Voici de tous les livres celui qui compta le plus pour l’enfant que j’ai été. Je l’ai lu, relu, chéri comme un texte sacré, prêté, perdu, racheté. Impossible de déterminer à quel point ma perception fut influencée par ce recueil et en quelle mesure je ne fis que reconnaître, éblouie, l’expression même de ce que je vivais, de ce que j’étais. Dans l’enfance, Jean-Marie-Gustave Le Clézio fut mon ami, mon guide, mon amoureux. Il marchait avec moi dans l’éclat de février et la poussière d’août, et chaque fois qu’un aplat de lumière sur un mur me happait (ce qui était fréquent), je n’étais pas seule à basculer, lire les signes et retenir mes larmes. Il est d’ailleurs le seul écrivain à qui j’aie écrit une lettre – je m’en souviens encore, moi qui oublie tout : une écriture ronde de gamine de CM2 sur une feuille de classeur verte, des phrases ampoulées truffées de références mythologiques que je croyais inspirées et propres à lui faire reconnaître notre connivence, Gallimard sur l’enveloppe, mon ambition comique et touchante. Je ne lui en veux pas de ne m’avoir pas encore répondu, mais il serait temps qu’il y songe car, si je peux encore espérer quelques décennies de vie, les choses pressent davantage de son côté.

Dans la nouvelle Peuple du Ciel, Petite Croix, qui est aveugle, écoute le monde répondre à la question qu’elle ne cesse de poser, chaque jour : “Qu’est-ce que le bleu?” Tour à tour, le vent, la lumière, les nuages, les abeilles, les serpents, le soldat étranger qui demain ira se battre en Corée, et enfin le dieu-astre bleu Saquasohuh, annonciateur d’apocalypse, viennent à sa rencontre lui apporter leur réponse.

“Petite Croix aimait surtout faire ceci : elle allait tout à fait au bout du village et elle s’asseyait en faisant un angle bien droit avec la terre durcie, quand le soleil chauffait beaucoup. Elle ne bougeait pas, ou presque, pendant des heures, le buste droit, les jambes bien étendues devant elle. Quelquefois ses mains bougeaient, comme si elles étaient indépendantes, en tirant sur les fibres d’herbes pour tresser des paniers ou des cordes. Elle était comme si elle regardait la terre au-dessous d’elle, sans penser à rien et sans attendre, simplement assise en angle droit sur la terre durcie, tout à fait au bout du village, là où la montagne cessait d’un seul coup et laissait la place au ciel.
C’était un pays sans homme, un pays de sable et de poussière, avec pour seules limites les mesas rectangulaires, à l’horizon. La terre était trop pauvre pour donner à manger aux hommes, et la pluie ne tombait pas du ciel. La route goudronnée traverait le pays de part en part, mais c’était une route pour aller sans s’arrêter, sans regarder les villages de poussière, droit devant soi au milieu des mirages, dans le bruit mouillé des pneus surchauffés.
Ici, le soleil était très fort, beaucoup plus fort que la terre. Petite Croix était assise, et elle sentait sa force sur son visage et sur son corps. Mais elle n’avait pas peur de lui. (…)
Son visage immobile devenait presque noir, et elle couvrait sa tête avec un pan de sa couverture. Elle aimait bien sa place, en haut de la falaise, là où les rochers et la terre sont cassés d’un seul coup et fendent le vent froid comme une étrave. Son corps connaissait bien sa place, il était fait pour elle. Une petite place, juste à sa mesure, dans la terre dure, creusée pour la forme de ses fesses et de ses jambes. Alors elle pouvait rester là longtemps, assise en angle bien droit avec la terre, jusqu’à ce que le soleil soit froid et que le vieux Bahti vienne la prendre par la main pour le repas du soir. (…) Il y avait des jours, des mois que Petite Croix venait à cet endroit. Elle ne se souvenait plus très bien elle-même comment elle avait trouvé cet endroit. Elle se souvenait seulement de la question qu’elle avait posée au vieux Bahti, à propos du ciel, de la couleur du ciel.
“Qu’est-ce que le bleu?”
C’était cela qu’elle avait demandé, la première fois, et puis elle avait trouvé cet endroit, avec ce creux dans la terre dure, tout prêt à la recevoir. (…)
Petite Croix se souvient de la question qu’elle demande, depuis tant d’années, la question qu’elle voudrait tellement savoir, à propos du ciel, et de sa couleur. Mais elle ne dit plus à voix haute : “Qu’est-ce que le bleu?”. Puisque personne ne connaît la bonne réponse. Elle reste immobile, assise en angle bien droit, au bout de la falaise, devant le ciel. Elle sait bien que quelque chose doit venir. Chaque jour l’attend, à sa place, assise sur la terre dure, pour elle seule. Son visage presque noir est brûlé par le soleil et par le vent, un peu levé vers le haut pour qu’il n’y ait pas une seule ombre sur sa peau. Elle est calme, elle n’a pas peur. Elle sait bien que la réponse doit venir, un jour, sans qu’elle comprenne comment. Rien de mauvais ne peut venir du ciel, cela est sûr. Le silence de la vallée vide, le silence du village derrière elle, c’est pour qu’elle puisse mieux entendre la réponse à sa question. Elle seule peut entendre. Même les chiens dorment, sans s’apercevoir de ce qui arrive.
C’est d’abord la lumière. Cela fait un bruit très doux sur le sol, comme un bruissement de balai de feuilles, ou un rideau de gouttes qui avance. Petite Croix écoute de toutes ses forces, en retenant un peu son souffle, et elle entend distinctement le bruit qui arrive. Cela fait chchchch, et aussi dtdtdt ! partout, sur la terre, sur les rochers, sur les toits plats des maisons. C’est un bruit de feu, mais très doux et assez lent, un feu tranquille qui n’hésite pas, qui ne lance pas d’étincelles. Cela vient surtout d’en haut, face à elle, et vole à peine à travers l’atmosphère, en bruissant de ses ailes minuscules. Petite Croix entend le murmure qui grandit, qui s’élargit autour d’elle. Il vient de toutes parts maintenant, pas seulement du haut, mais aussi de la terre, des rochers, des maisons du village, il jaillit en tous sens comme des gouttes, il fait des noeuds, des étoiles, des espèces de rosaces. Il trace de longues courbes qui bondissent au-dessus de sa tête, des arcs immenses, des gerbes.
C’est cela, le premier bruit, la première parole. Avant même que le ciel s’emplisse, elle entend le passage des rayons fous de la lumière, et son coeur commence à battre plus vite et plus fort”

