Voyageuses

Il n’y a pas de mot en anglais équivalent à la nuque

celle par exemple de mon ami assis devant moi en cours de maths – pas tout à fait devant, à quarante-cinq degrés, assis de fait devant mon voisin ou ma voisine depuis longtemps glissé(e) dans l’huile de l’oubli -, cette nuque qu’éclairait la lumière de ses cheveux blonds et qui humecte encore mes cils de sève ambrée (que sont vingt ans contre le souvenir d’une nuque)

ou celle qu’hier à l’église, de l’autre côté de la vitre du narthex où, en retard, je restai confinée, couronnait cet énorme noeud, plus complexe qu’un noeud en huit, un tour mort et deux demi-clés peut-être, couleur de chaume pâle imperceptiblement cendrée, d’herbe d’automne, d’après-midi glissant vers la nacre du soir, une pelote de perfection faite chevelure (qui sait si sans la vitre je n’y aurais mis la main, la face, la bouche ?), la nuque d’une jeune fille, grande, vigoureuse, droite d’épaules, dans un Tshirt blanc qui découvrait le bas du ventre, aussi belle, aussi éhontément vivante que sa chevelure, avec ce nez un peu busqué qui prouvait le lien de famille avec les deux femmes qui la flanquaient, l’une aux yeux et aux cils de reine de toutes les Espagnes, cépée d’hiver par nuit d’été, l’autre au regard fauve et un peu las sous les arches de splendides sourcils, toutes les trois ayant relevé leurs cheveux, la nuque offerte

les jambes pleines d’enfants que je perçus avant de les avoir aperçus, rien qu’aux épaules, aux hanches, aux visages me les masquant, et que j’ai retrouvés dans la queue de la communion, une volée de gamins remuants, la raie gominée, suivant une soeur à peine plus vieille, nattes et grands yeux tristes, ribambelle de taches de rousseur chaperonnée sans ménagement par la grande blonde qui fermait la marche

et je me suis demandé comment j’avais pu savoir au premier coup d’oeil, disons au second, que ces femmes étaient des Travellers, avant même d’avoir remarqué leurs hommes, deux individus râblés, dont l’un faisait un effort manifeste pour se tenir pendant la messe et, n’en pouvant plus, se mit à vociférer durant le Te Deum (action de grâce pour Oscar Romero), un bébé dans le noeud de ses gros bras

ce qui de leurs nuques, des riches volutes de leurs cheveux, ce qui de leurs yeux, de leur expression m’avait parlé en premier, m’avait crochetée aux entrailles et au bout des doigts, si c’était quelque chose de farouche dans le port de tête, peut-être, dans la ligne busarde du nez, oui, si malgré elles un pouvoir s’échappait comme vapeur de leurs pores, révélant le paysage sous leur peau, le sortilège de reflets changeants sur les lacs des tourbières, les verdeurs vagabondes constellées de joncs, le ciel fait vent, le vent pour souffle, la sommation de l’horizon, les murs réduits à néant, l’interminable franchissement des frontières et des siècles

et tandis que mon esprit s’étonnait, mon coeur étourdi de rêves nomades en sa cage sédentaire

répondait un cri entre des dents serrées qui ne s’émoussent pas

 

 

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Autumn garden

I have been wanting to write about the garden for so long… A few notes in the Gardening Diary page is all I could manage. But leave it too long and then you don’t know where to start, ending up with a disorganised post…

Most garden blogs I follow have been stressing what an extraordinary summer it has been: so hot, so dry. For weeks, members of several (if not all) Facebook gardening groups were seen tracking the mere possibility of rain up and down the country, each of us envious of any sign of dark clouds pictured in another vicinity, and triumphantly showing off drop-covered leaves whenever the winds would favour our own parched bit of land. Only on the surface was it fun : of course, somber considerations on climate change and the fragility of our (near) future on this planet could be felt behind seemingly light-hearted comments. I don’t remember how many weeks we went without any proper rain in my part of Kent. I couldn’t bring myself to let my plants die and I confess to having watered every few days, knowing it might all be in vain as I was due to be away for more than a month. As for the green bit in the middle, the ex-lawn so to speak, it was the same yellow and brown hue as everywhere else in the country. Even the clover struggled. My lovely neighbour agreed to help with the more precious plants, but he too was going to go on holiday soon. After his departure, the garden and the new pond would have to fend for themselves. Thus I left for France, prepared for a very sad return, having bid farewell to those plants I was sure to find dead, from damp loving creatures that wisdom should have kept me from purchasing in the first place (mainly three astilbe, a Sanguisorba obtusa – pimprenelle du Japon, my son’s little dionaea muscipula – dionée attrape-mouche) to acer palmatum seedlings and other potted and therefore more vulnerable green friends (not to mention our first tomato plants).

I left, I came back, I saw.

First, the “lawn” : of a vivid green, and of an endearing though not very respectable height.

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Then, the hedge : big, naughty, escaped, free.

The pond : full to the brim. Finally, the plants : alive, the whole lot. As for the little carnivorous beauty : it was thriving ! After our neighbout’s departure, Canterbury had apparently been showered by a storm or two, of the generous kind. However, tidying up would have to wait : we only had time to quickly mow the grass before leaving for Lancashire for another week. September arrived and I started clearing, as well as cramming in as many of my foxgloves as possible in the space available. Foxgloves galore next Spring !

The little pond, my favourite thing, in July and October :

 

The heuchera at the front is Alabama Sunrise (how could I resist that name ?) and its leaves will soon cover the plastic edge of the pond liner.

I couldn’t resist the urge to cut off another strip of grass in order to be able to plant more stuff. Here is the new border, looking a bit young, where my favourite thing is the pheasant’s tail grass. I can’t wait for it to grow and fill the space.

Quite a lot of hacking back and pruning was required. I carried on with the tentative pruning of a box (previously barrel-shaped) in the niwaki-style which I had started last year. For the first time, I used garden twine to try and train branches into the desired direction. This scupture will require a few more seasons’ growth to reach a better shape.

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I also pruned my oddly shaped Acer palmatum Redwine which is a vigorous and messy grower. It was a bit daunting but I am happy with the result. Unfortunately, I don’t have a suitable picture of what it looked like before.

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Our other shady bed now (with the Japanese maple starting to show colour) :

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Some of my favourite flowers and plants from mid-summer until now (the pictures are captioned if you want to know the name of the plants) :

Some babies for next year :

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Next things on the list : buy some more daffodil bulbs, plant the allium sphaerocephalon bulbs, sow honesty, and… get rid of a lot of ivy (I will tell you about that…).

I will leave you with funny pics of my kids’ idea for mulching / pot decoration and a brave little holly.

Happy gardening to you !

Arcane (2)

Percevoir l’arcane du monde et tâtonner vers son déchiffrement est l’objet même de la poésie. La poésie ne peut advenir sans cette foi perceptive, aussi brumeuse soit-elle, d’une vérité à la fois immensément lointaine et trop proche, et dont le monde est une manifestation. C’est à cela qu’on la reconnait : au passage de son souffle, le bancal échafaudage des mots devient mobile et se met à tourner au rythme de la comptine originelle. Ainsi, si l’heure vous bénit, vous capterez de cette comptine une mesure, deux peut-être les jours fastes, juste assez pour deviner, dans l’écho d’un vers juste, l’ombre vibratoire d’une mélodie faisant chemin sur l’échine des collines, à dos de train, par la houle des forêts ou le souffle des villes.

Nombreux sont ceux qui croient le monde sans énigme, ou son énigme le masque mensonger d’un chaos. Pris, malgré cela, d’une démangeaison de résolution, ils affabulent des clés, donnent leur langue à des chats qu’aucun dieu ne reconnaîtrait, se prosternent au hasard, jettent des mots du haut des escaliers et en baisent les marches très solennellement. Ils ne croient pas en l’arcane du monde, seulement en leur besoin d’échapper à la peine de vivre. Or il faut oublier les incantations, la divination : les clés furent livrées dès la première neige et toute invention vraie ne fait que dévoiler, pli par pli.

Ainsi s’avance-t-elle inlassablement vers le bout du pré. D’abord il y a des remparts à saluer, des routes à scinder, des carrefours où farandolent les points cardinaux et des vertiges – mais elle a appris à donner la main au temps, à croire en la sagesse de la marche.
S’en viennent l’épais édredon des fleurs d’août, l’écume violacée des graminées, une frange d’épis transmutant sans effort le chaume en or et l’été en froment.
Enfin, la ligne pâle.

