J’ai pensé à toi aujourd’hui. Je pense à toi tous les jours, mais aujourd’hui, m’étant trouvée dans cette toute petite salle de classe avec une large fenêtre donnant sur un bout de toit et les arbres, en face de cet homme qui m’intrigue depuis le départ, que certains n’aiment pas parce qu’il a fait ses études à Oxford et n’a pas honte d’être un intellectuel, étonnée de sa douceur et de son amabilité quand, en public, il est d’ordinaire distant – aloof -, j’ai pensé à toi dans une autre salle de classe, en face d’un autre enseignant.

C’est le bâtiment, avant tout. Rejetée à l’autre bout de la cour, éloignée du corps principal où s’entassent le long de couloirs labyrinthiques la salle des profs, les bureaux des Haut-Placés et la majorité des salles de classe (yes, it’s a real warren in here), comme un arrière-poste oublié sous l’ombre d’un arbre non identifié, la Sixth-Form House, pavillon de briques vieillot, auquel on accède par une volée de marches arrondies. Un intérieur d’école urbaine de début du siècle dernier, un escalier de bois, des panneaux où se côtoient promotion de la contraception et annonces du club de théâtre. It’s the middle room on the middle floor, if that makes sense.

Tu viens à moi comme je monte pesamment les escaliers – je suis lourde maintenant, je m’essouffle plus vite qu’il ne le faudrait à mon âge. Je ne regarde pas ton visage, j’ai tendance à éviter leur excès de significations, et tu es pour moi une haute silhouette longiligne dont la chemise blanche fait une tache claire dans le coin de mon oeil – une flammèche. C’est ta voix qui vient me chercher et m’accueille chaudement, et je perçois, plus que ton bras, le geste indiquant la porte de la salle, l’élan de désigner. Plus le temps passe et plus je réalise que je suis surtout sensible, au-delà de la matière, aux mouvements, à la circulation de l’énergie. Je crois qu’il faudrait enseigner la grammaire par la danse plutôt que par la nomenclature. Le poing fermé comme une origine de l’ablatif, la flèche visant sa cible pour l’accusatif (ou la cible vibrant sous la flèche encochée), les mains tendues du datif, le lasso du génitif, le sourire inaugural du nominatif. Peut-être que je t’en parlerai, à l’occasion.

La middle room est petite et vétuste, basse de plafond, avec un îlot de tables poussées contre la fenêtre, autour duquel flottent quelques chaises de plastique bleu. Tu indiques l’ordinateur, qui a vu de meilleurs jours, le tableau blanc. Tu proposes de me passer des feutres pour le tableau. Du côté opposé à la fenêtre, il y a quelques étagères fixées au mur. Au moment de partir, je remarquerai le petit dinosaure esseulé sur l’une d’entre elles. J’aurais aussi bien pu me retrouver dans une salle du “Local” des Vietnamiens du Rhône où je passais les dimanches de mon enfance – il n’y manquait que le téléphone de bakélite noir et le grand portrait en bas-relief de l’oncle Hô Chi Minh.

Quand j’y repense, j’ai l’impression d’avoir été la première personne placée sous ta responsabilité, tant tu t’es efforcé de te montrer accueillant. Je me demande ce qu’ils t’ont raconté sur moi, sur le fait que j’ai refusé la charge qui t’incombe désormais. T’ont-ils dit que j’étais trop fragile et trop “bleue” et qu’il fallait me ménager? Pour ce qui est d’être encore peu au fait des us et des coutumes des écoles anglaises, je l’ai admis sans façon lors de notre première réunion. T’ont-ils dit que j’avais été surprise en larmes dans la salle des profs, après une réunion avec le proviseur? Je n’avais nullement été rudoyée. Mes larmes étaient de tristesse. C’est l’écart entre ce que, dans ma grande vanité, je m’imagine valoir et vouloir, et ma totale insignifiance dans ce système où les connaissances sont trop souvent reléguées au second rang, si ce n’est au dixième, qui m’a soudain blessée. Et l’accumulation de nuits bien trop courtes. Je ne suis pas si fragile. Quelque chose en moi est tenace.

Je regarde la fenêtre. Deux pans sont ouverts derrière le store à lattes blanches. Elle donne sur un bout de toit, puis les arbres de la cour, les maisons au-delà. Je n’ai pas l’oeil pour le détail. Il est neuf heures par ce matin chaud de juillet, la lumière tire à peine sur le blond. Il y a du silence autour de tes mots – ta diction est lente, précise, délibérée.

