Richesse des ténèbres

Overdose de bruits parasites. Suffit, j’éteins la télévision.

Ce Vendredi Saint doucement verse dans le néant. Et moi…

Je me souviens du temps où le rythme même de mon cœur battant me conduisait vers l’Office des Ténèbres. Ô étranges heures de la mort de Dieu – et riches d’un ineffable amour. Deux images : celle de la Croix dont la tête reposait sur une épaule vêtue de violet, et vers laquelle montait lent et obstiné le fleuve fidèle du silence ; celle de l’église rendue aux ténèbres, comme les âmes à la nuit obscure, et que l’on quittait sans un murmure, le pas furtif, les lèvres scellées sur l’espérance. Le silence des dominicains chantait comme leurs psaumes. En ce temps-là rayonnait dans ma conscience une lumière qui trop souvent à présent s’étouffe sous le boisseau, ou s’éparpille au moindre souffle de vent. C’était en des années où, dans la flamme du soir, j’entendais la note, ce claquement caractéristique du Feu de l’Esprit. Convertie adulte, et ainsi délivrée de la marée montante de l’enfance, j’ai beaucoup reçu, et peu donné.

Quelques lignes, et une pensée pour mon parrain à qui je dois une lettre depuis des années.

“C’est dans la ligne de la Puissance que la créature spontanément cherche son Dieu. Elle n’évite pas de s’orienter d’abord dans cette direction. Devenue chrétienne et invitée à contempler l’Impuissance absolue du Christ crucifié, elle se souvient obstinément de sa première démarche qui l’a profondément marquée. Mal convertie, elle oscille entre deux images du divin qu’elle concilie tant bien que mal, faute de savoir les unifier (…).

Cette coexistence est un désastre pour l’âme et pour l’esprit. Certes, Dieu est Tout-Puissant. Mais puissant de quelle puissance ? C’est la Toute-Impuissance du Calvaire qui révèle la vraie nature de la Toute-Puissance de l’Etre infini. L’humilité de l’amour donne la clef : il faut peu de puissance pour s’exhiber, il en faut beaucoup pour s’effacer.
Dieu est puissance illimitée d’effacement de soi.”

François Varillon, L’humilité de Dieu, éditions Le Centurion, page 59-60.

Le crucifix pris en photo appartenait à la grand-mère de mon mari. Deux inscriptions y sont gravées : POW 1942 (Prisoner of War) et Japan.

Sand Pine

9H34. Les enfants sont à l’école. J’ai rangé, balayé l’appartement. J’hésite un moment à me recoucher. J’ai dû dormir quatre heures, par là. Et puis je mets le thé à infuser, un toast à griller.

J’allume mon ordinateur. Sur l’écran apparaît un arbre. C’est Pinus Clausa, le pin des sables, originaire du Sud-Est des Etats-Unis. Celui-ci a été photographié en Floride, dans un parc de la Péninsule de Saint-Joseph, par une personne inspirée qui a bien voulu partager avec le monde le privilège de cette rencontre, via Wikipedia. S’il figure en fond d’écran, c’est que l’écriture de ma première tentative de roman m’a conduite à explorer quelques paysages de Floride.

Dès qu’il apparaît, mon corps réagit – un désir de me signer monte soudain en moi, très fort. Mon bras ne bouge pas, quelque chose en moi s’estime brusqué et résiste à cette étrange forme de possession. Cela ne dure qu’une seconde, mais j’ai la sensation qu’un bras invisible, immatériel, une âme de bras, s’est levé pour tracer sur moi le signe de la Croix. Tout se serre, et puis ce picotement prélacrymal. Oui, j’ai besoin de dormir. Mais l’émotion va bien au-delà de l’émotivité liée à la fatigue.

Guidée par le choix qu’a opéré ma langue, j’ai l’habitude de penser l’arbre au masculin (oui, il y a aussi la verticalité, la force, tout ça). Toutefois, en latin, arbor, pinus, olea, quercus, cedrus, carpinus, pour ne citer qu’eux, sont des mots féminins. Cet arbre-ci évoque certainement l’épreuve invisible d’une danseuse.

Voyez donc les nuances du contraste contre le ciel, contre l’eau. Voyez la grâce imposée par le vent, la lutte, et par quelles routes contrariées la terre monte en épanouissement.

On dira ce qu’on voudra. Cette beauté, cette présence, cette force, c’est personnel.

Fleur

A Hana

…….

Le long de la Seine
Les pavés dansants
Sous le pas des retrouvailles

…….