Voici l’appel au franchissement, inlassable et jamais satisfait – l’essence de tout horizon, frontière qu’il faut passer, s’enflant de désir et toujours s’amenuisant. Vers la contrée perçue, et qui la convoque, l’âme s’étire et s’étend, achoppant sur son tribut charnel, et bien que toujours aveugle espère assoiffée en son initiation. Pourquoi cette constance aux pieds sanglants, pourquoi ceindre son front des épines de l’espérance, et quêter la poésie ? C’est que l’arcane du monde promet plus que la science, qu’elle n’offre qu’en passant : c’est à l’amour qu’elle voue, auquel rien ne renonce et vers qui tend le mystère de toute existence.

 

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Monastères

Ce qui suit est une liste de considérations à laquelle il manque trop de choses. Il traine dans mon ordinateur depuis un moment et je ne crois pas que j’aurai dans les temps à venir l’occasion d’en faire quelque chose de correct. Je publie donc tel quel.

On m’interroge de temps en temps sur la foi. Cela m’étonne, non que l’on s’interroge, mais que les questions me soient adressées, à moi. Je suis une croyante difficile, comme on le dit d’un cheval, rétive, inconstante, paresseuse. Les gens qui m’interrogent ne le savent pas, mais Dieu le sait. Et les questions viennent malgré tout.

Elles portent, le plus souvent, sur ma conversion (question prévisible à laquelle, malgré mes efforts, je n’apporte jamais qu’une réponse crassement insuffisante et de plus en plus inadéquate), et, plus étrangement, sur la vie consacrée, particulièrement monastique. C’est drôle, parce qu’il se trouve que j’ai eu envie, il y a longtemps, de m’engager dans cette voie. Ce n’était qu’une pensée et aucune démarche concrète n’a été entreprise. Cependant, je ne la balaierais pas d’un revers de main et d’un commentaire précuit sur la jeunesse et sa soif d’absolu. Ce désir demeure en moi comme la promesse d’un baiser que les circonstances auraient retenu au seuil de sa réalisation. Je n’ai pas mis les pieds dans un monastère depuis très longtemps. Mais je sais que si la vie prend un vilain tournant, c’est dans un de ces hauts-lieux de prière que je penserai d’abord à venir chercher de quoi me relever, nouer ma ceinture et continuer. J’ai une grande tendresse pour les moines. J’ai étudié les règles de saint Basile avec bonheur et j’aurais continué à me pencher sur la vie des reclus, si les circonstances me l’avaient permis.

J’ai été une incroyante fanatique, ce qui revient à dire que j’ai été une croyante d’une autre sorte. Les vrais athées sont très rares, et à vrai dire je ne sais si j’en ai déjà rencontré. Il n’est pas donné à n’importe qui d’être athée : une telle supériorité d’esprit, ou un tel manque d’imagination et de sensibilité ne se rencontrent pas tous les jours. Tirer vraiment les conséquences de l’inexistence de Dieu, non, je ne l’ai pas encore vu faire. Moi, je n’étais qu’une païenne, rien que de très commun (cependant, ce que j’étais, je le suis en grande partie resté, je le suis encore. Est-ce un obstacle ? Bien sûr. Non pas dans le sens d’une barrière à franchir, mais plutôt comme une sorte de calcul rénal qui ne serait pas douloureux. Quelque chose en vous qui vous retient, vous gêne, vous rappelle à la matérialité, à l’épaisseur, à l’intrication, à une certaine forme de beauté, à la jouissance de cette beauté, d’une façon qui vous interdise de concevoir un au-delà, d’une façon qui vous limite. Considérer cet obstacle, trouver le moyen de le résoudre, se demander combien il faut mourir pour porter de fruit : tout cela constitue ma basse continue. Néanmoins, à une plus grande profondeur repose, étale et dense comme la pierre de l’autel, la certitude que contre cet obstacle je n’écraserai pas mon pauvre crâne, car voilà, Dieu prend tout). Cela pour dire que je sais à quel point il est difficile de se faire entendre d’un côté du fleuve à l’autre. Peut-être faut-il être exceptionnel pour être capable d’entendre un langage qui, fondamentalement, sape toutes vos fondations (dans un sens ou dans l’autre). Je ne l’étais pas, exceptionnelle. Je n’ai entendu quelque chose que lorsque je m’y suis trouvée forcée.

Parler de foi à quelqu’un qui ne croit pas revient à tenter de traduire (oui, dans le sens inverse aussi, et bien que j’aie consacré tous mes efforts à cela autrefois, tentant de convertir mon amie Jehanne à mon « athéisme », pardon, tentant de la libérer des chaînes de l’illusion, je n’ai, je crois, réussi à me faire entendre qu’une seule fois – je veux dire, à lui faire imaginer un monde sans Dieu). Du génie d’une langue à l’autre, beaucoup doit être sacrifié, et il est bon, lorsqu’on lit une œuvre traduite, de garder cela à l’esprit. Souvent, on me demande quelque chose d’impossible : de donner en traduction une restitution parfaite de l’original. Disons que les échanges de part et d’autre de la foi exacerbent de façon aiguë un problème inhérent à toute communication.

Ma vie n’a rien en commun avec celle des moines cloîtrés. Je pourrais, comme nombre de catholiques, me sentir embarrassée et ne pas savoir comment justifier – car c’est ce qu’on me demande – tant d’inutilité. On peut pardonner aux croyants qui s’activent dans l’humanitaire. Quant aux bien-portants qui s’enferment, s’encapuchonnent, mangent en silence et chantent à heures fixes, non seulement on ne les comprend pas, mais leur prétention à faire œuvre utile, au même titre que les personnes qui consacrent leur temps libre à la soupe populaire, suscite la colère. Cette incompréhension s’est exprimée au sein même de l’Eglise tout au long de son histoire, et c’est bien normal, les croyants sont des gens comme les autres. Mais je ne ressens aucun embarras. Etrangement, mon affinité avec la vie monastique prédate ma conversion. Autrement dit, elle est une forme de vie religieuse qui m’inspire instinctivement, sans que j’aie besoin de me forcer.

Commençons par enfoncer des portes ouvertes. Si Dieu n’existe pas, oui, bien sûr, cette prétention à faire œuvre utile en s’enfermant quelque part pour psalmodier de la poussière est un triste mensonge (un mensonge comme un autre. Nombre de ceux qui ne sont pas enfermés pourraient également s’interroger sur ce qu’ils apportent réellement à la société). Maintenant, il faut faire effort et se souvenir que le moine croit en Dieu. Si Dieu existe (je parlerai ici d’une conception chrétienne de Dieu), rien de plus logique et naturel que de placer à la première place la prière. Allons plus loin : ce n’est pas logique, c’est nécessaire. La destinée de l’homme n’est pas de faire ceci ou cela de son temps sur la terre, mais d’entrer dans une relation d’amour avec Dieu – à travers les autres, à travers soi, etc, mais enfin, avec Dieu. La prière n’est pas une activité comme une autre, même très plaisante, à inscrire quelque part dans son emploi du temps entre un rendez-vous et un cours de tennis, une BA saupoudrée sur le reste de la « vraie vie » pour le relever d’un peu de bonne conscience, voire pire (oui, il y a des gens qui pratiquent la religion comme une façon d’appartenir au bon club, mais sait-on jamais ce qui se passe dans les cœurs). Dieu n’est pas (un) accessoire. Il est à la fois l’alpha et l’omega et le centre. Le croyant sincère organise donc naturellement sa vie autour de Dieu. La raison pour laquelle cet Alpha-Centre-Omega se cache aussi bien alors qu’on aurait sacrément besoin d’un grand coup de main ? Nombre de réponses possibles peuvent être tentées dont aucune ne convaincra personne qui n’a encore jamais fait l’expérience de la foi.