J’explique qu’un de mes élèves – qui était “elle” autrefois – doit rattraper l’examen de fin d’année. S’ensuit un moment amusant à te voir essayer de mettre d’aplomb une petite table pliante sur le palier du haut, devant ton bureau (“this seems to be broken“). On finira par dégarnir de sa plante verte une autre table d’appoint venue de ton bureau. Comme moi, tu es plus à l’aise avec les mots qu’avec les choses.

Tu disparais. Je remonte déposer le sujet de l’examen sur la table où tu as placé des feuilles de papier ligné. Quand je redescends, l’étudiant est arrivé. Je fais cours à mon petit groupe de premières. Tout à coup, la porte s’ouvre sur le visage courroucé d’AW – “What’s going on in here?” (comme je regrette de n’avoir aucun sens de la repartie! “What does it look like?” aurait dû être ma réponse). Il se permet de me disputer devant les élèves parce que je fais un cours supplémentaire (pendant mon temps libre, organisé par toi et qui ne lui a coûté aucun effort, mais qui n’était pas prévu dans son sacro-saint emploi du temps). Les élèves, aussi choquées que moi, affirment qu’elles n’avaient rien de prévu à ces heures-là (“I would literally have been sitting doing nothing“). Je finis mon cours mais reste perturbée par cette interruption, sans comprendre tout à fait que c’est le manque de professionnalisme d’AW qui m’atterre. N’aurait-il pas dû demander à me parler en privé, dans le couloir, s’il avait des remontrances à me faire? Ne parlons même pas du choix des mots et du ton.

A la fin du cours, une fois les élèves parties, tu entres. Tu te tiens de l’autre côté de cette petite salle, grand, racé. Nous parlons de l’incident. C’est toi qui as autorisé ce cours, et c’est toi qui t’occuperas d’AW. “He can take that up with me. In fact I am looking forward to it.” Je souris, entre la reconnaissance et l’amusement ; je ne suis pas sûre que tu sois capable d’être belliqueux – je ne te connais pour ainsi dire presque pas, même si je sais lire les signes. Il me semble en fait percevoir en toi l’ombre de quelque chose d’hésitant, qui contraste autant avec l’assurance que tu projettes durant les sessions de formation professionnelle qu’avec l’air distant et presque dédaigneux avec lequel tu arpentes les couloirs, les bras chargés de cahiers. Depuis le début, avant même d’avoir croisé ton regard, parce que j’avais perçu ta valeur, j’ai eu le désir que tu m’estimes. De toutes les personnes qui travaillent dans cet établissement, c’est à tes yeux qu’il m’a importé exister – non pas comme on espère qu’un homme vous trouve jolie ou vous désire, non, je voulais que tu saches que je ne suis pas idiote. Et puis, un jour de formation, tu as parlé d’un projet sur King Lear, et j’ai su que je ne m’étais pas trompée.

Je crois que je remercie un peu trop. Nous partageons l’opinion que le travail scolaire et intellectuel devrait passer avant les activités de fin d’année. Tu dis soudain que tu défendrais ce point de vue face à quiconque. Et puis tu parles du cours que je viens de donner, sans me rendre compte que tu entendais mes paroles derrière la cloison: « It sounded interesting; you seem to have a lovely atmosphere with the group. » Je ressens un pincement, j’aurais été plus formelle, plus précise, plus organisée, plus percutante, si j’avais su que j’étais observée. D’un autre côté, pourquoi? Voilà à quoi ressemble une leçon ordinaire. Quant à mes mots, ils tiennent à la fois du bruit (maladroitement) social et de la main tendue – sois mon ami.

Je regarde ton visage, cette fois. Non seulement parce qu’il le faut bien, étant donné la situation, mais parce que j’en éprouve la curiosité. Est-ce le reflet de ta chemise blanche? Une aura se déploie. Tu souris. Une lumière baigne ton regard.

10 thoughts on “In the Middle Room

  1. très beau texte 🙂 je l’ai lu hier et encore ce matin et j’ai chercher un commentaire malin et subtil, mais je crois que je ne peux pas dire mieux que : “beau, envoutant et bienveillant”.
    ah, et puis “Frog, écris encore” 🙂

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    1. C’est un texte qui ne se prête pas au commentaire, c’est vrai ! Merci d’être passé, Carnets. Je regrette de n’avoir plus le temps d’écrire. Le désir vient parfois, et c’est dur de ne pouvoir le suivre. Il me semble que tu es moins souvent sur le blog toi aussi?

      Liked by 1 person

      1. Oui, il ne se prête pas au commentaire, mais même sans commentaire je peux commenter pour dire que j’aime te lire. 🙂
        et oui aussi, j’ai été un peu absent, et je tente un petit retour à la faveur de l’été.

        Liked by 2 people

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