Voeux

Et puisqu’il est presque minuit et que je me trouve ici, devant mon ordinateur, comme déversée sur ma chaise par une journée éreintée de routes et de chemins de fer, de serrures et de rangements, au bord de me demander s’il faut, ou s’il vaudrait mieux ne pas, partir à la recherche de ce bout de chemin dérobé à la nuit d’il y a quelques semaines où, sous la caresse d’une brise dépliant au bout de bras glaciaux des doigts presque tièdes, je m’étais sentie enrubannée de brume et d’une joie insoupçonnée,
il me semble qu’il vaudrait mieux abandonner à cette heure clémente le passé somnolant et ramasser dans la conque d’à présent ce qui se trouve de mousse chaleureuse, d’écume bienveillante, de flamme nocturne, pour souhaiter au lecteur ami qui passerait par ici une nuit qui lui soit barque et berceuse, et un matin de pâleur, de parfums, un matin d’île, léger d’infinies fondations marines et de mondes promis, et que Dieu lui prête vie, c’est à dire de quoi faire l’expérience d’aimer toujours mieux,
mais ce souhait ne me vient que forcé, arraché, abîmé déjà. Ami lecteur, je peux te souhaiter, plus honnêtement, que Dieu te donne de quoi lutter, que la flamme qui te tient encore debout ne soit mouchée par rien ni personne,
et si tu as tort, eh bien, de trouver quelque part la force de quitter cette peau sans y laisser la peau. Cela, je te le souhaite de tout coeur.

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Arcane (2)

Percevoir l’arcane du monde et tâtonner vers son déchiffrement est l’objet même de la poésie. La poésie ne peut advenir sans cette foi perceptive, aussi brumeuse soit-elle, d’une vérité à la fois immensément lointaine et trop proche, et dont le monde est une manifestation. C’est à cela qu’on la reconnait : au passage de son souffle, le bancal échafaudage des mots devient mobile et se met à tourner au rythme de la comptine originelle. Ainsi, si l’heure vous bénit, vous capterez de cette comptine une mesure, deux peut-être les jours fastes, juste assez pour deviner, dans l’écho d’un vers juste, l’ombre vibratoire d’une mélodie faisant chemin sur l’échine des collines, à dos de train, par la houle des forêts ou le souffle des villes.

Nombreux sont ceux qui croient le monde sans énigme, ou son énigme le masque mensonger d’un chaos. Pris, malgré cela, d’une démangeaison de résolution, ils affabulent des clés, donnent leur langue à des chats qu’aucun dieu ne reconnaîtrait, se prosternent au hasard, jettent des mots du haut des escaliers et en baisent les marches très solennellement. Ils ne croient pas en l’arcane du monde, seulement en leur besoin d’échapper à la peine de vivre. Or il faut oublier les incantations, la divination : les clés furent livrées dès la première neige et toute invention vraie ne fait que dévoiler, pli par pli.

Ainsi s’avance-t-elle inlassablement vers le bout du pré. D’abord il y a des remparts à saluer, des routes à scinder, des carrefours où farandolent les points cardinaux et des vertiges – mais elle a appris à donner la main au temps, à croire en la sagesse de la marche.
S’en viennent l’épais édredon des fleurs d’août, l’écume violacée des graminées, une frange d’épis transmutant sans effort le chaume en or et l’été en froment.
Enfin, la ligne pâle.

Voici l’appel au franchissement, inlassable et jamais satisfait – l’essence de tout horizon, frontière qu’il faut passer, s’enflant de désir et toujours s’amenuisant. Vers la contrée perçue, et qui la convoque, l’âme s’étire et s’étend, achoppant sur son tribut charnel, et bien que toujours aveugle espère assoiffée en son initiation. Pourquoi cette constance aux pieds sanglants, pourquoi ceindre son front des épines de l’espérance, et quêter la poésie ? C’est que l’arcane du monde promet plus que la science, qu’elle n’offre qu’en passant : c’est à l’amour qu’elle voue, auquel rien ne renonce et vers qui tend le mystère de toute existence.

 

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Monastères

Ce qui suit est une liste de considérations à laquelle il manque trop de choses. Il traine dans mon ordinateur depuis un moment et je ne crois pas que j’aurai dans les temps à venir l’occasion d’en faire quelque chose de correct. Je publie donc tel quel.

On m’interroge de temps en temps sur la foi. Cela m’étonne, non que l’on s’interroge, mais que les questions me soient adressées, à moi. Je suis une croyante difficile, comme on le dit d’un cheval, rétive, inconstante, paresseuse. Les gens qui m’interrogent ne le savent pas, mais Dieu le sait. Et les questions viennent malgré tout.

Elles portent, le plus souvent, sur ma conversion (question prévisible à laquelle, malgré mes efforts, je n’apporte jamais qu’une réponse crassement insuffisante et de plus en plus inadéquate), et, plus étrangement, sur la vie consacrée, particulièrement monastique. C’est drôle, parce qu’il se trouve que j’ai eu envie, il y a longtemps, de m’engager dans cette voie. Ce n’était qu’une pensée et aucune démarche concrète n’a été entreprise. Cependant, je ne la balaierais pas d’un revers de main et d’un commentaire précuit sur la jeunesse et sa soif d’absolu. Ce désir demeure en moi comme la promesse d’un baiser que les circonstances auraient retenu au seuil de sa réalisation. Je n’ai pas mis les pieds dans un monastère depuis très longtemps. Mais je sais que si la vie prend un vilain tournant, c’est dans un de ces hauts-lieux de prière que je penserai d’abord à venir chercher de quoi me relever, nouer ma ceinture et continuer. J’ai une grande tendresse pour les moines. J’ai étudié les règles de saint Basile avec bonheur et j’aurais continué à me pencher sur la vie des reclus, si les circonstances me l’avaient permis.

J’ai été une incroyante fanatique, ce qui revient à dire que j’ai été une croyante d’une autre sorte. Les vrais athées sont très rares, et à vrai dire je ne sais si j’en ai déjà rencontré. Il n’est pas donné à n’importe qui d’être athée : une telle supériorité d’esprit, ou un tel manque d’imagination et de sensibilité ne se rencontrent pas tous les jours. Tirer vraiment les conséquences de l’inexistence de Dieu, non, je ne l’ai pas encore vu faire. Moi, je n’étais qu’une païenne, rien que de très commun (cependant, ce que j’étais, je le suis en grande partie resté, je le suis encore. Est-ce un obstacle ? Bien sûr. Non pas dans le sens d’une barrière à franchir, mais plutôt comme une sorte de calcul rénal qui ne serait pas douloureux. Quelque chose en vous qui vous retient, vous gêne, vous rappelle à la matérialité, à l’épaisseur, à l’intrication, à une certaine forme de beauté, à la jouissance de cette beauté, d’une façon qui vous interdise de concevoir un au-delà, d’une façon qui vous limite. Considérer cet obstacle, trouver le moyen de le résoudre, se demander combien il faut mourir pour porter de fruit : tout cela constitue ma basse continue. Néanmoins, à une plus grande profondeur repose, étale et dense comme la pierre de l’autel, la certitude que contre cet obstacle je n’écraserai pas mon pauvre crâne, car voilà, Dieu prend tout). Cela pour dire que je sais à quel point il est difficile de se faire entendre d’un côté du fleuve à l’autre. Peut-être faut-il être exceptionnel pour être capable d’entendre un langage qui, fondamentalement, sape toutes vos fondations (dans un sens ou dans l’autre). Je ne l’étais pas, exceptionnelle. Je n’ai entendu quelque chose que lorsque je m’y suis trouvée forcée.

Parler de foi à quelqu’un qui ne croit pas revient à tenter de traduire (oui, dans le sens inverse aussi, et bien que j’aie consacré tous mes efforts à cela autrefois, tentant de convertir mon amie Jehanne à mon « athéisme », pardon, tentant de la libérer des chaînes de l’illusion, je n’ai, je crois, réussi à me faire entendre qu’une seule fois – je veux dire, à lui faire imaginer un monde sans Dieu). Du génie d’une langue à l’autre, beaucoup doit être sacrifié, et il est bon, lorsqu’on lit une œuvre traduite, de garder cela à l’esprit. Souvent, on me demande quelque chose d’impossible : de donner en traduction une restitution parfaite de l’original. Disons que les échanges de part et d’autre de la foi exacerbent de façon aiguë un problème inhérent à toute communication.

Ma vie n’a rien en commun avec celle des moines cloîtrés. Je pourrais, comme nombre de catholiques, me sentir embarrassée et ne pas savoir comment justifier – car c’est ce qu’on me demande – tant d’inutilité. On peut pardonner aux croyants qui s’activent dans l’humanitaire. Quant aux bien-portants qui s’enferment, s’encapuchonnent, mangent en silence et chantent à heures fixes, non seulement on ne les comprend pas, mais leur prétention à faire œuvre utile, au même titre que les personnes qui consacrent leur temps libre à la soupe populaire, suscite la colère. Cette incompréhension s’est exprimée au sein même de l’Eglise tout au long de son histoire, et c’est bien normal, les croyants sont des gens comme les autres. Mais je ne ressens aucun embarras. Etrangement, mon affinité avec la vie monastique prédate ma conversion. Autrement dit, elle est une forme de vie religieuse qui m’inspire instinctivement, sans que j’aie besoin de me forcer.

Commençons par enfoncer des portes ouvertes. Si Dieu n’existe pas, oui, bien sûr, cette prétention à faire œuvre utile en s’enfermant quelque part pour psalmodier de la poussière est un triste mensonge (un mensonge comme un autre. Nombre de ceux qui ne sont pas enfermés pourraient également s’interroger sur ce qu’ils apportent réellement à la société). Maintenant, il faut faire effort et se souvenir que le moine croit en Dieu. Si Dieu existe (je parlerai ici d’une conception chrétienne de Dieu), rien de plus logique et naturel que de placer à la première place la prière. Allons plus loin : ce n’est pas logique, c’est nécessaire. La destinée de l’homme n’est pas de faire ceci ou cela de son temps sur la terre, mais d’entrer dans une relation d’amour avec Dieu – à travers les autres, à travers soi, etc, mais enfin, avec Dieu. La prière n’est pas une activité comme une autre, même très plaisante, à inscrire quelque part dans son emploi du temps entre un rendez-vous et un cours de tennis, une BA saupoudrée sur le reste de la « vraie vie » pour le relever d’un peu de bonne conscience, voire pire (oui, il y a des gens qui pratiquent la religion comme une façon d’appartenir au bon club, mais sait-on jamais ce qui se passe dans les cœurs). Dieu n’est pas (un) accessoire. Il est à la fois l’alpha et l’omega et le centre. Le croyant sincère organise donc naturellement sa vie autour de Dieu. La raison pour laquelle cet Alpha-Centre-Omega se cache aussi bien alors qu’on aurait sacrément besoin d’un grand coup de main ? Nombre de réponses possibles peuvent être tentées dont aucune ne convaincra personne qui n’a encore jamais fait l’expérience de la foi.