La prière est ce vers quoi toute vie est appelée à tendre, et particulièrement toute vie humaine. Idéalement, enseigner, faire les courses, manger, faire l’amour, le ménage ou le reste, faire des enfants, ne pas en faire, devrait monter en prière. C’est pourquoi le choix des moines cloîtrés n’est d’ailleurs qu’une voie parmi d’autres. Une voie qui n’est pas supérieure aux autres, mais spécifique et nécessaire. L’Eglise a débattu la question bien des fois, mais semble avoir convenu qu’il n’est pas question que tout le monde aille prendre le voile ou la tonsure (smiley). Mais alors, pourquoi s’enfermer, se priver, quand d’autres voies sont possibles ? Prier, c’est par certains côtés plus facile si on n’est pas distrait et tiraillé par mille autres sollicitations. Dans la communauté, on est guidé. On ne risque pas d’oublier Dieu. Ainsi entend-on parfois dire à des moines qu’ils ont choisi cette voie parce qu’ils ne se sentaient pas la force de vivre en chrétiens dans le monde – le monachisme, paradoxale voie de la facilité ? Cela dit, on devine sans peine que le microcosme d’une petite communauté n’a rien à envier à la société du dehors en termes de distractions. Les cliques, les affinités, les inimitiés, tout cela mijote et fermente comme ailleurs dans un monastère. L’absence de distraction, qui devait être adjuvante, la monotonie des jours, peuvent se retourner et devenir des écueils ; les plus petites contrariétés doivent prendre de vilaines proportions. Mais tout de même : c’est plus facile, dans un monastère, de faire de sa vie une liturgie.  De plus, on ne choisit pas sa communauté au hasard, on en cherche une dont les caractéristiques et la spiritualité nous permettront de tirer le maximum de notre nature. Avec les frères et sœurs, même ceux qu’on n’aurait pas choisi de fréquenter dans la “vraie vie”, on poursuit un même but : être le cœur priant du monde, qui n’a pas toujours l’inclination ou le temps d’y songer. Si on croit en Dieu, on croit en une « efficacité » de la prière. Levain, on aide la pâte du monde à monter vers son accomplissement. Cette tâche essentielle justifie à mes yeux la vie monastique.

Il arrive qu’en visitant un monastère, on ressente de la colère. Quelque chose se révolte en nous devant l’absurdité de ce choix, devant ce que l’on perçoit comme des privations. Il arrive que ceux qui s’agacent admirent dans d’autres contextes le dépouillement, la frugalité, le fait d’être « en prise avec soi-même ». Dans ce cas, je ne sais pas ce qui les agace vraiment, au fond. Le sentiment du gâchis ? L’esprit de sacrifice ? Mais de nos jours, personne n’est forcé à prendre l’habit ni même ne le fait par défaut (la conseillère d’orientation ne trouve rien pour vous ? Qu’à cela ne tienne, vous pourrez toujours vous faire chartreux). Les gens qui entrent dans les ordres ont dû surmonter un grand nombre de réticences et ont considéré que leur vie produirait davantage de fruits ainsi. Le choix de la vie monastique dans notre société est à mon avis le fruit d’une grande indépendance. Peu de gens ont autant d’emprise personnelle sur la voie qu’ils ont choisie – ne soyons donc pas désolés pour ceux qui optent pour ce chemin. Cela ne remet pas en cause les autres choix de vie. Ou bien est-ce une expression extrême de la croyance religieuse qui irrite? On nous a appris que c’était une forme de demi-pensée pour les faibles, les grands-mères qui ont peur de mourir, les infantiles, les superstitieux, les pré-scientifiques, les nuls en maths, ceux que la grâce du Progrès n’a pas encore touchés (car il est bien connu que foi et science s’excluent !). La foi est acceptable « en privé », pratiquée honteusement (if you really must…). Et voici qu’elle ne s’excuse pas, ne se cache pas, ose s’afficher. Enfin, je ne sais pas, ce ne sont que des hypothèses.

Personnellement, à rebours du gâchis, je perçois dans la vie monastique une intensité de vie et de regard, une façon d’habiter le présent et l’espace qui ne laisse rien se perdre, tout en étant ouverte vers autre chose, de l’ordre d’une conscience poétique du monde : voir ce qui est, voir au-delà, voir au-delà dans ce qui est. Il me semble aussi que cette forme d’existence permet à certaines aptitudes de se développer, intellectuelles, spirituelles, mentales, ce qui en fait, quand bien même la prière ne servirait de rien, une expérience passionnante, et un fascinant objet d’étude anthropologique.

Arcane (1)

« La matière est l’excroissance de l’amour » (Rodin)

Quand je marche, il me semble répondre à l’exigence du paysage. Ce désir qui me harponne et me pousse dès qu’un peu de ciel s’ouvre, qui m’écartèle, qui justifie non seulement ma présence en ce lieu mais mon existence même, ce désir, s’il passe par moi, s’il tient ma chair et détermine sur sa harpe l’amplitude de ma respiration, vient d’au-delà de moi.

– Fadaise, illusion, pauvre et infantile folie !

Triste, qui ne sait ce dont je parle. Car c’est une certitude sensible, matérielle, artérielle – et une joie : on appelle, on m’appelle, on me nomme. Tout mouvement est un écho de cet appel. Avant le premier de mes pas, la réponse consiste d’abord pour mes poumons à respirer, pour mon cœur à faire circuler, pour mes cellules à se multiplier, se renouveler, à bâtir, microscopiques sisyphes, leur éphémère durée.

Vient l’heure de marcher. Marchons ensemble. Le long d’une rivière, par la fresque des feuillages, à la frange des vagues, épousons le temps. Que le chemin passe sous le regard des montagnes, et c’est le ciel que nous arpenterons.

L’effort de ce pas, puis de cet autre, est le lieu où dérisoire et éternel font corps à corps. Ils ne s’unissent pas, ils s’explorent. Ils font l’amour (nous faisons l’amour). C’est une drôle de façon de le faire, sans possibilité de résolution, sans sommet où épuiser l’ascension du désir, sans illusion de fusion : pas d’épaules ou de hanche où puisse s’arc-bouter la colère de parvenir pour transmuter en jouissance, mais un chemin qui se poursuit, plus profond, plus loin, source intarissable pour une inextinguible soif. Ce que nous apprenons dans l’étreinte du monde est un arcane de lumière : que la matière et l’âme sont au moins cousines, l’une et l’autre excroissances de l’amour. Cette connaissance toujours à approfondir nous fait entrer dans un degré plus élevé d’existence.

Convoqués, les mots s’éveillent et se bousculent, s’accumulent, font barricade, se débordent eux-mêmes. Ou encore se mettent en rang et se produisent, d’une façon puis d’une autre, grandioses et lents, vifs et légers, historiques, immémoriaux, drapés, nus, aiguisés, bègues, sanguins, furtifs, mendiants. Bleus. Noirs. Rouges. L’étoile demeure au-delà, éblouissant notre désir. Le chant se prolonge qui nous porte plus loin.

 

 

Des mots de Rodin

En lisant ce texte de Rodin, partagé sur le blog de Gavroche 60, Esther a eu une pensée pour moi et a eu la gentillesse de me le faire découvrir. Je ne peux que le partager à mon tour. Il pourrait être un élément de plus dans l’exploration de paysages qu’avec Joséphine Lanesem, Aldor et d’autres blogueurs nous avions ébauchée.

“La matière est l’excroissance de l’amour” – voilà ma certitude la plus profonde, et peut-être la seule. Merci à Rodin, Gavroche et Esther.

Gavroche 60

auguste rodinAuguste Rodin n’était pas un écrivain. Ses pages sont rares. Celle-ci fut publiée pour la première fois dans la revue Montjoie “organe de l’impérialisme artistique français”, que dirigeait avant la guerre Ricciotto Canudo. Voici cette page du Maître :

PAYSAGES 

C’est beaucoup sur les routes que je ramasse l’expérience.
J’aime le paysage; seul, je jouis de cette sensibilité; mon âme n’est ni en automobile, ni en chemin de fer, elle reprend son habituelle forme, elle se reprend, mortellement pauvre,
comme un lac reprend sa tranquillité.
La tranquillité est tout un paysage.
Qui donc a cru que le monde est matériel ? La matière est l’excroissance de l’amour. Hésiode a dit : “Au commencement étaient le chaos et l’amour.”
Les feuilles poussent toutes ciselées, complètes comme Minerve sortant de la tête de Jupiter.
La fleur est la poésie du désir, ces désirs sont toute la forêt qui s’élance.
Ces arbres dans la montée sont ronds comme des…

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A walk on the moors

Late August views from a Lancashire hill, which last April was resounding with the skylarks’ song.

 

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Holcombe Hill

 

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Grass and heather – Looking towards Affetside

 

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The heather was much more purple than can be seen on these pictures, but nonetheless fading.

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Looking towards the Welsh mountains

 

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Peel Tower, daughter’s kite
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Boy and kite
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Northward, whence the clouds rise

 

Swallowfield

J’ai décidé de poster ici ce début de roman qui ne convient pas. Façon de ne pas être tentée d’y revenir, tiraillée par quelques images que j’ai aimé écrire et auxquelles j’ai du mal à renoncer. Adieu petite tentative, tu trouveras peut-être ici quelques lecteurs.  


