Camp fire

 

 

… reprise d’une chanson populaire, d’une chanson d’amour, par un frère et une soeur dont les voix s’épousent comme des peaux.

… or si sa voix à lui demeure en sa clarté et sa jeunesse mêmes mondaine, sa voix à elle est faite de la matière de l’écho, ample comme l’épaule d’ombre de la montagne penchée sur le chemin que le soir hale déjà vers une autre rive, d’une profondeur qui bat au coeur de la chaleur, et d’un timbre tel qu’un murmure suffit non, comme le disait Gracq, à “éveiller l’exacte capacité” de notre âme, mais au contraire à la révéler d’une insondable capacité, et à nous poser là, juste là, au bord du précipice…

 … mais qui sait à quelle vie, à quelle amitié naufragée, à quelle histoire oubliée, l’antre de mon imagination a dérobé ce feu de camp et, sur les troncs roux de conifères trop hauts pour le Vieux Monde, cet éclat familier, cousin du rêve, par lequel la nuit promet un lit de tendresse, le lit où ne s’allongeront ni cette personne que j’aurais pu être, ni ce garçon qui caresse sa guitare, la mienne peut-être, que je lui aurais prêtée avec le tremblement intérieur de qui se donne, et qui chante à mi-voix pour les braises capturées sous ses paupières ; à quelle jeunesse incandescente, à quelle liberté que je me suis déniée, le désir en moi a emprunté de quoi sculpter le visage de cet inconnu, à petites touches de flammes, tandis que le bois crépite et soupire et que dans les feuillées tout là-haut le vent ralentit un instant, curieux de la mélodie et de sa mélancolie…

…. car si je connais moins ton nom que le modelé de ton visage de longtemps prémédité par l’imagination de l’amour, ignorante de ce qui nous a rapprochés cette nuit autour de ce vacillement de flamme, je sais que nous lie cette mélancolie inconnue des petits enfants comme des adultes et qui tient à la gorge la jeunesse parvenue à l’orée du domaine où le temps désormais se décomptera.

Ainsi, j’écris ce passage pour qu’il ne me tranche pas, comme on tient à deux mains la poignée d’une épée pour lui imposer distance, mais aussi pour “vivre et ne pas être vécu” : sans mes mots, cette nuit et ce feu se seraient perdus, ou n’auraient existé qu’assez pour m’entailler sans rien m’apprendre, me laissant l’arrière-goût d’un vague relent d’amertume.

*

La chanson.

 

 

 

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Dans le train

C’est épatant comme les trains donnent envie d’écrire. N’ayant rien retenu de ce que j’ai peut-être lu sur la relation entre le mouvement et la pensée, le rythme du paysage et les seuils de la méditation, le tracé des nuées et le signe graphié, je me contenterai de le constater : c’est épatant. Hier, par exemple, montant de Canterbury vers les vallons du Yorkshire (mon endroit préféré en ce pays), les doigts me démangeaient. Pourtant, je ne pouvais me résoudre à sortir mon ordinateur de mon sac à dos. Peut-être est-ce parce que j’avais entre les mains les Nouvelles Orientales de Marguerite Yourcenar, qui présentent l’avantage d’être contenues dans un livre d’une minceur avenante pour le voyageur, et avec lesquelles, pour les avoir déjà lues deux fois, je sais que mon temps ne sera pas perdu, mais gagné : c’est un de ces textes qui vous livrent un condensé de vie, l’onctueuse concrète des minutes arrachées à l’anonymat et enfin revêtues d’éblouissants atours. Au bout d’un moment, je me rends compte que je ne cesse de relever le nez de mon livre – toutes les deux pages au moins, tous les paragraphes parfois. C’est une habitude que je n’avais pas autrefois, mais qui va s’aggravant avec l’âge. Je l’interroge pour la première fois, et constate qu’il m’est devenu difficile de lire de façon soutenue, particulièrement quand le livre qui m’occupe me plaît beaucoup. Les nouvelles de Yourcenar, par exemple, sont serties de joyaux qui m’éblouissent, il me faut reposer mes yeux et laisser à l’ébullition qui enfle le temps de redescendre un peu. Un paragraphe du Livre de l’Intranquillité de Pessoa comble souvent ma mesure, le visage me brûle et ma poitrine demande merci. Et puis je dois relire, deux ou trois fois, comme on cligne des yeux pour s’habituer à une vive clarté. La conséquence est que je lis lentement, de plus en plus lentement. C’est dommage, mais au moins, il y a quelque chose d’un peu rassurant à comprendre que ma paresse n’est pas seule en cause. L’âge me rend-il plus sensible, ou simplement plus faible ?

Etait-ce bien le train qui me donnait tant envie d’écrire ? Ou bien Marguerite Yourcenar ? Les deux, certainement. Et puis l’article de Joséphine sur la clarté, tombé par hasard au milieu d’un de mes levers de nez. Ce qu’il y a avec la clarté classique dont elle parle, c’est qu’elle a la générosité – la courtoisie, comme elle le dit si bien – de nous donner la merveilleuse illusion de participer au génie de l’auteur. Nous voici soudain le regard clair et le verbe fin, capables d’embrasser des idées qui jusqu’ici ne nous avaient effleurés que d’une aile obscure. On se sent tout ragaillardi, debout la tête haute dans un monde habitable, le pied poussant ferme sur la tête de l’Angoisse terrassée. Comme Joséphine a raison de souligner le risque de l’aveuglement, cette ombre de la clairvoyance, qui met dans les mains de la Raison triomphante un glaive mortifère ! Mais par les temps qui courent, j’éprouve une reconnaissance envers tout texte qui me délivre des filets de la confusion, dès lors que sa démarche est honnête. S’il est vrai que la clarté m’éloigne pour un temps de l’Intranquillité, elle me rend aussi capable, ensuite, d’en contempler les sombres frondaisons et d’avancer vers elle sans que mes os ne se délitent et retombent, dès l’orée, en un triste monceau.

 

 

Cité de sable (récit de rêve)

Ils ont des noms dont je ne me souviens plus. Ce petit groupe d’enfants, dont je me suis retrouvée responsable, je dois maintenant le guider hors de cette cité de sable, grandiose, étrangère. Nous glissons le long de hauts murs aveugles, vastes pans d’ocre aux courbes solennelles. Qu’y faisons-nous ? Combien de temps y sommes-nous restés ? Je ne sais plus.

Il me semble qu’au départ c’était simplement une cité historique que nous visitions, ou plutôt une sorte de parc d’attraction historique. Je me souviens de la caisse d’un magasin, où j’explique au caissier, un homme aux cheveux longs, aimable, que je suis un peu inquiète car je me demande où sont les parents de ce petit garçon sauvageon qui s’est attaché à notre groupe. Peut-être travaillent-ils ici ? Mais le caissier remarque que le petit garçon ne porte pas le badge que tous les membres du personnel ont au cou. Lui aussi commence à s’inquiéter. Plus tard le garçon qui a un peu grandi me confie des expériences pénibles dont je ne me souviens plus. Il a fui.

Le parc d’attraction n’en est plus un, c’est une vaste cité dont le contour, le plan, les symboles et les règles m’échappent, la forme urbaine d’un silence inquiétant. Nous y demeurons pourtant quelques temps. Il y a une piscine où j’emmène ma troupe d’enfants – étrangement, très municipale. D’un coup, je ne sais plus pourquoi, je décide qu’il est temps de s’en aller. J’instruis aux miens (mais qui sont-ils ?) de rassembler nos affaires, en veillant scrupuleusement à ne prendre que ce qui nous appartient. Je mentionne des peluches. Certains habitants / employés nous aident à partir discrètement. Nous fuyons et, si nous n’avons pas physiquement secoué la poussière de nos sandales, il me semble que c’était tout comme.

A présent, je constate que résonne en moi une vision – un souvenir – d’Israel quittant l’Egypte.

La colère (récit de rêve)

Ma colère galope et fuit.

Dans la maison à l’immense escalier de chêne où tant de mes songes me ramènent, ma main lisse en montant la rampe cirée. Du seuil des combles où je suis en sécurité, j’aperçois Nathalie sur le palier de l’étage inférieur. Pour l’oreille conquise de quelque disciple, elle déboulonne solennellement des statues : la vérité c’est qu’il – si respecté, un notable ! – était un pédophile, un manipulateur. Elle parle de Monsieur T, que j’aime, et une fureur haineuse enfle en moi. Lorsqu’elle est partie, je descends de mon perchoir (en volant?) et viens consulter les bouquins qu’elle a ouverts, avec la révérence d’un moine sur le manuscrit à copier, pour étayer ses calomnies. Ramassis de ragots, me dis-je avant de lire. L’étudiante aux longs cheveux à qui Nathalie s’adressait me fait comprendre mon erreur : il ne s’agissait pas de Monsieur T mais de je ne sais quelle figure historique, d’un roi peut-être.

Mon père, en pleine conversation téléphonique, pénètre dans l’antichambre de la salle d’eau où je veux prendre une douche. Je suis à moitié nue et dois ceindre mes hanches d’une serviette. Je suis très agacée. Mon père refuse de quitter l’antichambre, pris dans sa conversation, balayant mes besoins et ma personne dérisoires d’un geste du menton et de la main. Alors je lui fais avaler mes paroles mauvaises et boire la coupe d’impertinence. Ma mère, je le crois, voudrait apaiser les choses, mais que m’importe, désormais, en moi, la houle de la colère monte en rythme.

Assise à part, à une table, je fais du chant harmonique comme Etienne, la main en conque devant la bouche. Les harmoniques ont une puissance sauvage, gutturale, nomade. Mes voisins de table sont impressionnés. D’autres personnes viennent s’asseoir. L’un me demande mon numéro. Je réponds vertement puis lance que de toute façon je suis trop vieille et mariée. Alors Luke est assis à ma droite. Arrivée à maturité, la colère fait des phrases :

Les cavaliers sont morts
C’était hier
Seulement

Ils sont tombés dans la nuit éternelle
Où le puits de colère plonge ses racines.

