible

Que dirais-tu, Basho –
Étale, cette paix
Froissée dans son halo –
D’une corde pincée
L’écho ?

 

 

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La colère (récit de rêve)

Ma colère galope et fuit.

Dans la maison à l’immense escalier de chêne où tant de mes songes me ramènent, ma main lisse en montant la rampe cirée. Du seuil des combles où je suis en sécurité, j’aperçois Nathalie sur le palier de l’étage inférieur. Pour l’oreille conquise de quelque disciple, elle déboulonne solennellement des statues : la vérité c’est qu’il – si respecté, un notable ! – était un pedophile, un manipulateur. Elle parle de Monsieur T, que j’aime, et une fureur haineuse enfle en moi. Lorsqu’elle est partie, je descends de mon perchoir (en volant?) et viens consulter les bouquins qu’elle a ouverts, avec la révérence d’un moine sur le manuscrit à copier, pour étayer ses calomnies. Ramassis de ragots, me dis-je avant de lire. L’étudiante aux longs cheveux à qui Nathalie s’adressait me fait comprendre mon erreur : il ne s’agissait pas de Monsieur T mais de je ne sais quelle figure historique, d’un roi peut-être.

Mon père, en pleine conversation téléphonique, pénètre dans l’antichambre de la salle d’eau où je veux prendre une douche. Je suis à moitié nue et dois ceindre mes hanches d’une serviette. Je suis très agacée. Mon père refuse de quitter l’antichambre, pris dans sa conversation, balayant mes besoins et ma personne dérisoires d’un geste du menton et de la main. Alors je lui fais avaler mes paroles mauvaises et boire la coupe d’impertinence. Ma mère, je le crois, voudrait apaiser les choses, mais que m’importe, désormais, en moi, la houle de la colère monte en rythme.

Assise à part, à une table, je fais du chant harmonique comme Etienne, la main en conque devant la bouche. Les harmoniques ont une puissance sauvage, gutturale, nomade. Mes voisins de table sont impressionnés. D’autres personnes viennent s’asseoir. L’un me demande mon numéro. Je réponds vertement puis lance que de toute façon je suis trop vieille et mariée. Alors Luke est assis à ma droite. Arrivée à maturité, la colère fait des phrases :

Les cavaliers sont morts
C’était hier
Seulement

Ils sont tombés dans la nuit éternelle
Où le puits de colère plonge ses racines.

Les larmes naissent. La phrase tourne :

Où le puits de racines plonge sa colère

Les larmes déferlent, brouillent la source de la tristesse, et m’exilent.

Crazy young July

… and still waiting for the dahlias, echinaceas, echinops, salvias, miscanthus, pomegranate and others. What little land I have works hard ! I must apologise for the bad quality of the pictures, my phone’s camera messes up contrasts. Colours are accurate (at least on my screen).

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White centranthus from a seed collected in Reculver. Amazing wildlife plant, forever flowering. With simple yarrow.
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Son’s Venus flytrap
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A Poundland astilbe !
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I would have sworn this cutting was from a blue penstemon…

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My first helenium Waltraut
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What a shame eremurus flowers don’t last a bit longer

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Geranium Black and White Army

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Colourful mess with dahlia buds
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Not so impressive but still lovely
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Lucifer is waiting for Bishop of Llandaff and Bishop of Leicester to wake up for a spiritual fight across the path.

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One of my kaki tree flowers !
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This carrot umbel is larger than my palm, and the whole plant taller than me.

Petits bourgeons du jour

*

Je gratte la surface
La surface me gratte
Dans les bons jours nous sommes
L’une à l’autre patiemment
Comme soeurs s’épouillant
Jouant des ongles et minutieuses
Telles la pluie

*

À la faveur du chant nocturne
Que l’on nomme silence
Une étoile
Penche sur moi
Le feu de l’interrogation

Or de réponse plus de trace
Toutes m’ayant de longtemps désertée

Mais sous la flamme je déploie
Dû aux patries qu’on sait perdues
Le lin blanc de la dévotion

*

Soir

*

Ayant atteint le degré d’opacité
où le mystère même s’éteint
je vais
par les fenêtres cognant
à l’armure lamée des nuages
les lambeaux du silence mien

du soir la soie
suture mes lèvres

par leur val désormais refermé
un souffle presque un baiser
une âme de montgolfière
refuse d’oublier le grain de l’air

au-delà du songe
rien

ô ciel ô visage tant désiré
ô nacre comme l’amour
souillée de chaud vermeil

ô ciel ô visage infiniment lointain
sauras-tu que se tient
cette sphère ignorée
cette pierre ingravée
scellée dans l’angle mort de ton regard

*

La plaie du ciel

Traces d’élans morts-nés. Ce blog va changer un peu pendant quelques temps. Puisque les choses insistent à disparaître aussitôt qu’elles apparaissent, je jetterai ici l’écume salie qui m’en reste. De ces élans, les mots auront l’imprécision, sinon l’éclat passager. N’y cherchez pas d’ordre, ni de sens.

Je goûte peu les manquements à la syntaxe. Ils sont rarement aussi novateurs ou surprenants qu’on voudrait nous le faire accroire, et certainement pas révolutionnaires. Ils sont plutôt flemmards, plutôt laids, un air mal débarbouillé. Ce n’est pas parce qu’on ne peint pas comme Rembrandt qu’on est Kandinsky. Mais ici pendant quelque temps je ne vais pas essayer de construire. Si cela se tient en venant, tant mieux. Sinon, je l’écrirai quand même. Mal débarbouillé, donc.