 

Saisi, Denis pose pied à terre à l’entrée du chemin creux. Ses cuissardes imperméables, qui entravent le pédalage, vont s’avérer bien utiles. Au milieu des décombres laissés par la tempête qui a fait rage la nuit dernière apparaît un tableau extraordinaire. Depuis la route jusqu’au virage qui le dérobe au regard, le chemin qui mène à Swallowfield est inondé, tendu d’une pellicule d’azur montée des fondrières, où ne surnage qu’un îlot coiffé d’un caillou rond. Pas un souffle ne ride cette soie qu’une jonchée de branches découpe en éclats de miroir. Des profondeurs du ciel ainsi réfléchi émane un surprenant rayonnement d’or bleu qui tire du paysage une surnature de vitrail, troncs d’argent, fougères vermeilles. Depuis vingt ans qu’il parcourt les routes du pays, Denis a déjà eu son lot de matins brisés de beauté et de lendemains de tempête, mais n’a encore rien vu d’aussi étrange que ce ciel renversé tout entier entre les troncs nus, où se dessinent avec une netteté de gravure le plumetis des nuages et jusqu’à l’encre éphémère d’un vol de corneilles. Alentour, les marronniers et les frênes encore glabres, ou débourrant à peine, lèvent des bras étonnés. Un vertige le prend devant ce firmament rendu accessible, sur lequel il suffirait de s’incliner pour, par exemple, ne plus avoir besoin de se souvenir, ni même d’oublier. Cependant, la route est encore longue, le temps presse, alors il pousse sa bicyclette à travers ciel, lentement, et les ondes crêtées d’or qui s’écartent de sa proue font battre son cœur comme un passage d’oies sauvages.

Le chemin qui mène à Swallowfield lui réserve souvent des surprises : le bec rose et le masque cramoisi d’un chardonneret dans les aubépines, un écureuil roux qu’il doute encore d’avoir vraiment aperçu si loin des sanctuaires du nord où son espèce s’est réfugiée, un faon et sa mère furtifs entre les troncs, la dernière étoile en équilibre à la pointe d’un sapin. Rien toutefois d’aussi surprenant que cette coulée d’azur qui ce matin le paie de l’effort, non négligeable à son âge, de faire sa distribution à vélo en cuissardes de caoutchouc.

Swallowfield est sur la gauche, après un chemin se faufilant sous les ailes lasses de marronniers. Il éprouve toujours une émotion à s’approcher de cette maison, un saisissement mêlé au parfum entêtant, réel ou remémoré suivant la saison, du chèvrefeuille qu’il est inévitable de brosser au passage. Dans un muret de pierres s’ouvre un portail bas dont le loquet chante, mais c’est, juste après lui, une arche taillée dans l’embrassement de deux ifs centenaires qui marque le véritable seuil. Depuis qu’Edwin Alastair est parti, cette ouverture n’est plus aussi régulièrement maintenue, et Denis doit chaque année se courber un peu plus pour pénétrer dans le jardin. Il reste à remonter la petite allée flanquée d’ifs taillés en ogive pour atteindre le porche.

On ne sait trop ce qui, dans la vieille maison de brique rouge, vous ravit si vivement, si entièrement. En son cœur, elle date du seizième siècle, mais n’est pas la seule à se prévaloir de cette ancienneté par ici, ni d’ailleurs d’un beau jardin et d’une vue à couper le souffle sur les collines, derrière la maison. S’il fallait détailler les éléments remarquables de son aspect, on trouverait peu de sujets d’émerveillement qui ne soient simplement l’œuvre du temps. Ses cheminées manquent de finesse, sa façade sur laquelle s’alanguit le long appentis d’un toit envahissant n’est belle que par l’harmonieuse irrégularité des vieilles choses et, considéré par le menu, rien ne mérite d’admiration particulière. En apparence, Swallowfield ne représente donc pas de compétition pour les manoirs voisins, ni même pour les maisons plus récentes ou rénovées que s’arrachent à prix d’or les banquiers de Londres désireux d’enraciner leur argent volatile, mirages de pierre dorée et d’élégance parfaite. Et cependant, aucune de ces demeures, aucun des merveilleux jardins qui les accompagnent ne donne comme ceux-ci la sensation d’être accueilli en vieil ami, cette sorte de joie grave d’être le confident à qui l’on dévoile sans façon le secret d’une intimité où, tout compte fait, le bonheur l’emporte. Il n’y a qu’à voir la manière dont les ifs contournés, les chênes toujours un peu crânes et enclins à faire sentir leur emprise noueuse, les trembles chuchotant, les charmes sereins et larges comme des bras ouverts, les frondaisons mêlées des marronniers et des tilleuls, forment l’appui contre lequel ose déborder, avec une confiance heureuse, un échevèlement de buissons et de fleurs échappés des parterres, somptueux et innocent fouillis qui donne envie d’être oiseau, d’être chien, pour pouvoir s’y rouler et se relever trempé, couvert d’empreintes végétales comme un herbier ivre. Et au milieu de tout cela, sur la maison ceinte de clématite et de glycine, la chaleur rousse des briques et des tuiles, les nuances brunes des bardeaux, les poutres ployant et le vieux porche que défend le lierre, tout salue le visiteur dans le mouvement ininterrompu d’une allégresse tranquille – et l’on se tient le nez levé, plein d’odeurs de terre et d’haleines de fleurs, vivant comme en ce nœud du temps où la vieillesse embrasse l’enfance. Et puis on sonne, et si c’est Irène Alastair qui ouvre, ni la rondeur de sa jupe, ni le sourire de ses yeux bruns n’étonnent : tout les annonçait.

Ce nom de Champ des hirondelles, considérant l’abord touffu et presque sylvestre de la maison, Denis l’a d’abord trouvé incongru. Bien moins logique en tout cas que celui des maisons voisines, d’anciennes dépendances appelées Yew Tree Cottage et Beechbrook. Cependant, lorsqu’après quelques mois de service dans la région, Irène Alastair l’a invité à faire le tour du jardin, il a compris. Quittant le couvert des arbres, il avait suivi la tache claire de sa jupe à travers le carré de pelouse destiné aux parties de croquet et débouché dans le pré adjacent. Or c’était par saison d’herbe haute et de soleil, quand l’air est comme du miel ; dans le pré se levait un orme solitaire, et autour de ce précieux survivant de la graphiose, presque anachronique, des hirondelles par dizaines tricotaient une cote de lumière. Cet espace, ce mouvement, cette joyeuse surprise, le cœur ne les recevait avec autant d’émerveillement que parce qu’il avait fallu passer par le filtre dense des feuillages, se laver dans leur pâte ombreuse des scories et des soucis. Aussi Swallowfield est-il un nom qui ne prend sens qu’au prix d’un peu de foi.

L’appartenance réciproque de la maison et d’Irène Alastair, cette sympathie entre possession et possédant, n’était peut-être pas aussi évidente quand il a pris son service dans la région, il y a une vingtaine d’années. D’abord, il la rencontrait assez rarement, bien qu’elle travaillât le plus souvent de chez elle. Irène était d’ailleurs une femme bien différente, plus anguleuse d’aspect et d’approche, pressée, distante, et probablement était-il lui aussi moins attentif, pris comme on l’est en approchant la quarantaine dans les gueules insatiables du quotidien. Cependant, un jour qu’il gelait à pierre fendre, Irène descendit de son bureau à l’étage pour lui offrir de se réchauffer d’une tasse de thé. Elle avait l’air fatigué, et le regarda comme si elle le voyait pour la première fois. Ce geste d’amitié se renouvela de temps à autre, les jours de mauvaise pluie ou au contraire, de grand beau temps, quand on ne pouvait qu’avoir envie de donner son visage à lisser aux rayons du soleil. Ils restaient alors quelques minutes à regarder les hirondelles fuser sur l’étang et longtemps après son départ, Denis trouvait dans sa mémoire, comme un marque-page oublié entre deux pensées, la silhouette du jeune hêtre pourpre du fond du jardin. Bien qu’il sût qu’Irène était française et ne pouvait pas avoir vécu toute sa vie à Swallowfield, il fut étonné d’apprendre du vicaire que la maison appartenait depuis cinq génération à la famille de son mari. Sa surprise s’expliquait parce qu’il suffisait de croiser Edwin Alastair pour constater qu’il n’avait d’yeux ni pour la maison, ni pour le jardin, ni d’ailleurs pour rien de ce qui l’entourait, héritage familial ou pas. C’était un homme plus distant encore que sa femme, impatient, l’air de ne juger digne de son attention que quelque projet grandiose réservé à ses élus par l’avenir, ce pays où ne peuvent demeurer que les nantis. Ce fut pour Denis une occasion de réapprendre, encore une fois, à ne pas attribuer à autrui ses propres inclinations : l’enchantement de Swallowfield n’interdisait donc pas qu’on pût s’y habituer au point de ne plus le voir.