La prière est ce vers quoi toute vie est appelée à tendre, et particulièrement toute vie humaine. Idéalement, enseigner, faire les courses, manger, faire l’amour, le ménage ou le reste, faire des enfants, ne pas en faire, devrait monter en prière. C’est pourquoi le choix des moines cloîtrés n’est d’ailleurs qu’une voie parmi d’autres. Une voie qui n’est pas supérieure aux autres, mais spécifique et nécessaire. L’Eglise a débattu la question bien des fois, mais semble avoir convenu qu’il n’est pas question que tout le monde aille prendre le voile ou la tonsure (smiley). Mais alors, pourquoi s’enfermer, se priver, quand d’autres voies sont possibles ? Prier, c’est par certains côtés plus facile si on n’est pas distrait et tiraillé par mille autres sollicitations. Dans la communauté, on est guidé. On ne risque pas d’oublier Dieu. Ainsi entend-on parfois dire à des moines qu’ils ont choisi cette voie parce qu’ils ne se sentaient pas la force de vivre en chrétiens dans le monde – le monachisme, paradoxale voie de la facilité ? Cela dit, on devine sans peine que le microcosme d’une petite communauté n’a rien à envier à la société du dehors en termes de distractions. Les cliques, les affinités, les inimitiés, tout cela mijote et fermente comme ailleurs dans un monastère. L’absence de distraction, qui devait être adjuvante, la monotonie des jours, peuvent se retourner et devenir des écueils ; les plus petites contrariétés doivent prendre de vilaines proportions. Mais tout de même : c’est plus facile, dans un monastère, de faire de sa vie une liturgie.  De plus, on ne choisit pas sa communauté au hasard, on en cherche une dont les caractéristiques et la spiritualité nous permettront de tirer le maximum de notre nature. Avec les frères et sœurs, même ceux qu’on n’aurait pas choisi de fréquenter dans la “vraie vie”, on poursuit un même but : être le cœur priant du monde, qui n’a pas toujours l’inclination ou le temps d’y songer. Si on croit en Dieu, on croit en une « efficacité » de la prière. Levain, on aide la pâte du monde à monter vers son accomplissement. Cette tâche essentielle justifie à mes yeux la vie monastique.

Il arrive qu’en visitant un monastère, on ressente de la colère. Quelque chose se révolte en nous devant l’absurdité de ce choix, devant ce que l’on perçoit comme des privations. Il arrive que ceux qui s’agacent admirent dans d’autres contextes le dépouillement, la frugalité, le fait d’être « en prise avec soi-même ». Dans ce cas, je ne sais pas ce qui les agace vraiment, au fond. Le sentiment du gâchis ? L’esprit de sacrifice ? Mais de nos jours, personne n’est forcé à prendre l’habit ni même ne le fait par défaut (la conseillère d’orientation ne trouve rien pour vous ? Qu’à cela ne tienne, vous pourrez toujours vous faire chartreux). Les gens qui entrent dans les ordres ont dû surmonter un grand nombre de réticences et ont considéré que leur vie produirait davantage de fruits ainsi. Le choix de la vie monastique dans notre société est à mon avis le fruit d’une grande indépendance. Peu de gens ont autant d’emprise personnelle sur la voie qu’ils ont choisie – ne soyons donc pas désolés pour ceux qui optent pour ce chemin. Cela ne remet pas en cause les autres choix de vie. Ou bien est-ce une expression extrême de la croyance religieuse qui irrite? On nous a appris que c’était une forme de demi-pensée pour les faibles, les grands-mères qui ont peur de mourir, les infantiles, les superstitieux, les pré-scientifiques, les nuls en maths, ceux que la grâce du Progrès n’a pas encore touchés (car il est bien connu que foi et science s’excluent !). La foi est acceptable « en privé », pratiquée honteusement (if you really must…). Et voici qu’elle ne s’excuse pas, ne se cache pas, ose s’afficher. Enfin, je ne sais pas, ce ne sont que des hypothèses.

Personnellement, à rebours du gâchis, je perçois dans la vie monastique une intensité de vie et de regard, une façon d’habiter le présent et l’espace qui ne laisse rien se perdre, tout en étant ouverte vers autre chose, de l’ordre d’une conscience poétique du monde : voir ce qui est, voir au-delà, voir au-delà dans ce qui est. Il me semble aussi que cette forme d’existence permet à certaines aptitudes de se développer, intellectuelles, spirituelles, mentales, ce qui en fait, quand bien même la prière ne servirait de rien, une expérience passionnante, et un fascinant objet d’étude anthropologique.

Arcane (1)

« La matière est l’excroissance de l’amour » (Rodin)

Quand je marche, il me semble répondre à l’exigence du paysage. Ce désir qui me harponne et me pousse dès qu’un peu de ciel s’ouvre, qui m’écartèle, qui justifie non seulement ma présence en ce lieu mais mon existence même, ce désir, s’il passe par moi, s’il tient ma chair et détermine sur sa harpe l’amplitude de ma respiration, vient d’au-delà de moi.

– Fadaise, illusion, pauvre et infantile folie !

Triste, qui ne sait ce dont je parle. Car c’est une certitude sensible, matérielle, artérielle – et une joie : on appelle, on m’appelle, on me nomme. Tout mouvement est un écho de cet appel. Avant le premier de mes pas, la réponse consiste d’abord pour mes poumons à respirer, pour mon cœur à faire circuler, pour mes cellules à se multiplier, se renouveler, à bâtir, microscopiques sisyphes, leur éphémère durée.

Vient l’heure de marcher. Marchons ensemble. Le long d’une rivière, par la fresque des feuillages, à la frange des vagues, épousons le temps. Que le chemin passe sous le regard des montagnes, et c’est le ciel que nous arpenterons.

L’effort de ce pas, puis de cet autre, est le lieu où dérisoire et éternel font corps à corps. Ils ne s’unissent pas, ils s’explorent. Ils font l’amour (nous faisons l’amour). C’est une drôle de façon de le faire, sans possibilité de résolution, sans sommet où épuiser l’ascension du désir, sans illusion de fusion : pas d’épaules ou de hanche où puisse s’arc-bouter la colère de parvenir pour transmuter en jouissance, mais un chemin qui se poursuit, plus profond, plus loin, source intarissable pour une inextinguible soif. Ce que nous apprenons dans l’étreinte du monde est un arcane de lumière : que la matière et l’âme sont au moins cousines, l’une et l’autre excroissances de l’amour. Cette connaissance toujours à approfondir nous fait entrer dans un degré plus élevé d’existence.

Convoqués, les mots s’éveillent et se bousculent, s’accumulent, font barricade, se débordent eux-mêmes. Ou encore se mettent en rang et se produisent, d’une façon puis d’une autre, grandioses et lents, vifs et légers, historiques, immémoriaux, drapés, nus, aiguisés, bègues, sanguins, furtifs, mendiants. Bleus. Noirs. Rouges. L’étoile demeure au-delà, éblouissant notre désir. Le chant se prolonge qui nous porte plus loin.

 

 

Notes on skylarks, memory and happiness

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Walking one morning on the Holcombe moors under a bright Spring sun. Distances are vanishing into a gleaming haze and on the banks bloom the first coltsfoot flowers.

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Up Moorbottom lane, the warm stones elicit sensations of Southern Alpine paths.

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Lancashire moors, Southern Alps, worlds apart ? Not to me. I walk, grateful for the benevolent pressure of gravity, and my whole being is but a smile. The hilltop is a sea of blond manes, vibrating with the skylarks’ song, and we ride to the frontier whence the clouds rise.

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For the skylarks I am immensely grateful. I love The Lark Ascending, but have never actually seen one, let alone a hill full of them. I follow many as they aim to pierce heavens, and fall. At one point, I see one disappear into the blue, as I was told they do, sometimes, mysteriously. I stand transfixed under the empty sky where its song still resonates. Then comes a familiar pull, inside, a need to put words on this happiness.

This is L’s home, the hills of his childhood. At their foot lies his hometown. It is a small Northern ex-industrial settlement which, at first sight, any visitor would find dreary, to say the least. I still wonder how his first girlfriend, a girl expelled from the Tuscan paradise of Arezzo, survived the aesthetic (as well as climatic and cultural) shock. As for him, who had no other home to escape to, he found salvation through an interest in local history. Researching the archives to write the story of his region and try to salvage the remnants of the Industrial Revolution heritage from the shortsightedness of local councils infinitely broadened the possibilities of what first seemed to be on offer. On those soot-dark mill town walls, a wealth of echoes started to resonate, windows opened onto a richly animated world. Under its veil of rain, the landscape began whispering, speaking, singing. History wasn’t that merely useful source of valuable lessons it is so often sold as, but a meeting place and a condition of happiness. In L’s case, there was a deliberate attempt to draw from the powers of memory (his own and that of others) in order to defeat the poverty of his experience. For me too, happiness and memory are intrinsically intertwined, but in a different way.

My mind’s memory is very poor, and not improving. Of concepts and ideas I find myself quite deprived. Of cultural references – facts, dates, names, stories, those bricks needed to build a decent system of thoughts –, I have to admit to being less endowed than any person of a similar level of education should be. Why, I can’t even remember events in my own life, and those I can recall, I am often unable to order chronologically, even approximately. Yet it is memory that heals me and makes me happy. I hesitate to use the word “heal”, as I can’t pretend to have ever been torn apart by any particular event – but I was born and long lived under the star of an intense and unfathomable sadness.

Early in my life – before the age of ten – I waged war against time, in which my youth could only see a dispossessing monster, by trying to remember everything. That such a doomed pursuit could only lead to deeper sadness didn’t stop me from trying with all I had. It may have developed my writing skills but it was exhausting. It was bitter. On the edge of adulthood, stubborn though I was, I simply had to let go. Having yielded to the healthy necessity to forget, I survived. Yet, memory undoubtedly is at the heart of any happiness I experience now. Not the overburdened and then discarded storage system of my childhood, but a different form of memory. One through which, though unable to summon facts and dates, I experience what I would tentatively describe as volume, depth and thickness of sensation. A perception of complexity rooted less in the mind than in the body.

The frontier between the physical world – reality, as some would call it – and its spiritual body, is fading. There are layers in the light and layers in the present. I can perceive them. It is nothing new, but time, and gardening, have sharpened my consciousness of it, and extended the depth to which I can perceive. I can feel the continuous presence of what a restricted linear conception of time would have us believe are different instances, all of which supposedly dead but one, which is fleeting, and now gone. Oh, but things remain ! To describe that, French words come to me: concomitance, rémanence.

No effort of the mind is required. It is simply there: the radiance of a form of consciousness which appears in the likeness of a physical sensation, for it is rooted in the body and its memory. And so, years passing, I find myself increasingly relying on unconscious or barely conscious movements seated in my flesh to feel, of course, but also learn, remember, write. All that might not deserve to be called “thinking”, but it makes me happier. More learned people might say I am merely trying to describe something which psychoanalysts and explorers of the subconscious are familiar with. To me, it is a spiritual experience.