Principe : quand on n’a rien à dire, il vaut mieux se taire. Mais quand on croit avoir quelque chose à dire, sans trouver le moyen ?

Sur le lit. Le livre dans ma main – (ça y est, déjà, je bute). Sur la page où il est question de la guerre de quatorze, lumière d’après-midi de juin. La fenêtre est derrière moi, dans l’angle mort de mon oeil droit. La lumière monte et se creuse sur le feuillet, une houle. Quand cela monte, une musique enfle en moi, sans note, inaudible mais perceptible, venue d’infiniment loin. Oh, encore ces sensations qui débordent des marmites où mijote la tambouille des mauvais poètes ? Si tambouille de poésie rance il y a, j’en suis seule responsable. La source est pure. La sensation est vraie, mais lointaine, du lointain de profondeurs plus qu’intimes. On ne peut trouver la source, elle est gardée. Y toucher n’est pas pour ce temps, pas pour cette vie. La sensation, elle, est céleste. Bleu et or, jusqu’à l’outremer, jusqu’à la fusion solaire, les deux ensemble. C’est une sensation d’ordre mémoriel. Un écho de quelque chose que je nommerai paradis, mais qui reste innommable.

Pour la dire il faudrait une fiction. Un conte, un mythe, un chant. Brise, la fille du roi des vents, habite dans un palais d’albâtre au sommet du ciel, et tout autour dansent les Heures qui érigent un rempart de chants. Le soleil au milieu de sa course vient s’y reposer – une seconde tout au plus – et voilà d’où vient la bouche d’ombre qui gît au coeur de midi. L’énergie créatrice bondit sur les parois d’albâtre et descend en rais d’or sur le monde. Les hommes ne voient pas le palais. Les rais d’or ne parviennent à la plupart qu’à travers tant d’épaisseurs qu’ils ne les connaissent qu’inconsciemment. Mais il y en a qui les reconnaissent. Ils ne savent ce qu’ils signifient, mais savent qu’ils signifient. Une nostalgie monte qui les étoufferait, si l’obscurité de leur chair prise dans le temps ne les protégeait. Ils vivent donc, et vont portant confusément la plaie du ciel.

Mais déjà la fiction s’égare. Je m’égare. Je ne veux dire que cette respiration de la lumière sur la page (été encore timide…), et le très lointain salut qui navigue jusqu’à ma conscience par elle. Par elle, mais en moi. Indicible beauté de cette approche.

Des mots sur rien

D’une part, je ne peux plus écrire. D’autre part, ma pente misanthrope de jour en jour se fait plus vertigineuse. Ce n’est plus une pente, c’est une falaise, c’est un abrupt de misanthropie. Or je viens de penser que ces observations doivent être liées. Le penser n’en garantit pas la véracité, mais me frappe assez pour que je m’attelle aux mots. On me dira qu’il en est pas mal auxquels la misanthropie donne du souffle et du ronflant. Peut-être n’est-elle que de surface, leur misanthropie, puisqu’ils se donnent encore la pleine d’adresser leur pensée. Quant à moi je préfère désormais m’englaiser les mains et les genoux, la tête dégoûtant de pluie ou grouillant d’araignées délogées de leurs toiles, une sorte de bravade à la cantonade.

Mais non, c’est faux. Je ne le préfère pas. Ne pas écrire, à la longue, me gâche jusqu’au jardinage. A Paris, mon jardin me manquait sans souffrance, sans colère ni frustration. Ici, ne pas écrire finit par m’user, m’embourber l’estomac, me délayer la pensée. A moins que tout cela soit au contraire la raison de mon incapacité à écrire ? J’en doute. Je n’ai jamais rien pensé hors du feu de l’écriture et de la discussion qui seul m’éveille. Je ne suis pas automate, au sens premier du mot. Le mouvement me vient toujours d’une force extérieure. Livrée à moi-même, je suis la parfaite incarnation de l’inertie, allez, de la stagnation. Il arrive quelquefois qu’un vague mouvement d’air me frôlant au passage fasse tressauter l’espoir d’un espoir. Il retombe aussitôt. Les trois dernières fois, c’était à l’église. J’ai revu une des voyageuses dont j’ai parlé une fois ici. Pas la grande blonde dont la nuque exhalait l’été, mais une des deux femmes adultes, celle aux sourcils de reine, au chignon fauve, aux jupes empêtrées de marmaille (léger reflux de vague). Une autre fois, c’était je ne sais plus quel Evangile, déployé comme une fleur autour du feu révélé. Peut-être, si j’avais eu sous la main de quoi noter… (écume). Et puis dimanche dernier, le disque délicat du pain sacramentel embossé de la croix, entre les longs doigts du diacre, puis sur ma paume, très brièvement, couleur de calcaire, couleur d’aurore, que je m’empresse de saisir et d’emboucher, parce que le diacre, qui est très vieux et très beau, surveille anxieusement toute hostie qui n’a pas encore rejoint la moiteur d’une langue, des fois qu’elle se perdrait. Pour la première fois depuis une éternité, il m’a semblé sentir, et non seulement penser, que ce cercle translucide vivait, deviner à un serrement de coeur une vibration solaire dans cet albâtre. Une présence, sinon La Présence. Je mâche, ou bien je laisse fondre, toute à ma langue, à mes dents, à mon palais, sans penser, sans cette aperture intérieure qui autrefois me venait facilement, sans me juger, pour manger, pour avaler, pour incorporer. Et puis je lève la tête et j’aperçois une femme brune, mon âge peut-être, qui s’en revient de la communion, l’enjambée légère, la hanche à peine déportée, comme dansant, avec au visage un sourire qu’on ne voit jamais sur les faces solennelles ayant reçu le Corps du Christ, et jamais en tout cas sur ma propre figure, non pas un de ces sourires de plâtre pieux, ni même le sourire intérieur du recueillement, mais un sourire terrestre, tendre, complice, peut-être même un peu moqueur, projeté devant elle vers ceux qu’elle rejoignait sur le banc, mobile, mouvant, amoureux, étonnant. La misanthropie est une faiblesse, aussi bien troussée qu’elle soit. Je ne m’en déferai probablement pas, l’époque ne s’y prête pas (ni plus ni moins que les précédentes, sans doute, mais les autres me furent épargnées), mais je n’en attends rien.