Aujourd’hui, hélas, le spectacle est plutôt lamentable. Ici comme dans toute la région, la tempête a réclamé son dû. Par chance, on n’est qu’en mars, la plupart des herbacées percent à peine ou dorment encore à l’abri de la terre, mais les dégâts sont bien là. On dirait qu’un paysagiste en transe a redessiné les parterres, renversant les plantes aux racines superficielles, fichant entre les jonquilles et les tulipes décapitées les monolithes de tuiles chipées sur le toit, culbutant et roulant les pots qui n’avaient pas pu être remisés, brouillant les couleurs, hybridant les espèces à grands renforts de pétales et de feuilles arrachés aux unes et jetés sur les autres. Et puis, lassé, sentant l’inspiration céder le terrain à un remords superficiel, il a hâtivement uniformisé le tout d’une bonne couche de débris, comme on saupoudre de chocolat un gâteau raté. Nul doute que, de l’autre côté de la maison où les champs ouverts auront donné toute liberté au vent, des arbres seront tombés. Irène Alastair sera malheureuse, et cette pensée tourmente Denis, plus qu’il ne faudrait. Force est de constater qu’une relation, même faite de lieux communs échangés sur le pas de la porte, si elle s’étale sur plus de vingt ans, finit par recevoir une épaisseur, une vibration propre qui ne sont pas aussi éloignées qu’on pourrait le croire de celles d’amitiés officielles, nourries de longues discussions et de secrets partagés. C’est du moins l’impression de Denis, et il y croit alors même qu’il se sait incapable de tisser de ces amitiés bavardes et, par conséquent, mal placé pour se prononcer sur leur qualité. Les petits matins sur les routes de campagne et les salutations depuis le portail suffisent à épuiser sa capacité à entrer en relation. D’ailleurs, le laconisme est de famille : son père était la définition même du taiseux et son fils n’exige de lui qu’un rapide coup de téléphone bimensuel où, plus que des nouvelles, qui du côté de Denis n’ont rien de bien nouveau, ils échangent des silences souriants entre deux phrases, une manière d’affectueuse ponctuation. Aussi, dans ce qu’il partage avec Irène Alastair et qu’un œil extérieur jugerait bien maigre, tient déjà pour lui la plénitude de l’amitié.

Cette nuit, à vrai dire, tandis que le vent hurlait, il n’avait qu’elle en tête. Il connaît sa terreur des orages. Depuis quelques jours, déjà, devançant l’angoisse qu’amèneraient les alertes météorologiques, il a cru bon de lui rappeler combien les journalistes, cette engeance sensationnaliste, avaient inutilement alarmé la population lors de la dernière tempête : en fin de compte, seuls étaient tombés victimes quelques arbres déjà marqués à l’abattage par les forestiers. Elle a souri de ses efforts et balayé d’un hochement de tête les bulletins météo, les déclarant moins fiables que son baromètre interne. Il ne devait pas s’inquiéter. Elle était assez âgée pour gérer ses peurs. S’inquiéter, certes non : ce n’est pas le doute ni l’anxiété qui vous prennent à savoir un ami en difficulté, mais une forme de tristesse, lancinante comme l’appel d’une corne de brume.

Pourtant, personne ne répond à ses coups de sonnette répétés, et c’est bien l’inquiétude qui point. La maison elle-même semble faire le gros dos, ramassée dans la crainte, comme si elle se méfiait de ce soleil astiqué de frais, témoin de bonne moralité d’un ciel oublieux de ses crimes. Sur la façade, la clématite et la glycine ont souffert, mais le lierre, dont Irène se plaint souvent, qu’elle accuse de la narguer et de la faire courir sans relâche, le lierre qu’elle n’aurait peut-être pas été fâchée de voir secouer un peu, est miraculeusement intact. Denis décide de faire le tour, constate que les volets intérieurs sont encore fermés, mais que la porte donnant sur la cuisine n’est pas verrouillée – peut-être à son intention.

Dans la pénombre de la salle à manger lambrissée, il n’y a de vivant que quelques palmes exotiques patientant aux meneaux des fenêtres. Personne dans le salon non plus, des couvertures écossaises empilées sur le canapé, des vases de fleurs séchées, devant la cheminée une botte de cardères entoilée par les araignées. En ce début de mars, l’intérieur de la maison, que les boiseries de chêne assombrissent même par beau temps, s’accroche fermement aux basques de l’hiver. Sauf au plus chaud de l’été où les vieux murs dispensent une fraîcheur bienvenue, il y fait toujours trop froid, surtout depuis qu’Edwin Alastair est parti et qu’il est devenu difficilement justifiable de chauffer toute la maison pour une personne seule. Denis enclenche un interrupteur – pas d’électricité – la situation justifie une intrusion à l’étage. Sur le palier, il finit par entendre un filet de voix échappé d’une béance obscure au fond du couloir : tout va bien, qu’il ne se mette pas en retard.

Derrière la porte entrouverte, la chambre est plongée dans l’ombre. Les volets intérieurs sont clos. Irène Alastair est debout à côté de son lit, toute droite sous sa couronne de tresses, les bras noués sur les pans d’une robe de chambre trop grande. Pâle à en être bleue, de froid ou d’inquiétude, les traits tirés. Sur le lit au carré, les draps à ramages où pas un pli ne s’aventure dénoncent, plus que l’insomnie, le souci d’effacer les traces d’une lutte. Pourtant, même dans cette grisaille où le petit matin semble remuer les cendres d’un lointain passé, le visage d’Irène conserve son éclat lunaire, un rayonnement qui paraît venir de sous la peau et que l’âge, étrangement, attise peu à peu. Et Denis s’étonne, maintenant qu’il se trouve dans cette chambre dont il a quelquefois rêvé, de ne pas s’y sentir importun, d’oser même jeter un regard sur les fauteuils de tapisserie jaune, la coiffeuse ouvragée, l’armoire en merisier qu’il suppose venue de France après le mariage et qu’il imagine pleine du trousseau d’une jeune femme de la Belle Epoque, pile de dentelle jaunie sur des étagères garnies de lavande. C’est peut-être que cette chambre ne révèle rien d’intime – un air de décor –, soit parce qu’on ne peut s’y représenter l’abandon du sommeil, surtout dans ces draps tendus comme un piège, soit parce qu’Irène se tient raide sous le plafonnier comme si elle n’avait pas bougé de toute la nuit, ou enfin, parce qu’y manque Edwin Alastair, qui y est né, à ce qu’on raconte. Et il semble à Denis qu’Irène aussi finira par se vider de qui lui reste de chaleur et se pétrifier, s’il ne l’arrache pas d’ici.