The feeling of incompleteness, of hollowness, we are told, is a distinctive part of the human condition. With conscience comes the sharp bite of loneliness. Yet… Try to walk in life as you would up a sunny mountain side, opening your senses, widening your conscience, sharpening your awareness: more is present than first appears. Feel how the densified air holds and defines your body, your mood, through pleasure and pain, how manifold the world, how it embraces you, abrades you, how its manifestations become signs, and marvel at your soul revealed. Is there really such a thing as loneliness ? It is love I feel. And if I get the chance to answer to its call, to share a few words, even to the passing wind, then this life is worthwhile indeed.

*

Behold
On the hilltops, skylarks
Shrill as light’s beating heart
Shooting up in the blue
Till all is song

*

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Peter

It is Holy Week. So many things have wanted to pour out of me this week, or come to words through me, and I haven’t had the time, and I’m bursting at the seams. I am tempted to let some of them tumble down here in a most disorganised way. Perhaps, I should limit myself to the first.

Last Sunday was Palm Sunday. Grey skies, a dry spell between showers, a few daffodils pinned on the light shadow of a shuddering tree, Father Anthony with his smile in his eyes, kids crossing their palms, procession. We read Mark’s version of the Passion. I read along. As every time, and maybe even more this year that I have recently come back to communion, I feel my heart painfully tightening until the moment of Peter’s fall. The denial of saint Peter. And as he breaks down and weeps, I too break.

Here is Peter, or Simon, to whom Jesus gave the name of Kephas, the rock. How not to be touched by him ? He embodies humanity in all its tenderness and imperfection, in its moving and messy thirst for love. I certainly love him, for his passion, for his frailty, for his faults, especially this one, the one. A more serious one can hardly be conceived, coming from a man who was amongst the first companions of Jesus, who walked along him for three years – and what years ! -, sharing his bread, his wake, his sleep, his prayers, his friendship. A man who loved Jesus at first sight. When he was told, not long before the master’s death, that he could have no part with him if he didn’t let him wash his feet, didn’t he exclaim : “Then, Lord, not just my feet, but also my hands and my head as well!” ? How he would need it !

What did he know of the divinity of Christ ? What did he understand of the Son of Man ? That remains unknown, but one thing certain is he loved Jesus, as much as he didn’t know himself. “Even though all should have their faith shaken, mine will not be.” And “Even though I should have to die with you, I will not deny you.” It is almost as if these fiery proclamations summoned upon him the hour of darkness. But they didn’t : the hour of darkness was summoned long before, and not confined to him.

Standing by the fire, face and hands in the glow, the first amongst the disciples, the friend, the brother, the lover says, repeats and swears that he does not know “this man about whom you are talking“. In the Devil’s soft hand, Peter is tried, stumbles on the oh-so-natural fear of death and falls as fully as possible – thrice. “And immediately a cock crowed a second time.

In the denial of my brother, I hear my own. And underneath this terrible event,  from which it should be impossible to rise again, preceding and following it, resounding from the place whence love stems, I hear Jesus, at the end, in the last text of the Gospels, asking thrice : “Simon, son of John, do you love me ?“. To the unfaithful, the weak and the cowardly, but to the friend who cried, Jesus entrusted his lambs, for whom he became man and died.

That is why I became a Christian. I believe that a God who decides to become lowly and die, a God who chooses Peter, amongst all, to steer his ship, the God of the kenosis, was not created by man. In him, unfailing love is proven. Tonight, the light will be rekindled.

 

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En l’église Saint-Pierre-et-Paul de Ville-sur-Saulx. Source : Wikimedia Commons ; author : Amassychamp. 

Note sur la poésie

Remarques en parcourant, de temps à autres, Philippe Jaccottet, une poétique de l’insaisissable de Jean Onimus (Champ Vallon).

La poésie comme quête du réel insaisissable. Comme entreprise par laquelle on ôte, et arrache s’il le faut, les masques rassurants soigneusement plaqués sur la sauvagerie du réel : concepts, mots, dieux, etc. Elle s’opposerait ainsi à une conception de la poésie comme échappée vers l’imaginaire. Celle-ci “colonise les apparences, s’y installe, en tire des figures que l’imaginaire vient ensuite féconder“, celle-là, “d’un geste brusque retourne les apparences et délivre une présence cachée. L’une analyse, décrit son objet, cherche à l’épuiser, visant l’illusion parfaite. L’autre se contente d’ébauches, de notes, de commencements, parfois informes mais encore chauds, colorés par l’appel de flamme qui les a suscités.” (pages 46-47)

Oui, bien sûr, certes (laissons de côté le fait que cette opposition semble ignorer le pouvoir heuristique de l’imagination). On ne peut que trouver plus honnête et engageante une démarche qui évite l’ambition ridicule de l’exhaustivité comme la tâche futile de décorer. Rimailler sans saigner, c’est cool, mais ce n’est pas de la poésie (une carrière dans le slogan m’attend). Cependant, j’ai beau pencher comme l’auteur, à m’en casser la figure, du côté de cette poésie du vertige qui s’écorche à courir après “le réel”, je la trouve à peine moins absurde que l’autre, si le monde l’est (absurde). Cours toujours, poète, le réel a sur toi une longueur d’avance qui s’accroît à mesure que tu penses la réduire. “Retourner les apparences“, vraiment ? Ne neutralisent-elles pas presque aussitôt le mouvement de ta main par une rotation symétrique (oui, dans ce “presque” on peut engouffrer toute une vie) ? Et partant : pourquoi cours-tu, et, à ce qu’il semble, avec l’énergie du désespoir ? Quel feu menace ton arrière-train ? Si vraiment les louanges ne comptent pas, ni la satisfaction de la maîtrise technique, ni le plaisir de s’observer dans le miroir de la page, ni les joies saines que donne une comptine bien rythmée – et si dans ta grande sagesse tu confesses que la vérité est inaccessible -, pourquoi éprouves-tu la nécessité de courir ?

Ici pour moi (pour moi seule, je ne prêche pas), une preuve de Dieu. Tu cours – je cours – parce qu’on nous appelle. Le réel appelle : en lui mystérieusement agit une forme d’amour. Il y a du désir. Paraît qu’Yves Bonnefoy, dans Le Nuage Rouge, se demande “si la charité était une clé en poésie“. Sans avoir lu son livre, il est impossible de savoir de quelle façon il entend cette question. Mais Jean Onimus fait précéder cette citation de cette phrase qu’il ne développe pas : “questions [celles qui alimentent l’écriture poétique] que l’on ne peut se poser que si l’on aime, si l’on participe“. Là ! Voilà !

Mon interprétation d’ignorante va dans ce sens : si la poésie est nécessaire, c’est à la façon d’un acte d’amour. Non : la poésie (au sens large) est nécessaire comme la participation à un acte d’amour dans laquelle notre existence trouve son sens. Les questions que posent le monde, l’existence, la mort, qui aiguillonnent l’écriture, c’est cette disposition même qui nous les fait entendre : c’est pour recevoir les signes de cet amour que fut creusée notre oreille (bien que nous y enfoncions, souvent contraints, un tas d’autres choses). Et je m’étonne que l’on puisse consacrer sa vie à ce genre d’écriture poétique qui aspire aussi intensément à rencontrer le réel (à communier), au point que seule la mort en épuise l’effort, sans en venir à reconnaître, d’une façon ou d’une autre, que la vibration dont on traque l’origine à coups de mots met à rude épreuve l’idée d’un monde absurde.

Masque de nouveau plaqué sur le réel pour en apprivoiser le terrifiant mystère ? Je ne trouve pas que la perception de cette forme d’amour épuise en rien l’opacité du monde. Tout au plus navigue-t-on sur une fréquence où les longueurs d’onde de l’hostilité sont moins perceptibles – les fluctuations et les interférences demeurent. En tout cas, conséquence et non mobile, les chances de dépression sont moindres. Certains (my old self par exemple) me répondront qu’il n’y a pas à éviter la dépression. Que courir après le réel (surtout armé de mots) est pure folie, que l’homme lucide est fou, que la folie est l’horizon de l’existence bien comprise. Peut-être bien. Je ne suis pas mécontente d’avoir vieilli. Je n’ai pas choisi telle façon de percevoir plutôt que telle autre, le temps s’en est chargé. Je ne cherche pas à résoudre l’énigme du monde. Il me semble parfois que le monde vient avec la résolution de sa propre énigme, même si nos facultés ne suffisent pas à l’embrasser.

Optique

Une réflexion venue il y a plusieurs jours, que j’ai laissé filer et peine à retrouver.

Plongeon dans le champ par matin de soleil.
Octobre défend encore la digue.
L’air est tendre.
Le regard vague, égaré dans les ondes d’une lumière verte, vive, qui s’abstrait à la vue et s’adresse au toucher. Le sommeil tient encore le for intérieur, gardien du silence primordial, et c’est dans la fine couche d’air que le corps déplace à sa surface, comme une aura, que vibre ce qui demeure d’attention. Le champ moutonne et roule, ample, montant à hauteur d’yeux avant de se creuser de nouveau, scintillant d’une rosée qui imite le givre. L’univers tient entier en une couleur : vert.
Alors s’ébroue la pensée, et commence à s’ajuster la lunette par où le monde gagnera en précision ce qu’il perdra en dimension et en présence. Un très furtif instant, l’esprit perçoit. Entre la nappe de lumière indifférenciée antérieure à toute démarcation (à toute définition) et la vision précise de brins d’herbe individuellement habillés du prisme de la rosée, quelque part en amont de l’instant où le monde devient préhensible, il y a une embrasure.
Une ouverture.
Inutile de tenter d’ajuster la lunette à rebours, cette brèche demeurera introuvable. Elle ne se révèle que dans le mouvement premier de l’éveil, en passant et de biais, et l’esprit ne peut la faire se tenir immobile sous la lamelle de son microscope. Bien des réalités sont inaccessibles à un tel examen et ne s’appréhendent que dans l’élan, par une forme d’abandon. Le langage du monde est de nature rythmique. Nous y participons par tous les flux de notre corps, liquides, gazeux, chimiques, électriques, spirituels, au sens propre.
L’âme est flamme, est souffle.

Lucidité

Je lis un livre sur Philippe Jaccottet (Une poétique de l’insaisissable de Jean Onimus, chez Champ Vallon). Je suis frappée de ce que cette écriture soit si souvent une façon de soupeser le pessimisme, de rendre compte d’un doute qui ronge obstinément (et parfois de le surmonter – temporairement) et qu’elle mérite pour cela d’être qualifiée d’« écriture de la lucidité ».