Naissances

“La magie du langage” et “l’imagination sans image” sont pour Joséphine Lanesem la double source de la littérature, entendue comme la pratique de la lecture et de l’écriture. L’une, musique ou “bruit” naturel des mots, fait sonner la paroi de l’âme et y éveille des ondes, mouvements et souffles innommés qui nous meuvent ici et là, par les chemins souvent enchevêtrés du plaisir et de la douleur. Cette magie du langage est liée à “l’imagination sans image”, enjeu profond de toute littérature de fiction, qui a partie liée avec les puissances de l’inconscient et que je me garderai bien de tenter de paraphraser – (re)lisez l’article de Joséphine ! Bien que le désir m’ait aussitôt prise de répondre à son invitation et de remuer mon fourbi intérieur en quête des sources de mon besoin de littérature, je n’y suis pas parvenue. Je me connais assez mal et je crains bien que, dans ma pauvre cervelle, les tâches domestiques et de jardinage empiètent chaque jour davantage sur le maigre espace dévolu à la pensée.

Je puis cependant dire que ma vie a changé lorsqu’enfant j’ai découvert les nouvelles de Le Clézio – non pas peut-être ma vie (quoique ! dans le quartier où je vivais, il y avait le haut immeuble d’une banque qui avait pour façade un empilement de fenêtres dont le verre rendait un reflet très bleu. Devant, une vaste plateforme de dalles blanches. Le soleil y fouettait un éblouissement à vous brûler les pupilles, si bien que pour mon entourage elle fut rebaptisée Plateforme Le Clézio) – sinon ma vie, du moins moi-même, et que ce fut là ma vraie naissance. A leur suite sont venus d’autres livres phares dont chacun fut l’occasion d’une sorte de métamorphose – une renaissance. L’élan vers l’écriture qui en découle n’est que le cours du sang de l’âme, un chemin de croissance. La rencontre d’un grand livre est un choc, une réaction nucléaire, la source dynamique d’un flux qui ne peut s’arrêter à la simple appréciation, tout émerveillée qu’elle soit. L’énergie reçue – énorme – ne peut être contenue, sous peine d’intenable frustration, elle pousse à créer. S’agit-il de contrefaire la voix de celui qu’on vient de lire ? Certainement, quand j’étais enfant, il y avait de cela. Une sorte d’hommage transi barbouillé de confiture. Mais il s’agit de bien plus que cela. Par l’écriture on prend possession de ce nouvel état dans lequel la lecture nous a fait éclore, on agite un filet pour recueillir un peu de ce que ce vent nouveau agite autour de soi, on en tire le miel que l’on s’incorpore, on remplit cette peau plus large d’après la mue, on se fait soi. On se fait soi en rassemblant l’expérience éparse qui n’est pas encore sienne, en y posant un regard auquel seule la main qui écrit donne précision et profondeur, en y penchant la loupe et le rai de l’écriture. Le feu prend, où force et liberté se forgent. “Raconter, c’est créer, écrit Pessoa je ne sais plus où, car vivre, ce n’est qu’être vécu”. Et cependant, ce processus par lequel je puis enfin me posséder, vivre au lieu d’être vécue, paradoxalement ne dépend pas de moi. L’écriture est toujours le résultat d’un élan qui vient d’au-delà, ou d’en-deça. Je ne suis pas à l’origine de “projets d’écriture”. Je suis simplement sur leur chemin, impuissante à avancer quand le vent fait défaut. D’autres ont une bien meilleure prise sur leur travail de création.