Ton pays

J’ai vu ton pays de fièvres basaltiques
Suspendu aux ailes d’un archange

D’un même élan
Les humeurs de la Terre faites sanctuaire
Toitures accotant de l’épaule les cloches
Sous le pont le courant sur le fleuve la pierre
Aérienne –
Et toi le long de l’eau
Arpentant au matin les rives du sommeil

J’ai reconnu les paupières mi-closes
Veillant encore veillant
Des chapelles passant au fil de la prière
Les larmes et la nacre des siècles
Insomnie d’yeux limpides jusqu’au Jugement
(Veillant encore veillant)

Tandis que dans la nuit
Sur la table de pierre des seuils et des autels
Comme aux marches des parvis
Le fin soupir du temps exhale sans regret
Le phosphore furtif des âmes :
Vers la pente du sud certaines s’entrebâillent
Sur l’aube où écloront la conque et le Chemin

Puis au matin – à tous les murs
Les crêtes où s’aiguise rai à rai
La perception qui me tient lieu de conscience

Si bien que déliées des coûteux artifices
Par l’allégresse du monde
Nous pourrions maintenant
Marcher ensemble vers le bout du pré

Chaque épi chaque fleur se souvient de la neige
Où s’abreuve le sourire éternel
De sorte que l’oubli ne nous condamne plus
Ni même l’oubli de l’oubli

*

(En quittant Le Puy-en-Velay)

Nœud (2)

Au milieu de la vie je dénombre les nœuds
encore là noués

La Seine antique évente autour des peupliers
le bleu que prend le soir tremblant au bord du noir
et les rires
les rires des marcheurs qui ne halent plus rien
sans ombre dans la nuit
m’écorchent

Ô silence silence
qui sans répit m’assoiffe

Dans un train de midi j’ai croisé l’autre jour
un peintre dont j’avais autrefois été proche
et me suis demandé si renouer
ou rengainer
et s’il fallait pêcher dans la nasse des mots
ayant manqué leur cible
ses yeux encore bleus

Au milieu de la vie je dénombre les nœuds
à demi dénoués

*

Ceci et cela

dix ans

le monde en son essor a poussé des racines
puis la ramure où se tend vagabonde
l’innombrable voilure du ciel

dans l’herbe des talus et l’ombre des taillis
j’ai appris ânonnant les gammes de la joie
à compter les saisons
et parfois
le jour m’ayant heurtée au diapason du vent
je perçois le songe d’un chant

mais puisqu’il faut tout dire
sous peine de ténèbres plus que de souillure
sous peine de néant

oui puisqu’il faut tout dire

le temps en son essor a racorni le monde
autour d’un doigt
autour d’un ventre

entre des murs qui ne gardent de rien
plus chétifs qu’un mensonge
les gorges rétrécies
allaitent des courants bien trop prompts à la crue
tandis qu’à force de crocs émoussés
la rancune insatiable mâche et remâche
son cri de fauve aux abois

en somme le vilain miracle de l’amour
asséchant le cours de mon sang
sur le vain parchemin des années

*

Calligraphie

*

A Koshu

Novembre grisonnait embué
Et l’automne ployait
Trop tendre tôt dissout

Droits comme midi se dressaient
Ton corps et ton pinceau
(Quant à l’autre bras de la croix
C’était l’encre allongée dans sa pierre)

Tu ne dis que ceci :

La ligne révèle qui nous sommes.
Traçons-la
Comme le sabre son destin
Plus leste que le sang
De fourreau clair en fourreau pur

L’encre jaillit

Alors je vis
Dans la vibration de ton arc
Suspendue la déroute du fleuve

Et l’aval et l’amont les doigts joints sur la rive
De la feuille surprise
Y faire éclore les songes du vide :

Une écaille, une aile, un soupir
L’éclair noir d’une vie
Pupilles par où Dieu nous désire

L’œuvre du calligraphe
N’est pas ce que signe le sang de son sceau
Mais l’élan même de la terre au paradis

*

 

Ajourée

C’est vrai. Quand je suis allée chez le perceur, c’était pour l’aiguille. Au fond, peu m’importait d’en arborer ensuite le résultat, la preuve, ce bourrelet presqu’imperceptible, et encore moins l’anneau, le clou, la pierre, le talisman, minérales déclinaisons de l’étiquette à l’oreille. Plus exactement, la preuve importait moins que le souvenir, la persistance bientôt rêvée de la sensation.

Epargnée par la vie, je n’avais encore subi aucune opération (tu conviendras que l’extraction des dents de sagesse, même sous anesthésie générale, ne compte pas). On m’avait bien percé et repercé les lobes, mais au pistolet, et il y avait si longtemps. Pourtant, dans mes souvenirs épars traînent encore l’avant-poste d’une bijouterie de La Part-Dieu, une sorte de kiosk lancé en éclaireur au milieu du flot des potentiels clients, le visage de la dame, d’un blond commercial, le coup de bec du pistolet, sec, et la chaleur, ensuite, venue suspendre sa braise de chaque côté de ma tête. Le visage de ma petite sœur, aussi, qui subissait le même sort. A peut-être huit ans, tu penses bien que c’était le bijou qui me motivait. La percée n’était qu’un mauvais moment à passer, à la rigueur une manière de mise à l’épreuve.

A trois fois huit ans, c’est différent. Trop pleine de moi, étouffant peut-être dans le solipsisme de mon intégrité physique, je veux que l’on m’ouvre, je veux que l’on m’ajoure. Non plus à l’aide de mots, car pour l’heure le symbole a épuisé la vigueur de son sang… à moins que la lassitude ne soit en moi, une lassitude de devoir répondre par la pensée, par l’imagination, à l’appel des mots. Je ne veux plus avoir à collaborer. Je veux être livrée et délivrée. J’ai obscurément soif de quelque chose que seul peut me donner le silence de la chair, sa densité qui résout sans coup férir l’équation de l’absente présence du langage. L’objet qui viendra occuper la lacune enfin manifestée n’a pas d’importance et je m’en passerais si le tissu du corps ne cherchait à tout prix à fermer ses mailles. Mais c’est aussi cette puissance de réparation que je viens défier. Ainsi, si je désire cette percée, ce n’est pas seulement parce qu’en elle s’alchimise le triple mouvement de la poussée, la déchirure et la libération, mais parce qu’elle mesure la résistance de ma matière, qu’elle l’affronte et la fait advenir. L’aiguille m’apprendra peut-être enfin quelle forme a ce corps, ce qu’il est, ce qu’il me veut ! Que le vide vienne enfin définir le plein – le prouver. Que la pointe délinée ce qui se fond trop bien dans l’eau du présent, qu’elle l’en détache. Qu’elle pourfende et révèle ; et que je puisse me voir et me connaître – un peu.

Métaphore sexuelle, tu dis ? Du sexe simple, franc, sans ambiguïté ni conséquence, où mon désir est essentiellement tourné vers moi-même, et celui du perceur inexistant, alors. Ce n’est que l’oreille. Je n’ai pas besoin de percer de région plus intime du corps (peut-être n’y en a-t-il pas), et je trouve toute sophistication en ce domaine artificielle. Pourtant, c’est vrai : bien que je ne regarde pas son visage, je suis heureuse que ce soit un homme qui s’approche, le cheveux ras, le dos et les mains larges. Il me conduit dans une salle propre et sobre, ouvre le sachet stérile, parle. Sa voix est douce, les mots sans importance.

La douleur est légère, mais précise. Eblouie juste ce qu’il faut.

Des trois percées de ce jour-là, aucune n’est demeurée. La résistance de ma chair a été mesurée et elle l’a emporté. Elle m’a replongée dans les eaux du présent, à peine moins indistincte qu’autrefois.

En songe

A Jehanne

*

l’arbre de la foi ?

je suis couchée dessous
le ciel se ceint de feuilles
cela suffit peut-être

doucement y bourgeonnent les ailes des anges
leur voix de plumes
ce long silence d’en-deçà de la racine
obscur et étranger plus encor que la chair

par-delà la feuillée le ciel joue à plier
l’aune de la promesse :
ce qui à l’instant paraissait frôler la cime
déjà s’est résorbé
– et cet effort
du ventre de l’âme et du corps
insoutenable de tristesse cet effort
doit trouver ailleurs sa raison

à la plus basse branche
j’avais pourtant pendu les armes de l’enfance ;
de la pointe des pieds aux doigts écartelée
je les avais pendues

et il me semble bien avoir tantôt grimpé
là-haut, jusqu’à la branche
d’où l’on voit les chemins et le cours des vallées
et le seuil où l’angelus porte nos pas

sur mon visage s’était posé
le sceau de nacre des nuages

et si c’était en songe ?

et si c’était en songe
je connais les crues du fleuve des rêves

*

Garden (and pond) miscellaneous 3

Our small pond has been in function for 19 days now. During that time, we have had very little rain, almost nothing, and I feel increasingly anxious about it. The good news is, the liner doesn’t seem to be leaking, in spite of the fact that it is irregularly supported underneath (very hard to backfill properly with a preformed liner equipped with shelves). Alas, this week, the string algae have started to really prosper. Barley straw extract hasn’t had any visible clearing effect so far. We’ll see. It’s early days. More important is the fact that we have gorgeous froglets, tadpoles, at least one pond snail et a multitude of mosquito larvae happily jerking all over the surface. Hum.

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This very bad picture shows a random edging made of bits of concrete (which were unearthed in the digging process) and flintstones. The latter have been carried home from Broadstairs beach by my heroïc husband – believe me, they look small but are heavy. I hope to get some more and gradually replace or hide the concrete. And yes, I need to fix my camera’s excessive contrast problem.

Not quite one of the university ponds yet.