Il est indéniable que “toute poésie est la voix donnée à la mort”. J’aime particulièrement l’accent que celle-ci donne à l’écriture de Jaccottet, cette nudité devant les faits. Mais que cet enracinement dans la conscience de notre finitude doive se traduire par l’impossibilité de croire en rien, de conclure à rien, et ainsi de toute joie franche et de toute paix, sinon celle du faible qui s’en remet à des illusions passagères (par faible, n’entend-on pas lâche ?), non, je n’y crois plus.

Il y a bien ambivalence, bien sûr, incertitude, précarité, et les mots lancés comme une audace insensée. Mais il n’est pas irrémédiable ni plus clairvoyant de tourner en rond sur cette aire cernée par le gouffre. La peur hypnotise autant qu’elle avertit. Au-delà, tant demande à être dit.

Mes arguments ? Aucun, ce soir. J’ai si peu vécu, presque une formalité. Ma parole ne peut se réclamer d’aucune légitimité fondée sur l’expérience, encore moins d’une autorité étayée par des victoires remportées sur la souffrance, l’épreuve, la cruauté de la vie. Je suis une chanceuse. Je devrais donc m’excuser, me taire et acquiescer au désenchantement. Et pourtant ce qui me vient et voudrait être dit sonne comme le soleil sur l’enclume de l’été. Il y a une lucidité qui ne se contente pas de quelques rayons perçant les nuages, ne se détourne pas de la célébration. Ce poids de mort dans le soleil n’en éteint pas l’éclat, ni la puissance vivifiante. Il l’exacerbe.

Du pareil au même

Il a plu. Sur le chemin de l’école, nous longeons le grand pré pour ne pas risquer les chaussures vernies de la petite. Du côté de la ville, par-dessus le clocher de la cathédrale, glisse une superposition de plumes noires.
Par beau temps, nous nous élançons éperdus dans ce pré comme on se jette à la mer, roulant dans le soleil qui s’égoutte des herbes. Dans le ciel débarrassé des toits, rendu à sa puissance ascensionnelle, les goélands répondent aux cris des enfants. Tout fouette en nous le sentiment du privilège d’être vivant.
Sur l’herbe du petit rond-point, les fleurs des carottes sauvages me font de l’œil (j’en veux dans mon jardin, il va me falloir attendre de pouvoir subtiliser les graines). Au-delà, les écoliers longent le bâtiment pansu du centre paroissial anglican, passent l’église en silex que garde un jardin où tanguent des pierres tombales ivres, puis l’épicerie-pharmacie-papeterie-bureau de poste. Nous y voilà.

A Paris, les directrices (Mme Maréchal et Mme Camps, ça ne s’invente pas !) gardaient la porte de l’institution : pas question d’en laisser franchir le seuil aux parents d’enfants du primaire. Les hauts murs de pierre serraient dans leur ombre la petite cour comme un monastère le secret de son cloître. Ici au contraire, tout est ouvert ; l’espace est le luxe des petites villes. Les bâtiments de plain-pied s’étalent confortablement sous les têtes de tournesols géants, on voit l’intérieur des salles de classe. La cour est vaste, les clôtures assaillies de plants de tomate, et il y a les terrains boisés de la Forest School (une matière au programme, s’il vous plaît) où tout apprenti citoyen britannique doit faire ses preuves en confection de pâtés de boue, construction de cabane et de four à pain, allumage de feu de brindilles, manipulation d’invertébrés, plantation de légumes, etc. J’entends des mamans s’enthousiasmer pour une nouvelle crèche où les enfants passent la journée en plein air, quelle que soit la météo, emmitouflés de textiles imperméables. C’est à la quantité de boue rapatriée chaque soir qu’on mesure l’épanouissement des bambins. Faut-il la déloger au couteau, on touche à l’extase. Autres horizons, autres mœurs.

Je m’étonne de voir le monde si peu changé ici, malgré le séisme du Brexit dont je ne dirai rien pour ne pas perdre la tête, mon sang-froid et la volonté de vivre. J’ai retrouvé assises sur les nappes de pique-nique les mêmes mères offrant les mêmes gâteaux, presque dans la position dans laquelle je les ai vues pour la dernière fois il y a un peu plus de deux ans. Je le leur fais remarquer, elles rient, prétendent n’avoir rien fait d’intéressant durant ces deux années. Mon fils retrouve comme s’il les avait quittés hier les copains à qui il avait fait la promesse de revenir « when I am eight years old » (il ferait un mauvais politicien – en revanche, son sens de la chicane fait entrevoir des possibilités au barreau). Près de Glebe Cottage, je reconnais à sa voix, avant même de l’apercevoir, Laura qui toujours proclame comme si elle était en chaire, décalée, pâle, brune aux yeux bleus – irlandaise. Nous ne nous parlons pas – je ne suis pas sûre d’être vraiment ici.

En ville aussi, tant de figures familières ! Le chanteur barbu à la voix rauque orne toujours les marches de la fontaine devant la porte monumentale de la cathédrale. La jeune rockeuse toute en jambes monte et descend la colline comme autrefois, mais c’est maintenant une femme, elle a lâché ses cheveux, vous regarde dans les yeux et porte le noir avec plus de confiance. George Ogilvie, en revanche, a quitté la ville. Il balade sa guitare à travers le pays, de salle de concert en festival, et, monté en grade, chante ses compositions plutôt que des reprises. C’est un peu dommage, car j’aimais la façon dont sa voix colorait les chansons des autres. Au bord de la rivière, les garçons braconnent, le regard et le corps prêts à la fuite. Dans ce pays, les jeunes hommes de la classe qu’on appelait ouvrière ont très souvent ce regard de bête traquée, cette bouche un peu amère ou méprisante, cette façon de maintenir leur corps au bord de la bagarre. Je ne sais s’ils en sont tout à fait conscients, s’ils entendent ainsi marquer leur virilité ; j’y lis une forme de peur que j’aurais presque envie d’apprivoiser.

Cette étrange permanence des choses tend à renforcer l’impression que les deux années passées à Paris ne sont qu’une parenthèse, peut-être une illusion. Déjà, je dois faire effort pour me souvenir de notre vie dans ce coin du quatorzième, de ceux que nous y avons rencontrés et aimés – comme on aime ceux qui ne sont destinés qu’à passer -, des choses données et gagnées et qui ne reviendront pas. Etrangement, c’est au club de judo que mon esprit s’accroche pour tenter de ne pas laisser engloutir – déjà ! – deux années de nos vies. La présence en mon cœur des amis de longue date retrouvés à Paris, elle, n’est pas soumise aux aléas des circonstances et aux exactions de ma mémoire.

J’ai conscience de parler étrangement de la mémoire, que d’autres envisagent comme un coffre à trésor, une bibliothèque, un palais aux innombrables chambres, un tiroir à secrets, c’est-à-dire comme un espace de dépôt, un lieu qu’il est possible de remplir, d’explorer, d’habiter, et qui dans les bourrasques de la vie peut servir d’asile. A rebours, l’image qui me vient quand je pense à la mienne, c’est le chien-balais d’Alice au pays des merveilles : ma mémoire est oubli en action. Néanmoins, je crois qu’en dépit de ce que la surface de l’expérience nous fait percevoir, tout demeure, en un lieu inaccessible à la conscience éveillée. De fait, une croyance en l’éternité explique seule que je puisse vivre sans désespoir avec ce balais qui me fouette les talons. Cette croyance, autrefois un effort tout intellectuel et théorique, a fini par s’incarner à travers l’attention portée aux plantes. Il me semble qu’il ne s’agit pas du cycle des saisons, des résurrections printanières, etc, toutes choses qui confirment le temps, le réalisent, plus qu’elles ne le remettent en question. Bien sûr, on pourrait dire que l’éternité se laisse imaginer à travers l’immobilité suggérée par le retour à l’identique du même cycle. Cependant, il me semble qu’on peut la pressentir (…mes mots imbéciles, chétifs, usés…) en regardant un arbre, tout simplement, sans considération de son devenir. L’arbre est entièrement là et n’est pas là. Il est symbole et négation du symbole. Sa présence est si intensément physique qu’elle fait exploser les frontières de la sensation et du corps. Des distinctions s’abolissent qui n’étaient peut-être qu’imaginaires, le présent s’amplifie.

Il y a du changement, malgré tout. Je trouve Canterbury plus beau que dans mon souvenir. Ecrire m’a changée. L’écriture oblige à éveiller tous ses sens tandis que l’on parcourt des sentiers intérieurs, à pétrir et labourer la matière dont on est fait, à être dans une plus étroite adéquation avec soi. Le regard se précise. Par exemple, je vois à présent une évidence qui m’avait jusqu’ici échappé : c’est la rivière qui fait Canterbury, non pas dans un sens historique, bien que cela soit certainement vrai, mais comme le nom fait le personnage, l’herbe le vent et la colline, ou l’abeille la fleur. Mais ce billet est assez déjà long et la Stour (prononcez comme flower) mérite mieux qu’une phrase de conclusion.

Saisons

La poésie est une activité saisonnière. Non pas en ce qu’elle serait attachée à une saison plus qu’à une autre, mais en ce qu’elle sert de canal à ce que chacune susurre en passant. Comme le jardinage, elle vacille en équilibre sur le dos du temps qui court, attentive à cette note dans le halètement qui ne change pas, au souffle qui inspire en expirant, inexpire, exinspire. Bien des voix trahissent pourtant une affinité avec l’un ou l’autre des visages de l’année.
Il y en a que l’aiguillon de la mort fait chanter dans la splendeur de l’automne, et c’est leur parole au goût fumé de feuille émiettée que la bouche de mes maîtres a d’abord fait retentir sous les platanes roussis. Enfant de septembre, je me croyais destinée à la mélancolie.
D’autres sont plus réceptifs aux crissements étouffés de l’hiver, à sa blancheur de cristal qui se rêve plume, au silence qu’il serre dans le plein des troncs. Je crois que ce sont des auteurs japonais qui ont ouvert mon oreille à la beauté de cette parole tue – sans surprise, la bise a emporté leur nom. Leur art matérialisait le feuilletage de l’hiver sans en altérer la délicate structure ; ils ne me semblaient pas guetter sous les couches de neige, de tissus soyeux ou matelassés, de solitude et de non-dits, les signes de l’après. Ils laissaient aux idéogrammes des ramures noires leur mystère. Leurs phrases contournaient lentement un cœur hibernant, attentives à ne point effleurer son absence de songe – perfection de la mort dans la vie.
Les plus nombreux, peut-être, s’ébrouent avec la nature, poètes du printemps, de l’éveil oublieux, de la jeunesse hâtive et amoureuse. Ils vont d’un pas dansant, semelles songeuses et bras rayonnants, invités à la fête. Peut-être ne puis-je nier être de ceux-là, car je dois reconnaître que la sève me pétille au premier jour clair de février, avec l’éclosion des violettes. Cependant, février est pour moi la ligne – le pas de tir – d’où se tend l’arc qui vise au solstice prochain. Comment interpréter autrement sa pureté toute minérale ? Le soleil de février est d’un été sans feu. Sans lui, les pluies de mars, les giboulées d’avril, les promesses toujours trahies de mai finiraient par dissoudre tout à fait l’espoir. Il rend l’eau du ciel transitoire, du moins dans les contrées où j’ai grandi. Et si je crains la chaleur, c’est avec révérence, comme on craint celui pour lequel le désir vous écorche et dont l’attouchement trop longtemps attendu vous arrache un grand cri ; les voix que j’aime d’amour ne touchent pas à la lyre éthérée, mais jaillissent de corps tendus entre nadir et zénith, la peau parcheminée, avec au ventre une flamme dérobée au foyer de l’été. Mots craquelés de lumière, d’une essence dense et odorante, langue épineuse et splendide, bouches dénonçant et décelant, proclamant, prophétisant, manifestant.
La braise de l’été est le seul inconfort dont la soif me trouble. C’est elle que je salue depuis le rivage de février. Quand surgit le solstice pour embraser la terre, je suis déjà vaincue.

