L’amour n’est pas consolation (Simone Weil)

Descendre d'un mouvement où la pesanteur n'a aucune part... La pesanteur fait descendre, l'aile fait monter : quelle aile à la deuxième puissance peut faire descendre sans pesanteur?La création est faite du mouvement descendant de la pesanteur, du mouvement ascendant de la grâce et du mouvement descendant de la grâce à la deuxième puissance. p.4La…

Matin

Petits matins de cristal et de cobalt Nuits de givre étoilé Je marche, les doigts de la nuit repliés sur mon coeur Sans crainte, une luciole au ventre - Le désir fend le froid et le velours obscur Trottoirs poudrés de diamant. Fête cuivrée sous le jupon des lampadaires Craquelures, esprits du bris et de…

Sol Invictus

Soleil d’hiverlumière à nulle autre pareilleenvergure d’albatros, vaste et brève, lente et hâtive belle Inespérée (comme cette fille là-bas dont le profil perdu, le velours seul d'une joue, promettait aubes)intime, à l’opposé de l'emprise de l’été, se déversant par les voiles du salon, à grands plis horizontaux, jusque dans le coin ébloui de la vision,…

A vide

De ces journées, de ces soirs où il est difficile, peut-être, de se l'enlever du diaphragme - cet encombrement - cette masse nerveuse, fuyante mais inexorable - ce poids de désir - à vide.Désir n'est pas le mot, car ce n'est pas charnel, pas directement du moins, pas comme l'éclair dans le regard quand épaules…

per umbram – théâtre d’ombres

Après d'interminables jours de pluie, enfin ! un rayon de soleil. Soudain février semble être là, déjà, dans son éclaboussement ébloui - un scintillement peut-être dû aux myriades de goutelettes encore suspendues dans l'air, qu'un soleil de novembre anglais n'est pas de force à résorber. Le coeur et les yeux clignent, entre rire et larmes.…

Crépuscule d’octobre

Il est presque six heures, sur le chemin du retour. Comme je quitte l'enceinte de la cité - une frontière désormais immatérielle, dont les derniers signes physiques (une pierre carrée, une borne milliaire, le tracé fantôme d'un rempart, la vibration d'un pomoerium) ne sont plus déchiffrables que pour une minorité, et qui pourtant demeure perceptible…

D’un train à l’autre

Au printemps la lumière naît des feuillages. Les bourgeons qui débourrent sont autant de minuscules luminaires tirant du long sommeil de l’écorce un scintillement de création.Désormais l’été est mûr. Les arbres ne produisent plus la lumière, ils la reçoivent. Lancé vers l’Est, le train fend la Normandie grasse malgré la sécheresse. Entre deux bois, sur…

Sur la corniche

L’heure tremble encore de chaleurles éclats de la journée s’embrasent -éclats de rire et d’eau dans la lueuraquatique des platanestoutes les promesses d’une table familiale marbrée du feuillage de l’étéet la roseraie pâlie de soleil, déserte dans le feu de l’après-midiau large de laquelle nous avons croiséL’heure tremble encore de chaleuret la lune plus fine…

In the Middle Room

J'ai pensé à toi aujourd'hui. Je pense à toi tous les jours, mais aujourd'hui, m'étant trouvée dans cette toute petite salle de classe avec une large fenêtre donnant sur un bout de toit et les arbres, en face de cet homme qui m'intrigue depuis le départ, que certains n'aiment pas parce qu'il a fait ses…

Enfin le train

Enfin le train, dont ces dernières années nous avaient privé, le train, sa berceuse et son hoquet. Le passage, et sa jouissance douce-amère. A la racine du nez, entre les yeux, une bulle se forme, excroissance immatérielle, mixture de sensation et d’imagination, quelque chose d’acidulé et de tendu qui signale à la fois le réconfort…

Première nuit de printemps

Fenêtres ouvertes sur la nuitblancs lampadairesjetant plus d’encre au ciel Une étoile perce ma myopieLe plaisir vient trop tôtcomme la saisonVoisle printemps replie le linceul de l’hiver et sa respiration fait une rumeur comme en ce poème où sur la palme chante la mélancolie d’un vieil enfant(La fenêtre est en haut, et du monde on…

Divination

Tu ne sais pas où je suis. Quand tu essaies de me situer, parce que tu perçois un appel et voudrais le transcrire, ou parce qu’un matin mon mystère agace ta curiosité plus que d'ordinaire, tu es obligée de t'en tenir à des approximations : je serais "quelque part dans le ventre" (passant ta baguette…

Bleu (Mondo et autres histoires, Le Clézio)

Voici de tous les livres celui qui compta le plus pour l'enfant que j'ai été. Je l'ai lu, relu, chéri comme un texte sacré, prêté, perdu, racheté. Impossible de déterminer à quel point ma perception fut influencée par ce recueil et en quelle mesure je ne fis que reconnaître, éblouie, l'expression même de ce que…

Bleu (février – Delphes)

Ce fut le jour où le dieu né à Délos posa son regard sur la montagne au-dessus de la plaine de Crisa que le bleu naquit. Le dieu vit la montagne, et de la montagne il vit la mer, au-delà de la longue plaine noyée d'oliviers où s'ébattaient les farouches, et le dieu dit :…

Simple présence

C'est toujours la même chose, ce que tu écris. Toujours les mêmes choses qui frappent à ta porte, la même main de la lumière qui te prend à la gorge, et qui serre. Tu ne pourrais pas être un écrivain, ou seulement le genre d'écrivain qui sans cesse réécrit et trahit la même quasi-histoire, sous…

Février (Delphes)

Lundi matin, dans le bus. Je suis assise à ma place habituelle, à l'étage, au deuxième rang sur la droite, près du bouton qui commande l'arrêt. J'ai ouvert les fenêtres embuées. Le beau temps sourit.Dans mon cartable attend le manuel de Classical Civilisation que j'ai l'habitude de feuilleter pendant le trajet, en préparation de mon…

histoire de rien

Tandis que les autres demeuraient silencieux, il se mit à aller et venir, fouillant dans tous les tiroirs. La nuit pâlissait. S’il avait été seul, il se serait simplement mis à la fenêtre pour guetter l’instant où l’ange du levant entame son chant. Depuis des années qu’il s’y essayait, il n’avait jamais réussi à saisir…

Blanc

Cuisine de l'écriture. Sempiternels problèmes de focalisation, d'énonciation, de position, d'opacité. Ou comment l'outil fait obstacle à son ouvrage. Caillou, calcul, scrupule, moteur qui câle : la tentative d'incarnation du pur élan, sens ou vision, dans la mécanique malhabile de la phrase, ne va jamais sans une petite grimace de douleur. Raté, encore raté, allez…

Thomas Becket

Début juillet. Je rentre de Douvres. Fatigue, paupières de plomb sur des yeux près de s’exorbiter : une courte nuit hachée de cauchemars de prof suivie d'une journée de formation (baragouin et sigles, et en anglais en plus), des livres oubliés au collège et autres maladresses se solvant par un bus raté d'une cruelle minute.…