C’est toujours la même chose, ce que tu écris. Toujours les mêmes choses qui frappent à ta porte, la même main de la lumière qui te prend à la gorge, et qui serre. Tu ne pourrais pas être un écrivain, ou seulement le genre d’écrivain qui sans cesse réécrit et trahit la même quasi-histoire, sous les regards navrés ; non par persévérance ni opiniâtreté, mais plutôt parce qu’il est semblable à une harpe éolienne déposée en un lieu où ne passe qu’une certaine brise, à l’écart des vents innombrables qui balaient le ciel, ou encore pareil à une harmonique éveillée par une fréquence unique. Non par persévérance mais, peut-être, un peu, par fidélité.
Bègue, aveugle vouée à la lumière, sourde résonnant aux échos de la mémoire, avec ce poing de côté à l’enfance qui ne s’estompe que quand la vie perd de son sens.
Lumière de l’enfance – qu’il ne sert de rien de quêter le paradis perdu, tu as fini par le comprendre, mais aussi, qu’en oublier l’existence est un égarement mortel. La perte du paradis, d’épine cruelle, est devenue dans ton corps une lampe, à ta boussole le nord – là pour t’orienter, et non pour t’aimanter. Et voilà ce que proclame, dans le grand ciel de février, la lumière qui cascade et qui rue : sous le courant superficiel du temps, le paradis demeure, il ne se perd pas vraiment, disons, pas entièrement.
Or c’est ce que tu fais toi aussi, demeurer. Ainsi, quand tu écris, c’est pour dire des choses qui sont là, juste là, des choses étrangères à la pensée, des choses qui ne vont nulle part, qui ne font pas histoire, qui d’ailleurs ne tiennent qu’à moitié au temporel, de simples présences. Elles ne sont néanmoins pas inertes : le mouvement leur est intérieur. Une immense vibration les traverse, un resplendissement, qui substitue au hasard le dessein, ou plutôt révèle, sous le mur aveugle du hasard, l’ombre d’un visage, d’un regard, une intention. A ce signe tu ne sais répondre que par l’offrande d’une peau, une présence alerte, et de mots qui s’efforcent de trahir un peu moins le silence de la louange.

3 thoughts on “Simple présence

  1. que dire ? d’abord qu’il y a la beauté de ton écriture, que je me garderais bien d’essayer de caractériser ; si j’essayais, je dire juste, précise, au plus juste, aussi précise que possible, avec cette élégance d’assumer un léger flou, ou plutôt de laisser croire qu’il pourrait y avoir un léger flou, entre tes mots et ce que tu voudrais écrire, alors que pour moi, lecteur, tout cela colle magnifiquement. bref, ton écriture, juste et belle.
    et puis (mais ça va ensemble, il n’y a que dans cette phrase que je suis obligé de les séparer, de les dire l’une après l’autre, parce que je ne sais pas dire deux choses à la fois, maladroit que je suis), bref, et puis il y a ce que tu (d)écris : espérance, souvenir, intention, volonté et qui nous parvient grâce à tes phrases…
    mais qu’est-ce que je raconte? Écris, écris encore, tout simplement, comme tu le fais.

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    1. Merci Carnets. Cela me fait toujours chaud au coeur que tu me lises et m’encourages. Tu me dis souvent que j’écris avec précision, et cela me rappelle ce que tu dis par ailleurs du décalage entre ce que nous pensons écrire et ce que nos lecteurs perçoivent. Il me semble souvent manquer ma cible, mais quoi, d’abord, nous faisons avec nos moyens, et c’est bien ainsi, et ensuite, peut-être nous trompons-nous moins souvent que nous ne le pensons (ou plutôt, d’une autre manière que celle à laquelle nous pensions).

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