Vegetal Key (what gardening is)

I read today a wonderfully written post which, amongst other things, talked about its author’s reading of nature. It stirred me. I would like to answer to her but 1) my little comment was again sent by WordPress to the bin ; 2) I have had no time to think properly. This somewhat clumsy article is partly a side shoot of that beautiful text.

My God, Gardeners’ World is such an efficient feel-good program. Folks, forget about wars and scars, injustice and hatred. Behold community gardens bringing different generations and social classes together, see how a bare plot of land can become the bed for what I’d like to describe as a garden of people, sharing knowledge and stories in an important and often otherwise unattainable physical closeness. Those hands together in the soil fertilise time.

I realised today, listening to the marvelous Roy Lancaster interviewed by Carol Klein (episode 18), how choked by emotion I get when people talk about their love for plants. In this interview, Roy stressed how his interest in all things vegetal led to a much wider awareness of the intricate texture and nature of the world. First, you are drawn to a plant’s aspect, which then tells you about its environment (why does it grow in such place, next to that other plant, how does it respond to the setting, etc). Little by little, your interest widens from one area to another to, potentially, the whole planet (which obviously includes people – oh how daft and simplistic the opposition between nature and humankind).

And certainly, for me, learning about plants has changed my conscience of… everything. I grew up in a big city, often tightly locked in my own body, as many urban teenagers do, with an incredibly narrow conscience of the world. Nature, to which I have nonetheless always been drawn, remained mute – nameless. And I knew the world was inhabited, but in a sort of hopeless, opaque and frustrating way. England’s most valuable trait, an ever faithful attention to the living world, unlocked me. Now – call me crazy if you will – I feel I can perceive its whisper. As I wrote in another post about landscapes, I don’t clearly understand what it “says” (is it even possible ?), but I can hear what seems to be a voice and a call. Higher happiness came in its wake, with the sense of fullfilment gained when pieces of a previously mixed-up jigsaw finally fall into place.

Roy Lancaster’s relationship with plants illustrates what I love about gardening. It isn’t (just) about putting nice colours in the right place (subjective anyway) or expressing one’s personality (honorable yet still self-centred). It is certainly not about showing proofs of suburban respectability (those hanging baskets…), nor even about being a good-hearted person caring for living things.

It is about opening eyes, ears, nose and hand, fine-tuning one’s skin to wind and seasons, learning the language of time and space, the matter of light – of LIFE. And death, most importantly. Feeling the mystery of each (moment ? event ? Can’t find the notion yet) which relies on it already passing away and yet throwing roots into eternity. Nowhere better than with trees and plants have I felt that time, though painfully (or mercifully) real, is only superficial. Gardening can be a discovery of one’s soul, created for connexion and love. In my interpretation, Adam and Eve were not left in the first Garden to own and control, but primarily to listen and learn, to be defined as much as to define.

(That burst of recognition in my heart when Roy Lancaster talked about the knowledge passed onto him of the Latin names : “I realised then the names were keys to unlock these histories of plants. The world came alive for me through the names of plants”. 
Names : music. Altogether seals of individuality and keepsakes of long gone people’s perceptions and knowledge. Poetry. Gates : in the post I mention at the beginning of this article, the author says she doesn’t need to know the names to appreciate and love, but also admits nature talks to her about herself, her own history and emotions. Knowing the names allows me to step outside and see the other. That is the path to love. I will deny that it is an illusion.)

(Oddly, I have not taken part in the community gardening schemes which florished around my quartier, in Paris. For the moment, gardening still needs to be a solitary occupation for me – rather, a silent one. That is, with the blackbirds jumping and racketing around.)

Quatre ans

Aujourd’hui, mon blog a quatre ans. Par un de ces hasards qui sourient comme une coïncidence, le ciel était beau ce soir : un effrangement d’or dans le bleu, le pressentiment d’un nuage de plénitude gonflant plus loin ses joues derrière un immeuble parlaient du solstice à venir. Adolescente, je donnais à cette période de l’année le nom de papillons des Cyclades ; la lumière de la Grèce chevauchait celle de l’été et venait déchirer ma grisaille – une coupure nette et sensible, reconnaissable entre toutes, amorce d’extase. En moi tout se déployait, tout se lissait.

Je suis heureuse de tenir ce blog, tout bric-à-brac qu’il soit, hésitant entre la réflexion, la confidence, le journal et la littérature, mêlant les riens à l’essentiel sans chercher à réduire celui-ci à ceux-là. Un chemin s’y trace par lequel je m’efforce d’arriver à demain.

Né d’une suggestion de mon mari (“Why don’t you write a gardening blog ?”) et fruit de mon petit jardin, il a porté des fruits à son tour. Une amie qui avait fermé ses cahiers s’est remise à écrire des poèmes. A sa suite, j’ai sauté le pas et osé m’y essayer. Poésie et jardinage sont à mes yeux une parallèle mise en relation au monde, une forme profonde et obscure de prière. Leur pratique m’offre (enfin) le moyen d’habiter à la fois corps et monde, et de m’y tenir d’une façon à entrevoir un sens, peut-être même un destin.

Et puis un roman est venu. Qui sait s’il trouvera des lecteurs ? Le bonheur que j’ai eu à l’écrire est de ceux qui ne s’oublient pas – il est en moi comme un galet, comme une aile, comme la voile prise par le vent et le cri de l’amour. Mes personnages courent encore dans mes veines.

Jusqu’au début de cette année, peu de lecteurs passaient par ici qui ne me connaissaient déjà dans la “vraie vie”. J’ai longtemps écrit comme en silence, avec l’impression d’avancer au large sans boussole ni astrolabe, dans l’invérifiable croyance que les étoiles ne chantent que loin de tout déchiffrement, et pourtant tenue du besoin d’expliciter leur signe.

L’écriture du roman a considérablement ralenti le rythme de publication sur ce blog. La rencontre de quelques blogueurs venus à la suite d’Aldor lui a redonné un souffle, et je les en remercie.

Manchester

Je lui appartiens par mes enfants
qui lui appartiennent par leur famille paternelle
qui lui appartient par le flot des Irlandais venus se répandre dans ses rues depuis Liverpool où ils trouvèrent à s’employer dans les manufactures de coton, se consolant de leur exil dans ses inlassables pluies douces.

Cosmopolite et industrieuse, généreuse et sans détours, le verbe haut et sarcastique, elle a la modernité un brin vulgaire et l’orgueil plébéien – c’est ici le berceau du prolétariat originel. Ses enfants n’aiment rien tant que la compétition, surtout si elle leur permet de frotter dans la figure des habitants des autres reines du Nord, Leeds et Liverpool, le gros sel de leur supériorité. Il arrive cependant que l’on s’allie, quand il s’agit de faire sentir à quelque arrogant venu du Sud et pire, de Londres, qu’il n’est qu’un Southern softie. Mais l’étranger que ne titille pas la susceptibilité trouvera ici un accueil d’une exubérante chaleur et se consolera des quatre vérités dont on le gratifiera par la certitude de n’être pas traité avec hypocrisie. Manchester ne tolère pas la diversité – elle s’en réjouit. À une condition : visiteur, remise au fond de ta poche tes titres et tes prétentions ! Le snobisme est ici le premier des péchés capitaux, on n’aime ni la hiérarchie, ni passer par quatre chemins quand un seul mène au but. Manchester, ou le prix de la vérité.

Son accent lui ressemble, nasal, aigu, impatient, à l’opposé de celui de Leeds, sa rivale, qui traine ses voyelles avec l’énergie d’un éternel candidat au suicide. L’un et l’autre restent compréhensibles aux oreilles non initiées, ce à quoi se refuse celui des scouse de Liverpool (plus fiers, tu meurs) – je ne sais s’il existe d’autres régions du monde où, de villes aussi proches, peuvent émaner d’aussi irréconciliables accents.

On rend un culte assidu à une Triade sacrée constituée de la Politique (le Parti Travailliste), la Religion et le Football (Manchester United ou Manchester City, qui se départagent moins par la religion que par des critères géographiques). Dans les années soixante, les murs de bien des intérieurs mancuniens s’ornaient des portraits du pape, du Président Kennedy et du manager des Red Devils. Entre ces trois puissances l’ordre de préséance variait, mais il n’était pas rare d’entendre dire, comme Ken Loach le fait remarquer par un personnage de Looking for Eric (Cantona, bien sûr) : “you can change your religion, you can change your woman, but you can’t change your football team”.

A une fille de Lyon, ville de bonnes manières bourgeoises, Manchester offre un dépaysement assuré ; c’est le coton contre la soie et le Nord contre le Sud. Si je m’y sens chez moi, si j’ai pour elle une tendresse franche, c’est qu’elle sera toujours la ville où est née, a vécu et est morte l’arrière-grand-mère de mes enfants. Menue, active, inquiète mais courageuse, c’était une de ces saintes que leur discrétion tiendra à l’écart de la consécration du calendrier. Pour être discret, le miracle qui consiste à aimer et servir avec modestie et constance, au besoin avec acharnement (privations de la guerre et de l’après-guerre), à toujours accorder à autrui la première place, n’en est pas moins renversant ni, surtout, moins fécond. Elle fut très aimée et jusqu’au bout très entourée. Lorsque le grand âge finit par la débarrasser des délicats oripeaux de son désir de respectabilité – un si chaste désir ne saurait être péché – Manchester s’affirma en elle. Et elle qui toute sa vie s’était interdit les critiques et les commérages trouva à l’une des dents jaunes, à l’autre trop de gras sur le corps, à son fils qu’elle ne reconnaissait plus une barbe insupportablement mal taillée, à sa petite-fille une coiffure ridicule. Dialogue :

“Who are you ?
– M.
– Well, that doesn’t tell me much.
– I am your son.
– Since when ?!?
– Since 1945.
– Nobody ever tells me anything !

À Manchester chacun se souvient de la dernière bombe. Cette délicate attention de l’IRA avait réduit en gravats deux bâtiments et soufflé les fenêtres sur un rayon de deux kilomètres. Autre temps, autres mœurs : l’IRA avait prévenu, personne n’était mort.