Les larmes naissent. La phrase tourne :

Où le puits de racines plonge sa colère

Les larmes déferlent, brouillent la source de la tristesse, et m’exilent.

La plaie du ciel

Traces d’élans morts-nés. Ce blog va changer un peu pendant quelques temps. Puisque les choses insistent à disparaître aussitôt qu’elles apparaissent, je jetterai ici l’écume salie qui m’en reste. De ces élans, les mots auront l’imprécision, sinon l’éclat passager. N’y cherchez pas d’ordre, ni de sens.

Je goûte peu les manquements à la syntaxe. Ils sont rarement aussi novateurs ou surprenants qu’on voudrait nous le faire accroire, et certainement pas révolutionnaires. Ils sont plutôt flemmards, plutôt laids, un air mal débarbouillé. Ce n’est pas parce qu’on ne peint pas comme Rembrandt qu’on est Kandinsky. Mais ici pendant quelque temps je ne vais pas essayer de construire. Si cela se tient en venant, tant mieux. Sinon, je l’écrirai quand même. Mal débarbouillé, donc.

Principe : quand on n’a rien à dire, il vaut mieux se taire. Mais quand on croit avoir quelque chose à dire, sans trouver le moyen ?

Sur le lit. Le livre dans ma main – (ça y est, déjà, je bute). Sur la page où il est question de la guerre de quatorze, lumière d’après-midi de juin. La fenêtre est derrière moi, dans l’angle mort de mon oeil droit. La lumière monte et se creuse sur le feuillet, une houle. Quand cela monte, une musique enfle en moi, sans note, inaudible mais perceptible, venue d’infiniment loin. Oh, encore ces sensations qui débordent des marmites où mijote la tambouille des mauvais poètes ? Si tambouille de poésie rance il y a, j’en suis seule responsable. La source est pure. La sensation est vraie, mais lointaine, du lointain de profondeurs plus qu’intimes. On ne peut trouver la source, elle est gardée. Y toucher n’est pas pour ce temps, pas pour cette vie. La sensation, elle, est céleste. Bleu et or, jusqu’à l’outremer, jusqu’à la fusion solaire, les deux ensemble. C’est une sensation d’ordre mémoriel. Un écho de quelque chose que je nommerai paradis, mais qui reste innommable.

Pour la dire il faudrait une fiction. Un conte, un mythe, un chant. Brise, la fille du roi des vents, habite dans un palais d’albâtre au sommet du ciel, et tout autour dansent les Heures qui érigent un rempart de chants. Le soleil au milieu de sa course vient s’y reposer – une seconde tout au plus – et voilà d’où vient la bouche d’ombre qui gît au coeur de midi. L’énergie créatrice bondit sur les parois d’albâtre et descend en rais d’or sur le monde. Les hommes ne voient pas le palais. Les rais d’or ne parviennent à la plupart qu’à travers tant d’épaisseurs qu’ils ne les connaissent qu’inconsciemment. Mais il y en a qui les reconnaissent. Ils ne savent ce qu’ils signifient, mais savent qu’ils signifient. Une nostalgie monte qui les étoufferait, si l’obscurité de leur chair prise dans le temps ne les protégeait. Ils vivent donc, et vont portant confusément la plaie du ciel.

Mais déjà la fiction s’égare. Je m’égare. Je ne veux dire que cette respiration de la lumière sur la page (été encore timide…), et le très lointain salut qui navigue jusqu’à ma conscience par elle. Par elle, mais en moi. Indicible beauté de cette approche.

Naissances

“La magie du langage” et “l’imagination sans image” sont pour Joséphine Lanesem la double source de la littérature, entendue comme la pratique de la lecture et de l’écriture. L’une, musique ou “bruit” naturel des mots, fait sonner la paroi de l’âme et y éveille des ondes, mouvements et souffles innommés qui nous meuvent ici et là, par les chemins souvent enchevêtrés du plaisir et de la douleur. Cette magie du langage est liée à “l’imagination sans image”, enjeu profond de toute littérature de fiction, qui a partie liée avec les puissances de l’inconscient et que je me garderai bien de tenter de paraphraser – (re)lisez l’article de Joséphine ! Bien que le désir m’ait aussitôt prise de répondre à son invitation et de remuer mon fourbi intérieur en quête des sources de mon besoin de littérature, je n’y suis pas parvenue. Je me connais assez mal et je crains bien que, dans ma pauvre cervelle, les tâches domestiques et de jardinage empiètent chaque jour davantage sur le maigre espace dévolu à la pensée.

Je puis cependant dire que ma vie a changé lorsqu’enfant j’ai découvert les nouvelles de Le Clézio – non pas peut-être ma vie (quoique ! dans le quartier où je vivais, il y avait le haut immeuble d’une banque qui avait pour façade un empilement de fenêtres dont le verre rendait un reflet très bleu. Devant, une vaste plateforme de dalles blanches. Le soleil y fouettait un éblouissement à vous brûler les pupilles, si bien que pour mon entourage elle fut rebaptisée Plateforme Le Clézio) – sinon ma vie, du moins moi-même, et que ce fut là ma vraie naissance. A leur suite sont venus d’autres livres phares dont chacun fut l’occasion d’une sorte de métamorphose – une renaissance. L’élan vers l’écriture qui en découle n’est que le cours du sang de l’âme, un chemin de croissance. La rencontre d’un grand livre est un choc, une réaction nucléaire, la source dynamique d’un flux qui ne peut s’arrêter à la simple appréciation, tout émerveillée qu’elle soit. L’énergie reçue – énorme – ne peut être contenue, sous peine d’intenable frustration, elle pousse à créer. S’agit-il de contrefaire la voix de celui qu’on vient de lire ? Certainement, quand j’étais enfant, il y avait de cela. Une sorte d’hommage transi barbouillé de confiture. Mais il s’agit de bien plus que cela. Par l’écriture on prend possession de ce nouvel état dans lequel la lecture nous a fait éclore, on agite un filet pour recueillir un peu de ce que ce vent nouveau agite autour de soi, on en tire le miel que l’on s’incorpore, on remplit cette peau plus large d’après la mue, on se fait soi. On se fait soi en rassemblant l’expérience éparse qui n’est pas encore sienne, en y posant un regard auquel seule la main qui écrit donne précision et profondeur, en y penchant la loupe et le rai de l’écriture. Le feu prend, où force et liberté se forgent. “Raconter, c’est créer, écrit Pessoa je ne sais plus où, car vivre, ce n’est qu’être vécu”. Et cependant, ce processus par lequel je puis enfin me posséder, vivre au lieu d’être vécue, paradoxalement ne dépend pas de moi. L’écriture est toujours le résultat d’un élan qui vient d’au-delà, ou d’en-deça. Je ne suis pas à l’origine de “projets d’écriture”. Je suis simplement sur leur chemin, impuissante à avancer quand le vent fait défaut. D’autres ont une bien meilleure prise sur leur travail de création.

Dans son article, Joséphine souligne la réalité de ce qui se joue dans l’imagination. Ainsi, la renaissance par la lecture d’un texte fort n’est pas, à mon avis, une simple métaphore (toute nouvelle connaissance nous modifiant et pouvant être apparentée à une naissance). Si le propre de l’humain réside dans le langage / symbole (ce que je crois), alors ce que permet la lecture (ou l’art) ne saurait être divertissement, aussi noble soit-il, mais au contraire, la clé d’une évolution appelée par la nature même de l’homme. Cette croissance spirituelle que l’imagination nourrit et qui la nourrit à son tour, toute vie humaine y est appelée et la connaîtrait dans des conditions idéales. Il me semble qu’être privé de cette possibilité conduit à la souffrance, muette peut-être, d’être inachevé, à demi-né. Je ne peux m’empêcher de penser que c’est aussi ce que voulait dire le Christ quand il parlait de “naître de l’Esprit” (alerte hérésie). Et bien que je me croie sans imagination, je reconnais en lisant Joséphine que l’absence des images, ou leur rareté, ne signifie pas que mon imagination soit nécessairement pauvre, mais qu’elle se manifeste autrement, par ces tensions, ces contractions, ces urgences qui me poussent à écrire, et par ces éclats, ces cris muets que soulève un beau livre.

En évoquant Le Clézio, je pense particulièrement aux livres qu’au bout de quelques pages on réalise avoir toujours attendus, avec au coeur l’inimitable serrement de la reconnaissance, de ceux qui entrent en résonance avec ce que nous étions déjà sans le savoir. Mais il y a aussi ceux qui brisent en nous un mur que nous ne savions pas être là, exactement comme un coup de bélier dans une maçonnerie masquée du rideau de l’habitude (voyez donc voler ces briques !), et qui ouvre soudain vers un paysage jusqu’alors inimaginé. Les raisons pour lesquelles un livre devient phare ont certainement à voir avec l’imagination sans image dont parle Joséphine, mais ma vue est bien moins claire que la sienne et je ne suis pas plus capable d’identifier les forces à l’oeuvre en moi que les correspondances qu’elles trouvent dans la voix d’un auteur. Néanmoins, c’est d’abord la lumière qui me parle, derrière le reste, une luminosité de l’écriture, du monde révélé, d’un personnage. Chez Le Clézio, cette lumière sans filtre, très blanche et nue, minérale, grecque. Chez Tolkien dont je vais maintenant copier un extrait, et qui fut pour moi un de ces paysages autres, exotiques, la vibration ambivalente de la nature, la précision vivante de ses paysages habités. Tolkien est un arpenteur, sa nature n’est pas d’encyclopédiste mais de vrai randonneur, et ses arbres au coeur ombrageux manifestent la justesse de son rapport au vivant, qu’il ne prétend pas toujours favorable. Comme il prend son temps pour décrire la terre où s’avancent ses personnages ! Rien ne le détourne de cette pâte où il fait se lever des parfums, des bruissements, des vibrations venues d’inconcevables profondeurs de temps. Je m’émerveille de l’épaisseur mémoriale de son univers, chants dessous les chants, ruines sous les collines. Mais les plus beaux moments sont ceux où l’obscurité se déchire, souvent fendue par le chant “jeune et immémorial” des elfes. Il se trouve que je relis The Lord of the Rings pour la troisième fois – pour les enfants c’est la première fois – et c’est un émerveillement continué. En anglais surtout, une langue onomatopéique, j’entends ce bruit magique du langage dont parle Joséphine.