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Now for the rest of the garden. Yesterday, I dug up one of my twin paeonies. I know. It hasn’t flowered this year : a few buds formed but didn’t develop into flowers. After that, the poor plant was engulfed in beautiful love-in-the-mist, hypericum and various other things. Well done if you can distinguish it in the following pictures (I love how love-in-the-mist looks like peacock feathers).

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So, up it came. In its place, I planted a small Philadelphus Snowbelle and covered the bare soil around it with pots. The uprooted paeony has not been discarded in the green bin yet. Instead, it was dumped under a golden euonymus, in case I feel like rehousing it in a pot in the next few days. After all, I have had it for some years and it did flower in the past. Here are its twin plant’s flowers (as you can see, hardly the Sarah Bernhardt it was supposed to be !).

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And now, totally random pictures :

I don’t know the name of this climbing rose but I sure like its flowers.

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The lupin is bearing a second flush of spikes but its leaves are a powdery mildew mess by now. Was better last month.

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My dark delphiniums have done better than the mauve ones. I also have a sky blue one, but I have the impression it flowers later in the summer.

The Philadelphus Snowbelle :

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The shady bed last month :

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The sunny bed last month and now :

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The colours of Broadstairs cliffs at the moment (I couldn’t resist taking a tiny sample of the Jacobaea maritima) :

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A number of summer flowering plants are on the verge of coming out, eryngiums, echinacea, phlox, hydrangeas, verbenas, echinops, orleya, wild carrots, shasta daisy… I hope they will let themselves be admired before we leave for the summer holidays at the end of July. Happy gardening to you too !

Jane, Paul and the tadpoles

The exceptional weather explains how little I blogged about gardening, in spite of a wild and unrequested desire to share everything that grows on my small plot – I was too busy outside, enjoying each day of sun as if it was to be the last. I can’t say I remember such a sunny and warm Spring in Canterbury.

In May, my in-laws came down to visit and took me to Goodnestone Park, where Jane Austen, my mother-in-law’s favourite writer, spent some time.

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The four-century-old sweet chestnut, which needs no comment.

The walled garden’s glorious wisteria was still in bloom, as were some beautiful tree paeonies.

Numerous other paeonies were about to burst open – one week later and we would have been walking in a Chinese painter’s dream. Nevertheless, as always, it is the arboretum I loved the most. Visiting the Park on a weekday, we were almost alone walking the woodland paths where rhododendrons and azaleas were still in flower.

I had never seen an enkianthus before.

We disturbed the head gardener, Paul, for a long chat (or a series of questions by my father-in-law). As we left him, I couldn’t help seeing he had plants to sell… and me, not enough cash in my purse. Paul was amazing and was ready to let me take a plant away for what little money I had, but then my mother-in-law offered to pay. That is how I went home with a Phlomis russeliana, an unnamed echinacea and an equally unknown rudbeckia (will have to wait for flowers to guess a bit more). To house them, I had to move plants around again, as usual. A pic of the phlomis, behind the alchemilla.

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And then came the tadpoles.

A little pond project had been in my mind for a few months, but there was nothing planned. I contented myself with bothering people with my desire for a small pond (or rather a big one but as I only own a small garden…). My sister-in-law, in York, has built a small and attractive water feature in her own garden and, though I lack her keen artist’s eye for proportions and beauty, I thought I could try something similar. Later, that was. In a few months. When I’d have time. Until my husband and kids came in one evening through the garden gate… with a box full of tadpoles they had rescued from a pond which was drying out.

The tadpoles in the pond a few weeks before the disaster. Don’t they look like mice ?

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We weren’t the only ones to have noticed how dangerously low the water level had fallen, and on the day my kids collected the tadpoles, many other concerned citizens were manoeuvering big buckets, trying to do their bit – what was left of the pond looked like a simmering soup, with hundreds or thousands of panicked creatures wriggling. By luck, our water butt bought in November and forgotten near the bike box had recently been installed, thus providing some rain water for the bucket in which we housed the tadpoles, for want of anything better. Followed a frantic search on various websites, evenings with the tape measure in different corners of my garden, scratching my head, and boiled spinach scattered on the surface of the water. One preformed pond liner was purchased, followed by a change of heart and a bigger one (pond liner, not heart). Having found a froglet dead in the bucket (and eaten by the others), and another one which had managed to get out climbing on a stick we’d put in the bucket to that effect, we decided to move the tadpoles into the smaller pond liner whilst waiting for the better one to arrive. Alas, as the liner wasn’t held by any soil, one side collapsed under the weight of the water, and the tadpoles had to be rescued again. I spent two days praying the desired liner would be delivered quickly.

It came. We dug, even the neighbour who wanted a bit of fun. To make space, a nice choisiya and a dwarf cypress were sacrificed (the choisiya was rehoused in a pot, but I am not sure it will make it, so hard was the pruning). I’ll spare you the details, but suffice to say that, next time, I will buy a simple butyl liner and dig the shape I want. The tadpoles moved in and looked happy. I threw some ivy leaves in to provide a bit of shelter, whilst waiting for the delivery of aquatic plants (again, I ordered too many, considering the size of our pond, but what can I do…).

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Meanwhile, I surrounded the pond with plants from elsewhere in the garden, then added astilbe Ellie and a little maple (the good old Acer palmatum dissectum Garnet).

I am aware the purple dianthus, the shasta daisy and the dark-leaved geranium placed at the front mightn’t belong there or together, but I struggle with any bare bit of good soil and am happy trying. As for the very aesthetic stuff on top of the pond in the last picture, it will stay until the aquatic plants can provide cover – we have quite a lot of birds and notably blackbirds in the garden, and I hear they are partial to a bit of amphibian food (I don’t blame them, I am French after all, but hey, I am providing bird food).

So, I know the bits of concrete are not ideal (not to mention the fact that in the second picture, they look a lot like bad teeth), but I could say they were very locally sourced as they came out during the digging process. Ideally, it would be more natural to let the grass come to the edge of the pond, but again, I have no turf available, and I need my bit of planting. The water level should be higher, and I am hoping for some rain which the weather forecast keeps denying us in East Kent. All I want now is some happy frogs. 🙂

Fièvre du jardinier

La voisine est au téléphone. Elle insiste pour que son interlocuteur pense à s’enduire de crème solaire. “We wouldn’t want premature ageing now, would we ?” ; rire.

Je suis sur le banc au fond du jardin, à la fournaise. Les bras me brûlent, les mains, les genoux sous ma robe. Annoncé par un fourmillement féroce sous la peau, le rouge à venir enfle comme une cloque, ça fait mal, c’est bon. Juste sous mon nez se déploient, fraîches encore et comme glissant entre les nappes de lumière, les feuilles des delphiniums, du chardon bleu, des macerons et des benoîtes, sur lesquelles les lames du soleil s’allongent, luisance liquide. Elles sont sans épaisseur, pure surface, miroirs, capteurs, et je m’étonne qu’elles ne s’étiolent ni ne se racornissent, ou du moins laissent deviner un effort, comme les mains crispées des pivoines, champs de manœuvre des fourmis inlassables.

Sourde à ses protestations, je coule mon corps dans le bois frémissant du banc. Dans mon crâne sonné, ma cervelle est près de tourner à l’œuf dur. Dur aussi le bleu du ciel ; dur, le désir de croître des graines de digitales que je sème, l’index du soleil à blanc sur la nuque ; dure, et parfaite, l’arête de l’instant.

Je marche le nez à terre, guettant le long des murs les fruits des semis du vent. Les jours fastes, des touffes de mauvaises herbes choisies pour leur farouche splendeur viennent s’installer chez moi. Je fais des détours pour hanter les coins où croît la valériane rouge échappée des jardins, que je guigne sans oser y toucher – la racine ne viendra probablement pas, et puis ça ne se fait pas, ici, même si c’est légal. Il y a aussi cette lavande pionnière qui a décidé de s’installer dans une fissure de l’asphalte, derrière ma poubelle bleue, que je déracine mal et rempote dans un terreau dont la générosité l’amoindrira, s’il ne la tue. Je la pose à côté des renoncules et l’admoneste – allez ma grande, bats-toi, montre un peu de quoi tu es faite. Pour faire un peu de place à un bout de ruine-de-Rome chipé au pied du mur du jardin des quakers, je déloge un plant d’herbe-à-Robert dont la constellation conquérante s’étend sur un diamètre de cinquante centimètres. Pourquoi ? Accès de fièvre du jardinier qui, pour une plante à venir, autant dire une vision, se laisse aller à détruire ce qui est. On m’avait prévenue : “You’re there already, thinking : grow, grow, grow, die, die, die !”. Et moi qui révère la vigueur indomptable des mauvaises herbes et ne viens affronter le moindre pissenlit que prête à faire allégeance, consciente de ma défaite, je me suis surprise ce matin à héberger l’idée absurde de me défaire d’un de mes érables, sous le prétexte qu’il est trop vigoureux, pas assez aristocratique. Je n’en ferai rien, mais finirai probablement par rogner encore sur la “pelouse”. Quant au grand forsythia, dont la santé vacille, il a raison de trembler dans son écorce.