Ce soir, je regarde les visages des enfants morts ou disparus, pensant aux grands-parents qu’ils seraient peut-être devenus.

Méditerranée

A Joséphine

Notre rencontre n’est pas datée, aucune image n’en est restée. Elle eut lieu à l’âge où la durée ne se scinde ni ne s’accumule, courant ignorant des digues, houle d’outre-rivage. Je sais seulement que je l’ai vue. Bleue, mais non comme peuvent l’être tes yeux ou le ciel, la tristesse ou la joie, le jour ou la nuit. Elle est le bleu quintessentiel, incommensurable à chacune de ses incarnations, et de ce bleu sourd la lumière, continûment.

Naissent les vagues des années. Voici que les livres dilatent et déplient le réel ; sous la surface des apparences s’approfondissent des cavernes d’échos. Les mythes et les récits rassemblent peu à peu ce bleu en un corps qu’ils habillent et découpent de côtes, de presqu’îles, de roches. Le souffle des pages tournées y sème des îles. En ce temps-là, elle a pour nom Egée – son âme est un éblouissement de murs blancs fleuris de bougainvillées, son rythme, escaliers où trottent des chats faméliques dont le sacerdoce est d’aiguiser la lumière aux étincelles de leur pelage nocturne. A d’autres elle parle de vacances, de joies charnelles et de légèreté, mais c’est qu’ils ne la voient pas. Je la sais minérale – reflets, marbres, gypses et micas, brûlure et sel, et au cœur de son bleu est le noir de Midi, gouffre dans lequel passe la voile du bateau de Thésée. Ses colères sont brutales et sur ses vagues chevauchent les mugissements de la folie tragique. La comptine de mon enfance est la suite de ses noms, noms de ses archipels et de ses îles, nom des hommes de chair ou de parole qui gagnèrent l’immortalité par le sang, sur les sommets de la gloire et de la douleur, noms de ses villes et de ses dieux. Chaque fois qu’Ulysse s’arrache aux bras blancs de Calypso et renonce à l’éternité pour le sol ingrat d’Ithaque, je pleure de reconnaissance. De l’opiniâtreté de sa nostalgie, j’estampe mes couleurs que je hisse à hauteur de soleil. Je grandis à l’ombre de l’égide d’Athéna, sur les chemins arides de l’Attique ; dans les rayons du soleil je reconnais les flèches de l’Oblique, Apollon Loxias ; aux fontaines je salue Hermès ; je m’affilie de cœur au fougueux Poséidon. En lisant quelques pages de Renan, j’ai l’étrange impression que je le précède (c’est que je ne le comprends pas, mais l’ignorance de mon âge m’aveugle). Je ne sais pas pourquoi les professeurs rient des ébats des dieux avec l’air de croire en un progrès dans la conception de la divinité et la pensée religieuse. Pour moi tout est réel, tout est présent. Je vis enracinée dans cet été perpétuel. Là où d’autres logent l’amour ou la rage dont ils vivent, j’emporte l’écartèlement de sa lumière.

J’ai bientôt douze ans. On me promet la Grèce pour cet été. Je n’ose y croire, et je fais bien : finalement, ce sera l’Italie. De cette trahison (Rome n’est alors pour moi que le fossoyeur de la Grèce et je la déteste presque autant que j’abhorre le christianisme), je garde longtemps la rancune adolescente. Oui, je suis obligée de reconnaître que la Toscane est belle, que Sienne, que Ravenne, que Florence, que Pise et Lucques, et bien d’autres, méritent encore mieux que les cris d’émerveillement dont les adultes les encensent. Mais peu m’importe, ce n’est pas chez moi, je fais une overdose d’églises baroques et rue dans les brancards. Dans ma bouche s’intensifie l’amertume de l’exil.

A l’école, la Géographie et l’Histoire se liguent pour me décentrer. On me dit qu’elle est bien plus vaste que je ne le crois, et on m’apprend à reconnaître d’autres rivages, d’autres langues et usages, d’autres dieux tissés dans les plis de sa robe. Je m’y fais.

Le temps et la vie lentement m’enténèbrent. Les dieux sont partis de l’autre côté des mondes et les flèches d’Apollon ont déserté les rayons du soleil. L’adolescence est aride et amère, épine du désert qui rechigne à fleurir. Je traduis des textes anciens comme on s’enduit d’un baume réparateur. Les chicanes des orateurs attiques, avec lesquelles tout apprenti helléniste doit faire ses classes, me désenchantent davantage ; j’attends assoiffée qu’on me donne Homère, qu’on me donne Sophocle, qu’on me donne Eschyle et le sourire innombrable des vagues (patience, cela viendra). Parfois, au détour d’une lecture dans un coin de la bibliothèque, des paillettes d’or se prennent à mes cils : Elytis, Séféris, Ritsos. En les lisant je perçois conjointement familiarité et distance. Certains parlent d’exil, d’un double exil dans le temps et l’espace, et nous pleurons ensemble.

Je rencontre Camus parmi les livres de ma mère : deux volumes de la Pléiade, les seuls de notre modeste bibliothèque (datant d’années impécunieuses, c’était un assemblage conçu pour des nomades, fait de planches posées sur des briques et démontable en un clin d’œil : juste ce qu’il fallait à ma mère). Je les feuillette, intriguée par la finesse du papier bible et la dorure de la tranche, puis je plonge. C’est une expérience indicible, une découverte de mes sensations, mes impressions, mes profondeurs, mises en mot par quelqu’un qui sait s’y prendre, mieux, quelqu’un chez qui l’éblouissement devient une pensée – comme sa source – éclatante et nue. Sur les pages, les caractères sont presque trop petits pour mes yeux myopes, mais la lumière qui en jaillit est impossible à confondre – cet homme et moi sommes frères de sel comme d’autres de lait, nous avons la même Méditerranée (et si cela paraît prétentieux, cela ne laisse pas d’être vrai). Plus tard j’apprends que ces deux tomes ont été offerts à ma mère pour fêter la complétion de sa thèse de doctorat qui portait…
… sur la Méditerranée dans les œuvres de Camus, Gide et Montherlant. Je cligne des yeux, ébahie. Mémoire de chair, transmise par les gènes ?

Je vais avoir dix-neuf ans, et à la marée montante de l’enfance je tente de survivre en cherchant Dieu, à l’aveugle. Pour la conversion (très imparfaite, il est vrai, et toujours à recommencer) d’une âme aussi radicalement païenne que la mienne, j’espère qu’on s’est réjoui là-haut. Je visite la Crète. Je sais désormais adopter la fadeur nécessaire pour tamiser l’éblouissement et apprécier comme les autres l’architecture et l’histoire – sacro-sainte mise à distance et en contexte, signe de maturité. Cnossos, fourmillant de touristes, fait moins battre mon cœur que les monastères belliqueux perchés sur les sommets, qui enserrent de leurs fortifications des jardins de jouvence. Un ami à l’oreille fine me prête L’Été grec de Jacques Lacarrière, et des pierres du mont Athos je construis un gué qui, plus tard, me sauvera – jonction vers une Grèce chrétienne.

Je n’ai touché à la terre de Grèce qu’à vingt-deux ans. Mon compagnon, archéologue, m’y conduit. C’est le printemps, mais le ciel est à l’automne, il bruine sur les montagnes. La route égrène la comptine de mon enfance – Nauplie bleue d’orage, Orchomène d’Arcadie où un pâtre mène son troupeau, Tégée et Mantinée, Corinthe dorée, Thèbes, Messène, Epidaure, la glorieuse Olympie, Larissa, Argos et Mycènes qui me serrent les entrailles, Athènes… Les noms prennent corps mais la musique n’y est pas. Je visite la Grèce comme, au matin, on regarde un être très aimé que le mystère d’une mutation nocturne nous révèle inconnu – estranged. Ma tristesse est lasse. Cependant, dans le Péloponnèse où peine à s’établir le printemps, voici Sparte, qui si longtemps me fit moi-même. Un rayon de soleil s’y hasarde. Pas de temple de marbre, pas de colonnade, presque rien – ce n’est pas dans les pierres que Sparte plaçait son orgueil. L’Eurotas charrie des éclats de ciel pâle entre les roseaux. Le Taygète pèse contre l’horizon ; sur ses sommets s’attarde l’hiver. Le vent passe dans les oliviers. Rien n’est bleu, rien ne brûle ni n’éblouit, pourtant je suis chez moi. Dans le silence de la cité des Égaux, j’entends enfin le chant tant attendu.

Depuis, les oliviers de Sparte ont voyagé avec moi. Avec eux, doucement, ma Méditerranée a en partie dépouillé sa minéralité. Je la rencontre désormais aussi intense dans les plantes qui naissent sous son climat. Au voyageur qui descend vers le Sud, ce sont elles qui signalent mieux que tout l’entrée dans son royaume. Les feuilles s’argentent et s’amenuisent, ou au contraire se gonflent de réserves d’eau. Les essences se concentrent, les épines se dressent – l’ennemi n’est plus la froidure de l’hiver (d’ailleurs les feuillages se font persistants), mais l’emprise tyrannique de l’été. C’est d’elle que tirent leur intensité les effluves passant sur les chemins. Accrochés aux promontoires d’ocre marine, les pins appuient contre le vent des bras chargés de bonheur. Ô vitrail du ciel ! Le genêt et le chêne vert, le myrte sacré, le chêne kermès, le ciste cotonneux, le coquet laurier, le figuier et l’amandier, le joyeux mimosa, les agaves venues d’Amériques, tant et tant de consentements où se réfracte en nuances vivantes le bleu originel. Les plantes font de la Méditerranée un parfum, une nourriture, un élan, un avenir. Il me plaît de les voir glisser dans les fissures des civilisations leur désir entêté. Leur triomphe est tranquille et leur beauté, à mes yeux, inépuisable.

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Des paysages II (Gracq)

Chose promise, chose due. Voici le texte de Julien Gracq dont je parlais dans mon billet précédent, et qui est un de mes passages préférés du livre d’où il est extrait.


Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ?

Quand on a le goût surtout des vastes panoramas, il me semble que c’est d’abord l’étalement dans l’espace – imagé, apéritif – d’un « chemin de la vie », virtuel et variantable, que son étirement au long du temps ne permet d’habitude de se représenter que dans l’abstrait. Un chemin de la vie qui serait en même temps, parce qu’éligible, un chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. Cette zone d’ombre, puis cette nappe de lumière, puis ce versant à descendre, cette rivière guéable, cette maison déjà esseulée sur la colline, ce bois noir à traverser auquel elle s’adosse, et, au fond, tout au fond, cette brume ensoleillée comme une gloire qui est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l’étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. « Les grands pays muets longuement s’étendront »… mais pourtant ils parlent ; ils parlent confusément, mais puissamment, de ce qui vient, et soudain semble venir de si loin, au-devant de nous.