 

Frodo, Sam, Pippin et Merry sont perdus dans la Vieille Forêt, où les arbres sont trompeurs et les sentiers ne vous laissent aller qu’où vous ne voulez pas. Ils sont succombé à la somnolence montant des vapeurs tièdes de la rivière Withywindle. Old Man Willow, le grand saule, a avalé Pippin et s’apprête à faire de même avec Merry, dont seules les jambes dépassent encore. Un appel à l’aide de Frodo et Sam, désespérés, fait sourdre sous les arbres la chanson folâtre de Tom Bombadil – personnage mystérieux et merveilleux s’il en est. Le vieux Tom libère Pippin et Merry du tronc-tombeau du vieux saule, et invite les hobbits à venir dîner chez lui. Alors qu’ils se hâtent de le suivre par les sentiers, ils perdent sa trace.

“After that the hobbits heard no more. Almost at once the sun seemed to sink into the trees behind them. They thought of the slanting light of evening glittering on the Brandywine River, and the windows of Bucklebury beginning to gleam with hundreds of lights. Great shadows fell across them; trunks and branches of trees hung dark and threatening over the path. White mists began to rise and curl on the surface of the river and stray about the roots of the trees upon its borders. Out of the very ground at their feet a shadowy steam arose and mingled with the swiftly falling dusk.
It became difficult to follow the path, and they were very tired. Their legs seemed leaden. Strange furtive noises ran among the bushes and reeds on either side of them; and if they looked up to the pale sky, they caught sight of queer gnarled and knobbly faces that gloomed dark against the twilight, and leered down at them from the high bank and the edges of the wood. They began to feel that all this country was unreal, and that they were stumbling through an ominous dream that led to no awakening.
Just as they felt their feel slowing down to a standstill, they noticed that the ground was gently rising. The water began to murmur. In the darkness they caught the white glimmer of foam, where the river flowed over a short fall. Then suddenly the trees came to an end and the mists were left behind. They stepped out from the Forest, and found a wide sweep of grass welling up before them. The river, now small and swift, was leaping merrily down to meet them, glinting here and there in the light of the stars, which were already shining in the sky.
The grass under their feet was smooth and short, as if it had been mown or shaven. The eaves of the Forest behind were clipped, and trim as a hedge. The path was now plain before them, well-tended and bordered with stone. It wound up on to the top of a grasy knoll, now grey under the pale starry night; and there, still high above them on a further slope, they saw the twinkling lights of a house. Down again the path went, and then up again, up a long smooth hillside of turf, towards the light. Suddenly a wide yellow beam flowed out brightly from a door that was opened. There was Tom Bombadil’s house before them, up, down, under hill. Behind it a steep shoulder of the land lay grey and bare, and beyond that the dark shapes of the Barrow-downs stalked away into the eastern night.
They all hurried forward, hobbits and ponies. Already half their weariness and all theur fears had fallen from them. Hey! Come merry dol! rolled out the song to greet them.

Hey! Come derry dol! Hop along, my hearties!
Hobbits! Ponies all! We are fond of parties.
Now let the fun begin! Let us sing together!

Then another clear voice, as young and as ancient as Spring, like the song of a glad water flowing down into the night from a bright morning in the hills, came falling like silver to meet them :

Now let the song begin! Let us sing together
Of sun, stars, moon and mist, rain and cloudy weather,
Light on the budding leaf, dew on the feather,
Wind on the open hill, bells on the heather,
Reeds by the shady pool, lilies on the water:
Old Tom Bombadil and the River-daughter !

And with that song the hobbits stood upon the threshold, and a golden light was all about them.


Mais voici que ce billet se fait long ; aussi je garderai pour une autre fois les histoires que tire de sa longue mémoire Tom Bombadil pour ses invités.

Voeux

Et puisqu’il est presque minuit et que je me trouve ici, devant mon ordinateur, comme déversée sur ma chaise par une journée éreintée de routes et de chemins de fer, de serrures et de rangements, au bord de me demander s’il faut, ou s’il vaudrait mieux ne pas, partir à la recherche de ce bout de chemin dérobé à la nuit d’il y a quelques semaines où, sous la caresse d’une brise dépliant au bout de bras glaciaux des doigts presque tièdes, je m’étais sentie enrubannée de brume et d’une joie insoupçonnée,
il me semble qu’il vaudrait mieux abandonner à cette heure clémente le passé somnolant et ramasser dans la conque d’à présent ce qui se trouve de mousse chaleureuse, d’écume bienveillante, de flamme nocturne, pour souhaiter au lecteur ami qui passerait par ici une nuit qui lui soit barque et berceuse, et un matin de pâleur, de parfums, un matin d’île, léger d’infinies fondations marines et de mondes promis, et que Dieu lui prête vie, c’est à dire de quoi faire l’expérience d’aimer toujours mieux,
mais ce souhait ne me vient que forcé, arraché, abîmé déjà. Ami lecteur, je peux te souhaiter, plus honnêtement, que Dieu te donne de quoi lutter, que la flamme qui te tient encore debout ne soit mouchée par rien ni personne,
et si tu as tort, eh bien, de trouver quelque part la force de quitter cette peau sans y laisser la peau. Cela, je te le souhaite de tout coeur.

Arcane (2)

Percevoir l’arcane du monde et tâtonner vers son déchiffrement est l’objet même de la poésie. La poésie ne peut advenir sans cette foi perceptive, aussi brumeuse soit-elle, d’une vérité à la fois immensément lointaine et trop proche, et dont le monde est une manifestation. C’est à cela qu’on la reconnait : au passage de son souffle, le bancal échafaudage des mots devient mobile et se met à tourner au rythme de la comptine originelle. Ainsi, si l’heure vous bénit, vous capterez de cette comptine une mesure, deux peut-être les jours fastes, juste assez pour deviner, dans l’écho d’un vers juste, l’ombre vibratoire d’une mélodie faisant chemin sur l’échine des collines, à dos de train, par la houle des forêts ou le souffle des villes.

Nombreux sont ceux qui croient le monde sans énigme, ou son énigme le masque mensonger d’un chaos. Pris, malgré cela, d’une démangeaison de résolution, ils affabulent des clés, donnent leur langue à des chats qu’aucun dieu ne reconnaîtrait, se prosternent au hasard, jettent des mots du haut des escaliers et en baisent les marches très solennellement. Ils ne croient pas en l’arcane du monde, seulement en leur besoin d’échapper à la peine de vivre. Or il faut oublier les incantations, la divination : les clés furent livrées dès la première neige et toute invention vraie ne fait que dévoiler, pli par pli.

Ainsi s’avance-t-elle inlassablement vers le bout du pré. D’abord il y a des remparts à saluer, des routes à scinder, des carrefours où farandolent les points cardinaux et des vertiges – mais elle a appris à donner la main au temps, à croire en la sagesse de la marche.
S’en viennent l’épais édredon des fleurs d’août, l’écume violacée des graminées, une frange d’épis transmutant sans effort le chaume en or et l’été en froment.
Enfin, la ligne pâle.

Voici l’appel au franchissement, inlassable et jamais satisfait – l’essence de tout horizon, frontière qu’il faut passer, s’enflant de désir et toujours s’amenuisant. Vers la contrée perçue, et qui la convoque, l’âme s’étire et s’étend, achoppant sur son tribut charnel, et bien que toujours aveugle espère assoiffée en son initiation. Pourquoi cette constance aux pieds sanglants, pourquoi ceindre son front des épines de l’espérance, et quêter la poésie ? C’est que l’arcane du monde promet plus que la science, qu’elle n’offre qu’en passant : c’est à l’amour qu’elle voue, auquel rien ne renonce et vers qui tend le mystère de toute existence.

 

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Monastères

Ce qui suit est une liste de considérations à laquelle il manque trop de choses. Il traine dans mon ordinateur depuis un moment et je ne crois pas que j’aurai dans les temps à venir l’occasion d’en faire quelque chose de correct. Je publie donc tel quel.

On m’interroge de temps en temps sur la foi. Cela m’étonne, non que l’on s’interroge, mais que les questions me soient adressées, à moi. Je suis une croyante difficile, comme on le dit d’un cheval, rétive, inconstante, paresseuse. Les gens qui m’interrogent ne le savent pas, mais Dieu le sait. Et les questions viennent malgré tout.

Elles portent, le plus souvent, sur ma conversion (question prévisible à laquelle, malgré mes efforts, je n’apporte jamais qu’une réponse crassement insuffisante et de plus en plus inadéquate), et, plus étrangement, sur la vie consacrée, particulièrement monastique. C’est drôle, parce qu’il se trouve que j’ai eu envie, il y a longtemps, de m’engager dans cette voie. Ce n’était qu’une pensée et aucune démarche concrète n’a été entreprise. Cependant, je ne la balaierais pas d’un revers de main et d’un commentaire précuit sur la jeunesse et sa soif d’absolu. Ce désir demeure en moi comme la promesse d’un baiser que les circonstances auraient retenu au seuil de sa réalisation. Je n’ai pas mis les pieds dans un monastère depuis très longtemps. Mais je sais que si la vie prend un vilain tournant, c’est dans un de ces hauts-lieux de prière que je penserai d’abord à venir chercher de quoi me relever, nouer ma ceinture et continuer. J’ai une grande tendresse pour les moines. J’ai étudié les règles de saint Basile avec bonheur et j’aurais continué à me pencher sur la vie des reclus, si les circonstances me l’avaient permis.