Dans son article, Joséphine souligne la réalité de ce qui se joue dans l’imagination. Ainsi, la renaissance par la lecture d’un texte fort n’est pas, à mon avis, une simple métaphore (toute nouvelle connaissance nous modifiant et pouvant être apparentée à une naissance). Si le propre de l’humain réside dans le langage / symbole (ce que je crois), alors ce que permet la lecture (ou l’art) ne saurait être divertissement, aussi noble soit-il, mais au contraire, la clé d’une évolution appelée par la nature même de l’homme. Cette croissance spirituelle que l’imagination nourrit et qui la nourrit à son tour, toute vie humaine y est appelée et la connaîtrait dans des conditions idéales. Il me semble qu’être privé de cette possibilité conduit à la souffrance, muette peut-être, d’être inachevé, à demi-né. Je ne peux m’empêcher de penser que c’est aussi ce que voulait dire le Christ quand il parlait de “naître de l’Esprit” (alerte hérésie). Et bien que je me croie sans imagination, je reconnais en lisant Joséphine que l’absence des images, ou leur rareté, ne signifie pas que mon imagination soit nécessairement pauvre, mais qu’elle se manifeste autrement, par ces tensions, ces contractions, ces urgences qui me poussent à écrire, et par ces éclats, ces cris muets que soulève un beau livre.

En évoquant Le Clézio, je pense particulièrement aux livres qu’au bout de quelques pages on réalise avoir toujours attendus, avec au coeur l’inimitable serrement de la reconnaissance, de ceux qui entrent en résonance avec ce que nous étions déjà sans le savoir. Mais il y a aussi ceux qui brisent en nous un mur que nous ne savions pas être là, exactement comme un coup de bélier dans une maçonnerie masquée du rideau de l’habitude (voyez donc voler ces briques !), et qui ouvre soudain vers un paysage jusqu’alors inimaginé. Les raisons pour lesquelles un livre devient phare ont certainement à voir avec l’imagination sans image dont parle Joséphine, mais ma vue est bien moins claire que la sienne et je ne suis pas plus capable d’identifier les forces à l’oeuvre en moi que les correspondances qu’elles trouvent dans la voix d’un auteur. Néanmoins, c’est d’abord la lumière qui me parle, derrière le reste, une luminosité de l’écriture, du monde révélé, d’un personnage. Chez Le Clézio, cette lumière sans filtre, très blanche et nue, minérale, grecque. Chez Tolkien dont je vais maintenant copier un extrait, et qui fut pour moi un de ces paysages autres, exotiques, la vibration ambivalente de la nature, la précision vivante de ses paysages habités. Tolkien est un arpenteur, sa nature n’est pas d’encyclopédiste mais de vrai randonneur, et ses arbres au coeur ombrageux manifestent la justesse de son rapport au vivant, qu’il ne prétend pas toujours favorable. Comme il prend son temps pour décrire la terre où s’avancent ses personnages ! Rien ne le détourne de cette pâte où il fait se lever des parfums, des bruissements, des vibrations venues d’inconcevables profondeurs de temps. Je m’émerveille de l’épaisseur mémoriale de son univers, chants dessous les chants, ruines sous les collines. Mais les plus beaux moments sont ceux où l’obscurité se déchire, souvent fendue par le chant “jeune et immémorial” des elfes. Il se trouve que je relis The Lord of the Rings pour la troisième fois – pour les enfants c’est la première fois – et c’est un émerveillement continué. En anglais surtout, une langue onomatopéique, j’entends ce bruit magique du langage dont parle Joséphine.


 

Frodo, Sam, Pippin et Merry sont perdus depuis des jours dans la Vieille Forêt, où les arbres sont trompeurs et les sentiers ne vous laissent aller qu’où vous ne voulez pas. Ils sont succombé à la somnolence montant des vapeurs tièdes de la rivière Withywindle. Old Man Willow, le grand saule, a avalé Pippin et s’apprête à faire de même avec Merry, dont seules les jambes dépassent encore. Un appel à l’aide de Frodo et Sam, désespérés, fait sourdre sous les arbres la chanson folâtre de Tom Bombadil – personnage mystérieux et merveilleux s’il en est. Le vieux Tom libère Pippin et Merry du tronc-tombeau du vieux saule, et invite les hobbits à venir dîner chez lui. Alors qu’ils se hâtent de le suivre par les sentiers, ils perdent sa trace.

“After that the hobbits heard no more. Almost at once the sun seemed to sink into the trees behind them. They thought of the slanting light of evening glittering on the Brandywine River, and the windows of Bucklebury beginning to gleam with hundreds of lights. Great shadows fell across them; trunks and branches of trees hung dark and threatening over the path. White mists began to rise and curl on the surface of the river and stray about the roots of the trees upon its borders. Out of the very ground at their feet a shadowy steam arose and mingled with the swiftly falling dusk.
It became difficult to follow the path, and they were very tired. Their legs seemed leaden. Strange furtive noises ran among the bushes and reeds on either side of them; and if they looked up to the pale sky, they caught sight of queer gnarled and knobbly faces that gloomed dark against the twilight, and leered down at them from the high bank and the edges of the wood. They began to feel that all this country was unreal, and that they were stumbling through an ominous dream that led to no awakening.
Just as they felt their feel slowing down to a standstill, they noticed that the ground was gently rising. The water began to murmur. In the darkness they caught the white glimmer of foam, where the river flowed over a short fall. Then suddenly the trees came to an end and the mists were left behind. They stepped out from the Forest, and found a wide sweep of grass welling up before them. The river, now small and swift, was leaping merrily down to meet them, glinting here and there in the light of the stars, which were already shining in the sky.
The grass under their feet was smooth and short, as if it had been mown or shaven. The eaves of the Forest behind were clipped, and trim as a hedge. The path was now plain before them, well-tended and bordered with stone. It wound up on to the top of a grasy knoll, now grey under the pale starry night; and there, still high above them on a further slope, they saw the twinkling lights of a house. Down again the path went, and then up again, up a long smooth hillside of turf, towards the light. Suddenly a wide yellow beam flowed out brightly from a door that was opened. There was Tom Bombadil’s house before them, up, down, under hill. Behind it a steep shoulder of the land lay grey and bare, and beyond that the dark shapes of the Barrow-downs stalked away into the eastern night.
They all hurried forward, hobbits and ponies. Already half their weariness and all theur fears had fallen from them. Hey! Come merry dol! rolled out the song to greet them.

