Childhood

And whilst I busy myself with plants only a handful of people will get to enjoy, words fly asea and children grow.

We emerge from the Docklands Light Railway under the imposing hull of the Cutty Sark.

Above Greenwich, clouds and sun weave a fine maritime sky perfect to blow wind in our imagination. Your bedroom wall has for years been adorned with a painting of this marvellous tea clipper, and a few months ago, you decided to draw her for your homework about the Victorians. We will get to visit her in a few hours, but for now, we set about crossing the park towards the Observatory and the Planetarium. Trees join their branches low above our heads and lull the occasional rise in the heat. From the Observatory hill, London appears to me beautiful for the first time.

Our outing has barely started that things already play out as I hoped they wouldn’t. I knew, when I was planning this birthday treat, how delicate the task of maintaining the equilibrium of social interactions would be. I had to try to invite several friends in case your sole company wouldn’t appear enticing enough, or would end up seeming dull on the day. But I wasn’t really prepared to overhear right from the station, before even our departure, our guests starting to plot to sit together in the train, and again when time came to catch the train homebound – if there are three seats together, at a pinch… Was I surprised ? No. But I automatically did that thing where one redoubles one’s effort to be charming on behalf of somebody else one feels the need to protect, as if the mother’s social skills could be credited to the son.

Were you aware of what was going on ? For me, it was impossible not to realise the other boys sought each other’s company and prefered to leave you aside, birthday boy or not. Generally kind and, for English kids (pardon my prejudice), well brought up boys.

As the day passes, the slight tightening of my heart gradually sharpens to a bite. At nightfall, when silence settles and distracting thoughts and movements subside, I notice my whole body is stiff and my muscles ache. What is this emotion ? It doesn’t feel like sadness, nor like disappointment or anger. It leaves the head clear but grips the body – perhaps more akin to a form of anxiety.

In truth, it hurts me more than it does you, who are used to it and know how to cope. Nobody would accuse me of blind motherly fondness and my natural Asian propensity is to judge harshly. The way you are, though, I know it to be special. Whilst socially clumsy, you are kind, caring, original and imaginative as few are. I have no doubt that in a number of years your peers will recognise it too – as do your teachers (memories of the school doctor, in Paris, to whom I was trying to explain the English diagnosis of ASD – she shook her head, shrugged and wrote down “Beau petit garçon”. And Monsieur L, the psychologist, who in our last meeting felt compelled to say “Madame, votre fils est original, et c’est une qualité !”).

This evening, I think of the many people for whom childhood and teenage, far from being that lost sunny shore nostalgia longs for in the dull years of adulthood, are a wearisome and lonely path to tread. As for you, son, a pencil, a sheet of paper, a piece of cake (and a few birds hopping along the way) will carry you across and beyond.

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Sur le boulevard Brune (et la rue d’Alésia)

Je me suis recouchée dans le lit de ma fille. Je fais défiler du néant sur mon téléphone, des articles qui ne valent pas la peine d’être lus et que je lis, consciencieusement, en guise de somnifère. Mes yeux se ferment, je m’enfonce.

Soudain, contraction du cœur, sursaut synaptique. La descente s’interrompt.

Ma peau éclot sous le soleil. C’est un beau jour de mai sur les grands boulevards. Vers quinze heures le mardi, les larges trottoirs sont à peine peuplés, et l’on perçoit le bruissement des sophoras quand s’estompe le long chuintement du tramway. Une extase tranquille, de celles qui couronnent un effort, quand au bout d’une ascension on a repris son souffle, glisse le long des façades de pierre.

Je ne donne pas la main au petit garçon qui gambade derrière moi. Il voudrait de temps en temps me raconter des choses, mais sa voix me pèse, mes antennes se rétractent. Parfois, et ça me pince d’y penser, je m’obstrue d’écouteurs et réclame le silence.

La ville soupire de contentement. Les feuilles s’étirent pour couver l’été. Il y a la superette où nous achetons des gauffrettes au miel. Il y a le modeste étal du fleuriste où nous nous arrêtons toujours, une minute ou deux, pour regarder les plantes en leur exil. Il y a les mauvaises herbes au pied des arbres, prises dans les grilles, et que nous trouvons belles. Le petit garçon aime les choses vivantes. Il a une façon de les connaître, distincte de l’identification, que je sais sacrée. Le docteur D. semble elle aussi trouver, dans les dessins du petit garçon et ses origami, quelque signe parent de la merveille. (Le docteur D. porte des lunettes à montures noires et de jolies chaussures à talons – juste de la bonne hauteur. C’est pour aller la voir que nous fendons la tendresse du printemps. Peut-être est-ce là la prescription qu’en secret elle délivre vraiment.)

Sur ces trottoirs nous n’avons fait que passer. Pourtant c’est eux qui reviennent au seuil du sommeil, m’en barrant l’accès, pour me montrer combien de joie, d’indescriptible joie, s’est glissée sous mes semelles sans que mes yeux la voient. Serais-je plus riche aujourd’hui si j’avais perçu le présent de cette joie aussi bien qu’à présent son souvenir ? Il est vrai que, ce que la conscience néglige, la chair le recueille patiemment. Mais si chair et conscience pouvaient œuvrer ensemble ? (Je soupçonne qu’au fond, mon regret – douloureux – porte surtout à l’endroit du petit garçon que j’aurais dû savoir écouter, et qui ne reviendra plus. Peut-être saurai-je écouter le grand garçon qui est encore avec moi).


N.B. J’ai vérifié mes arbres. Le boulevard Brune est bordé de platanes. Les sophoras et le fleuriste se trouvent rue d’Alésia, notre chemin vers l’hôpital Sainte-Anne où les consultations du docteur D. furent un temps délocalisées pour cause de travaux.

 

 

Je lis

Je lis
les poèmes d’une amie
dans le petit matin gris

sur la couverture
deux saules bleus se penchent

sous l’arche de leurs pleurs
feinte de pluie d’été
une lumière vive passe une barrière

derrière
certainement, un champ
un alpage un pâtis
un invisible pré toute aile déployée
une preuve du vent

le petit matin gris
épouse le papier, parfait baiser
d’une pâleur à l’autre
pulpe à pulpe, velours

consentement de mots
qui racontent l’amour
ainsi qu’à mon amie
il vint faire visite

(la porte était ouverte et la pluie avenante
mais je sais bien qu’il en allait surtout
de ses yeux aux racines liquides
ses yeux frères des saules)

 


En lisant Vingt-Sept Degrés d’Amour, de Chloé Landriot, aux éditions Le Citron Gare. Pour le commander : ici.

Jacksonville boy

A Steve

Je traverse le champ. Le matin est beau. C’est à la mer que nous devons ce vent fantasque, cette lumière blanche et liquide, presque scintillante, et ces nuages qui caressent en hâte la flèche de la cathédrale. Une bruine imperceptible à la peau fait chanter le jardin. Quand elle tourne à la pluie, je rentre préparer mon thé.

Je pense à toi depuis quelques jours. Là d’où tu viens, la pluie ne fait pas même visage. Irma traverse ta ville.

Je t’ai connu l’année de mes dix-huit ans. Toi, quel âge avais-tu ? Vingt-cinq ans, tout au plus ? Tu étais un ami de John et Marlène, vous fréquentiez la même église américaine – pardonne-moi ce terme vague, je n’ai jamais su m’y retrouver dans vos myriades de distinctions. Tu as accepté de nous donner des cours d’anglais à domicile.