J’ai été une incroyante fanatique, ce qui revient à dire que j’ai été une croyante d’une autre sorte. Les vrais athées sont très rares, et à vrai dire je ne sais si j’en ai déjà rencontré. Il n’est pas donné à n’importe qui d’être athée : une telle supériorité d’esprit, ou un tel manque d’imagination et de sensibilité ne se rencontrent pas tous les jours. Tirer vraiment les conséquences de l’inexistence de Dieu, non, je ne l’ai pas encore vu faire. Moi, je n’étais qu’une païenne, rien que de très commun (cependant, ce que j’étais, je le suis en grande partie resté, je le suis encore. Est-ce un obstacle ? Bien sûr. Non pas dans le sens d’une barrière à franchir, mais plutôt comme une sorte de calcul rénal qui ne serait pas douloureux. Quelque chose en vous qui vous retient, vous gêne, vous rappelle à la matérialité, à l’épaisseur, à l’intrication, à une certaine forme de beauté, à la jouissance de cette beauté, d’une façon qui vous interdise de concevoir un au-delà, d’une façon qui vous limite. Considérer cet obstacle, trouver le moyen de le résoudre, se demander combien il faut mourir pour porter de fruit : tout cela constitue ma basse continue. Néanmoins, à une plus grande profondeur repose, étale et dense comme la pierre de l’autel, la certitude que contre cet obstacle je n’écraserai pas mon pauvre crâne, car voilà, Dieu prend tout). Cela pour dire que je sais à quel point il est difficile de se faire entendre d’un côté du fleuve à l’autre. Peut-être faut-il être exceptionnel pour être capable d’entendre un langage qui, fondamentalement, sape toutes vos fondations (dans un sens ou dans l’autre). Je ne l’étais pas, exceptionnelle. Je n’ai entendu quelque chose que lorsque je m’y suis trouvée forcée.

Parler de foi à quelqu’un qui ne croit pas revient à tenter de traduire (oui, dans le sens inverse aussi, et bien que j’aie consacré tous mes efforts à cela autrefois, tentant de convertir mon amie Jehanne à mon « athéisme », pardon, tentant de la libérer des chaînes de l’illusion, je n’ai, je crois, réussi à me faire entendre qu’une seule fois – je veux dire, à lui faire imaginer un monde sans Dieu). Du génie d’une langue à l’autre, beaucoup doit être sacrifié, et il est bon, lorsqu’on lit une œuvre traduite, de garder cela à l’esprit. Souvent, on me demande quelque chose d’impossible : de donner en traduction une restitution parfaite de l’original. Disons que les échanges de part et d’autre de la foi exacerbent de façon aiguë un problème inhérent à toute communication.

Ma vie n’a rien en commun avec celle des moines cloîtrés. Je pourrais, comme nombre de catholiques, me sentir embarrassée et ne pas savoir comment justifier – car c’est ce qu’on me demande – tant d’inutilité. On peut pardonner aux croyants qui s’activent dans l’humanitaire. Quant aux bien-portants qui s’enferment, s’encapuchonnent, mangent en silence et chantent à heures fixes, non seulement on ne les comprend pas, mais leur prétention à faire œuvre utile, au même titre que les personnes qui consacrent leur temps libre à la soupe populaire, suscite la colère. Cette incompréhension s’est exprimée au sein même de l’Eglise tout au long de son histoire, et c’est bien normal, les croyants sont des gens comme les autres. Mais je ne ressens aucun embarras. Etrangement, mon affinité avec la vie monastique prédate ma conversion. Autrement dit, elle est une forme de vie religieuse qui m’inspire instinctivement, sans que j’aie besoin de me forcer.

Commençons par enfoncer des portes ouvertes. Si Dieu n’existe pas, oui, bien sûr, cette prétention à faire œuvre utile en s’enfermant quelque part pour psalmodier de la poussière est un triste mensonge (un mensonge comme un autre. Nombre de ceux qui ne sont pas enfermés pourraient également s’interroger sur ce qu’ils apportent réellement à la société). Maintenant, il faut faire effort et se souvenir que le moine croit en Dieu. Si Dieu existe (je parlerai ici d’une conception chrétienne de Dieu), rien de plus logique et naturel que de placer à la première place la prière. Allons plus loin : ce n’est pas logique, c’est nécessaire. La destinée de l’homme n’est pas de faire ceci ou cela de son temps sur la terre, mais d’entrer dans une relation d’amour avec Dieu – à travers les autres, à travers soi, etc, mais enfin, avec Dieu. La prière n’est pas une activité comme une autre, même très plaisante, à inscrire quelque part dans son emploi du temps entre un rendez-vous et un cours de tennis, une BA saupoudrée sur le reste de la « vraie vie » pour le relever d’un peu de bonne conscience, voire pire (oui, il y a des gens qui pratiquent la religion comme une façon d’appartenir au bon club, mais sait-on jamais ce qui se passe dans les cœurs). Dieu n’est pas (un) accessoire. Il est à la fois l’alpha et l’omega et le centre. Le croyant sincère organise donc naturellement sa vie autour de Dieu. La raison pour laquelle cet Alpha-Centre-Omega se cache aussi bien alors qu’on aurait sacrément besoin d’un grand coup de main ? Nombre de réponses possibles peuvent être tentées dont aucune ne convaincra personne qui n’a encore jamais fait l’expérience de la foi.

La prière est ce vers quoi toute vie est appelée à tendre, et particulièrement toute vie humaine. Idéalement, enseigner, faire les courses, manger, faire l’amour, le ménage ou le reste, faire des enfants, ne pas en faire, devrait monter en prière. C’est pourquoi le choix des moines cloîtrés n’est d’ailleurs qu’une voie parmi d’autres. Une voie qui n’est pas supérieure aux autres, mais spécifique et nécessaire. L’Eglise a débattu la question bien des fois, mais semble avoir convenu qu’il n’est pas question que tout le monde aille prendre le voile ou la tonsure (smiley). Mais alors, pourquoi s’enfermer, se priver, quand d’autres voies sont possibles ? Prier, c’est par certains côtés plus facile si on n’est pas distrait et tiraillé par mille autres sollicitations. Dans la communauté, on est guidé. On ne risque pas d’oublier Dieu. Ainsi entend-on parfois dire à des moines qu’ils ont choisi cette voie parce qu’ils ne se sentaient pas la force de vivre en chrétiens dans le monde – le monachisme, paradoxale voie de la facilité ? Cela dit, on devine sans peine que le microcosme d’une petite communauté n’a rien à envier à la société du dehors en termes de distractions. Les cliques, les affinités, les inimitiés, tout cela mijote et fermente comme ailleurs dans un monastère. L’absence de distraction, qui devait être adjuvante, la monotonie des jours, peuvent se retourner et devenir des écueils ; les plus petites contrariétés doivent prendre de vilaines proportions. Mais tout de même : c’est plus facile, dans un monastère, de faire de sa vie une liturgie.  De plus, on ne choisit pas sa communauté au hasard, on en cherche une dont les caractéristiques et la spiritualité nous permettront de tirer le maximum de notre nature. Avec les frères et sœurs, même ceux qu’on n’aurait pas choisi de fréquenter dans la “vraie vie”, on poursuit un même but : être le cœur priant du monde, qui n’a pas toujours l’inclination ou le temps d’y songer. Si on croit en Dieu, on croit en une « efficacité » de la prière. Levain, on aide la pâte du monde à monter vers son accomplissement. Cette tâche essentielle justifie à mes yeux la vie monastique.

Il arrive qu’en visitant un monastère, on ressente de la colère. Quelque chose se révolte en nous devant l’absurdité de ce choix, devant ce que l’on perçoit comme des privations. Il arrive que ceux qui s’agacent admirent dans d’autres contextes le dépouillement, la frugalité, le fait d’être « en prise avec soi-même ». Dans ce cas, je ne sais pas ce qui les agace vraiment, au fond. Le sentiment du gâchis ? L’esprit de sacrifice ? Mais de nos jours, personne n’est forcé à prendre l’habit ni même ne le fait par défaut (la conseillère d’orientation ne trouve rien pour vous ? Qu’à cela ne tienne, vous pourrez toujours vous faire chartreux). Les gens qui entrent dans les ordres ont dû surmonter un grand nombre de réticences et ont considéré que leur vie produirait davantage de fruits ainsi. Le choix de la vie monastique dans notre société est à mon avis le fruit d’une grande indépendance. Peu de gens ont autant d’emprise personnelle sur la voie qu’ils ont choisie – ne soyons donc pas désolés pour ceux qui optent pour ce chemin. Cela ne remet pas en cause les autres choix de vie. Ou bien est-ce une expression extrême de la croyance religieuse qui irrite? On nous a appris que c’était une forme de demi-pensée pour les faibles, les grands-mères qui ont peur de mourir, les infantiles, les superstitieux, les pré-scientifiques, les nuls en maths, ceux que la grâce du Progrès n’a pas encore touchés (car il est bien connu que foi et science s’excluent !). La foi est acceptable « en privé », pratiquée honteusement (if you really must…). Et voici qu’elle ne s’excuse pas, ne se cache pas, ose s’afficher. Enfin, je ne sais pas, ce ne sont que des hypothèses.

Personnellement, à rebours du gâchis, je perçois dans la vie monastique une intensité de vie et de regard, une façon d’habiter le présent et l’espace qui ne laisse rien se perdre, tout en étant ouverte vers autre chose, de l’ordre d’une conscience poétique du monde : voir ce qui est, voir au-delà, voir au-delà dans ce qui est. Il me semble aussi que cette forme d’existence permet à certaines aptitudes de se développer, intellectuelles, spirituelles, mentales, ce qui en fait, quand bien même la prière ne servirait de rien, une expérience passionnante, et un fascinant objet d’étude anthropologique.