Hey! Come derry dol! Hop along, my hearties!
Hobbits! Ponies all! We are fond of parties.
Now let the fun begin! Let us sing together!

Then another clear voice, as young and as ancient as Spring, like the song of a glad water flowing down into the night from a bright morning in the hills, came falling like silver to meet them :

Now let the song begin! Let us sing together
Of sun, stars, moon and mist, rain and cloudy weather,
Light on the budding leaf, dew on the feather,
Wind on the open hill, bells on the heather,
Reeds by the shady pool, lilies on the water:
Old Tom Bombadil and the River-daughter !

And with that song the hobbits stood upon the threshold, and a golden light was all about them.


Mais voici que ce billet se fait long ; aussi je garderai pour une autre fois les histoires que tire de sa longue mémoire Tom Bombadil pour ses invités.

Alerte

.

Comme le cerisier délesté de lui-même
par un soupir du ciel
il faudrait se livrer
recueillir la perfection
aléatoire et éphémère
inhaler la grâce du renoncement
et consentir

Sans façon

Aucune giclée de roses
aucun printemps lascif se livrant au mirage
des saules ployant sur les eaux de leurs larmes
ne me dit rien qui vaille

Petit père bonne mère
je crois bien davantage
au grelot de l’alouette des tourbes
qui creva ce matin mon élan par la brande
sous la stase augurale de deux éperviers

.

Si lentement

.

Si lentement l’été s’en vient
Et je peine je peine
Sur son rai à enfiler mon pas

Les mots se sont éparpillés
Graines promises à d’autres contrées
– Et ce vent qui cavalier m’érode
En familier

A mon tour j’essaime le silence :
L’aigrette du pissenlit
De mon souffle embrumé recevra son plumage
Et sous l’eau du ruisseau ma paupière endormie
Irise les galets et le ventre des truites

Mais monte donc vieux jardin
Monte franc
Rends à mes yeux la vigueur qui ne ploie
Que pour atteindre l’autre rive du mistral
Où le soleil aimante la chanson des pierres
Et les racines alchimisent la lumière

.

Ever slowly, Summer is nearing
And I struggle, how I struggle
Into my step to thread its ray

Scattered are my words
Seeds promised to other countries
– And now this wind that erodes me
High-handed and familiar

In my turn I sow silence:
The dandelion clock
From the mist of my breath will receive its feathers
And under clear water my eyelid asleep
Irides the pebbles and the bellies of trouts

But grow, old garden
Grow frank and grow free
To my gaze return the vigour that bends
Only to reach the other side of the mistral
Where the sun orients the song of stones
And roots are alchemising the light

 

 

.

Mind your own business

Minding my own business is something I am quite good at, these days. This discretion is probably less born out of virtue than a consequence of my near reclusion. Apart from school runs and equivalent walking to and fro between children’s activities, I am my own company, which usually suits me. I have been spending all my free time in the garden, inspecting dahlia pots and sown bare ground where life is reluctant to show up, and mainly moving things around. (Yes, I did put some slug pellets inside the pots, for which I feel bad)

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I said, didn’t I, that I would be sensible enough not to disturb plants unnecessarily ? Yeah, well. Paeony, astilbes, agapanthus, phlox paniculata, geraniums played musical chairs, not to mention delphiniums, pulmonarias, santolinas, ferns, cowslips, forget-me-nots… and I forget the rest. A few weeks after its relocation, Acer Katsura is still sulking and I don’t expect forgiveness until next year. Viburnum plicatum Kilimandjaro Sunrise is now in the ground and the circular “lawn” lined with alchemilla mollis (yes, that thug, but this one is called Irish Silk, how to resist ?) and nasturtium (the French name, capucine, is so much nicer). Some redeployed plants :

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Where the viburnum pot was sitting, the grass has died. So after having read a few dozen webpages filled with frenzied questions about how to eradicate it, I shoved some mind-your-own-business in the hole.

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Yes, mind-your-own-business, angel’s tears, mother-of-thousands, Soleirolia soleirolii (syn. Helxine soleirolii).

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I garden for words as well as for plants. How would I not welcome something which comes with such a treasure of beautiful names ? Moreover, it is the only member of its genus – a bit of a recluse too, then – and it comes from the Mediterranean, apparently brought back from Corsica and Sardinia. And here I am, with a tightening heart and a rush of oxygen in the blood, on blue shores already.

What I have done might in fact not be as foolish as it seems : Kent is very dry these days, the little damp-loving invader will probably struggle. I am not expecting it to take over the whole garden soon, but we’ll see. Apologies to the next owners of my garden. I do hope they won’t be lawn lovers.

(Sometimes I ask myself if gardening is becoming a kind of addiction.)