Tu venais le samedi. On s’asseyait à la table du salon. Pendant que mon père perdait pied dans des phrases à la syntaxe baroque on ne peut moins adaptée à l’anglais, je gribouillais dans les coins de ma feuille. Ce n’était pas poli, et je le savais. Tu as fini par désigner ces arabesques gauches et, un peu froidement peut-être, tu m’as appris le mot doodle. Je me suis sentie comme une gamine que l’on réprimande, j’imagine que j’ai fait la tête.

Une fois, tu es venu avec un gâteau que tu avais préparé. Une autre fois, c’était une miche de pain. Mes parents étaient surpris et touchés.

Je trouvais ton visage et tes manières étranges. Enfant, j’étais perturbée par l’asymétrie des figures. Il me semblait que les physionomies de la rue auraient davantage dû ressembler aux rassurantes illustrations de mes livres. Ce n’est que très tard que j’ai pu considérer – et ressentir – comme une richesse supérieure la complexité et l’irrégularité des corps. Ton visage me troublait : incontestablement irrégulier, surtout les yeux, et néanmoins charmant. Tu étais beau, d’une façon à laquelle je ne m’attendais pas. Quant à tes manières… Il serait ridicule de suggérer que tu te comportais de façon incongrue. Ce n’était pas le cas. Rien en toi, qui étais ponctuel, poli, souriant, mesuré et généreux n’aurait pu être considéré comme bizarre. Née en France, mais enfant d’immigrés (de la sorte qu’on juge bien intégrée mais qui ne l’est pas tant que cela), j’avais moins de mal que mes parents à interpréter les usages des « occidentaux », mais je n’étais pas non plus capable de les comprendre en finesse. Il me manquait, comme à eux, de quoi mettre en perspective, des points de comparaison, une largeur d’expérience et de connaissance dont nous aurait équipés un ancrage socioculturel plus stable et plus favorisé. Plus crucialement encore, une connaissance de soi. Evidemment, cela était d’autant plus vrai lorsque les “occidentaux” en question n’étaient pas français. A vrai dire, trop de temps a passé pour que je puisse aujourd’hui mettre le doigt sur ce qui me paraissait insolite. Peut-être étais-tu simplement un peu trop chaleureux pour qui, d’ordinaire, avait affaire aux habitants d’une grande ville française où la réserve tient lieu de politesse. Quelque chose en toi était neuf, inattendu.

Mon père a perdu son emploi et a dit qu’il ne pouvait plus payer les leçons. Je ne sais plus si je t’ai revu après cela, peut-être une fois chez Marlène et John. Et puis ma mémoire a passé le balai. Tu n’as plus existé.

J’ai presque le double de ces dix-huit ans quand tu réapparais, de la manière la plus improbable qui soit. J’écris un roman. J’ai sur les mains ce personnage de jeune Américain qu’il me faut implanter quelque part. L’économie de l’écriture m’interdit de passer sous silence cette origine. C’est ennuyeux, je n’ai pas été en Amérique depuis une éternité, et il m’est tout à fait impossible de choisir une ville au hasard. Ce que j’écris au hasard me satisfait rarement et surtout ne compte pas – si ça ne compte pas, autant ne pas l’écrire. Et voilà qu’un matin, un nom éclot dans ma tête : Jacksonville, Floride. Pourquoi ? Comment ? Aucune idée. Tu es là.

Tu avais un jour amené une carte postale de ta ville, représentant une vue du front de mer. C’était un dessin, avec des aplats de couleurs vives. Mon souvenir est très vague. Le blanc et le bleu dominaient. Je crois maintenant que le bleu représentait le fleuve Saint-Johns plutôt que l’océan Atlantique. Des voiles triangulaires s’y balançaient – les ponts devaient aussi y figurer, même si je ne les vois plus, c’est certain. Derrière les palmiers se dressaient des gratte-ciels. Mon souvenir est vague mais je ressens encore la joie que tu avais de parler de ta ville. Il ne faisait aucun doute que tu en étais fier. Et si je n’avais pas été prisonnière d’une conscience du monde qui me paraît aujourd’hui insupportablement étroite, je t’aurais posé bien plus de questions – en un sens, je n’avais alors de curiosité que pour ce que je connaissais déjà.

Et maintenant que tu es de nouveau là, en moi, je réalise qu’un autre de mes personnages, le père de ce jeune Américain, vient de toi. Sa silhouette et sa blondeur, sa façon d’aimer la vie, que je pensais inspirées par un acteur entrevu dans une série idiote – c’est toi. Je prends conscience que cet acteur ne m’a accroché le regard que parce qu’il te ressemble.

Peu à peu, Jacksonville, qui ne devait être qu’un élément d’arrière-plan, un accessoire biographique, a pris plus de place dans mon texte. D’abord, je ne crois pas aux accessoires biographiques. Une origine, même fictive, ne peut être accessoire. Si on se donne la peine de la mentionner, il faut qu’elle ait un sens. D’ailleurs, une fois implanté dans sa ville, ta ville, mon personnage a poussé avec bien plus de vigueur. La valeur d’un jardin réside dans son sol – de la composition et la qualité de la terre dépend tout ce qui sera visible.

Etrange animal que la mémoire. Je crois la mienne constamment engagée dans un grand ménage de printemps, balayant bien trop vite à mon goût mes souvenirs. Mais peut-être serait-il plus juste (et en tout cas moins amer) de dire qu’elle s’empresse de les enterrer, pour s’assurer qu’ils germent à leur heure. Tout ce qui touche Jacksonville me touche désormais.


 

La carte postale date de 1945 et vient de ce site : http://ecorelics.com/postcards-from-jacksonville-then-and-now/

 

 

Avant la rentrée

Que faire ? Au lieu de s’arracher les cheveux dans l’improbable remédiation à un retard de lecture causé par une trajectoire hérétique dont père et mère sont entièrement responsables…

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… empoigner ses feutres pour du quasi Chagall !

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Comment ? Le lien ?

Na :

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Et na :

 

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Tiens-toi le pour dit, Maternelle Echevelée : on ne sait pas lire, mais on a d’autres talents. Et oui, on est un peu nostalgique.

Départ, retour

I – De Pierre à Thomas

L’église n’est plus au bout de la rue. Elle n’obstrue plus la perspective de son long mur qui au printemps s’égaie d’un forsythia et d’un cerisier rose. Désormais, il faut descendre une colline, saluer la démesure de la célèbre cathédrale par-dessus les toits, enjamber la Stour poissonneuse, traverser la ville toujours bourdonnante de touristes. Je connais de pires promenades, et après quelques jours de lourde pluie, un soleil éclatant endimanche vieilles pierres et promeneurs. Pourtant je suis entrée dans l’église nouée comme un poing.

L’église n’est plus cette voisine du bout de la rue, cette voix des heures qui se loge familière au creux de l’oreille, imprimant à la pensée une faible oscillation sans la faire dévier, la nuançant tout au plus d’un écho d’avertissement. Nous avons quitté l’ombre sonore de Saint-Pierre-de-Montrouge.

A Paris, il m’est souvent arrivé de manquer la messe ou d’arriver tellement en retard que. A cela, aucune raison sur laquelle il vaille la peine de se pencher. Je trouve néanmoins le moyen de ruminer en chemin que les messes anglaises ne feront rien pour arranger ma situation : je viens d’en vivre quelques unes up North, où la diction mortellement soporifique du prêtre alliée à l’absence criante de musique et, surtout, de rythme dans la liturgie, m’ont scié l’enthousiasme. Oh, j’ai conscience de l’énormité de ce que j’écris ; j’entends les invitations à prendre un abonnement à la salle de concert ou à un cycle de conférences. Que voulez-vous, je suis faible, ma foi comme un jardin ratissé par le vent perd sans cesse en profondeur, j’ai tort, et il n’y a rien à sauver de cette constatation. (Ne pas juger les gens sur leur diction ou leur accent, pratique courante en Angleterre : ce prêtre du Nord, apprenant que mon fils aime dessiner, ouvre les portes de la sacristie sur un mur couvert de tableaux qu’il a peints au cours de ses années boliviennes : de beaux portraits de ses paroissiens incas, une Cène dans une lumière de haute montagne où plane un condor. C’est vivant et coloré. Rien de soporifique là-dedans.)