Arcane (1)

« La matière est l’excroissance de l’amour » (Rodin)

Quand je marche, il me semble répondre à l’exigence du paysage. Ce désir qui me harponne et me pousse dès qu’un peu de ciel s’ouvre, qui m’écartèle, qui justifie non seulement ma présence en ce lieu mais mon existence même, ce désir, s’il passe par moi, s’il tient ma chair et détermine sur sa harpe l’amplitude de ma respiration, vient d’au-delà de moi.

– Fadaise, illusion, pauvre et infantile folie !

Triste, qui ne sait ce dont je parle. Car c’est une certitude sensible, matérielle, artérielle – et une joie : on appelle, on m’appelle, on me nomme. Tout mouvement est un écho de cet appel. Avant le premier de mes pas, la réponse consiste d’abord pour mes poumons à respirer, pour mon cœur à faire circuler, pour mes cellules à se multiplier, se renouveler, à bâtir, microscopiques sisyphes, leur éphémère durée.

Vient l’heure de marcher. Marchons ensemble. Le long d’une rivière, par la fresque des feuillages, à la frange des vagues, épousons le temps. Que le chemin passe sous le regard des montagnes, et c’est le ciel que nous arpenterons.

L’effort de ce pas, puis de cet autre, est le lieu où dérisoire et éternel font corps à corps. Ils ne s’unissent pas, ils s’explorent. Ils font l’amour (nous faisons l’amour). C’est une drôle de façon de le faire, sans possibilité de résolution, sans sommet où épuiser l’ascension du désir, sans illusion de fusion : pas d’épaules ou de hanche où puisse s’arc-bouter la colère de parvenir pour transmuter en jouissance, mais un chemin qui se poursuit, plus profond, plus loin, source intarissable pour une inextinguible soif. Ce que nous apprenons dans l’étreinte du monde est un arcane de lumière : que la matière et l’âme sont au moins cousines, l’une et l’autre excroissances de l’amour. Cette connaissance toujours à approfondir nous fait entrer dans un degré plus élevé d’existence.

Convoqués, les mots s’éveillent et se bousculent, s’accumulent, font barricade, se débordent eux-mêmes. Ou encore se mettent en rang et se produisent, d’une façon puis d’une autre, grandioses et lents, vifs et légers, historiques, immémoriaux, drapés, nus, aiguisés, bègues, sanguins, furtifs, mendiants. Bleus. Noirs. Rouges. L’étoile demeure au-delà, éblouissant notre désir. Le chant se prolonge qui nous porte plus loin.

 

 

Notes on skylarks, memory and happiness

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Walking one morning on the Holcombe moors under a bright Spring sun. Distances are vanishing into a gleaming haze and on the banks bloom the first coltsfoot flowers.

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Up Moorbottom lane, the warm stones elicit sensations of Southern Alpine paths.

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Lancashire moors, Southern Alps, worlds apart ? Not to me. I walk, grateful for the benevolent pressure of gravity, and my whole being is but a smile. The hilltop is a sea of blond manes, vibrating with the skylarks’ song, and we ride to the frontier whence the clouds rise.

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For the skylarks I am immensely grateful. I love The Lark Ascending, but have never actually seen one, let alone a hill full of them. I follow many as they aim to pierce heavens, and fall. At one point, I see one disappear into the blue, as I was told they do, sometimes, mysteriously. I stand transfixed under the empty sky where its song still resonates. Then comes a familiar pull, inside, a need to put words on this happiness.

This is L’s home, the hills of his childhood. At their foot lies his hometown. It is a small Northern ex-industrial settlement which, at first sight, any visitor would find dreary, to say the least. I still wonder how his first girlfriend, a girl expelled from the Tuscan paradise of Arezzo, survived the aesthetic (as well as climatic and cultural) shock. As for him, who had no other home to escape to, he found salvation through an interest in local history. Researching the archives to write the story of his region and try to salvage the remnants of the Industrial Revolution heritage from the shortsightedness of local councils infinitely broadened the possibilities of what first seemed to be on offer. On those soot-dark mill town walls, a wealth of echoes started to resonate, windows opened onto a richly animated world. Under its veil of rain, the landscape began whispering, speaking, singing. History wasn’t that merely useful source of valuable lessons it is so often sold as, but a meeting place and a condition of happiness. In L’s case, there was a deliberate attempt to draw from the powers of memory (his own and that of others) in order to defeat the poverty of his experience. For me too, happiness and memory are intrinsically intertwined, but in a different way.

My mind’s memory is very poor, and not improving. Of concepts and ideas I find myself quite deprived. Of cultural references – facts, dates, names, stories, those bricks needed to build a decent system of thoughts –, I have to admit to being less endowed than any person of a similar level of education should be. Why, I can’t even remember events in my own life, and those I can recall, I am often unable to order chronologically, even approximately. Yet it is memory that heals me and makes me happy. I hesitate to use the word “heal”, as I can’t pretend to have ever been torn apart by any particular event – but I was born and long lived under the star of an intense and unfathomable sadness.

Early in my life – before the age of ten – I waged war against time, in which my youth could only see a dispossessing monster, by trying to remember everything. That such a doomed pursuit could only lead to deeper sadness didn’t stop me from trying with all I had. It may have developed my writing skills but it was exhausting. It was bitter. On the edge of adulthood, stubborn though I was, I simply had to let go. Having yielded to the healthy necessity to forget, I survived. Yet, memory undoubtedly is at the heart of any happiness I experience now. Not the overburdened and then discarded storage system of my childhood, but a different form of memory. One through which, though unable to summon facts and dates, I experience what I would tentatively describe as volume, depth and thickness of sensation. A perception of complexity rooted less in the mind than in the body.

The frontier between the physical world – reality, as some would call it – and its spiritual body, is fading. There are layers in the light and layers in the present. I can perceive them. It is nothing new, but time, and gardening, have sharpened my consciousness of it, and extended the depth to which I can perceive. I can feel the continuous presence of what a restricted linear conception of time would have us believe are different instances, all of which supposedly dead but one, which is fleeting, and now gone. Oh, but things remain ! To describe that, French words come to me: concomitance, rémanence.

No effort of the mind is required. It is simply there: the radiance of a form of consciousness which appears in the likeness of a physical sensation, for it is rooted in the body and its memory. And so, years passing, I find myself increasingly relying on unconscious or barely conscious movements seated in my flesh to feel, of course, but also learn, remember, write. All that might not deserve to be called “thinking”, but it makes me happier. More learned people might say I am merely trying to describe something which psychoanalysts and explorers of the subconscious are familiar with. To me, it is a spiritual experience.

The feeling of incompleteness, of hollowness, we are told, is a distinctive part of the human condition. With conscience comes the sharp bite of loneliness. Yet… Try to walk in life as you would up a sunny mountain side, opening your senses, widening your conscience, sharpening your awareness: more is present than first appears. Feel how the densified air holds and defines your body, your mood, through pleasure and pain, how manifold the world, how it embraces you, abrades you, how its manifestations become signs, and marvel at your soul revealed. Is there really such a thing as loneliness ? It is love I feel. And if I get the chance to answer to its call, to share a few words, even to the passing wind, then this life is worthwhile indeed.

*

Behold
On the hilltops, skylarks
Shrill as light’s beating heart
Shooting up in the blue
Till all is song

*

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Peter

It is Holy Week. So many things have wanted to pour out of me this week, or come to words through me, and I haven’t had the time, and I’m bursting at the seams. I am tempted to let some of them tumble down here in a most disorganised way. Perhaps, I should limit myself to the first.

Last Sunday was Palm Sunday. Grey skies, a dry spell between showers, a few daffodils pinned on the light shadow of a shuddering tree, Father Anthony with his smile in his eyes, kids crossing their palms, procession. We read Mark’s version of the Passion. I read along. As every time, and maybe even more this year that I have recently come back to communion, I feel my heart painfully tightening until the moment of Peter’s fall. The denial of saint Peter. And as he breaks down and weeps, I too break.

Here is Peter, or Simon, to whom Jesus gave the name of Kephas, the rock. How not to be touched by him ? He embodies humanity in all its tenderness and imperfection, in its moving and messy thirst for love. I certainly love him, for his passion, for his frailty, for his faults, especially this one, the one. A more serious one can hardly be conceived, coming from a man who was amongst the first companions of Jesus, who walked along him for three years – and what years ! -, sharing his bread, his wake, his sleep, his prayers, his friendship. A man who loved Jesus at first sight. When he was told, not long before the master’s death, that he could have no part with him if he didn’t let him wash his feet, didn’t he exclaim : “Then, Lord, not just my feet, but also my hands and my head as well!” ? How he would need it !

What did he know of the divinity of Christ ? What did he understand of the Son of Man ? That remains unknown, but one thing certain is he loved Jesus, as much as he didn’t know himself. “Even though all should have their faith shaken, mine will not be.” And “Even though I should have to die with you, I will not deny you.” It is almost as if these fiery proclamations summoned upon him the hour of darkness. But they didn’t : the hour of darkness was summoned long before, and not confined to him.

Standing by the fire, face and hands in the glow, the first amongst the disciples, the friend, the brother, the lover says, repeats and swears that he does not know “this man about whom you are talking“. In the Devil’s soft hand, Peter is tried, stumbles on the oh-so-natural fear of death and falls as fully as possible – thrice. “And immediately a cock crowed a second time.

In the denial of my brother, I hear my own. And underneath this terrible event,  from which it should be impossible to rise again, preceding and following it, resounding from the place whence love stems, I hear Jesus, at the end, in the last text of the Gospels, asking thrice : “Simon, son of John, do you love me ?“. To the unfaithful, the weak and the cowardly, but to the friend who cried, Jesus entrusted his lambs, for whom he became man and died.

