Violette, de Jehanne Nguyên

Dans la galerie des personnages convoqués hier pour participer à un atelier d’écriture, il en est un que j’ai emprunté sans vergogne et sans rendre à sa créatrice l’hommage dû. Sans chercher à excuser cette façon plus que cavalière d’agir, je voudrais, en l’expliquant, saisir l’occasion de parler du roman dont Violette est l’héroïne éponyme. Il est toujours difficile de parler de ce qui nous est le plus proche, qu’on ne peut trahir sans conséquences – et parler, surtout dans un espace public, c’est toujours un peu trahir.

D’abord l’excuse l’explication. J’ai avec les personnages fictifs une relation qui me ramène à l’enfance croyante : je crois en eux, comme autrefois aux dieux et aux nymphes. Je suis essentiellement une “auteure” de fan-fiction. Il suffit qu’un livre ou un film me touche avec un peu de force pour qu’aussitôt je m’empare de son univers et surtout de ses personnages. J’ai presque envie de dire que cela n’est pas de mon fait : ce sont eux qui viennent, avec leurs bagages et l’arbre de leurs constellations, s’installer en moi pour un temps plus ou moins long, selon la disponibilité de mon espace intérieur et la force de leur séduction. Il suffit parfois d’un visage éloquent (imaginez un peu les ravages que peut produire en ceux de mon espèce la vogue des séries. Heureusement, je n’en regarde plus, ou presque plus. Il faut bien reprendre pied dans la réalité). Or je connais Violette presque depuis sa conception. Son auteure, Jehanne Nguyên, est mon amie d’enfance. Son roman, je l’ai lu, relu, avant et après publication. J’ai donc mentionné ce personnage comme j’aurais fait une sœur, ne songeant pas plus à créditer Jehanne que je n’aurais remercié Dieu. C’est d’ailleurs une récidive : j’avais déjà inclus Violette dans le texte de mon premier essai romanesque.

Maintenant, le roman.

Pour ceux qui auraient l’impression d’être “pris en traître” si je ne le déclarais pas d’emblée : ce roman parle de religion et a reçu une mention du Grand Prix Catholique de Littérature en 2016. J’ajoute que bourrer le crâne des lecteurs ne fait pas partie de mes ambitions et que je répugne à tout ce qui va dans ce sens. Violette est un roman, pas un livre de catéchisme. D’ailleurs, des lecteurs qui ne sont pas croyants ont aimé le lire et en parler, ne serait-ce que pour le recommander à qui préfère les textes courts, percutants et dont “on ne sort pas indemne”.

Bon, mais cette histoire ? Je dirai les choses simplement. Elle commence bien : Violette a dix-neuf ans, elle rencontre Samuel et l’amour qui vient entre eux, léger sans inconstance, grave sans componction, a la force de l’évidence. Je n’ai pas la pâmoison facile, mais la description de cet amour naissant et de son épanouissement dans la chair du quotidien m’a bouleversée. Bientôt, un accident emporte Samuel, et de ce coup de poignard absurde sourd tout le roman. Dire qu’il s’agit d’une histoire de deuil et de reconstruction, c’est ne rien dire. La béance posée, il s’agit de savoir comment s’en dépatouiller. Evidemment, Violette veut s’y jeter la tête la première, poussée par sa grande jeunesse et son tempérament obstiné, assiégée par fureur, douleur et folie. Premier obstacle :

“Ce n’est pas si facile de faire la peau à la vie. Elle s’agrippe à tout ce qu’elle trouve.”

Là est le nœud de l’histoire, et son fil : celui du funambule, vacillant entre les gouffres de l’impossibilité de mourir et de celle de vivre. Qui s’est vu jeter dans une situation semblable sait que ce genre de désert n’a rien de métaphorique – présence tyrannique et lancinante de l’absence -, que la soif est réelle et l’éclosion de la mort soudain sensible dans chaque geste nécessaire à la vie.

C’est aussi une histoire de conversion. Mais véridique dans sa voix : si poser hebdomadairement ses fesses sur le banc d’une église ou d’un autre lieu de culte pouvait tout résoudre, cela se saurait. Concrètement, cela ne résout rien, et Violette en fait l’amère expérience. D’autres tentations fleurissent sur le chemin où l’on croit marcher à la lumière de Dieu. Les besoins de l’amour et de la survie font donner dans toutes sortes d’écueils et de mensonges. Violette rechigne, encaisse, refuse, cherche, met un pied devant l’autre. Ce roman est l’histoire d’un combat physique et spirituel.

Lectrice de romans, je trouve dans ce livre une histoire qui ne laisse pas un moment de répit et une écriture imagée, dense et complexe sous des dehors de simplicité – limpidité de l’écriture, profondeur de l’expérience.

Chrétienne, j’entends l’insurrection de l’âme humaine prise dans l’étau de la cruauté de la vie, et une admirable voix mystique – une claque, une lame de fond, la crudité d’un De Profundis. La réponse de Dieu se laisse entendre en creux.

Parmi bien des passages qui sont restés avec moi, celui-ci (appauvri sans son contexte) résonne avec une force particulière, leçon de vie d’autant plus chère à mon cœur que je l’ai vue mise en pratique par des personnes aimées – et j’en devine le prix :

“Le temps a passé, lent et sûr. J’ai été vaillante, une enfant soldat. La mort et la folie ont tenu chaque jour leur siège autour de moi, je ne me suis pas rendue.”


 

Ce roman est disponible chez votre libraire, ou à la FNAC et sur Amazon. Quelques autres blogs l’ont commenté.

Advertisements

7 thoughts on “Violette, de Jehanne Nguyên

  1. Magnifique présentation…et le roman semble bien aussi bouleversant que tu le dis.
    Je ne dis rien du prénom qui représente tant pour moi, mais l’idée que la Grâce traverse les affres du deuil, la tentation de la mort, la folie? J’en suis retournée d’avance.

    Liked by 2 people

    1. Je vous remercie Clémentine, pour cet a priori positif sur le roman. J’avais presque envie de dire “je te remercie” car je lis régulièrement vos textes, à vous et à Joséphine, et cela me donne cette impression pas tout à fait fausse de vous connaître!

      Liked by 2 people

  2. Ma Quyên, reconnaissance très tendre pour ce partage de lecture. Tu connais parfaitement “ma” Violette (qui n’est pas davantage à moi qu’à ses lecteurs) et en parle mieux que moi. Ah, comme j’espère qu’un éditeur enfin ouvre les yeux (et ton manuscrit de bout en bout) pour que ton hirondelle puisse voler jusqu’au coeur d’inconnus…

    Liked by 1 person

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s