Pour courber la fièvre, je vais au bois. Dix minutes de marche, et ceci :

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Garden miscellaneous (2)

Une matinée bien employée pour une grenouille de ma sorte consiste à  :

– Déposer les enfants à l’école.
– Avaler en vitesse quelque chose et vérifier que les quinze livres sterling économisées sont toujours dans le portefeuille.
– Se ruer en ville aussi vite que le permettent des talons un chouïa trop ambitieux pour trouver, au milieu du marché de Saint George’s Street, l’étal de plantes. Le choix est un peu moins alléchant que la semaine dernière, mais il reste de quoi se satisfaire, quelques incontournables des jardins anglais. Deux delphiniums violet foncé, un autre bleu (foncé aussi), un phlox paniculata Mike’s Choice qui fera pendant à mon phlox paniculata Mount Fuji, et trois petits pots de cosmos sonata blancs dans les bras, rentrer à toute vitesse, manquer se rompre la cheville.
– Sortir de la cabane à outils la pelle, constater qu’on n’a pas assez de force pour l’enfoncer dans l’argile, se saisir de la truelle mieux aiguisée et se lancer dans une réduction mesurée de la “pelouse”, meilleure solution pour planter davantage quand l’espace se fait désirer.
– Feindre d’avoir oublié qu’on avait décidé de laisser aux iris de Hollande jusqu’à mi-mai pour fleurir, ou plutôt écouter son instinct et son expérience, lesquels savent que ces bulbes ne fleuriront plus (they don’t earn their keep, comme on dit ici), et enfoncer la fourche avec délice. Empiler le tout sur les bouts de “pelouse”.
– Dégager du parterre les autres plantes (Coreopsis Early Sunrise, Penstemon Phoenix quelque chose, ciboulette, polémoine bleue), afin de les réorganiser, mais sans oser toucher les agapanthes, parce qu’elles sont bien capables de vous le faire payer- en somme, parce qu’on les craint (on connaît sa place dans la hiérarchie du jardin).
– Verser un petit sac de 20 litres de compost sur le tout, demander pardon aux lombrics que la fourche blessera, et planter ou replanter tout son petit monde.
– Se réjouir, se féliciter, sauter à cloche-pied, et considérer avec reconnaissance l’amoncellement de nuages sombres qui menace pluie.

Avant

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Après

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Vous me direz qu’à première vue, la différence ne justifie pas un tel débordement d’autosatisfaction, et je reconnais volontiers que ce n’est pas Versailles, mais vous verrez que cet été, ce sera bien joli.

Au passage, saluer les narcisses Sir Winston Churchill, qui sentent si bons, et puis les tulipes Groenland (ce sont les roses et vertes), compagnes des Spring Green tant aimées.

Garden miscellaneous (1)

I’ve decided to stop pretending there is a theme to what I post about my garden, when all I want to do is to share pictures and let the joy spread. Hence the title.

Today is, according to the weather forecast, the last day of sunshine. The mini-summer comes to an end, but, boy was it good while it lasted !

Yesterday, while inspecting my garden, I suddenly noticed that the bearded irises were going to flower.

Even though I look at my plants very carefully almost everyday, I never manage to catch the precise moment when the flower bud swells inside the leaf-looking thing and silently detaches itself, flame or teardrop-shaped. That elusive birth remains an enduring mystery. To me, they evoke the moon appearing as a cloud drifts away. Something about them is reminiscent of old Japanese or Chinese paintings (other than the fact that irises were often depicted in them).

On the other hand, I have a strong suspicion this messy entanglement of dutch iris leaves will produce nothing worthy at all.

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I’ll give them until mid-May to prove me wrong, if they don’t want to end up in the green bin. They were one of the first plants I had. I had no idea what I was doing. They did give a few good flowers in the past, of the ordinary purple-blue kind, but I could really use the space for something more interesting.

The hostas are opening up. Prayers to the God of gardens to preserve them from the hated molluscs.

(Hosta June and Hosta Canadian Blue)

I am mightily pleased with Narcissus tazetta Martinette.

They were worth the wait, for their heavenly scent. With time, I am more and more drawn towards smaller varieties of daffodils. I shall try to plant more of these beautiful flowers. Surely, one can always find space for a few more daffs, no ?

Sadly, in one of my two pots of ranunculus, all the flower buds have been destroyed. More precisely, they seem to have been excavated from inside. If you know what can cause that, I’d be grateful to learn.

On the Alexanders, I found those two little guys. Again, if you know what they are called, please let me know.

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Oh, and a patch of weeds, for good measure.

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Are these willow herbs ? If so, they are allowed to stay. I have also allowed Herb Roberts to grow a bit everywhere. It is gorgeous and so easy to pull up if you grow tired of it.

I hope you are enjoying Spring too !

May it last !

Few places are as beautiful as England when the sun shines as it does this week – it’s that dazzling green. There are so many occasions of exaltation and gratitude that I feel dizzy.

Walking accross the field to go to town, yesterday, I thought I would love to have a blog section called : “Ce que j’ai vu de plus beau aujourd’hui” – “The most beautiful thing seen today”. How and what to choose ? In spite of the flowers, I think I would have to give the prize to that tender-green haze floating around the poplars’ crowns as they start to leaf out. It is so thin, almost intangible, barely perceptible against the bright blue sky, and yet, the sign of an unstoppable force.

All is not perfect, even in my protected little corner of the world. I found the baby blackbird on my lawn. It was laying there, uneaten, its eyes open. I suspect the magpie, as the neighbours’ cat is a lazy, floppy thing only apt to soil the flower beds. Since then, I haven’t seen Mrs Black go back to her nest to feed any other chick… She is still going about in the garden, though, and Mr Black has reappeared. They may be moving from the ivy into the firethorn, which undoutedly provides better protection, but competition is fierce, if the sparrows’ indignant cries are to be believed. However, Mr or Mrs Little Red is still living in the pouch nest offered by Grandma, and I keep my fingers crossed for baby robins !

I have been spending whole days in the garden, planting out Orleya grandiflora seedlings which were trying to root through the capillary mat, sowing white cosmos (my favourite flower of all) and Californian poppies, mulching with horse manure (before the poppy seeds were thrown in, but after the cosmos had been sown – I know I am stupid, but hey, they are tough). I have also dug up a fuchsia and moved it under the boxwood (yes, the poor plant I tried to niwaki-prune last autumn). I expect the displaced fuchsia will be sulking forever. My unsuspecting walk in town ended up with a few additions to the plantations : Astilbe Vision in Pink, another bleeding heart (“les boutons, on dirait des poires avec des têtes de nounours”, dixit my son), a yellow lupin and, more importantly, a dark blue delphinium. Honestly, how was I to know it was market day, and there would be a wonderful stall of cheap yet healthy plants ? By the way, butterflies are about !

And today, and it sums it all up : I hanged the laundry to dry outside. Tada !

A few pictures :

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From the Norway maple (érable plane) at my son’s school.

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Claire’s cherry tree. Claire died aged 19 many years ago. People used to hang shiny ribbons from the memorial tree’s branches, but don’t seem to do it anymore.

Now, in my garden :

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With dew, this time, Aldor ! 🙂

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My beloved Hepatica transsylvanica.

 

Under the snake’s head lilies’ skirts.

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Primula Belarina Pink Ice, ready for a wedding !

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Brunnera macrophylla Jack Frost, the plant I wouldn’t be without. The picture doesn’t do justice to its amazing blue.

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Jewel ! Centaurea montana Purple Heart.

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Cornus praying.

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Acer palmatum Osakazuki leafing out. It looks like it is taking its elegant rose gloves off, doesn’t it ?

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Acer palmatum Katsura means business this year (was put in the ground last autumn) and is already out. My son likes to shake its little hands (yes, we are odd).

That’s it for today ! Enjoy the sun while it lasts !