That is why I became a Christian. I believe that a God who decides to become lowly and die, a God who chooses Peter, amongst all, to steer his ship, the God of the kenosis, was not created by man. In him, unfailing love is proven. Tonight, the light will be rekindled.

 

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En l’église Saint-Pierre-et-Paul de Ville-sur-Saulx. Source : Wikimedia Commons ; author : Amassychamp. 

Note sur la poésie

Remarques en parcourant, de temps à autres, Philippe Jaccottet, une poétique de l’insaisissable de Jean Onimus (Champ Vallon).

La poésie comme quête du réel insaisissable. Comme entreprise par laquelle on ôte, et arrache s’il le faut, les masques rassurants soigneusement plaqués sur la sauvagerie du réel : concepts, mots, dieux, etc. Elle s’opposerait ainsi à une conception de la poésie comme échappée vers l’imaginaire. Celle-ci “colonise les apparences, s’y installe, en tire des figures que l’imaginaire vient ensuite féconder“, celle-là, “d’un geste brusque retourne les apparences et délivre une présence cachée. L’une analyse, décrit son objet, cherche à l’épuiser, visant l’illusion parfaite. L’autre se contente d’ébauches, de notes, de commencements, parfois informes mais encore chauds, colorés par l’appel de flamme qui les a suscités.” (pages 46-47)

Oui, bien sûr, certes (laissons de côté le fait que cette opposition semble ignorer le pouvoir heuristique de l’imagination). On ne peut que trouver plus honnête et engageante une démarche qui évite l’ambition ridicule de l’exhaustivité comme la tâche futile de décorer. Rimailler sans saigner, c’est cool, mais ce n’est pas de la poésie (une carrière dans le slogan m’attend). Cependant, j’ai beau pencher comme l’auteur, à m’en casser la figure, du côté de cette poésie du vertige qui s’écorche à courir après “le réel”, je la trouve à peine moins absurde que l’autre, si le monde l’est (absurde). Cours toujours, poète, le réel a sur toi une longueur d’avance qui s’accroît à mesure que tu penses la réduire. “Retourner les apparences“, vraiment ? Ne neutralisent-elles pas presque aussitôt le mouvement de ta main par une rotation symétrique (oui, dans ce “presque” on peut engouffrer toute une vie) ? Et partant : pourquoi cours-tu, et, à ce qu’il semble, avec l’énergie du désespoir ? Quel feu menace ton arrière-train ? Si vraiment les louanges ne comptent pas, ni la satisfaction de la maîtrise technique, ni le plaisir de s’observer dans le miroir de la page, ni les joies saines que donne une comptine bien rythmée – et si dans ta grande sagesse tu confesses que la vérité est inaccessible -, pourquoi éprouves-tu la nécessité de courir ?

Ici pour moi (pour moi seule, je ne prêche pas), une preuve de Dieu. Tu cours – je cours – parce qu’on nous appelle. Le réel appelle : en lui mystérieusement agit une forme d’amour. Il y a du désir. Paraît qu’Yves Bonnefoy, dans Le Nuage Rouge, se demande “si la charité était une clé en poésie“. Sans avoir lu son livre, il est impossible de savoir de quelle façon il entend cette question. Mais Jean Onimus fait précéder cette citation de cette phrase qu’il ne développe pas : “questions [celles qui alimentent l’écriture poétique] que l’on ne peut se poser que si l’on aime, si l’on participe“. Là ! Voilà !

Mon interprétation d’ignorante va dans ce sens : si la poésie est nécessaire, c’est à la façon d’un acte d’amour. Non : la poésie (au sens large) est nécessaire comme la participation à un acte d’amour dans laquelle notre existence trouve son sens. Les questions que posent le monde, l’existence, la mort, qui aiguillonnent l’écriture, c’est cette disposition même qui nous les fait entendre : c’est pour recevoir les signes de cet amour que fut creusée notre oreille (bien que nous y enfoncions, souvent contraints, un tas d’autres choses). Et je m’étonne que l’on puisse consacrer sa vie à ce genre d’écriture poétique qui aspire aussi intensément à rencontrer le réel (à communier), au point que seule la mort en épuise l’effort, sans en venir à reconnaître, d’une façon ou d’une autre, que la vibration dont on traque l’origine à coups de mots met à rude épreuve l’idée d’un monde absurde.

Masque de nouveau plaqué sur le réel pour en apprivoiser le terrifiant mystère ? Je ne trouve pas que la perception de cette forme d’amour épuise en rien l’opacité du monde. Tout au plus navigue-t-on sur une fréquence où les longueurs d’onde de l’hostilité sont moins perceptibles – les fluctuations et les interférences demeurent. En tout cas, conséquence et non mobile, les chances de dépression sont moindres. Certains (my old self par exemple) me répondront qu’il n’y a pas à éviter la dépression. Que courir après le réel (surtout armé de mots) est pure folie, que l’homme lucide est fou, que la folie est l’horizon de l’existence bien comprise. Peut-être bien. Je ne suis pas mécontente d’avoir vieilli. Je n’ai pas choisi telle façon de percevoir plutôt que telle autre, le temps s’en est chargé. Je ne cherche pas à résoudre l’énigme du monde. Il me semble parfois que le monde vient avec la résolution de sa propre énigme, même si nos facultés ne suffisent pas à l’embrasser.

Optique

Une réflexion venue il y a plusieurs jours, que j’ai laissé filer et peine à retrouver.

Plongeon dans le champ par matin de soleil.
Octobre défend encore la digue.
L’air est tendre.
Le regard vague, égaré dans les ondes d’une lumière verte, vive, qui s’abstrait à la vue et s’adresse au toucher. Le sommeil tient encore le for intérieur, gardien du silence primordial, et c’est dans la fine couche d’air que le corps déplace à sa surface, comme une aura, que vibre ce qui demeure d’attention. Le champ moutonne et roule, ample, montant à hauteur d’yeux avant de se creuser de nouveau, scintillant d’une rosée qui imite le givre. L’univers tient entier en une couleur : vert.
Alors s’ébroue la pensée, et commence à s’ajuster la lunette par où le monde gagnera en précision ce qu’il perdra en dimension et en présence. Un très furtif instant, l’esprit perçoit. Entre la nappe de lumière indifférenciée antérieure à toute démarcation (à toute définition) et la vision précise de brins d’herbe individuellement habillés du prisme de la rosée, quelque part en amont de l’instant où le monde devient préhensible, il y a une embrasure.
Une ouverture.
Inutile de tenter d’ajuster la lunette à rebours, cette brèche demeurera introuvable. Elle ne se révèle que dans le mouvement premier de l’éveil, en passant et de biais, et l’esprit ne peut la faire se tenir immobile sous la lamelle de son microscope. Bien des réalités sont inaccessibles à un tel examen et ne s’appréhendent que dans l’élan, par une forme d’abandon. Le langage du monde est de nature rythmique. Nous y participons par tous les flux de notre corps, liquides, gazeux, chimiques, électriques, spirituels, au sens propre.
L’âme est flamme, est souffle.

Lucidité

Je lis un livre sur Philippe Jaccottet (Une poétique de l’insaisissable de Jean Onimus, chez Champ Vallon). Je suis frappée de ce que cette écriture soit si souvent une façon de soupeser le pessimisme, de rendre compte d’un doute qui ronge obstinément (et parfois de le surmonter – temporairement) et qu’elle mérite pour cela d’être qualifiée d’« écriture de la lucidité ».

Il est indéniable que “toute poésie est la voix donnée à la mort”. J’aime particulièrement l’accent que celle-ci donne à l’écriture de Jaccottet, cette nudité devant les faits. Mais que cet enracinement dans la conscience de notre finitude doive se traduire par l’impossibilité de croire en rien, de conclure à rien, et ainsi de toute joie franche et de toute paix, sinon celle du faible qui s’en remet à des illusions passagères (par faible, n’entend-on pas lâche ?), non, je n’y crois plus.

Il y a bien ambivalence, bien sûr, incertitude, précarité, et les mots lancés comme une audace insensée. Mais il n’est pas irrémédiable ni plus clairvoyant de tourner en rond sur cette aire cernée par le gouffre. La peur hypnotise autant qu’elle avertit. Au-delà, tant demande à être dit.

Mes arguments ? Aucun, ce soir. J’ai si peu vécu, presque une formalité. Ma parole ne peut se réclamer d’aucune légitimité fondée sur l’expérience, encore moins d’une autorité étayée par des victoires remportées sur la souffrance, l’épreuve, la cruauté de la vie. Je suis une chanceuse. Je devrais donc m’excuser, me taire et acquiescer au désenchantement. Et pourtant ce qui me vient et voudrait être dit sonne comme le soleil sur l’enclume de l’été. Il y a une lucidité qui ne se contente pas de quelques rayons perçant les nuages, ne se détourne pas de la célébration. Ce poids de mort dans le soleil n’en éteint pas l’éclat, ni la puissance vivifiante. Il l’exacerbe.

Du pareil au même

Il a plu. Sur le chemin de l’école, nous longeons le grand pré pour ne pas risquer les chaussures vernies de la petite. Du côté de la ville, par-dessus le clocher de la cathédrale, glisse une superposition de plumes noires.
Par beau temps, nous nous élançons éperdus dans ce pré comme on se jette à la mer, roulant dans le soleil qui s’égoutte des herbes. Dans le ciel débarrassé des toits, rendu à sa puissance ascensionnelle, les goélands répondent aux cris des enfants. Tout fouette en nous le sentiment du privilège d’être vivant.
Sur l’herbe du petit rond-point, les fleurs des carottes sauvages me font de l’œil (j’en veux dans mon jardin, il va me falloir attendre de pouvoir subtiliser les graines). Au-delà, les écoliers longent le bâtiment pansu du centre paroissial anglican, passent l’église en silex que garde un jardin où tanguent des pierres tombales ivres, puis l’épicerie-pharmacie-papeterie-bureau de poste. Nous y voilà.