Une brume grise et humide baignait les Tuileries ce matin. Sous la verrière du petit café, nous quatre devant nos tasses fumantes, à plaisanter. Quand nous sommes descendus sur les quais, le fleuve s’est vêtu de reflets. Le printemps sur nous tout à coup, tu as eu chaud, nous avons ouvert nos manteaux.
Nous avons longé la Seine cuirassée de lumière, passé le Pont Neuf, et nous nous sommes tenus à la poupe de l’Ile. Le paysage était voilé de l’éveil d’un saule pleureur, souple, vert, ton jumeau.
Place Dauphine, nous avons mangé ensemble dans une flaque de soleil. On répétait : It’s a nice day, et tout était sourire. Le couple qui buvait un verre de vin deux tables plus loin souriait lui aussi. La pensée familière ne m’est pas venue qu’il est indécent d’être heureux malgré l’état du monde.
J’écris un texte où tu es un peu, beaucoup, je te regarde grandir de loin, et je ne sais plus si mon émotion vient de toi, du printemps ou du long labeur de l’écriture. Le bonheur ce matin est entier, et tu fleuris.

Les enfants

Ma fille est d’une nature opaque et précise. Dès le départ elle suivait une direction par elle seule déterminée. Mue par un sûr instinct, elle clame haut et fort ses besoins et ses dégoûts. Avec elle, on ne reste pas dans le doute. Son plaisir néanmoins requiert la présence active d’un tiers («  a personal entertainer », selon son grand-père) témoin, spectateur, approbateur, admirateur. Elle crie, rit et pleure avec autant d’enthousiasme. Ma fille me ressemble, dehors comme dedans, à cela près qu’elle est plus que moi décidée à être une femme.

Mon fils est d’une nature délicate. La frontière entre nos êtres n’est pas tout à fait dessinée. Il se peut que cela soit dû au fait qu’il est l’aîné : c’est avec lui que j’ai appris à être mère, à travers lui que je conjugue la maternité. Il me semble que je le porte encore, ou qu’il me détermine. Pourtant, mon fils ressemble étonnamment à son père : créatif, indépendant, doué de ses mains, animé d’une vie intérieure riche qui lui suffit et le conduit à jouer seul.

Ma fille est comme une boule, une boule de pétanque, dense et brillante. Elle cherche le contact, aime être tenue au chaud dans vos mains. Quand elle vous roule sur le pied, vous la sentez passer.

Je ne saurais à quoi comparer mon fils. Il tient en un équilibre étrange entre la fragilité et la force, le doute et la confiance, la crainte et le détachement. Sa nature généreuse, attentive, ne se traduit pas dans ses paroles : à qui ne le connaît pas, elles sembleraient pleines d’arrogance, ponctuées de « Bien sûr ! », « Quand même », « Je sais ! ». Médecins et enseignants lui ont assigné une place quelque part dans le spectre de l’autisme, ce qui permet d’excuser son impolitesse par son incapacité à comprendre les codes sociaux et à s’y conformer. J’imagine que beaucoup d’enfants trouvent la politesse artificielle – ayant vécu quelques années en Angleterre, je ne sais plus moi-même comment l’expliquer. Se conformer : ce qui était pour moi naturel restera un défi pour mon fils.

Ma fille aime triturer son frère, parfois le torturer. Sa tendresse envers lui est aussi franche que malicieuse. Elle ne peut supporter qu’il sache s’amuser seul et trouve à ses Lego plus d’intérêt qu’à sa personne.
Mon fils admire sa sœur, sa vivacité, son entrain, et avant tout, sa capacité à convoquer et répandre le chaos. Habitué à ses attaques, il est malgré tout acculé à devoir réaffirmer sa supériorité hiérarchique (« Je te signale que je ne suis pas ton petit frère ! Je suis plus fort que toi ! »). De guerre lasse, suppléant les paroles par trop inefficaces, il s’en remet aux coups. Chaos de nouveau.

Mes enfants sont surprenants, saisissants, éreintants. Vivant à leurs côtés, je me prends à songer , plus que de raison, à ceux qui ne sont pas nés, et qui ne naîtront pas.

Promesse

A Akemi

Paris fait la roue, éclaboussé de soleil
Virant et s’exaltant au sursaut de l’été
Au coin des murs, la lumière aiguise ses lames
Dans l’épaisseur du jour découpant le silence

J’entends ta voix. Elle a perdu son chant
Et perdu sa couleur. C’est une voix de perte
Elle énonce assourdie la croisée des chemins
Dont l’un pas plus que l’autre ne connaît ton pas

L’enfant qui te restait de l’amour emporté
A pris son envol. Sur l’épaule délaissée
Le tendre poids enfui laisse un soupir amer
Au bord de la fenêtre s’installe l’absence

Ainsi s’est dénoué le lien de la promesse
tenue. Las, qui tiendra désormais tout ensemble
Le souffle et la mémoire et la peine de vivre
Dans cette apesanteur où s’effacent les noms ?