C’est pourquoi aussi tout ce qui, dans la distribution des couleurs, des ombres et des lumières d’un paysage, y fait une part matérielle plus apparente aux indices de l’heure et de la saison, en rend la physionomie plus expressive, parce qu’il y entretisse plus étroitement la liberté liée à l’espace au destin qui se laisse pressentir dans la temporalité. C’est ce qui fait que le paysage minéralisé par l’heure de midi retourne à l’inertie sous le regard, tandis que le paysage du matin, et plus encore celui du soir, atteignent plus d’une fois à une transparence augurale où, si tout est chemin, tout est aussi pressentiment. Cet engouffrement de l’avenir dans la délinéation, pourtant si ferme et si stable, des traits de la Terre est l’aiguillon d’une pensée déjà à-demi divinatoire, d’une lucidité que la Terre épure et semble tourner toute vers l’avenir : une des singularités de la figure de Moïse, dans la Bible, est que le don de clairvoyance semble lié chez lui à chaque fois, et comme indissolublement, à l’embrassement par le regard de quelque vaste panorama révélateur.

Julien Gracq, En lisant en écrivant, « Paysage et roman », p.87-88, José Corti, 1980

Des paysages

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Quelques notes, très imprécises encore, nées de l’écoute récente d’une improvisation d’Aldor (Les beautés bouleversantes), elle-même inspirée de la lecture d’une ravissante célébration d’un paysage italien écrite par Joséphine Lanesem.

Dans son improvisation, qu’il juge “insuffisamment réfléchie” mais qui est comme souvent une invitation pour l’auditeur à laisser son esprit vagabonder à sa suite, Aldor explore les relations entre la beauté perçue et l’émotion qu’elle fait naître en lui, ou pas. Rares sont à ses yeux les choses à la fois belles et capables de nous émouvoir. Parmi celles-ci, il compte la musique, les textes poétiques et les femmes qui ont en commun une beauté source d’émotion. Aldor souligne qu’en elles, plus qu’en un paysage ou un tableau, la dimension temporelle est sensible, qu’on y rencontre le changement, le mouvement, une mutabilité qui éveille en nous une émotion liée à la possibilité de la perte. Au contraire, à la perfection au front de pierre, sans commune mesure avec notre nature, nous ne vouons qu’une froide admiration, peut-être entachée de crainte (j’espère ne pas trop trahir son propos, il me corrigera si c’est le cas).

Sur la perception de l’éphémère dans la genèse ou le tissu de l’émotion, je le suis entièrement. L’appréciation des visages, des musiques, tire son saisissement de cette danse à laquelle nous condamne l’incertain équilibre du présent. Le mouvement du temps, en eux que nous considérons mais également en nous qui les considérons, nous met au ventre le feu du désir, aux yeux l’intensité de saisir ce qui ne peut que nous échapper, au cœur la pointe d’amertume ou de révolte devant une indomptable solitude. Ils passeront, ils passent déjà, et nous avec. Autrement dit, notre finitude commune donne à l’instant de notre rencontre un poids infini, une irremplaçable valeur ; la mort nous fait don de l’intensité la plus haute. Vous allez me dire que vous êtes bien contents de savoir que je suis d’accord avec Aldor sur ce point mais qu’il n’était pas nécessaire de répéter laborieusement ce qu’il a déjà fort bien dit. Vous avez raison. Seulement, cette exclusion du paysage du royaume des choses belles et émouvantes m’a causé une surprise extrême, et s’est mise à me travailler. Qu’on me pardonne d’utiliser mon blog pour débrouiller mes pensées.

Cela ne vous étonnera pas si vous lisez le fouillis de mes textes, je suis de ceux qu’un paysage réduit en cendres, et fait renaître. Aucun visage, aucun être humain, ni peut-être même aucune mélodie – et je sais pourtant la musique capable de me conduire pieds et poings liés en des lieux dont rien dans mon expérience sensible ne m’annonçait l’étrangeté – ne me saisit avec autant d’intensité. Disant cela, je n’envisage pas forcément les paysages “sublimes” qui explosent l’étroitesse de notre point de vue ordinaire et lui imposent un changement radical, de nature à nous imprimer dans la rétine, le tympan et le reste, la conscience aiguë de notre insignifiance. Le tendre vallonnement d’un paysage façonné par l’homme, la course sinueuse des murets de pierre parmi les herbes hautes des Yorkshire Dales, peut vriller en moi une émotion aussi cuisante que les sommets où veillent les glaciers, sentinelles des étoiles. Non, ce n’est pas parce que je suis croyante. Bien avant d’avoir entendu parler de Dieu, bien avant d’envisager la possibilité de son existence, quand rien ne me paraissait plus ridicule que de s’en remettre à un Etre supérieur invisible, invérifiable, inaccessible, muet, et surtout incapable de régler la scandaleuse marche de l’histoire, j’ai perçu que le monde était habité (j’emploie cet adjectif sans le définir, faute d’en trouver un autre qui décrive mieux ma sensation). La conversion a permis d’articuler autrement cette relation (païenne, si vous voulez) à la crucifiante beauté des paysages, mais elle n’y a rien changé, fondamentalement.

Le monde a un langage, et pour le recevoir tout en moi a été accordé. Je ne le comprends pas. Mais je l’entends. C’est pourquoi j’écris, comme si les mots étaient la matière dans laquelle, à force de pétrissage, je devais trouver de quoi déchiffrer le sens de cette rencontre. Je connais un homme qui monte camper seul au sommet des montagnes du Lake District, contemple le paysage, puis replie sa tente et redescend. Il me dit qu’il ne veut que se laisser traverser de l’émotion, sans rien tirer d’elle, sans l’asservir à un quelconque objectif (cet homme peint). L’écoutant, je ressens un frisson de tristesse, peut-être de peur. Moi, je dois écrire. Ce que me transmet le paysage, ou ce qui vient à moi à travers lui, est de l’ordre de l’amour, et je dois y répondre par une démarche du même ordre. Je n’en connais d’autre, pour l’instant, que le partage de la poésie.

Joséphine me fait remarquer qu’un paysage n’est pas une image. On y marche, on y engage son corps, on y apprend le pouvoir et l’acuité de ses sens. Le paysage est mouvement et temporalité (tiens, il y a un texte de Julien Gracq qui parle des émotions nées du changement d’un paysage sous la lumière des heures fuyantes – à retrouver). Il arrive même que notre survie soit en jeu – tentation et fascination du bord de la falaise, de l’arbre aux branches dangereusement effilées, de cette ligne sombre, plus loin sur les vagues, au-delà de laquelle il est certain qu’enfin, nous entendrons la musique qui commande à l’inimitable grâce des cétacés et des algues.

Toutefois, j’aime et désire avec la même violence des paysages que j’ai très peu d’espoir de traverser un jour, faute de moyens et de temps. Tout ce que je ne verrai pas, tout ce dont la vie puis la mort me priveront : sujet de révolte noire dans l’enfance. J’ai grandi consumée d’une soif terrible d’embrasser la totalité des paysages que la Terre a à offrir. Désir déraisonnable, avide et dont la lame acérée a longtemps nourri ma colère ; cause ou symptôme d’une étrange amertume, d’une tristesse pesante, très tôt dans ma vie. Voir, voir plus, voir encore, mais pour quoi faire ? Je n’en sais rien. Je répéterai que c’est une forme d’amour dont je fais l’expérience dans la contemplation, ou dans la relation qui se noue avec un paysage. Certains s’étonneront peut-être : s’il y a beaucoup à admirer (et encore, pourquoi ?), il y a peu à aimer dans des accidents de relief et des végétaux de hasard. Pourtant, à mes yeux, tout paraît nécessaire. Chaque chose est là pour contribuer à l’harmonie du monde (aussi grinçante qu’elle semble parfois). Chaque chose raconte, et tout raconte.

De fait, le paysage vient souvent à moi, ou moi à lui, à travers un réseau de récits, de légendes, de souvenirs et d’échos. Je ne le regarde pas en géologue, en botaniste, ni en archéologue – non pas que je refuse ces lectures, bien au contraire, mais je n’ai pas les connaissances techniques. Comme bien des gens, je lis le paysage en poète, en héritière d’une tradition d’histoires dont il suffit que me parviennent des effluves ténus pour que ma perception gagne en profondeur. Cela est le plus vrai quand je pense à la Méditerranée. Bien que parmi les centaines d’histoires lues, écoutées, traduites, la plupart aient déserté ma mémoire active, elles nourrissent obscurément et puissamment ma perception de ses paysages et mon inscription en leur sein. Je viens à elle, elle vient à moi, et nous nous rencontrons en cette béance lumineuse que sa beauté et ses légendes ouvrent dans mon âme. Écartèlement de sa lumière, écartèlement de mon désir. Contrairement au Renard, qui a attendu le Petit Prince pour aimer les blés (Aldor en parle merveilleusement ici), je n’ai pas besoin du souvenir d’un être aimé (c’est même l’inverse : j’aime les visages quand le rêve vient lever en eux des paysages). Même en l’absence de récits et d’une connexion « précise » avec un paysage, je le perçois toujours comme habité. Les plaines de Mongolie, que je rêve de parcourir un jour sans avoir rien lu à leur sujet, me parlent d’une liberté promise par la pression du vent dans le velours des herbes hautes. L’espace et la lumière suffisent. Le rêve qui est nécessaire à l’amour est directement tissé dans la matière du monde. J’ajouterai que depuis quelques années, les arbres sont progressivement devenus pour moi les signes et les messagers les plus clairs de cette intention. Il y a quelque chose de personnel dans leur rayonnement. Est-ce que je verse dans l’animisme ? Je n’en sais rien. Je ne me reconnais pas dans le terme. Ce que je perçois dans la beauté d’un arbre n’est pas vraiment un esprit – à ce stade de ma recherche, je ne sais pas comment expliciter l’adjectif « personnel ».

Même lorsque Dieu me semblait inconcevable et inacceptable, les paysages ne m’ont jamais donné la possibilité de croire le monde totalement absurde. Ils sont pour moi la source de la plus grande joie, du plus grand désespoir, de la conscience la plus vive de la condition humaine. Etre homme, pour pouvoir les parcourir, les peser de mon poids, les mesurer en infinis multiples de mon insignifiance, pour advenir par eux, tirer mon corps de leur embrassante matérialité, illuminer mon âme du rayonnement de leur toute-puissante immatérialité.

Etre homme, entendre ce que le paysage ne dit qu’à l’homme, et s’accomplir.

Photo : en montant au Col de Rabou, Dévoluy, Alpes. 

Longing

End of April. Plane trees – platanus hispanica – are now sailing along in the clear morning light. Horse chestnut-trees and paulownias have reached the peak of their beauty.

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The time of the euphorbia has passed. The time of the wisteria is drawing to an end.

 

(Euphorbia near Pernety, purple wisteria in Rue des Thermopyles, white wisteria in my street)

In the gardens, bind weed is awakening : awe.
Ivy-leaved toadflax finds its way in small cracks in the pavements, and is now flowering : joy.