A Paris, les directrices (Mme Maréchal et Mme Camps, ça ne s’invente pas !) gardaient la porte de l’institution : pas question d’en laisser franchir le seuil aux parents d’enfants du primaire. Les hauts murs de pierre serraient dans leur ombre la petite cour comme un monastère le secret de son cloître. Ici au contraire, tout est ouvert ; l’espace est le luxe des petites villes. Les bâtiments de plain-pied s’étalent confortablement sous les têtes de tournesols géants, on voit l’intérieur des salles de classe. La cour est vaste, les clôtures assaillies de plants de tomate, et il y a les terrains boisés de la Forest School (une matière au programme, s’il vous plaît) où tout apprenti citoyen britannique doit faire ses preuves en confection de pâtés de boue, construction de cabane et de four à pain, allumage de feu de brindilles, manipulation d’invertébrés, plantation de légumes, etc. J’entends des mamans s’enthousiasmer pour une nouvelle crèche où les enfants passent la journée en plein air, quelle que soit la météo, emmitouflés de textiles imperméables. C’est à la quantité de boue rapatriée chaque soir qu’on mesure l’épanouissement des bambins. Faut-il la déloger au couteau, on touche à l’extase. Autres horizons, autres mœurs.

Je m’étonne de voir le monde si peu changé ici, malgré le séisme du Brexit dont je ne dirai rien pour ne pas perdre la tête, mon sang-froid et la volonté de vivre. J’ai retrouvé assises sur les nappes de pique-nique les mêmes mères offrant les mêmes gâteaux, presque dans la position dans laquelle je les ai vues pour la dernière fois il y a un peu plus de deux ans. Je le leur fais remarquer, elles rient, prétendent n’avoir rien fait d’intéressant durant ces deux années. Mon fils retrouve comme s’il les avait quittés hier les copains à qui il avait fait la promesse de revenir « when I am eight years old » (il ferait un mauvais politicien – en revanche, son sens de la chicane fait entrevoir des possibilités au barreau). Près de Glebe Cottage, je reconnais à sa voix, avant même de l’apercevoir, Laura qui toujours proclame comme si elle était en chaire, décalée, pâle, brune aux yeux bleus – irlandaise. Nous ne nous parlons pas – je ne suis pas sûre d’être vraiment ici.

En ville aussi, tant de figures familières ! Le chanteur barbu à la voix rauque orne toujours les marches de la fontaine devant la porte monumentale de la cathédrale. La jeune rockeuse toute en jambes monte et descend la colline comme autrefois, mais c’est maintenant une femme, elle a lâché ses cheveux, vous regarde dans les yeux et porte le noir avec plus de confiance. George Ogilvie, en revanche, a quitté la ville. Il balade sa guitare à travers le pays, de salle de concert en festival, et, monté en grade, chante ses compositions plutôt que des reprises. C’est un peu dommage, car j’aimais la façon dont sa voix colorait les chansons des autres. Au bord de la rivière, les garçons braconnent, le regard et le corps prêts à la fuite. Dans ce pays, les jeunes hommes de la classe qu’on appelait ouvrière ont très souvent ce regard de bête traquée, cette bouche un peu amère ou méprisante, cette façon de maintenir leur corps au bord de la bagarre. Je ne sais s’ils en sont tout à fait conscients, s’ils entendent ainsi marquer leur virilité ; j’y lis une forme de peur que j’aurais presque envie d’apprivoiser.

Cette étrange permanence des choses tend à renforcer l’impression que les deux années passées à Paris ne sont qu’une parenthèse, peut-être une illusion. Déjà, je dois faire effort pour me souvenir de notre vie dans ce coin du quatorzième, de ceux que nous y avons rencontrés et aimés – comme on aime ceux qui ne sont destinés qu’à passer -, des choses données et gagnées et qui ne reviendront pas. Etrangement, c’est au club de judo que mon esprit s’accroche pour tenter de ne pas laisser engloutir – déjà ! – deux années de nos vies. La présence en mon cœur des amis de longue date retrouvés à Paris, elle, n’est pas soumise aux aléas des circonstances et aux exactions de ma mémoire.

J’ai conscience de parler étrangement de la mémoire, que d’autres envisagent comme un coffre à trésor, une bibliothèque, un palais aux innombrables chambres, un tiroir à secrets, c’est-à-dire comme un espace de dépôt, un lieu qu’il est possible de remplir, d’explorer, d’habiter, et qui dans les bourrasques de la vie peut servir d’asile. A rebours, l’image qui me vient quand je pense à la mienne, c’est le chien-balais d’Alice au pays des merveilles : ma mémoire est oubli en action. Néanmoins, je crois qu’en dépit de ce que la surface de l’expérience nous fait percevoir, tout demeure, en un lieu inaccessible à la conscience éveillée. De fait, une croyance en l’éternité explique seule que je puisse vivre sans désespoir avec ce balais qui me fouette les talons. Cette croyance, autrefois un effort tout intellectuel et théorique, a fini par s’incarner à travers l’attention portée aux plantes. Il me semble qu’il ne s’agit pas du cycle des saisons, des résurrections printanières, etc, toutes choses qui confirment le temps, le réalisent, plus qu’elles ne le remettent en question. Bien sûr, on pourrait dire que l’éternité se laisse imaginer à travers l’immobilité suggérée par le retour à l’identique du même cycle. Cependant, il me semble qu’on peut la pressentir (…mes mots imbéciles, chétifs, usés…) en regardant un arbre, tout simplement, sans considération de son devenir. L’arbre est entièrement là et n’est pas là. Il est symbole et négation du symbole. Sa présence est si intensément physique qu’elle fait exploser les frontières de la sensation et du corps. Des distinctions s’abolissent qui n’étaient peut-être qu’imaginaires, le présent s’amplifie.

Il y a du changement, malgré tout. Je trouve Canterbury plus beau que dans mon souvenir. Ecrire m’a changée. L’écriture oblige à éveiller tous ses sens tandis que l’on parcourt des sentiers intérieurs, à pétrir et labourer la matière dont on est fait, à être dans une plus étroite adéquation avec soi. Le regard se précise. Par exemple, je vois à présent une évidence qui m’avait jusqu’ici échappé : c’est la rivière qui fait Canterbury, non pas dans un sens historique, bien que cela soit certainement vrai, mais comme le nom fait le personnage, l’herbe le vent et la colline, ou l’abeille la fleur. Mais ce billet est assez déjà long et la Stour (prononcez comme flower) mérite mieux qu’une phrase de conclusion.

Saisons

La poésie est une activité saisonnière. Non pas en ce qu’elle serait attachée à une saison plus qu’à une autre, mais en ce qu’elle sert de canal à ce que chacune susurre en passant. Comme le jardinage, elle vacille en équilibre sur le dos du temps qui court, attentive à cette note dans le halètement qui ne change pas, au souffle qui inspire en expirant, inexpire, exinspire. Bien des voix trahissent pourtant une affinité avec l’un ou l’autre des visages de l’année.
Il y en a que l’aiguillon de la mort fait chanter dans la splendeur de l’automne, et c’est leur parole au goût fumé de feuille émiettée que la bouche de mes maîtres a d’abord fait retentir sous les platanes roussis. Enfant de septembre, je me croyais destinée à la mélancolie.
D’autres sont plus réceptifs aux crissements étouffés de l’hiver, à sa blancheur de cristal qui se rêve plume, au silence qu’il serre dans le plein des troncs. Je crois que ce sont des auteurs japonais qui ont ouvert mon oreille à la beauté de cette parole tue – sans surprise, la bise a emporté leur nom. Leur art matérialisait le feuilletage de l’hiver sans en altérer la délicate structure ; ils ne me semblaient pas guetter sous les couches de neige, de tissus soyeux ou matelassés, de solitude et de non-dits, les signes de l’après. Ils laissaient aux idéogrammes des ramures noires leur mystère. Leurs phrases contournaient lentement un cœur hibernant, attentives à ne point effleurer son absence de songe – perfection de la mort dans la vie.
Les plus nombreux, peut-être, s’ébrouent avec la nature, poètes du printemps, de l’éveil oublieux, de la jeunesse hâtive et amoureuse. Ils vont d’un pas dansant, semelles songeuses et bras rayonnants, invités à la fête. Peut-être ne puis-je nier être de ceux-là, car je dois reconnaître que la sève me pétille au premier jour clair de février, avec l’éclosion des violettes. Cependant, février est pour moi la ligne – le pas de tir – d’où se tend l’arc qui vise au solstice prochain. Comment interpréter autrement sa pureté toute minérale ? Le soleil de février est d’un été sans feu. Sans lui, les pluies de mars, les giboulées d’avril, les promesses toujours trahies de mai finiraient par dissoudre tout à fait l’espoir. Il rend l’eau du ciel transitoire, du moins dans les contrées où j’ai grandi. Et si je crains la chaleur, c’est avec révérence, comme on craint celui pour lequel le désir vous écorche et dont l’attouchement trop longtemps attendu vous arrache un grand cri ; les voix que j’aime d’amour ne touchent pas à la lyre éthérée, mais jaillissent de corps tendus entre nadir et zénith, la peau parcheminée, avec au ventre une flamme dérobée au foyer de l’été. Mots craquelés de lumière, d’une essence dense et odorante, langue épineuse et splendide, bouches dénonçant et décelant, proclamant, prophétisant, manifestant.
La braise de l’été est le seul inconfort dont la soif me trouble. C’est elle que je salue depuis le rivage de février. Quand surgit le solstice pour embraser la terre, je suis déjà vaincue.

Vegetal Key (what gardening is)

I read today a wonderfully written post which, amongst other things, talked about its author’s reading of nature. It stirred me. I would like to answer to her but 1) my little comment was again sent by WordPress to the bin ; 2) I have had no time to think properly. This somewhat clumsy article is partly a side shoot of that beautiful text.