L’église n’est plus cet immense navire ouvrant au cœur d’un des carrefours les plus chaotiques de Paris les portes du silence. C’est une construction soignée (Gothic Revival) mais modeste, en retrait dans une rue calme parallèle à la High Street, précédée d’un jardinet. Un panneau à cheval sur le chemin informe le passant qu’il s’agit d’une église romaine et qu’elle est ouverte à la prière comme aux visites : malgré près de deux siècles de légalité, on sent que le catholique a du mal à dévêtir son manteau de paria. On se place ici sans surprise sous le vocable de saint Thomas de Canterbury, qui fut assassiné à deux pas, dans la cathédrale – les pèlerins s’y rendent depuis huit cents ans pour voir le lieu du martyre, mais à présent, seule notre petite église contient quelques reliques, revenues d’Ombrie lorsque la mode de les détruire fut passée. Et moi aussi, ayant lu le Becket d’Anouilh auquel j’ai trouvé un air de Lorenzaccio qui m’a plu (mystère de l’éveil d’une conscience et de la solitude qui s’ensuit), j’ai été heureuse de venir m’installer ici il y a neuf ans. Et, ma foi, pour une église catholique anglaise, celle-ci n’est pas mal du tout : lumineuse, ornée de sculptures, rien à voir avec ces bunkers qui poussèrent comme des champignons dans les années cinquante et soixante, plus au Nord, pour satisfaire une présence irlandaise croissante. Le curé d’ici – le quatrième que nous ayons connu – a la rotondité joviale, le verbe aisé, le sourire chafouin et la tête chenue (diction : élégante sans être maniérée). Pourtant, rien à faire, le nœud ne se laisse pas dénouer. Ce n’est pas de la révolte, mais une sorte de toute-puissante négation. Je ne veux ni ne refuse. Je regarde le Christ en croix qui survole l’autel, muette d’âme et de corps, entêtée.

Les romans sont pleins de personnages à la fois tristes et en colère. Je ne sais comment ils réussissent cela : je suis ainsi faite que la tristesse me délivre toujours de la colère, et vice versa, opposées l’une à l’autre comme le feu et l’eau. Une colère triste n’est qu’une colère mourante, bientôt vaincue par l’amertume. Et voilà que me visite le souvenir du curé de Paris, de son long corps d’ascète et de sa voix, et d’un coup la tristesse est là qui me défait, me délie. C’était un bon prédicateur et ce qu’il disait, on l’entendait, ce qui n’est pas fréquent. Pourtant, j’ai régulièrement raté ses sermons – pourquoi, pourquoi ? (Des réponses brillent furtives au fond de ma pensée, des idées qui me font peur et que je refuse de creuser. Il n’est pas temps de me demander si c’est la vérité qui m’effraie en elles, et je verrai plus tard, un jour, s’il me faut surmonter cette peur ou au contraire m’en blinder.)

Depuis mon retour il y a une semaine, je m’étonne de trouver Canterbury plus beau que ma mémoire ne le laissait prévoir : Paris ne me manque pas. Mais cette trop vaste église du quatorzième, assaillie de coups de klaxon, un peu grossière, le clocher continuellement coiffé d’un filet de sécurité, oui, elle me manque. C’est-à-dire que ses gens me manquent – l’Eglise dans l’église –, ceux que je ne connaissais que de vue, et puis sœur Françoise, les animateurs du catéchisme et quelques autres, qui tous ensemble font la paroisse qui m’accueillit jeune baptisée et que j’ai retrouvée durant ces deux ans à Paris. Dans mon expérience, déménager, c’est muer. On ne peut emporter dans ses bagages la version de soi que le lieu informait : il faut y renoncer et comme le serpent, livrer en sacrifice à la survie, à la croissance, la peau d’une période de sa vie. Pour d’autres, plus imperméables à leur environnement, il en va sans doute autrement. Sur les bancs du transept de Saint-Pierre, il me semble avoir cette fois laissé une femme au bout de sa jeunesse, distraite, délayée, mais dont le cœur toujours accélère lorsque ses yeux rencontrent, au-dessus du baldaquin de l’autel, ce morceau de phrase en grandes lettres d’or : … et super hanc petram aedificabo Ecclesiam meam, et portae inferi non

II – Hana

Ainsi, c’est toi qui m’as accueillie ici, qui m’as rendue à ce lieu et ce temps. Pouvait-il en être autrement ? Tu m’envoies ce message, tu me demandes si je suis rentrée, si je suis installée, si on peut se voir. Alors je prends mes enfants et on se voit. La High Street est bondée, je ne t’aperçois qu’au dernier moment devant le Marks and Spencer, avec ton petit sac à dos et un autre objet, je ne sais plus, ton casque de vélo peut-être. Je suis en retard d’une dizaine de minutes. Toi, tu étais probablement en avance. Nous ne sommes jamais à l’aise au moment de nous faire la bise – ça y est, tu es plus grande que moi. Tu dis ouais ; la fluidité de ton parlé et la blondeur de tes cheveux dénoncent les deux semaines que tu viens de passer dans le Sud de la France – impossible de dire de quelle couleur ils sont, dis-tu, ça change tout le temps. Tu es vraiment très mince maintenant, avec de longs membres et des mains de fille qui aime bouger, chahuter, pousser son corps. Tu es gracieuse, aussi.

Ca me fait plaisir que tu nous fasses visiter ta maison, et plus encore, que tu nous emmènes promener Betsy dans les vergers qui surplombent la ville. On passe par un sentier creux, et après une courte montée sur la gauche, le ciel est là, soudain vaste au-dessus de la courbure des blés. Une haie, et voilà les pommiers, les poiriers. Je n’étais jamais venue par ici. On ramasse sous les branches des pommes aux joues rubicondes qu’on jette à Betsy. Les enfants s’amusent comme des fous, ils n’ont encore jamais tenu de laisse ni joué ainsi avec un chien. Il est inutile de parler, d’ailleurs je ne le peux pas, la vie prend toute la place dans ma colonne d’air.

Au bas du verger, on se sépare. Tu parles de reprendre nos leçons dès la rentrée. Les enfants et moi descendons doucement vers la ville sous un ciel où s’accordent des nuages de pluie. Mon pas est léger et profond.

Ville

I

Étrangler
De larges avenues en étroites saignées
Est affaire de murs et d’un peu d’arrogance
(Le ciel n’est pas plus près
Ni le salut moins loin)

II

Gratte-ciels
Vertiges de façade
Forêts trop avides oppressant de leur hâte
Un vague jour exsangue de fond de ravin
(Non, nulle saison)

Têtues les ombres rampent
De coins en appentis, d’absences en oubli
Embrasures de crimes
Moites comme fuiraient des regards compromis

Et bien que par millions, les fenêtres ne voient
Rien
Electricécité : fracassés en plein vol
Des oiseaux ensanglantent le porche des rêves

Mais que revienne comme
Elle l’avait promis
Velours rendu aux nuits
Cette fille que j’aime

Dans la ville figée son pas fera vibrer
Le chant des clairs sommets
Où se lève le jour

Ainsi, au premier pas
(Les ombres se terrent dans leurs flaques d’effroi)
Au premier pas éclot
La Fleur Soleil Levant

Au second pas, la rue
Se laisse traverser
C’est dans ses eaux mêlées
Une rivière en joie prise au gué d’un rayon

Sur l’asphalte luisant de toutes ses écailles
Frémissent les sept ciels
Etages de nuages gorgés de clarté
Espiègles caravelles

Le vent s’en vient folâtre
Souffleter les fenêtres
Peuple de paupières
Jusqu’au décillement

Que s’ébrouent les remparts !
Que se dresse le jour avec ses blanches lames !