By the way, the wisteria is now in flower. I am enraged at the impossibility to share decent pictures with this second-hand phone of mine, on behalf of which I foolishly got rid of a proper camera. Still, here is a simple narcissus poeticus, which I had completely forgotten and came up from under a mess of foxgloves and iris. A hint I should go back to writing ? Perfection anyway.

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Bye bye turf

That’s it, I’ve lost it. Just like the rest of the country, but on a grander scale. Jugez-en par vous-mêmes : two days ago, I had this sudden urge to move my beloved and innocent acer palmatum Katsura into the shady bed. A modest and reliable potentilla fructicosa inherited from the previous occupants, which in summer bears pale yellow flowers, fell victim to that urge. It is now sitting in a pot, severely shaven. As for the acer, it is expectedly sulking. I shall admit to have lifted it again after having found a bag of Rootgrow mycorrhizal fungi in the shed. The same treatment (being moved and relifted) befell a poor rosa rugosa my father-on-law brought down from his Lancashire garden last autumn, which has sat unhappily in a pot until now (a few leafbuds are appearing, though, all is not lost).

And then, today… I just felt possessed. Went out into the garden with my daughter and a ball of garden twine. Next thing you know, I was on my knees battling turf with a trowel. Unsurprisingly, after one minute, my wrist was hurting. Thankfully, my neighbour was also busy in the garden and charitably lent me a half-moon lawn edger, which meant I could hope to have finished before my son’s majority. Both kids helped, my daughter with tremendous energy. The husband did too, all too happy to be able to use his archaeologist’s techniques and call back to life some muscles aching from too much sitting in front of a computer marking students’ essays. At the end of day one, this is what we are left with :

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Now the turf, for the moment, has just been relaid upside down. I gather that it won’t break down like that, without cardboard and other compost making devices – it would have been too easy. I will therefore remove it and pile it with cardboard somewhere (hum, where ?) and lay down compost and manure. I am crazy, but not enough to lift all the plants that are now preparing for flowering. That will have to wait for the Autumn (or will it ?). Meanwhile, I am going to sow whatever is in my seed box (cosmos, white native wild flower mix, orleya grandiflora, wild carrot) and buy Mexican fleabane seeds. And maybe more nasturtium. Germera qui voudra.

I have to say I am really impressed with the way the children joined in. My son doesn’t usually enjoy anything that requires combined perseverance and physical effort, but he did today. I had to force my daughter to give up at 7 pm as it was high time to start cooking. After that, they both helped in the kitchen. To be fair, if they normally don’t, it is because I demand peace and quiet (and radio four) while I cook. All in all, it was a great day in the garden ! Spring, bring it on !

P.S. : The plant at the centre of the circle is viburnum plicatum Kilimandjaro. In the big unkempt ivy on the left is living one happy family of blackbirds (it was Christmas for them today !) and other smaller birds. The rotary dryer is awful, I know. The collection of pots nearer the shed is housing various dahlias. Five (or is it ten) years after everbody, I am finally overcoming the reluctance and trying them. After all, I am now old enough to savour the nostalgic reminder of my uncle’s garden, which was always full of them.

White blossom

I am glad Storm Gareth has finally tired of blowing over our isles. Unlike in February, the temperature has resumed normal lows and I need a jumper and two fleece jackets when I go round my garden (using my husband’s fleece last as it is big enough to wrap around all the layers). I have been pottering a bit, buying cheap plants from Wilko (see my gardening diary page), but haven’t got to sow anything yet, except for old love-in-the-mist seeds found in an envelope which I shook over the borders totally randomly.

It is now dry enough to walk through the field to go to school. This morning, the blackthorns turning into clouds gave me a longing for a majestic one we encountered in the Parc de Sceaux.

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I was moved to hear my son reminding me of the hazel bushes growing around the play area there. His attention to living things feels somehow more rooted than mine, natural, native maybe – I want to say “older”. He walks ahead of me on the path to knowing and loving nature.

The other day, as I approached one the blackthorns, looking for that feeling of elation a surrounding of white flowers give, I found a set of keys hanging from a branch. It felt as an invitation.

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Today, the sun is out, the keys are gone (unlike Brexit, it’s “blue, black and white”, dixit the son). Blooms are dripping with honey scent.

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I realise that plants are arranged along our path to school so that, from February to the summer, we may enjoy white blooms almost continuously. Blackthorn are indeed followed by hawthorns, which then pass the baton to elder trees. By then, the whole field is covered in white daisies, and light seems to permeate the flesh and run into the blood. Overlooking the other side of the field, the cathedral tower shines with the dawn colours of limestone. So even though I can’t stop myself longing for the South (yes, this is Kent, but my South is the Mediterranean), wishing I lived in an old dry-stone house with an almond tree standing at the heart of the garden, I realise I am very lucky to live here. Plus, I would miss many of the plants England allows me to grow or admire in other gardens. Nevermind almond trees, blackthorn is enough for my heart.

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Other signs of Spring : this year, acer palmatum Katsura beat everybody and was the first to leaf out.

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Next was Sambucus nigra Black Lace, followed by acer palmatum Redwine. I can’t wait for the persimmon to open its buds.

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There isn’t enough in my garden to allow me to participate in gardening blogs’ threads about March plants / blooms, but what I have, I cherish.