My God, Gardeners’ World is such an efficient feel-good program. Folks, forget about wars and scars, injustice and hatred. Behold community gardens bringing different generations and social classes together, see how a bare plot of land can become the bed for what I’d like to describe as a garden of people, sharing knowledge and stories in an important and often otherwise unattainable physical closeness. Those hands together in the soil fertilise time.

I realised today, listening to the marvelous Roy Lancaster interviewed by Carol Klein (episode 18), how choked by emotion I get when people talk about their love for plants. In this interview, Roy stressed how his interest in all things vegetal led to a much wider awareness of the intricate texture and nature of the world. First, you are drawn to a plant’s aspect, which then tells you about its environment (why does it grow in such place, next to that other plant, how does it respond to the setting, etc). Little by little, your interest widens from one area to another to, potentially, the whole planet (which obviously includes people – oh how daft and simplistic the opposition between nature and humankind).

And certainly, for me, learning about plants has changed my conscience of… everything. I grew up in a big city, often tightly locked in my own body, as many urban teenagers do, with an incredibly narrow conscience of the world. Nature, to which I have nonetheless always been drawn, remained mute – nameless. And I knew the world was inhabited, but in a sort of hopeless, opaque and frustrating way. England’s most valuable trait, an ever faithful attention to the living world, unlocked me. Now – call me crazy if you will – I feel I can perceive its whisper. As I wrote in another post about landscapes, I don’t clearly understand what it “says” (is it even possible ?), but I can hear what seems to be a voice and a call. Higher happiness came in its wake, with the sense of fullfilment gained when pieces of a previously mixed-up jigsaw finally fall into place.

Roy Lancaster’s relationship with plants illustrates what I love about gardening. It isn’t (just) about putting nice colours in the right place (subjective anyway) or expressing one’s personality (honorable yet still self-centred). It is certainly not about showing proofs of suburban respectability (those hanging baskets…), nor even about being a good-hearted person caring for living things.

It is about opening eyes, ears, nose and hand, fine-tuning one’s skin to wind and seasons, learning the language of time and space, the matter of light – of LIFE. And death, most importantly. Feeling the mystery of each (moment ? event ? Can’t find the notion yet) which relies on it already passing away and yet throwing roots into eternity. Nowhere better than with trees and plants have I felt that time, though painfully (or mercifully) real, is only superficial. Gardening can be a discovery of one’s soul, created for connexion and love. In my interpretation, Adam and Eve were not left in the first Garden to own and control, but primarily to listen and learn, to be defined as much as to define.

(That burst of recognition in my heart when Roy Lancaster talked about the knowledge passed onto him of the Latin names : “I realised then the names were keys to unlock these histories of plants. The world came alive for me through the names of plants”. 
Names : music. Altogether seals of individuality and keepsakes of long gone people’s perceptions and knowledge. Poetry. Gates : in the post I mention at the beginning of this article, the author says she doesn’t need to know the names to appreciate and love, but also admits nature talks to her about herself, her own history and emotions. Knowing the names allows me to step outside and see the other. That is the path to love. I will deny that it is an illusion.)

(Oddly, I have not taken part in the community gardening schemes which florished around my quartier, in Paris. For the moment, gardening still needs to be a solitary occupation for me – rather, a silent one. That is, with the blackbirds jumping and racketing around.)

Quatre ans

Aujourd’hui, mon blog a quatre ans. Par un de ces hasards qui sourient comme une coïncidence, le ciel était beau ce soir : un effrangement d’or dans le bleu, le pressentiment d’un nuage de plénitude gonflant plus loin ses joues derrière un immeuble parlaient du solstice à venir. Adolescente, je donnais à cette période de l’année le nom de papillons des Cyclades ; la lumière de la Grèce chevauchait celle de l’été et venait déchirer ma grisaille – une coupure nette et sensible, reconnaissable entre toutes, amorce d’extase. En moi tout se déployait, tout se lissait.

Je suis heureuse de tenir ce blog, tout bric-à-brac qu’il soit, hésitant entre la réflexion, la confidence, le journal et la littérature, mêlant les riens à l’essentiel sans chercher à réduire celui-ci à ceux-là. Un chemin s’y trace par lequel je m’efforce d’arriver à demain.

Né d’une suggestion de mon mari (“Why don’t you write a gardening blog ?”) et fruit de mon petit jardin, il a porté des fruits à son tour. Une amie qui avait fermé ses cahiers s’est remise à écrire des poèmes. A sa suite, j’ai sauté le pas et osé m’y essayer. Poésie et jardinage sont à mes yeux une parallèle mise en relation au monde, une forme profonde et obscure de prière. Leur pratique m’offre (enfin) le moyen d’habiter à la fois corps et monde, et de m’y tenir d’une façon à entrevoir un sens, peut-être même un destin.

Et puis un roman est venu. Qui sait s’il trouvera des lecteurs ? Le bonheur que j’ai eu à l’écrire est de ceux qui ne s’oublient pas – il est en moi comme un galet, comme une aile, comme la voile prise par le vent et le cri de l’amour. Mes personnages courent encore dans mes veines.

Jusqu’au début de cette année, peu de lecteurs passaient par ici qui ne me connaissaient déjà dans la “vraie vie”. J’ai longtemps écrit comme en silence, avec l’impression d’avancer au large sans boussole ni astrolabe, dans l’invérifiable croyance que les étoiles ne chantent que loin de tout déchiffrement, et pourtant tenue du besoin d’expliciter leur signe.

L’écriture du roman a considérablement ralenti le rythme de publication sur ce blog. La rencontre de quelques blogueurs venus à la suite d’Aldor lui a redonné un souffle, et je les en remercie.

Manchester

Je lui appartiens par mes enfants
qui lui appartiennent par leur famille paternelle
qui lui appartient par le flot des Irlandais venus se répandre dans ses rues depuis Liverpool où ils trouvèrent à s’employer dans les manufactures de coton, se consolant de leur exil dans ses inlassables pluies douces.

Cosmopolite et industrieuse, généreuse et sans détours, le verbe haut et sarcastique, elle a la modernité un brin vulgaire et l’orgueil plébéien – c’est ici le berceau du prolétariat originel. Ses enfants n’aiment rien tant que la compétition, surtout si elle leur permet de frotter dans la figure des habitants des autres reines du Nord, Leeds et Liverpool, le gros sel de leur supériorité. Il arrive cependant que l’on s’allie, quand il s’agit de faire sentir à quelque arrogant venu du Sud et pire, de Londres, qu’il n’est qu’un Southern softie. Mais l’étranger que ne titille pas la susceptibilité trouvera ici un accueil d’une exubérante chaleur et se consolera des quatre vérités dont on le gratifiera par la certitude de n’être pas traité avec hypocrisie. Manchester ne tolère pas la diversité – elle s’en réjouit. À une condition : visiteur, remise au fond de ta poche tes titres et tes prétentions ! Le snobisme est ici le premier des péchés capitaux, on n’aime ni la hiérarchie, ni passer par quatre chemins quand un seul mène au but. Manchester, ou le prix de la vérité.

Son accent lui ressemble, nasal, aigu, impatient, à l’opposé de celui de Leeds, sa rivale, qui traine ses voyelles avec l’énergie d’un éternel candidat au suicide. L’un et l’autre restent compréhensibles aux oreilles non initiées, ce à quoi se refuse celui des scouse de Liverpool (plus fiers, tu meurs) – je ne sais s’il existe d’autres régions du monde où, de villes aussi proches, peuvent émaner d’aussi irréconciliables accents.

On rend un culte assidu à une Triade sacrée constituée de la Politique (le Parti Travailliste), la Religion et le Football (Manchester United ou Manchester City, qui se départagent moins par la religion que par des critères géographiques). Dans les années soixante, les murs de bien des intérieurs mancuniens s’ornaient des portraits du pape, du Président Kennedy et du manager des Red Devils. Entre ces trois puissances l’ordre de préséance variait, mais il n’était pas rare d’entendre dire, comme Ken Loach le fait remarquer par un personnage de Looking for Eric (Cantona, bien sûr) : “you can change your religion, you can change your woman, but you can’t change your football team”.

A une fille de Lyon, ville de bonnes manières bourgeoises, Manchester offre un dépaysement assuré ; c’est le coton contre la soie et le Nord contre le Sud. Si je m’y sens chez moi, si j’ai pour elle une tendresse franche, c’est qu’elle sera toujours la ville où est née, a vécu et est morte l’arrière-grand-mère de mes enfants. Menue, active, inquiète mais courageuse, c’était une de ces saintes que leur discrétion tiendra à l’écart de la consécration du calendrier. Pour être discret, le miracle qui consiste à aimer et servir avec modestie et constance, au besoin avec acharnement (privations de la guerre et de l’après-guerre), à toujours accorder à autrui la première place, n’en est pas moins renversant ni, surtout, moins fécond. Elle fut très aimée et jusqu’au bout très entourée. Lorsque le grand âge finit par la débarrasser des délicats oripeaux de son désir de respectabilité – un si chaste désir ne saurait être péché – Manchester s’affirma en elle. Et elle qui toute sa vie s’était interdit les critiques et les commérages trouva à l’une des dents jaunes, à l’autre trop de gras sur le corps, à son fils qu’elle ne reconnaissait plus une barbe insupportablement mal taillée, à sa petite-fille une coiffure ridicule. Dialogue :

“Who are you ?
– M.
– Well, that doesn’t tell me much.
– I am your son.
– Since when ?!?
– Since 1945.
– Nobody ever tells me anything !

À Manchester chacun se souvient de la dernière bombe. Cette délicate attention de l’IRA avait réduit en gravats deux bâtiments et soufflé les fenêtres sur un rayon de deux kilomètres. Autre temps, autres mœurs : l’IRA avait prévenu, personne n’était mort.

Ce soir, je regarde les visages des enfants morts ou disparus, pensant aux grands-parents qu’ils seraient peut-être devenus.