Déployant leurs couleurs cette tour et puis l’autre
S’en vont gagner le large
Puis celle-ci, puis celle-là, et tous
A pieds, à roues, à tire d’ailes et de cris
Tous nous prenons le vent

Devant nous marche
Hana
Légère et dense
Comme dansent les sternes à la pointe des airs
En équilibre sur la courbe de la terre

Sous son pas se délie
L’envergure des vagues

Richesse des ténèbres

Overdose de bruits parasites. Suffit, j’éteins la télévision.

Ce Vendredi Saint doucement verse dans le néant. Et moi…

Je me souviens du temps où le rythme même de mon cœur battant me conduisait vers l’Office des Ténèbres. Ô étranges heures de la mort de Dieu – et riches d’un ineffable amour. Deux images : celle de la Croix dont la tête reposait sur une épaule vêtue de violet, et vers laquelle montait lent et obstiné le fleuve fidèle du silence ; celle de l’église rendue aux ténèbres, comme les âmes à la nuit obscure, et que l’on quittait sans un murmure, le pas furtif, les lèvres scellées sur l’espérance. Le silence des dominicains chantait comme leurs psaumes. En ce temps-là rayonnait dans ma conscience une lumière qui trop souvent à présent s’étouffe sous le boisseau, ou s’éparpille au moindre souffle de vent. C’était en des années où, dans la flamme du soir, j’entendais la note, ce claquement caractéristique du Feu de l’Esprit. Convertie adulte, et ainsi délivrée de la marée montante de l’enfance, j’ai beaucoup reçu, et peu donné.

Quelques lignes, et une pensée pour mon parrain à qui je dois une lettre depuis des années.

“C’est dans la ligne de la Puissance que la créature spontanément cherche son Dieu. Elle n’évite pas de s’orienter d’abord dans cette direction. Devenue chrétienne et invitée à contempler l’Impuissance absolue du Christ crucifié, elle se souvient obstinément de sa première démarche qui l’a profondément marquée. Mal convertie, elle oscille entre deux images du divin qu’elle concilie tant bien que mal, faute de savoir les unifier (…).

Cette coexistence est un désastre pour l’âme et pour l’esprit. Certes, Dieu est Tout-Puissant. Mais puissant de quelle puissance ? C’est la Toute-Impuissance du Calvaire qui révèle la vraie nature de la Toute-Puissance de l’Etre infini. L’humilité de l’amour donne la clef : il faut peu de puissance pour s’exhiber, il en faut beaucoup pour s’effacer.
Dieu est puissance illimitée d’effacement de soi.”

François Varillon, L’humilité de Dieu, éditions Le Centurion, page 59-60.

Le crucifix pris en photo appartenait à la grand-mère de mon mari. Deux inscriptions y sont gravées : POW 1942 (Prisoner of War) et Japan.

Au Marché aux Oiseaux

D’abord une enfilade de cages
Puis à l’écart, sur une table, sous une toile
Une fraction de tronc
Quelques départs de branches
Un envers de bonsaï

Le bec fourrageant sous un épis lourd de grains
Et l’aile oblique, faussement sage
(Vois l’éclat mal terni d’un soleil fait de plume !)
Indifférent au jacassement de ses frères
Il t’attendait. Comment, aucune cage ?

Il n’est pas attaché ? Non. A sa patte brille
Un simple anneau doré. Il n’est pas attaché !
Et tes yeux s’écarquillent
Qu’est cette liberté
Qui même au ciel renonce ?

Je te regarde, mon fils, tendre
Amoureux des oiseaux
La joie fait vibrer ton visage
Et ton sourire frétille, ruisseau
Où se mire un instant le rêve d’un envol

Quand une main trop curieuse outrepasse ses droits
L’oiseau répond d’une aile vive
Comme un fouet. Devines-tu
Qu’il faut à l’amitié, plus que feu du désir
Patiente lumière ?

Il faut à l’amitié tes pas à contrecœur
S’éloignant,
Et pour que reste libre la source de la joie
Une cage à ton désir
– Ecoute comme chante l’absence d’un chant

Tout cela il le faut
Mais, promis,
Au Marché aux Oiseaux
Nous reviendrons tantôt

Sand Pine

9H34. Les enfants sont à l’école. J’ai rangé, balayé l’appartement. J’hésite un moment à me recoucher. J’ai dû dormir quatre heures, par là. Et puis je mets le thé à infuser, un toast à griller.

J’allume mon ordinateur. Sur l’écran apparaît un arbre. C’est Pinus Clausa, le pin des sables, originaire du Sud-Est des Etats-Unis. Celui-ci a été photographié en Floride, dans un parc de la Péninsule de Saint-Joseph, par une personne inspirée qui a bien voulu partager avec le monde le privilège de cette rencontre, via Wikipedia. S’il figure en fond d’écran, c’est que l’écriture de ma première tentative de roman m’a conduite à explorer quelques paysages de Floride.

Dès qu’il apparaît, mon corps réagit – un désir de me signer monte soudain en moi, très fort. Mon bras ne bouge pas, quelque chose en moi s’estime brusqué et résiste à cette étrange forme de possession. Cela ne dure qu’une seconde, mais j’ai la sensation qu’un bras invisible, immatériel, une âme de bras, s’est levé pour tracer sur moi le signe de la Croix. Tout se serre, et puis ce picotement prélacrymal. Oui, j’ai besoin de dormir. Mais l’émotion va bien au-delà de l’émotivité liée à la fatigue.

Guidée par le choix qu’a opéré ma langue, j’ai l’habitude de penser l’arbre au masculin (oui, il y a aussi la verticalité, la force, tout ça). Toutefois, en latin, arbor, pinus, olea, quercus, cedrus, carpinus, pour ne citer qu’eux, sont des mots féminins. Cet arbre-ci évoque certainement l’épreuve invisible d’une danseuse.

Voyez donc les nuances du contraste contre le ciel, contre l’eau. Voyez la grâce imposée par le vent, la lutte, et par quelles routes contrariées la terre monte en épanouissement.

On dira ce qu’on voudra. Cette beauté, cette présence, cette force, c’est personnel.

Fleur

A Hana

…….

Le long de la Seine
Les pavés dansants
Sous le pas des retrouvailles

…….

Une brume grise et humide baignait les Tuileries ce matin. Sous la verrière du petit café, nous quatre devant nos tasses fumantes, à plaisanter. Quand nous sommes descendus sur les quais, le fleuve s’est vêtu de reflets. Le printemps sur nous tout à coup, tu as eu chaud, nous avons ouvert nos manteaux.
Nous avons longé la Seine cuirassée de lumière, passé le Pont Neuf, et nous nous sommes tenus à la poupe de l’Ile. Le paysage était voilé de l’éveil d’un saule pleureur, souple, vert, ton jumeau.
Place Dauphine, nous avons mangé ensemble dans une flaque de soleil. On répétait : It’s a nice day, et tout était sourire. Le couple qui buvait un verre de vin deux tables plus loin souriait lui aussi. La pensée familière ne m’est pas venue qu’il est indécent d’être heureux malgré l’état du monde.
J’écris un texte où tu es un peu, beaucoup, je te regarde grandir de loin, et je ne sais plus si mon émotion vient de toi, du printemps ou du long labeur de l’écriture. Le bonheur ce matin est entier, et tu fleuris.