Pourtant, ton pinceau va, délesté du passé
Au sourire de cendre de la liberté
Il oppose obstiné sur la blancheur éclose
Arabesque de joie où le temps se recrée

L’encre qui vire

et s’exalte

Leaving

So it is that we are going to leave England for a few years. My husband won a research grant which sends him to Paris, and we follow.

It is strange and exciting to be going back to the place where I first experienced some sort of independance, became an adult and a teacher. Memories come rushing back of evenings out in the 13th arrondissement with my colleague and friend Valérie, giggling over a steaming bowl of pho ; of eyeing in Toraya’s tearoom, in a mental disposition akin to veneration, the perfectly shaped wagashi gleaming like mother-of-pearl on their black lackered little plates ; of feeling happy and accepted in my friends’ sitting room up on the 30-something-th floor of a Parisian block of flats. Sitting alone in front of the sushi belt in Matsuri, where the manager’s kind smile made me feel there wasn’t anything wrong with going out to the restaurant on my own. Long mornings in the RER, slowly penetrated by the intensely nostalgic beauty of grey suburban lines. Dragging my heavy bag full of essays to be marked on my way to school, trying to lift the sleep-deprived teacher’s tiredness, and the burst of joy on a successful sharing moment with the pupils.

It seems to me that we leave, in each place where we have lived, a person defined by that space and its inhabitants and who can therefore not be taken away on our journey to another horizon. Leaving Paris was a little death and I bereaved for quite some time. I wonder – will I find the ghost of my 20-something-year-old self lingering on a bench in the Jardin du Luxembourg, or leaning at the window in one of the battered RER wagons ?

And as I try to organise the material side of moving away, I think of the young mother I will leave behind this time, forever pushing her red Bugaboo around the cathedral, breastfeeding in Boots’ little mothers’ room, sitting down for Sunday lunch at M&S after mass at St-Thomas’ church, and crossing the beautiful green, green field with her son jumping at her side as they walk to his first school. I see the cubicle where the French assistant had such stimulating discussions about politics and identity with Simon Langton’s sixth formers, and the tree framed in the window which inspired the writing of long dreamed first poems. Saturdays at the Petite Ecole, pretending not to have left France. Smiles on little children’s faces. My first garden.

Yet I don’t feel so sad this time. I feel the few friends I made in England will stay with me. For some reason, the social networks alleviate the feeling of loss.

Next time, I would like to write about the specific things I will miss from England, amongst which I count beautiful and complex hedges.

2015-07-06 17.17.31

Goodbye Milan

J’arrive à la fin de mon email, je tape “Goodbye Milan”, et tout à coup, une peine intense, totalement inattendue, un obstacle soudain à la respiration, une seconde de pensanteur absolue.

J’ai très peu vu Milan ces derniers temps ; les cours de théâtre et de sport, l’agenda de ministre que certains collégiens anglais sont capables de suivre, ne lui ont pas permis d’assister au cours de latin depuis longtemps. Il m’écrit ce court email à l’anglaise, sans formule d’appel ni de politesse, pour m’informer de son regret de ne pouvoir venir.

Je ne saurai jamais de quoi Milan est vraiment capable ni ce qui se cache derrière son sourire intelligent et légèrement sarcastique, le mouvement discrètement anxieux de son regard, trahissant la peur des situations d’échec. Je ne serai pas là l’année prochaine pour suivre mon petit groupe de latinistes et les accompagner vers le GCSE. Dans les sentiments mêlés associés à ce départ, je reconnais le regret des possibles – nous avons eu si peu de temps ensemble – et le pincement de l’abandon : je m’en vais, mais c’est moi qui suis dépouillée, de leur présence, de leur jeunesse, de la possibilité infiniment passionnante de les voir apprendre, comprendre, grandir, se réaliser. (Là-dessous, bien sûr, en filigrane, la certitude de l’oubli et de la mort, le violent désir, l’élan révolté contre l’affadissement des couleurs.)

J’aurais voulu savoir jusqu’où le talent de Benedict, l’instinct des langues de Hamish, la rigueur de Kenny, les porteraient. J’aurais voulu les connaître davantage, et être connue d’eux. Je me souviens du déchirement de quitter mon collège de banlieue parisienne. Peut-être qu’au fond, je suis une vraie prof de collège, que c’est ça que je dois faire.