6 thoughts on “Bleu (Mondo et autres histoires, Le Clézio)

  1. Ben, quand même, si nous considérons son Nobel et les angles formés par ses pommettes, Le Clézio est tout à fait comestible: vous avez depuis petite un goût sûr ! 🙂
    Ps: je plaisante, j’ai beaucoup aimé aussi le livre réalisé avec sa femme, sur les touaregs, où ces gens des nuages portent élégamment votre couleur de ce mois.

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    1. Comestible ! 😂 En effet. Je me souviens de ma satisfaction ridicule lors de son prix Nobel, il m’a semblé que j’étais vengée des moqueries de ceux qui doutaient de la sûreté de mon goût, justement (ou plutôt subissaient mes lectures à voix haute sans en comprendre l’intérêt). 😉

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      1. En plus, c’est un mec bien. Il a par exemple pris assez récemment (il y a moins de 5 ans) fait et cause pour la sauvegarde d’un petit chemin en bordure de l’Eure et s’est même fendu d’une lettre de soutien aux personnes impliquées. Il est vrai que ces dernières sont de la famille Gallimard, son éditeur me semble-t-il (j’ai reconnu l’endroit et le nom du monsieur car ma petite soeur gardait leurs mouflets à Paris, il y a une trentaine d’année, et les avait accompagnés dans leur maison de campagne à plusieurs reprises). Presque de quoi en faire un livre 🙂! Le titre ? Le chemin de monsieur Franck 🤭

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  2. Cela m”étonne qu’il ne vous ait pas répondu, je me fais de lui l’image d’un homme tellement bon, tellement humble et près des gens, il a dû oublier… cela arrive à tout le monde. Moi aussi, j’aime profondément Le Clézio, mais les textes qui m’ont le plus frappés sont ceux de ses débuts, notamment “l’extase matérielle ” et “le jour où Baumont fit connaissance avec sa douleur”

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    1. Il faut que je lise ces textes ! Cela ne m’étonne pas que vous l’aimiez. Je ne lui en veux pas, car je ne sais pas ce qu’il aurait pu répondre à cette lettre de petite fille qui ne lui posait peut-être même pas de question précise. 🙂

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