Coup de pouce ?

Il est 9 heures. J’ai emmené les enfants à l’école et balayé l’appartement, méticuleusement.

C’est février. Les poèmes que je n’écris pas me remuent dans le corps. Je pense à vous.

Je ne sais pas comment c’est venu. J’ai commencé à écrire cette histoire, qui au départ n’en était pas même une, observant avec curiosité ce qui venait sous ma plume, légèrement incrédule. Il y eut d’abord, engendré d’un vers disparu d’un poème (Le long des rues sans ombre je vais sans savoir), un pronom “on” promenant sa solitude dans les rues d’une ville sans nom qui masquait fort mal, quelle surprise, son identité parisienne.

“On” déambulait, et les choses prenaient au fil des pages une lourdeur qui nous ralentissait, lui et moi. Nous nous embourbions, nous nous déliquescions.

Le salut s’est présenté sous la forme d’une poignée d’hirondelles, arrivées de je-ne-sais-où, rabattues par le vent sur la fenêtre de son salon. L’histoire s’est ébrouée, la lourdeur a glissé sinon des pages, du moins de ma main. “On” est devenu “il”.

Et d’un coup il reçut votre nom, et avec lui, votre haute taille, votre voix profonde, vos yeux bleus et votre bonté. Prêt à aimer, à souffrir, à rencontrer la petite Hana, une enfant sans détour. Oui, je sais, il eût été mieux venu d’écrire le genre de bouquins qui vous auraient intéressé, quelque chose de percutant et d’élevé, mais finalement, c’est une histoire d’amour que j’ai dans les tripes, qu’y puis-je, peut-être une fois sortie fera-t-elle place à quelque chose de plus remarquable (j’en doute tout de même) (et puis l’amour c’est l’essentiel).

Les poèmes que je n’écris pas, dans l’espoir de faire avancer cette histoire, me ramènent à vous. C’est étrange, car mon personnage ne vous ressemble pas, ni dans son histoire personnelle, ni dans sa manière d’être. Et d’abord, il ne croit pas en Dieu. Le sort des corps glorieux n’a jamais traversé son esprit, celui de la France le laisse indifférent, Rousseau ne lui tire pas de larmes, il n’a pas lu Maritain. Comme moi, il se concentre sur les petites choses. Mais j’ai le sentiment qu’il partage votre délicatesse d’âme, dont je ressens encore la caresse, plume dans le silence des coeurs.

Après votre mort, j’ai rêvé de vous. Vous partiez au volant d’une camionnette blanche, souriant, me faisant un signe d’au-revoir. Ces derniers jours, il m’a soudain semblé insupportable, intolérable, inacceptable, de ne pouvoir vous parler et vous poser des tas de questions que j’étais trop jeune ou trop bête pour vous soumettre du temps où je venais chez vous. (Mais pourquoi insiste-t-il avec Hegel et Heidegger ? Je ne connais le premier que par des résumés de cours et du second, je vais bientôt jeter le tome imposé par le prof de philo dans les toilettes. Je fais du grec, moi). Foutu timing.

Monsieur T, je pense à vous. Soyez gentil, donnez-moi un coup de pouce pour écrire cette histoire. Après tout, elle raconte, entre autres choses, que je vous aime.

Les enfants

Ma fille est d’une nature opaque et précise. Dès le départ elle suivait une direction par elle seule déterminée. Mue par un sûr instinct, elle clame haut et fort ses besoins et ses dégoûts. Avec elle, on ne reste pas dans le doute. Son plaisir néanmoins requiert la présence active d’un tiers («  a personal entertainer », selon son grand-père) témoin, spectateur, approbateur, admirateur. Elle crie, rit et pleure avec autant d’enthousiasme. Ma fille me ressemble, dehors comme dedans, à cela près qu’elle est plus que moi décidée à être une femme.

Mon fils est d’une nature délicate. La frontière entre nos êtres n’est pas tout à fait dessinée. Il se peut que cela soit dû au fait qu’il est l’aîné : c’est avec lui que j’ai appris à être mère, à travers lui que je conjugue la maternité. Il me semble que je le porte encore, ou qu’il me détermine. Pourtant, mon fils ressemble étonnamment à son père : créatif, indépendant, doué de ses mains, animé d’une vie intérieure riche qui lui suffit et le conduit à jouer seul.

Ma fille est comme une boule, une boule de pétanque, dense et brillante. Elle cherche le contact, aime être tenue au chaud dans vos mains. Quand elle vous roule sur le pied, vous la sentez passer.

Je ne saurais à quoi comparer mon fils. Il tient en un équilibre étrange entre la fragilité et la force, le doute et la confiance, la crainte et le détachement. Sa nature généreuse, attentive, ne se traduit pas dans ses paroles : à qui ne le connaît pas, elles sembleraient pleines d’arrogance, ponctuées de « Bien sûr ! », « Quand même », « Je sais ! ». Médecins et enseignants lui ont assigné une place quelque part dans le spectre de l’autisme, ce qui permet d’excuser son impolitesse par son incapacité à comprendre les codes sociaux et à s’y conformer. J’imagine que beaucoup d’enfants trouvent la politesse artificielle – ayant vécu quelques années en Angleterre, je ne sais plus moi-même comment l’expliquer. Se conformer : ce qui était pour moi naturel restera un défi pour mon fils.

Ma fille aime triturer son frère, parfois le torturer. Sa tendresse envers lui est aussi franche que malicieuse. Elle ne peut supporter qu’il sache s’amuser seul et trouve à ses Lego plus d’intérêt qu’à sa personne.
Mon fils admire sa sœur, sa vivacité, son entrain, et avant tout, sa capacité à convoquer et répandre le chaos. Habitué à ses attaques, il est malgré tout acculé à devoir réaffirmer sa supériorité hiérarchique (« Je te signale que je ne suis pas ton petit frère ! Je suis plus fort que toi ! »). De guerre lasse, suppléant les paroles par trop inefficaces, il s’en remet aux coups. Chaos de nouveau.

Mes enfants sont surprenants, saisissants, éreintants. Vivant à leurs côtés, je me prends à songer , plus que de raison, à ceux qui ne sont pas nés, et qui ne naîtront pas.

Promesse

A Akemi

Paris fait la roue, éclaboussé de soleil
Virant et s’exaltant au sursaut de l’été
Au coin des murs, la lumière aiguise ses lames
Dans l’épaisseur du jour découpant le silence

J’entends ta voix. Elle a perdu son chant
Et perdu sa couleur. C’est une voix de perte
Elle énonce assourdie la croisée des chemins
Dont l’un pas plus que l’autre ne connaît ton pas

L’enfant qui te restait de l’amour emporté
A pris son envol. Sur l’épaule délaissée
Le tendre poids enfui laisse un soupir amer
Au bord de la fenêtre s’installe l’absence

Ainsi s’est dénoué le lien de la promesse
tenue. Las, qui tiendra désormais tout ensemble
Le souffle et la mémoire et la peine de vivre
Dans cette apesanteur où s’effacent les noms ?

Pourtant, ton pinceau va, délesté du passé
Au sourire de cendre de la liberté
Il oppose obstiné sur la blancheur éclose
Arabesque de joie où le temps se recrée

L’encre qui vire

et s’exalte

Leaving

So it is that we are going to leave England for a few years. My husband won a research grant which sends him to Paris, and we follow.

