Il est presque six heures, sur le chemin du retour. Comme je quitte l’enceinte de la cité – une frontière désormais immatérielle, dont les derniers signes physiques (une pierre carrée, une borne milliaire, le tracé fantôme d’un rempart, la vibration d’un pomoerium) ne sont plus déchiffrables que pour une minorité, et qui pourtant demeure perceptible par tous -, au bout de Saint Peter’s Lane, je m’arrête. Quelque chose a eu raison de l’impérieuse mécanique qui, un pas après l’autre, me ramène sur la colline, chez moi – comme une main invisible, les mailles d’une corde faite de souvenirs encore insconscients, un appel à la mémoire de la chair, inaudible.
Par-dessus le mur du Verger de Solly, le ciel voilé d’opale, où s’estompe un effilochement de rose sale, semble prêter à la masse calcaire de la cathédrale une voix lointaine, une voix tendre, comme à l’extrémité d’un long deuil la pointe du dernier soupir. C’est comme un chant que je perçois, fait de notes pâles et délicates, le murmure d’une étoffe ancienne dont la splendeur passée s’est réfugiée dans un reflet, quelque parole fragile mais vaste, vaste comme ce ciel où la lumière tourne à la cendre. Je perçois, sans pouvoir me l’expliquer, que ce que j’entends, ce que je sens, est également lié à la douceur de la température aujourd’hui.
Lentement, je reprends mon chemin. Or voici qu’après l’abrupt virage de la Poterne-qui-n’existe-plus, un pas me fait soudain basculer dans l’étourdissement d’un embrasement de crépuscule – au-dessus des vieux murs et des toits désormais absorbés en une longue silhouette noire au contour ciselé de feu, le jour livre à la nuit une bataille acharnée, insoupçonnée de l’autre côté de la route et du ciel, un corps à corps où s’entremêlent et se pétrissent le flamboiement du phoenix et la charbonnement du magma. Comment se fait-il que personne d’autre ne s’arrête? Il me semble être la seule éveillée parmi un peuple assoupi. J’ai tort: à quelques mètres du sommet de Station Road West, je croise un vieux couple comme moi arrêté dans sa marche – l’homme prend en photo, de l’autre côté de la route, un arbre dont l’extase cramoisie semble répondre aux nuages (et les feuilles qui jonchent le trottoir sont elles-mêmes, ce soir, la parfaite rencontre du rose et de l’orange). Nous nous sourions, nous nous comprenons. L’homme désigne la petite dame qui se tient près de lui, me dit qu’elle vient du Japon, où “ils ont beaucoup de ces choses” – d’arbres en extase d’agonie, je suppose, plutôt que de crépuscules. Quand à mon tour j’essaie de prendre la même photo, la lumière a baissé.
En haut de la colline, un dernier embrasement, en guise d’adieu, par-dessus la gare, la cabine d’aiguillage, jusque là-bas, vers la Porte de l’Ouest.

11 thoughts on “Crépuscule d’octobre

  1. “une corde faite de souvenirs encore insconscients, un appel à la mémoire de la chair, inaudible”
    Il est des mots qui, transposés à d’autres situations, gardent toute leur beauté et les expliquent soudain.
    🙂

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  2. Passage d’un monde à un autre, d’une saison à l’autre, c’est envoûtant…
    J’aime que tu aies d’abord regardé ces vieilles personnes d’un autre monde, elles aussi, quitte à rater la photo au bon moment, surtout que ton écriture compense largement l’image.

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  3. Merci Almanito! C’est exactement cela, “passage d’un monde à l’autre”, comme si le ciel était partitionné selon le tracé des rues de la ville, étrange!

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  4. j’aime la poterne-qui-n’existe-plus, même si en fait elle existe encore pour toi, puisque son absence même te parle d’elle, et pour nous, puisque tu nous la dit.
    et bien sûr, l’extase d’agonie que tu décèles entre les arbres et le ciel.

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    1. Merci Jrfou de ta lecture bienveillante et de ce beau commentaire. Cet enroulement, allongement, étirement, c’est en effet ce que je ressens en écrivant… Je suis reconnaissante que tu l’aies perçu.

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