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Moisson

 

 

Le temps s’en vient comme qui

possède des champs barbus d’or en abondance

et ne songe à faucher que pour qu’un peu de suc

au bout de chaque tige cristallise en miel

l’ininterruption

 

 

Time is coming as who

has fields of bearded gold in abundance

and thinks of mowing only so that a bit of sap

at the tip of each stem

crystallises into honey

the uninterrupted

 

 

Quetzalcoatl

 

 

La brise froisse à peine l’ourlet de mon rêve

Le silence est ardent

A l’Occident fulmine un symbole inconnu

Fendant le bouclier riveté de la nuit
Dérive magmatique
Cuirassé de consonnes un dieu étranger

Le feu de ses écailles a fauché les étoiles
Et sous le vent de ses plumes s’ébroue
Un peuple de volcans éperdus

Crachats immémoriaux
Exhalaisons
Acclamations

Puis le silence

Or mes yeux d’avoir cru gèlent dans leur orbite

Le lendemain le ciel est clair
Plus qu’un bouquet de cimes
Une haleine enivrante s’attarde dans l’air
La nostalgie
Cherche son ancre

 

 

Combien manque

*

Combien manque à mon corps
ta somme de splendeur
l’impossible
impalpable
indubitable feu
qui m’absente à mes jours
m’aveugle à leur couleur

est-ce la nuit qui déborde ses rives
le paradis qui maraude en deçà ?

(telle brûlure dans la pulpe du rêve
vive
plus que tout souvenir)

C’est ainsi que je te connus :

dressé au mitan de l’été
d’une épaule à l’autre présentant à l’arbre
lourd de maintes fois ta vie
l’arc tendu et le joug du destin

à peine tremblées dans l’huile des chaleurs
vos verticales en miroir
juste vacillement de pesanteurs

et bleuis au sang de l’été
tes yeux
sa sève
vos âmes conjointes dans la lutte
fauchées ensemble quand vint l’heure
où la hache à son tronc lia ta main

J’ai longtemps cru cet été
tout près de fleurir
(ce soir peut-être, demain sans doute)
à trois pas en aval du chemin
où la poussière semblait d’or –

Mais le vent a tourné à l’automne :
au fond de son filet
ce peu d’or
n’est qu’effritement des platanes

A trois pas en amont l’été
en attend d’autres

mais en moi tu demeures
debout
ton dos la colonne du ciel

*

Ma terre est de franche pauvreté

*

 

 

Ma terre est de franche pauvreté
où seul croît ce qui tremble au seuil de l’existence

ténu

En héritage
le vent me légua
l’arrière-peau de toute nudité

Mais penche-toi sur ma poussière :
plus qu’en fertile cendre
y palpite la pulpe des saisons de bois vert

Orpheline de mon ombre
je possède midi

 

 

*

Tempête

Il y a ce roman qui sommeille dans un coin depuis plus d’un an, que je ne me résous pas à abandonner sans parvenir à le reprendre. J’avais posté ici un début possible. Lire vos commentaires encourageants m’avait dissuadée de renoncer tout à fait. Il y avait un autre début, avant : le voici. Février est sur nous et il est temps de flatter la bête à l’encolure, des fois qu’elle consentirait à faire quelques pas de plus avec moi – qui sait ce qui pourrait surgir derrière la courbe du chemin, une merveille de crêtes et vallée peut-être (je sens qu’au fond c’est la montagne qu’il me faut, la montagne la clé de ma serrure grippée – hélas, wrong landscape).


 

Cette fois-ci, le vent l’a eu.

Il est cinq heures vingt-sept. La furie des rafales fait silence, trois minutes hésitent entre deux états, et d’un coup, trahi par un voilage qui s’illumine, un matin candide tombe sur les décombres de la nuit.

Le silence desserre sa prise : dehors, ce qui a pu sauver plume et bec en agonit le ciel.

En Irène rien ne cille, ni corps ni âme, fusionnés en un caillou rejeté sur la rive du jour par l’épouvante.

Le hêtre pourpre sera tombé.

Ainsi, l’effort de la nuit dernière aura manqué de ferveur. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé : témoins ses poings blanchis sur le drap détrempé. Elle en qui grelotte, pour peu que le vent hausse le ton, chaque maillon de la chaîne ancestrale jusqu’au premier Jardin, travaille depuis l’enfance à affermir son assise par temps de houle. Des orages ardéchois de sa jeunesse aux tempêtes océaniques anglaises, une expérience de près de soixante ans lui a enseigné que toute fuite dans la distraction est inutile, qu’une lampe vaut mieux éteinte que clignotant traîtreusement, avec ce grésillement de mouche agonisante battant le rappel de catastrophes, et qu’à chercher refuge sous les moutonnements d’une couverture, on ne fait qu’aggraver le mal de mer. Qu’on se le dise : orages et tempêtes s’affrontent verticalement. Le mieux, si l’on doute de ses jambes, est encore de s’asseoir en tailleur sur une surface ferme et, solidement ancré, de faire épouser à l’axe de son corps, du coccyx infernal à l’atlas céleste, la trajectoire d’une flèche tirée à l’assaut de la fureur du ciel, prolongeant la trentaine de vertèbres allouée par la nature d’autant de marches que la puissance de l’esprit pourra engendrer, avec la détermination d’un bâtisseur de temple empilant les tambours d’une colonne d’orgueil, et de pousser à l’aveugle à travers l’épaisseur des nuées, de la pointe du crâne, du tranchant de la volonté, jusqu’à parvenir sur l’autre versant, celui où blanchit le silence de la lune. Au prix de cet effort, tout juste peut-on espérer marchander son salut : si je parviens de l’autre côté, alors tout ira bien. Si, alors : mille fois désavouée par la réalité, cette formule spontanée des transactions avec le destin n’en demeure pas moins le premier recours d’Irène.