It is strange and exciting to be going back to the place where I first experienced some sort of independance, became an adult and a teacher. Memories come rushing back of evenings out in the 13th arrondissement with my colleague and friend Valérie, giggling over a steaming bowl of pho ; of eyeing in Toraya’s tearoom, in a mental disposition akin to veneration, the perfectly shaped wagashi gleaming like mother-of-pearl on their black lackered little plates ; of feeling happy and accepted in my friends’ sitting room up on the 30-something-th floor of a Parisian block of flats. Sitting alone in front of the sushi belt in Matsuri, where the manager’s kind smile made me feel there wasn’t anything wrong with going out to the restaurant on my own. Long mornings in the RER, slowly penetrated by the intensely nostalgic beauty of grey suburban lines. Dragging my heavy bag full of essays to be marked on my way to school, trying to lift the sleep-deprived teacher’s tiredness, and the burst of joy on a successful sharing moment with the pupils.

It seems to me that we leave, in each place where we have lived, a person defined by that space and its inhabitants and who can therefore not be taken away on our journey to another horizon. Leaving Paris was a little death and I bereaved for quite some time. I wonder – will I find the ghost of my 20-something-year-old self lingering on a bench in the Jardin du Luxembourg, or leaning at the window in one of the battered RER wagons ?

And as I try to organise the material side of moving away, I think of the young mother I will leave behind this time, forever pushing her red Bugaboo around the cathedral, breastfeeding in Boots’ little mothers’ room, sitting down for Sunday lunch at M&S after mass at St-Thomas’ church, and crossing the beautiful green, green field with her son jumping at her side as they walk to his first school. I see the cubicle where the French assistant had such stimulating discussions about politics and identity with Simon Langton’s sixth formers, and the tree framed in the window which inspired the writing of long dreamed first poems. Saturdays at the Petite Ecole, pretending not to have left France. Smiles on little children’s faces. My first garden.

Yet I don’t feel so sad this time. I feel the few friends I made in England will stay with me. For some reason, the social networks alleviate the feeling of loss.

Next time, I would like to write about the specific things I will miss from England, amongst which I count beautiful and complex hedges.

2015-07-06 17.17.31

Goodbye Milan

J’arrive à la fin de mon email, je tape “Goodbye Milan”, et tout à coup, une peine intense, totalement inattendue, un obstacle soudain à la respiration, une seconde de pensanteur absolue.

J’ai très peu vu Milan ces derniers temps ; les cours de théâtre et de sport, l’agenda de ministre que certains collégiens anglais sont capables de suivre, ne lui ont pas permis d’assister au cours de latin depuis longtemps. Il m’écrit ce court email à l’anglaise, sans formule d’appel ni de politesse, pour m’informer de son regret de ne pouvoir venir.

Je ne saurai jamais de quoi Milan est vraiment capable ni ce qui se cache derrière son sourire intelligent et légèrement sarcastique, le mouvement discrètement anxieux de son regard, trahissant la peur des situations d’échec. Je ne serai pas là l’année prochaine pour suivre mon petit groupe de latinistes et les accompagner vers le GCSE. Dans les sentiments mêlés associés à ce départ, je reconnais le regret des possibles – nous avons eu si peu de temps ensemble – et le pincement de l’abandon : je m’en vais, mais c’est moi qui suis dépouillée, de leur présence, de leur jeunesse, de la possibilité infiniment passionnante de les voir apprendre, comprendre, grandir, se réaliser. (Là-dessous, bien sûr, en filigrane, la certitude de l’oubli et de la mort, le violent désir, l’élan révolté contre l’affadissement des couleurs.)

J’aurais voulu savoir jusqu’où le talent de Benedict, l’instinct des langues de Hamish, la rigueur de Kenny, les porteraient. J’aurais voulu les connaître davantage, et être connue d’eux. Je me souviens du déchirement de quitter mon collège de banlieue parisienne. Peut-être qu’au fond, je suis une vraie prof de collège, que c’est ça que je dois faire.

Le petit jeune homme au coin de Guildhall Street.

Il y a ce petit jeune homme dans les rues de Canterbury. Je ne l’ai croisé qu’une fois, il y a plusieurs mois, peut-être un an, au coin du magasin Debenhams. J’étais avec ma mère et nous flânions sur la High Street, tout au plaisir du lèche-vitrines, des fois que le bonheur aurait décidé de se draper sur un cintre ou de se vendre en coffret. L’étrange et honteuse délectation de reluquer des choses, si elle diminue pour moi avec l’âge, ne disparaît pas – j’aimerais bien qu’on me l’explique, car elle ne découle en général pas de la possibilité d’acquérir l’objet qui la fait naître. Comme souvent, j’avançais sans vraiment prêter attention à mon environnement – la myopie, une demi-surdité et le manque de sommeil m’enveloppant dans un nuage ouaté à travers lequel la vie passe sans laisser de marque. J’en viens parfois à me demander si c’est là la cause de l’effilochement de ma mémoire – comment retenir, quand on ne voit et n’entend qu’avec peine ? Mais ce jour-là, ma surdité n’a pas pu m’empêcher d’être frappée en plein corps par cette voix venant du coin de Guildhall Street, dont la puissance et la pureté perçaient, dans la fadeur douceâtre d’un après-midi déjà rongé par l’oubli, une ouverture inattendue vers la dimension où resplendit le faisceau nécessaire de la beauté.

Et je suis restée là une demi-minute, incrédule. Vraiment ? Il y a de nombreux musiciens dans les rues de Canterbury : beaucoup d’étudiants, de vieux joueurs d’harmonica, une rockeuse tout en jambes (mais hélas sans voix) à laquelle j’aurais voulu ressembler à 16 ans, un duo de guitaristes appréciés par mon amie Marie pour leur jazz manouche enlevé, un sosie de Russel Brand avec chapeau et long manteau de cuir stationné devant les marches du musée, non loin du jeune homme qui joue toujours les mêmes airs sur une guitare posée à plat sur ses genoux, un groupe répondant à l’amusant nom de Rudy Warman and the Heavy Weather, les traditionnels brass bands et violonistes de l’Avent, et le chanteur barbu à la voix rauque qui est le seul qui sache vraiment chanter. Mais ce petit jeune homme, là, devant Debenhams, une vingtaine d’années et tout à fait l’air d’un de mes élèves, jamais vu, jamais entendu. Incrédule, amusée : cette voix qui est un signe de la réalité invisible, qui vous saisit tout entier comme l’amour amoureux à l’âge où rien ne peut encore le noyer, où l’on croit au Destin, et vous fait trembler, cette voix dans dans ce jean et Tshirt, émanant de ce visage encore barbouillé d’enfance.

Bien sûr, je voudrais prendre racine, là, mais il y a la poussette, ma mère, l’heure du goûter, que sais-je. Je remarque le nom du chanteur imprimé sur un papier posé dans le coffre de sa guitare, et je me le répète en m’éloignant, allez, cerveau débile, retiens ce nom, retiens-le. Et mon cerveau débile ne le retient pas.

Mais voilà qu’avant-hier, dans le murmure feutré de mon ouate familière, retentit soudain un nom : George Ogivie. Le nom revient avant le visage, avant même le souvenir de la voix. Drôle de mémoire. Une rapide recherche sur Internet me permet de le corriger : le petit jeune homme s’appelle George Ogilvie, il chante essentiellement des reprises de ballades mélancoliques qu’il partage sur Youtube et compose aussi ses propres chansons, d’un style similaire, sentimental (comme le sont la plupart des chansons, me direz-vous). Il se produit également dans des cabarets et autres lieux accueillant les jeunes artistes. Il a ainsi déjà sorti un (ou plusieurs?) EP qu’on peut (et que je vais) acheter sur Itunes. Je suis sentimentale et j’aime les ballades, voilà, c’est dit.