Over the Channel, in my small Canterbury garden, are the peonies in full bloom ? Have the Siberian irises come to grow and thrive ? Or did the Kentish summer draught bring their young shoots down ? Voices too thin to carry over the sea, however strong the wind.

Longing for silence and light
to the swift morning breeze
I commend my desire –
may it fly 
to Southern shores where grow
their hearts and mine alike
plane trees

vast as a summer sky

How I now fear that my parents will leave the Mediterranean town I have come to call home.

That one could dwell under mountains born by the sea, among rocks and flora interwoven in an unmistakable treasure of light, that one could walk paths of thyme and rosemary in a landscape of limestone beauty, and envisage to leave them is beyond me.

To the great pines standing still under the Summer halt, and whispering in the evening breeze, that one could say farewell ?

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Pine trees on Cap-Brun

Quelques souvenirs de rideaux

Pour répondre à l’invitation de Joséphine.

La chambre de la loggia est la plus grande de la maison strasbourgeoise. C’est aussi la plus belle, non seulement grâce à l’harmonie de ses proportions, au moelleux de la moquette, à l’angle de la poutre brune où sont épinglées des photographies, mais surtout parce que l’ouvre largement en son centre l’unique porte-fenêtre de l’étage. Sur le balcon encore vierge des épines de métal qu’y dressera, plus tard, le dégoût des pigeons, poussent les bégonias mouchetés et les géraniums rouges qui rendent la façade proprement alsacienne. Il y a peut-être aussi quelques dahlias en pot, histoire de faire monter la chaleur, et d’autres plantes encore, auxquelles mon oncle donne à boire par le bec d’un petit arrosoir laqué, à décor d’estampe. Le matin on sort pied nu, malgré le risque des échardes, avec une sorte de joie inaugurale, croyant saluer le royaume des vacances comme le pape le peuple des fidèles. En se penchant, on aperçoit plus bas les fuchsias suspendus dégringolant curieux sur les têtes odorantes des roses (je me souviens particulièrement des Catherine Deneuve, qu’on admirait beaucoup pour leurs pétales saumonés). Cascades de couleurs chaudes et de parfums. Dans les solives nichent des hirondelles.

Je sais, je sais, hors-sujet. J’y viens.

Tout cela, le plus souvent, est un au-delà. Un rideau nous en sépare, un long voilage champagne aux irisations d’organza qui vient caresser la moquette. Le franc et solide soleil de juillet – chaleur des étés continentaux –, passant à travers lui, se teinte d’une nostalgie sépia qu’il diffuse dans la chambre. Alors je me crois un peu princesse, en tout cas grimpée de quelques degrés sur l’échelle sociale et reculée d’autant de lustres vers une époque plus propice aux extravagances vestimentaires. J’ai neuf ans (et des mots plein la bouche, les adultes s’en sont beaucoup plaints), ou onze (et une peur du Horla qui me donnera une méfiance durable des miroirs), ou treize (et la peau mortifiée par les hormones).

Surtout, ce rideau, c’est une musique, l’arpège satisfait du bois des anneaux sur celui de la tringle. Mon oncle nous les fait parfois nettoyer dans des bacs d’eau savonneuse, pendant qu’il passe le voilage au lave-linge, cycle délicat. Ces anneaux assez grands pour nous servir de bracelets, nous les frottons avec tant d’application qu’après le premier passage, le vernis n’est plus qu’un souvenir. Libéré, le bois se révèle rugueux, vivant. Ouvrir et fermer le rideau exige désormais plus de violence. Un jour, on finit par faire dégringoler la tringle. Et vlan, plus de rideau. Pendant quelques heures, la lumière peut s’en donner à cœur joie dans la chambre, blanche, chaude, estivale, effrontée. Bouleversement des règles : l’élégance, la douceur invitant à la rêverie, cette atténuation de l’arête des images, cet assourdissement de la matérialité, disparus. Avec le soleil, c’est marche ou crève, impose-toi ou laisse-toi dévorer. Un adulte rétablit bientôt la tringle en grommelant. Debout sur sa chaise, on dirait qu’il ajuste la traîne d’une mariée géante. La paix revient, avec un sentiment de sécurité. Peut-être que ce rideau, c’est ça, la paroi translucide de la matrice des souvenirs.

Bien plus tard, installée dans un studio parisien dépourvu de volets, je me suis acheté un rideau à oeillets, un coton bayadère d’oranges et de jaunes qui jurait avec un intérieur sinistre et gris. Je me souviens que je ne m’autorisais vraiment à soupirer d’aise qu’une fois le rideau tiré sur la façade de l’immeuble d’en face. Mais ça ne remplaçait pas les volets, c’était un pis-aller.

Plus tard encore, en Angleterre, l’absence de volets devint la règle, et donc l’omniprésence des rideaux. Au début, j’ai trouvé très étrange qu’on puisse se contenter d’un peu de textile pour se garder de la nuit. Mais le rideau anglais, c’est une armure, un acte de résistance. On le choisit doublé de préférence, molletonné, en velours de laine damassé, rigide et lourd, froidure oblige. Une fois tiré (si possible au moyen d’un mécanisme qui permet de préserver le précieux tissu de la sueur des doigts), il définit l’espace intérieur comme habitable et confortable, en tout point civilisé. Of a house it makes a home.

De retour à Paris, j’ai su que je n’étais pas celle qui avait quitté la France huit ans auparavant, car les volets m’ont surprise. Je les avais oubliés, je ne les attendais plus. Il a fallu rééduquer le poignet et la main, réapprivoiser le grinçant déploiement du plissage de fer. Je me suis coincé les doigts entre les lames un bon nombre de fois, et j’ai constaté que je jure en anglais (si quelqu’un possède les statistiques des luxations du poignet dues aux volets en accordéon, je suis preneuse). Hors-sujet ? Ma foi. Mais les volets mériteraient aussi qu’on leur consacre le temps d’un souvenir. Songez seulement au kaléidoscope allumé sur le plafond par le faisceau des phares, une fois filtré par les persiennes. Pour moi, c’est le signe même des nuits de l’enfance.

 

 

 

Giscard et Mitterrand, quelques mots

Vu ce soir la fin d’une émission de France 3 consacrée à Valéry Giscard d’Estaing (“Giscard d’Estaing, de vous à moi“). Émotion tout à fait inattendue.

J’attrape la narration au moment où VGE doit quitter l’Elysée. Il raconte que Mitterrand arrive dans un costume froissé, qu’il est mal rasé et ne semble pas intéressé par les conseils qu’il voudrait lui donner. On le sent désemparé plus que déconcerté. Suivent des images d’archives le montrant quittant l’Elysée à pied, sous les huées. Je ne savais rien de cela – j’existais à peine en 1981.

Il est ensuite question d’une visite que, quelques années plus tard, Mitterrand a désiré rendre à son prédécesseur dans son fief de Chamalières, en Auvergne, on ne nous dit pas pourquoi (du moins, je ne m’en souviens pas). Lors de cet entretien, Mitterrand lui aurait déclaré vouloir “détruire la bourgeoisie française”, obstacle à toute réforme. Phrase étonnante dans cette bouche. On ne saura pas ce que Giscard a répondu, ni ce qu’il en pense aujourd’hui.

Le documentaire raconte alors, assez rapidement, les tentatives infructueuses de Giscard pour retrouver le pouvoir.

Enfin est évoqué le souvenir de sa dernière entrevue avec Mitterrand, alors près de mourir. La caméra montre en contre-plongée l’espace – le jour – autour duquel tourne l’escalier menant à l’étage où s’éteint le monarque solitaire, et zoome brièvement vers le sommet de la colonne d’air. L’effet, pathétique, est efficace ; la tête me tourne doucement et le vertige me prend d’une mort sans au-delà. Au journaliste, Giscard confie une théorie selon laquelle Mitterrand, qui méprisait le milieu politique, n’aurait cru possible de communiquer et d’avoir une relation “normale et ouverte” qu’avec des “gens de son rang”, c’est-à-dire, en définitive, avec d’anciens présidents. Un sourire dans l’œil, Giscard fait remarquer que, de cette catégorie, il est alors le seul représentant… Au moment où il s’apprêtait à prendre congé, Mitterrand le retint et lui demanda s’il se souvenait de ce qu’il lui avait confié, autrefois, à Chamalières. Il répondit que oui. Mitterrand dit alors : “Eh bien reconnaissez que je n’ai pas fait grand-chose.” Commentaire de Giscard : “Qu’est-ce que c’était ? De l’humour ? De la complicité ? Assez étonnant. Et je l’ai quitté là-dessus.”

Mon émotion ?

En petite part, la surprise du charme de ce vieil intellectuel coquet, un brin chafouin, de sa langue bien rythmée, chuintante, précise et pourtant langoureuse.

Mais il y a surtout autre chose, une sensation de vertige, le vent fraîchissant de la solitude des sommets qui me semble exemplifier ce qui se joue entre les gens “ordinaires”. Ce que j’entends dans les anecdotes rapportées, ce qui me prend au ventre, c’est que, se parlant, s’entretenant, se frottant l’un à l’autre, ces hommes jamais ne se sont rencontrés. Giscard rapporte les paroles de Mitterrand, prononcées en diverses occasions, non seulement comme s’il n’avait pas réussi à en percer le sens, mais comme s’il n’avait pas même essayé de le faire, comme si, en définitive, cela ne comptait pas parce que demeurant dans un au-delà du possible. Là où précisément la communication s’avérait primordiale – on peut imaginer que des chefs d’Etat devraient avoir des choses importantes à confier, qui permettraient d’éclairer des événements ayant influencé la vie de nombre de gens, etc -, elle est demeurée vaine, abandonnée avant d’être tentée. Orgueil d’hommes qui ne voulaient s’abaisser ni à s’expliquer, ni à demander des explications ? Peut-être… Mais ce que je perçois, devant ce brouillard entre les êtres, c’est plutôt une grande tristesse. Une sorte de manque de foi : à quoi bon, puisque tout cela est voué au néant. Oui, il me semble que pour des hommes qui aimaient farouchement les phrases et les livres, il est un peu désespéré d’avoir trouvé plus sûr de confier leur postérité au marbre de musées et de bibliothèques qu’à la chair de leurs propres paroles.

Je suis Giscard se souvenant. Mitterrand m’a parlé, je lui ai parlé. J’ai même retenu le contexte et le contenu de ces échanges, et je suis capable, à quatre-vingt-dix ans, de les raconter. Pourtant, ce qui en ressort est étrangement semblable à une de ces pièces de théâtre où les répliques sont ouvertes à tant d’interprétations possibles qu’on repart confus, avec la vague sensation de tenir entre ses mains un coffre à trésor dont la clé ne vous a pas été confiée… Seulement, il n’y a pas ici de personnage ou d’être de papier, mais un collègue, un compagnon de route, un adversaire ou un ami, c’est-à-dire mon prochain, posé sur mon chemin pour que se noue entre nos âmes quelque chose qui devrait être de l’ordre de l’amour.