Hélas, de plus en plus, elle peine à accomplir cet exercice d’alpinisme mental. Il suffit qu’un mauvais souvenir vienne perturber l’ascension, ou quelque manque de foi – la tentation de l’apnéiste épuisé, gagné d’un tendre désir de lâcher prise et de s’en aller nourrir la neige organique des bas-fonds –, et c’est la chute, faillite tragique, interminable comme le désespoir et comme lui sourde aux efforts de la volonté. Or il faut à tout prix résister, contrôler la descente, bâillonner le vertige, sous peine d’être harponnée en plein ciel par la terreur, étrillée, embrochée, embrasée puis abandonnée, une fois la tempête passée, nauséeuse jusqu’aux lèvres, à macérer dans sa honte : une flaque de larmes, de sueur et d’urine. C’est pourquoi cette nuit, elle a tenté d’échapper autrement à la dégringolade. Alertée vers midi par une sensibilité animale auxiliaire de sa phobie, elle a perçu quelques heures avant le coup de vent inaugural, avec les chevaux et les oiseaux, que l’ourlet trouble de la tempête passait les contreforts des collines. Au jardin, elle a mis la dernière main aux étais des jeunes plantes, rentré poubelles et pots de fleurs au garage, décroché les mangeoires des oiseaux, prodigué un mot d’encouragement aux arbres et lancé pour la forme quelques incantations conjuratoires dans la direction de la menace (le ciel mentait encore de tout son bleu). Puis il a fallu remercier Gillian qui l’a appelée pour renouveler son invitation à passer la nuit chez elle, insistant sous le prétexte que Harold, son mari, était en déplacement dans une ville lointaine et qu’elle-même risquait d’avoir peur (un silence, et le concert de gorges déployées : Gillian ne connaît pas la peur). Irène n’a pas eu besoin de refuser, Gillian connaît son protocole en cas d’orage : quelques principes de bon sens consistant à garder le fort et à se mettre en quarantaine afin d’éviter toute contagion par la peur d’autrui et, surtout, de se donner en spectacle. Vers six heures, l’ombre s’est posée abruptement, traversée de lueurs bleutées, corbeau de splendide et mauvais augure. Un frémissement, vaste comme l’horizon d’où il venait, a traversé les arbres et les haies. Invisible derrière les collines du Nord, le fond de la vallée a exhalé une note grave et reconnaissable entre toutes. Irène a fermé les volets intérieurs, tiré les rideaux, coupé l’électricité. Bientôt, enhardi par les ténèbres, le vent de mars s’est mis à cravacher les collines qui avaient osé ces derniers jours offrir leurs rondeurs infidèles à un soleil trop précoce. Puis c’est arrivé : dans un hurlement à mettre au garde-à-vous plumes et poils à travers trois comtés, tout ce qui peut s’amasser de rancœur sur l’Atlantique s’est déversé sur le monde. Alors, renonçant à l’ascension mentale, Irène a décidé de plonger. Assise sur son lit, sanglée dans la robe de chambre à dragons de l’aîné, elle s’est laissé couler comme une sonde, espérant atteindre tout au fond le siège du silence et y trouver de quoi se protéger, la présence d’un monde apaisé que les bourrasques pour l’heure rendaient presque inimaginable – brise d’été, bruine de printemps, jeunesse d’arbres familiers qui fut aussi la sienne –, se concentrant, se ramassant, se repliant sur le feu intime logé dans l’alcôve des entrailles, évoquant un à un les occupants de son jardin, murmurant à chacun : ami, tiens bon, je suis avec toi. C’est une longue descente, un exercice de patience spéléologique où elle se guide à l’oreille, à la peau, puisque les images qu’elle aime tant, auxquelles elle a toujours été plus sensible qu’aux autres sollicitations sensorielles, ne marquent plus de leur emprunte lumineuse sa mémoire comme elles le faisaient autrefois, mais ont peu à peu laissé place à des sensations, des rythmes et des textures, mémoire de chair plus que d’esprit, empruntant le canal du mouvement, des écoulements, des pulsations, des sudations. Perdu, l’album de photographies sagement disposées selon les années, où chaque souvenir venait s’encastrer précisément dans la frise, adieu, chapitres métronomes du temps ; ne reste qu’une sorte de millefeuille synesthésique dont la pression des années brouille chaque jour davantage la stratigraphie. Lovée dans cette masse claire-obscure, ne livrant à la nuit que la courbe lisse du galet de son dos, elle a laissé passer la tempête.

Il est cinq heures trente. Le vent s’est tu.

Le galet s’ouvre, s’étire, se redresse, se fait chandelle. Du foyer préservé au cœur palpitant de la pierre, la flamme doucement répand sa chaleur et redonne vie aux membres du vieux corps. Irène ouvre les bras, déplie ses phalanges et souffle, thrène muet en mémoire des arbres tombés.