Ai-je éprouvé le même saisissement à retrouver sa voix sur Internet ? Certes, Youtube, le micro du salon et mon ordinateur ne sont pas ce qui se fait de mieux en matière de restitution sonore, les compositions (reprises ou originales) ne retiendraient pas l’attention des amateurs de grande musique ni de chansons à texte, tout ça. Malgré tout, l’essentiel demeure : quelque chose dans la voix de George, de l’ordre de la justesse, de la densité et de la pureté, m’arrache au marasme de l’à peu près quotidien, me lave le regard, m’éveille le coeur, comme le font les mots de certains poètes, ou les phrases de Proust. Non, la vie n’est pas une succession inéluctable (et limitée) de moments plus ou moins fades et dont on sent pourtant le regret. Il existe un été, quelque part, un été vert et lumineux, d’un éclat parfait et véritable, qu’il faut se rappeler, et que je me rappelle, bien qu’imprécisément, quand j’écoute George chanter. Il y a un amour jusqu’au bord des lèvres, une connaissance sans ombre, un don de soi réciproque, un rêve de partage et d’intimité que je crois habiter en chacun de nous – éveillés à de grandes profondeurs, ils remontent à la lumière. Pour eux, je remercie le petit jeune homme rencontré au coin de Guildhall Street.

Sur Soundcloud : https://soundcloud.com/george-ogilvie

Le mot des enfants T.

Mon père nait à Chaville ; il s’appelle François, comme son père avant lui, comme son père avant lui, comme son père avant lui…
Mon père a les yeux bleus, ce qui fait la fierté de sa mère Simone.
Mon père construit avec son frère Hervé des maquettes incroyables de maisons en carton avec électricité et mobilier. Quarante ans plus tard, elles résistent encore aux dizaines de mains qui s’y sont relayées pour jouer.
Mon père gagne le concours cuisine en camp scout, et ça, ça n’étonne personne !
Mon père pédale six cents kilomètres de Paris à Camaret avec son ami Philou.
Mon père passe son bac L – pardon, son bac A – pour le plaisir, mais ne réussit pas à convaincre ses parents de faire une khâgne plutôt qu’une mathsup. Encore heureux, ça lui vaut de rencontrer ma mère Isabelle. Il a une sacrée gouffa sur la tête et parle de Proust au lieu de résoudre des équations différentielles, deux choses qui lui vaudront d’emporter son cœur.
Mon père étudie à l’ENSEEIHT à Toulouse. Entre hydraulique et électronique, les affections se tissent avec Michel, Napo, Alain, et bien sûr ma mère. Il renonce au tour du monde sur la Jeanne d’Arc pour obtenir sa main.

Mon père devient père avec Jehanne son premier enfant : c’est le Kraken ! Ca ne le décourage pas. Viennent ensuite Jérôme, le patron, Joseph, Jo, Joachim, Hakim, François, Fanch, Marie, Maritoune, Isabelle, Isa et Emmanuel – le p’tit Dieu.
Mon père est ingénieur-EDF mais revendique son droit de jouer à la pétanque dans l’équipe des littéraires contre celle des scientifiques, sur les plages de Camaret avec Frédérique, Gilles, Marie, Hervé.
Mon père nous lit Tintin avec un amour particulier pour le capitaine Haddock. Il est ému aux larmes à cause de Tintin au Tibet et rit aux éclats dans Le Lotus bleu.
Mon père fume de joie à la fenêtre ouverte du train couchette qui nous emmène à Camaret. Au dehors, après Nantes, les maisons blanchissent, les toits grisonnent, le paysage verdit, l’air s’humidifie. Tout est parfait.
Mon père nous emmène nager sur son dos au-delà de la naissance des vagues, là où ni lui ni nous n’avons pied.
Mon père regarde le foot à la télé. Il bondit en criant quand France et Brésil jouent leur match aux penalties en 86 et exulte en 98.
Mon père se glisse entre le quai de gare et le wagon du train pour récupérer une peluche d’enfant tombée sur les rails. Mon père, ce héros !
Mon père entonne le Chez nous soyez reine ou l’Angélus pour les bénédicités dominicaux.
Mon père tend un fil dans le jardin de mes grands-parents à Rocbaron pour un loyal match de volley-ball familial.
Mon père allume le barbecue sur une terrasse de Provence, dans le chant des cigales. Côtelettes d’agneau, saucisses et tomates grillées, le dîner s’éternise alors que mon grand-père Jean et lui s’affrontent amicalement dans d’interminables joutes verbales sous le regard de ma grand-mère Jeannette.
Mon père râle quand pendant des jours entiers, ma mère et nous perdons notre temps à genoux dans l’entrée, pour assembler les trois mille pièces d’un puzzle devenu mythique.
Mon père vient nous chercher par surprise à la sortie du solfège pour nous emmener voir A la poursuite d’octobre rouge.
Mon père ronfle si fort qu’il doit dormir dans la voiture plutôt que sous la tente commune lors de nos retraites à Paray le Monial.
Mon père pleure en récitant La Nuit de mai ou en écoutant la neuvième de Beethov’.
Mon père admire les profs et ne comprend pas qu’ils soient si mal payés.
Mon père se réjouit de discuter avec Jean et ses enfants au 138 avenue Thiers, dans le grand appartement qui nous a entendus grandir. Merci aux voisins de toute cette amitié !
Mon père aime provoquer le débat en prenant souvent à contre-pied la pensée de l’autre. Annick peut témoigner !
Mon père prépare un pique nique quatre étoiles pour une course d’orientation avec Marie-Laure et ses enfants.
Mon père met des oignons dans tous ses plats, quand ce n’est pas une larme de Rajah bien pimenté. Tout le monde s’en plaint même s’il nous affirme, « qu’on ne les sent pas et que c’est juste pour donner du goût ».
Mon père défonce le mur d’un grand coup de pied le jour où il apprend la mort du sien.
Mon père réussit à arrêter de fumer pendant un mois pour soutenir spirituellement son frère Jean-Noël soigné en réanimation.
Mon père emmène toute sa tribu en voiture à Medjugorje sans avoir rien réservé. Nous mettons deux jours à arriver près de la Sainte Vierge après avoir traversé d’incroyables montagnes, dormi dans un hôtel au bord de la mer et récité des dizaines de chapelets.
Mon père cite des auteurs à longueur de journée, nous brandit des livres sous le nez, les déclame, accentuant son texte de grands gestes de la main. Il nous poursuit de ses ardeurs passionnées.
Mon père s’achète une muselière quand on lui fait le reproche de toujours et encore parler sans cesse des mêmes sujets infiniment disséqués et ressassés.
Mon père aime l’épitaphe de Newton qui « surpassa la race humaine par la puissance de sa pensée », les grands hommes à la Patrie reconnaissante et les pèlerinages littéraires à l’îlot du Grand Bé et à Genève : hommage à Rousseau contre Voltaire bien sûr.
Mon père décore l’ordinateur de son bureau d’un entonnoir scotché au-dessus de l’écran et affiche les grilles de salaires des métiers en France, petit résidu de lutte des classes !
Mon père fume des gauloises en buvant son café, le soir, quand la journée touche à sa fin, en marcel blanc, le front dans la paume d’une main, l’index et le majeur cambrés sur la cigarette.
Mon père travaille tant qu’il dit prier avec ses pieds mais il s’allonge au sol, appuyé sur un coude pour la prière du soir.

