Tu ne sais pas où je suis. Quand tu essaies de me situer, parce que tu perçois un appel et voudrais le transcrire, ou parce qu’un matin mon mystère agace ta curiosité plus que d’ordinaire, tu es obligée de t’en tenir à des approximations : je serais “quelque part dans le ventre” (passant ta baguette de sourcier des faubourgs du nombril aux anneaux intestinaux) ou bien “dans le diaphragme” (ça souffre dans le souffle). Quelque part, donc, entre les étages inférieurs du thorax et le soubassement de l’abdomen. Dans le tronc, en tout cas, ce coffre cylindrique à organes vitaux, cette boîte à rythmes, ce tropaeum hérissé (mais en-dedans) des dépouilles d’anciennes luttes, cette caisse de résonance, ce berceau de vie, ce noyau de fragilité et de puissance. Tu as beau essayer, aiguiser ton regard, c’est là la limite de la précision de ton radar. De toutes manières, sans vouloir t’offenser, tes connaissances anatomiques sont à peu près aussi précises que tes compétences en mécanique automobile (hélas, si celles-ci ne te sont pas nécessaires, puisque tu n’as ni voiture, ni permis, on ne peut pas en dire autant de celles-là).

Il faut d’ailleurs, pour que tu te souviennes de mon existence, que je me sois mis à l’ouvrage depuis un moment déjà – obscurément, obstinément, et crescendo. La brise a déjà viré au grain et la houle atteint une amplitude de non-retour quand tu t’avises d’allumer le phare et de dégainer l’anémomètre. En vain. Tournant l’oeil unique de ton phare dans la nuit des organes, tu cherches à comprendre : à cerner, décrire, interpréter. Seulement, mon oeuvre est de nature furtive, j’use d’une langue que tu entends sans l’entendre, comme un écho maintes fois répercuté dont il est impossible de repérer l’origine, une langue d’opacité.

Si tu ne sais ni où je suis, ni ce que je suis, comment sais-tu même que je suis ? C’est que tu n’es pas assez obtuse pour ne pas percevoir, au moins confusément, ce que je fais. Tu me sens et pressens comme le mouvement aveugle de quelque chose qui vire lentement, à la manière d’un cétacé qui tourne sur lui-même dans les abysses, traçant en apesanteur l’arabesque de son chant (et tu te souviens de ce temps où des enfants mûrissaient en toi). Ou bien ce sont des décharges aiguës et minimes, un crépitement d’alarme lointaine, un feu sur le sommet, de l’autre côté de la vallée. D’autres fois, un étourdissement, un éblouissement – une conflagration – une chute. Tu comprends que par moi quelque chose se dit. Tu sais que je transmets.

Tu compares. Il y en a chez qui l’intuition se situe plus haut, dans la tête, manifestation immatérielle et lumineuse (ampoule qui s’allume, astre libéré d’une éclipse, télégramme stellaire, tout ça). Chez toi, ça ne “remonte” pas assez, c’est empêtré, ça ressemble à ces sculptures que le burin abandonne au moment où la forme commence à peine à s’extirper de la matière ; ce n’est pas électrique, c’est digestif, c’est hormonal, ca charrie d’un obstacle à l’autre, comme une rivière pleine de tourbillons et de trous d’eau, l’ébauche d’une idée dans sa gangue sensorielle.

A vrai dire cela m’amuse de te voir ainsi le regard en dedans, tentant de me débusquer la torche à la main. Tu crois faire quelque chose d’inédit, pionnière d’une terra incognita à l’étrangeté féconde, quand tu ne fais que t’essayer (fort mal, permets-moi de le dire) à l’exercice d’un art très-ancien. N’importe quel haruspice te dirait de troquer la lampe-torche contre le couteau sacrificiel et la dernière édition du Guide d’haruspicine – Géographie divinatoire du foie et autres viscères. Non ? Je reconnais que cette méthode n’est pas sans difficulté quand on porte la double casquette de devin et de victime, mais ce n’est rien qu’un peu d’imagination et d’ingéniosité ne puisse résoudre, à mon avis. Bon, il est possible que la mort, faisant taire à jamais les interférences arbitraires, soit la condition sine qua non de l’émergence du sens. Mais la mort, tu sais, c’est peu de chose, en vérité.

Maintenant, si, comme je le soupçonne, ce que tu veux savoir ne regarde pas l’avenir, qui appartient au cours du temps, mais le présent, qui appartient à l’éternel, si les mots que tu cherches ne sont pas ceux de la maxime figée mais de la parole jaillissante, continue donc à scruter et tâtonner. Insaisissable dans l’antre de ta chair – car la matière est inviolable par l’esprit -, je continuerai à pousser du noeud de tes entrailles vers les ailes de tes poumons les ondes que me destinent la lumière et l’ombre, le poids de la montagne et l’essor de l’oiseau.

Foie de Plaisance (divination étrusque)

Participation à l’Agenda Ironique de Février, tenu chez Joséphine Lanesem.
“La santé, disait mon prof de philo, c’est le silence des organes”. C’est qu’il était un peu triste, le prof de philo.

16 thoughts on “Divination

  1. J’ai bien aimé ton texte Frog, il nous prend à contre-pied en ne nommant la cause du problème.
    J’ai bien quelques hypothèses mais je ne veux pas spoiler les autres.

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  2. je lis et relis ce texte et le trouve toujours aussi magnifique. “il est possible que la mort, faisant taire à jamais les interférences arbitraires, soit la condition sine qua non de l’émergence du sens. “

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  3. Bonjour Quyên ! Je trouve votre texte superbe et il décrit avec poésie des soucis qui sont vus habituellement de manière bien plus prosaïque (si j’ai bien compris la chose). Je pense que vous parlez des gargouillis mais ne suis pas sûre 🙂

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    1. Merci beaucoup Anne-Marie ! J’ai essayé de décrire des sortes de sensations-intuitions qui ne m’apparaissentpas, à première vue, directement liées à un trouble physique, des sortes de pressentiments qui semblent naître dans le corps mais sont indéfinissables. Mais il est très possible que ces sensations soient liées au fonctionnement d’un organe, seulement je ne sais pas lequel. 🙂

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      1. Ah d’accord je vois. C’est donc beaucoup moins trivial que ce que j’avais compris. Il paraît que nous avons de nombreux neurones dans les viscères donc le ventre est un centre de l’intelligence et de la conscience. Cela rejoint un peu le sens de votre texte.

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  4. Bon jour,
    Un texte philosophique… il est vrai que je n’ai pas tout compris….
    Je retiens, cependant : “…la matière est inviolable par l’esprit …” et pourtant au corps, l’esprit sait tenir les rênes… enfin, il me semble…
    Max-Louis

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    1. C’est vrai, Max-Louis. Ce que j’essayais de dire, c’était que la matière est d’un autre ordre et demeure opaque à l’investigation de l’esprit. Je crois qu’aussi chez moi l’esprit n’est pas assez fort pour tenir les rênes du corps. 🙂

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