Mon père a un accident vasculaire cérébral en septembre 2007 qui lui vole sa mobilité et ses passions intellectuelles. Tout change.
Mon père joue aux cartes plusieurs fois par jour. Il est bon perdant, heureusement.
Mon père écoute Nagui quotidiennement. Il nous rassemble autour de l’émission dont il guette l’heure attentivement.
Mon père fait et défait des puzzles. Il trie ses bords très méthodiquement, retourne toutes ses pièces, en fait des petits tas par couleur. Nos mains se croisent et s’effleurent au-dessus de l’image trouée, les nôtres agiles et rapides, la sienne, longue et blanche, dépareillée de sa jumelle qui se tient sage et crispée sur le bord de la table.
Mon père accueille sans broncher ses grandes filles sur ses genoux. Elles s’y installent sans vergogne quand il manque un siège.
Mon père demande la meilleure part du poulet, la dernière part du gâteau, la fraise qui décore le dessert. Il demande très poliment avec les yeux qui brillent, et quand on lui refuse parce qu’il faut partager avec les plus jeunes, il retire son assiette et hausse docilement les épaules en disant « Ah, bon ».
Mon père aime aller voir La Reine des neiges ou Belle et Sébastien au cinéma.
Mon père s’émeut du moindre mal, et d’ailleurs, il ne fait plus de péchés.
Mon père s’amuse des courses de fauteuil roulant. C’est son Disney à lui.
Mon père choisit toujours un steack tartare à la Taverne Saint-Martin.
Mon père va bien, « enfin, sauf le cancer du poumon quand même. »
Mon père s’agrippe avec panique aux mains qui le soutiennent pour passer du fauteuil au lit. Sa jambe gauche nous résiste, son visage bleuit, le souffle lui manque. Aucun mouvement n’est simple mais il ne se plaint jamais.

Mon père a deux mois, vingt-cinq ans, quarante ans ou soixante. Il tient ma mère par la main, marche à grandes enjambées vers son lieu de travail, prépare des milliers de repas, prie et souffre, râle et aime, travaille et lit des centaines de livres. Il pique un sprint dans l’Estérel, marche en déambulateur, vénère Beethoven Baudelaire, Heidegger, Pascal… et a fini par se faire à la culture du n’importe quoi.

Mon père, berger de l’être, combat non-stop les sentinelles du néant.

Mon père est dans nos visages, nos choix, nos cœurs, nos amours, nos enfants, nos façons de penser, d’agir, de vivre et de travailler.

Mon père est au Ciel. – Mais pourquoi tu pleures ?

Merci, Monsieur T.

Il est 23H15 heure anglaise et la journée touche à sa fin. Après une semaine dans la station alpine des Saisies, cinq trains, trois lessives, le dépoussiérage, le serpillèrage, le dégivrage, l’épanchement de Javel, la taille, le désherbage, le ravitaillement, le couchage des enfants, les emails, et avant le tri du courrier, le nettoyage des valises; le rangement des piles d’habits et la chasse aux Légo baladeurs,

me voici où je voulais être, prête à commencer,

et je ne sais plus par où.

Les faits :

– Lundi 18 août, Sainte Hélène, dans la maison des étés d’enfance dont j’avais tant entendu parler, je vous ai revu.
Camaret était inondé de soleil. Une lumière bretonne, blanche et vive, traversée de fraîcheur, à la chaleur fragile. A l’intérieur, le son du bois, le papier peint à motifs bruns et verts, l’espagnolette des hautes fenêtres, la grande table de la salle à manger, le doux abri de la pénombre après l’intense luminosité de l’été, tout parlait de vacances et d’enfance. Ce n’était pas une maison, mais un navire, voguant quelque part sur les eaux primordiales, près de la source nourricière. En y pénétrant, on se dépouille, les années glissent, les masques tombent, les rides s’estompent, un sourire naît au coeur, qui n’est pas de nostalgie mais d’enthousiasme, de désir de la vie.

Vous étiez en fauteuil roulant (“Dis, Cuicui, mon père a beaucoup changé, hein, tu le sais n’est-ce pas, tu t’es préparée ?”), et j’ai vu que vos jambes ne vous obéissaient plus. Vos cheveux étaient devenus tout blancs, d’un beau blanc bien net, et vous aviez le visage un peu enflé et rouge. Mais vos yeux c’étaient les mêmes, peut-être plus bleus qu’autrefois, plus clairs, très lumineux. Et vous saviez qui j’étais ; peut-être même étiez-vous un peu vexé que je sois arrivée en disant “C’est moi, Quyên.”.

Je me suis assise à la table où vous étiez, essayant de ne pas marcher sur les tuyaux d’oxygène. Je ne disais rien, ce que je voulais dire ne sortait pas. J’étais là comme une empotée, et nos regards se croisaient, et vous souriiez, et je détournais les yeux parce que. J’avais honte de ne pas arriver à parler. Je ne voulais pas que vous croyiez que c’était à cause de la maladie que je ne disais rien. Et puis J. est arrivé, mon cher J., et nous avons échangé des souvenirs du collège. Madame T est rentrée, avec son beau sourire tendre, la conversation a dévié, vous écoutiez, J. s’est levé pour aller se promener, on a évoqué Princesse Kate, la reine, la fidélité, la famille. Tout à coup, vous avez lancé les statistiques du divorce, le visage bouleversé, les larmes aux yeux. Madame T a posé une main sur votre bras.

Nous avons décidé d’emmener les enfants à la plage. Je suis venue vous dire : “On va faire un tour.” Vous avez souri : “Sans moi, hein ?” “Oui oui.”
“On va faire un tour.” Le reste était là coincé dans ma gorge, et c’était déjà presque un combat de sortir ces mots anodins.

Nous sommes allés à la plage. Nous sommes revenus. J’ai serré J. dans mes bras comme il partait au cinéma avec E. On est allé marcher jusqu’au port avec les filles. On est revenu. Il se faisait tard, il fallait se dire aurevoir, rentrer sur Brest. Vous étiez dans la chambre, à regarder un jeu télévisé, des Chiffres et des Lettres, peut-être. J’ai dit aurevoir, platement. Non, ça ne sortait pas, et pourtant je savais que je ne vous reverrais pas, et je voulais, je voulais tellement. Ma fille est venue vous saluer. Il paraît que vous avez souri.

– Jeudi 21 août, nous avons quitté Brest pour rentrer sur Paris. C’est dur de se séparer.

– Vendredi 22 août, vers midi, coup de fil. Vous êtes mort ce matin.

Voilà. Mon sentiment est d’une profonde reconnaissance.
Que Dieu m’ait permis de vous connaître.
Que Dieu m’ait permis de vous revoir.
Entendez-vous maintenant ce que mon coeur criait ?

Il est certain que s’il existe un Ciel, vous vous y trouvez. Car après tout, je ne suis pas de la famille, le lien entre nous est ténu, et ne vous était peut-être même pas connu, et pourtant quelle tendresse, quelle douceur, quel déchirement. C’est que vous étiez un homme merveilleux.

Je regrette bien sûr de n’avoir pas pu assister à la messe d’enterrement. Je regrette de ne pas avoir été avec tous vos enfants, et Mme T. Mon sentiment est que j’aurais dû être là. Qu’importe que je ne sois pas de votre sang ou de vos amis personnels ? Puisque moi aussi je vous aimais, et que moi aussi je vous connaissais, que j’ai mangé tant de fois votre cuisine et écouté tant de fois vos envolées.

Et maintenant la messe est dite, et pour vous le chemin est fait. En lisant le texte que vos enfants ont écrit sur vous, je suis frappée par votre courage et votre générosité. “Agressivité biologique”, disait tel de vos collègues qui vous reprochait le nombre de vos enfants. Folie ! Quand on tient un homme tel que vous, capable d’être un père tel que vous l’étiez, par quelle mesquinerie faudrait-il ne l’offrir qu’à un ou deux petits chanceux ? Vous avez bien fait d’élever tant d’enfants, qui à leur tour iront dans la vie les mains chargées de générosité, de foi, d’amour.

Dans le sein de Dieu, veillez sur nous, n’est-ce pas ?