Enfin le train, dont ces dernières années nous avaient privé, le train, sa berceuse et son hoquet. Le passage, et sa jouissance douce-amère. A la racine du nez, entre les yeux, une bulle se forme, excroissance immatérielle, mixture de sensation et d’imagination, quelque chose d’acidulé et de tendu qui signale à la fois le réconfort du refuge et la déchirure de la fuite.
Il pleut.

Il pleut comme s’il pleuvait depuis des semaines, depuis des mois, depuis toujours, dans une abolition diluvienne de toute saison. Il pleut comme un départ, comme une dissolution, comme un adieu à l’espace et au temps.
Il pleut comme s’il fallait que je pleure, comme me convoquant au devoir du deuil, au rituel des pleureuses, il pleut comme un rappel de tous les manques et de tous mes manquements.
Il pleut comme sur le visage de Lili au jour où Marcel le quitta ainsi que les collines (et j’étais avec lui dans la voiture à cheval préposée à l’éviction du paradis, vaincue, le front pesant à la vitre automnale, et j’avais moi aussi dix ans) – il pleut comme au temps de l’enfance – mais je ne suis plus enfant.
Il pleut comme je laisse derrière moi ma petite sœur soudain grandie, et son enfant soudain vivant, beau comme une source de torrent, comme une étoile au soir montant, comme la brisure de l’hiver par les premières floraisons, fragile et magnifique.

Il pleut comme Paris me mettant à la porte et effaçant la trace de mes pas, et d’accord, je m’en vais, valise rouge coquelicot accusant la trahison d’avril, mais sans rancune. Sans rancune, hein, joli Paris plein de regrets, plus beau en tes reflets de mi-saison qu’au grand soleil de juin. Hier dans la nuit, par les rues de Saint-Sulpice, je marchais aux côtés d’une de tes filles légitimes, une princesse de ton sang, et je pensais, comme c’est émouvant de marcher la nuit sur les trottoirs de Saint-Sulpice avec mon amie, voilà-t-il pas l’adolescence et mon cœur dévêtu du manteau de l’âge ? Mon amie qui entendait les mots noués dans le silence demanda seulement, de sa voix flûtée, est-ce que Paris te manque, parfois ? Les quais du Rhône tremblaient quelque part sous les trottoirs. Je portais des chaussures à semelles de caoutchouc qui ne font aucun bruit, et c’est dommage, il aurait fallu faire sonner du talon ces vieux murs enguirlandés de fer forgé, les entendre rire, bourgeoisement, et s’appeler d’un côté à l’autre de l’avenue, tout au plaisir d’une comédie nocturne. Mon amie serait la fée, moi la jeune fille sage.

Il avait fait grand vent, plus tôt dans la journée, après une pluie obstinée qui m’avait poursuivie jusque sous la terrasse couverte où Blandine me rejoindrait, vent furieux et fou, et j’ai bien cru m’envoler en sortant des Olympiades. Le Naruto shop où j’achetais des porte-clés n’existe plus, ce dont je me suis consolée avec un bubble tea au litchi. A l’Empire des Thés, on trouve toujours les boîtes de thé qui décoraient les tables de mon mariage. Quand j’y pense, le treizième est le quartier de Paris auquel je peux penser sans nostalgie, puisque des amis y vivent que je n’ai pas perdus de vue, que des membres de ma famille s’y rendent régulièrement pour y faire des courses, puisque surtout la présence de tant de Vietnamiens me donne l’impression d’y demeurer, étrangement. Je n’ai pas besoin, pour l’atteindre, de franchir de frontière temporelle, « trépassement » qui toujours coûte et fait mal. (Ces raisons sont par ailleurs fausses, puisqu’il fut un temps où le treizième me faisait mal au cœur plus que tout autre quartier de Paris, mais la nostalgie diminue à mesure des retours). Seule dans la bourrasque qui balayait l’avenue d’Ivry, j’ai eu envie de chercher la belle Aoi au salon de coiffure que je fréquentais autrefois, et puis j’ai renoncé. Trop de menace dans le vent. Alors le métro, comme maintenant le train.

Et déjà, l’autre côté de la mer. Le ciel est clair sur la campagne anglaise, avec des nuages ourlés à la Turner, et du rose sur les ailes du soir.

7 thoughts on “Enfin le train

  1. Vous retrouver enfin augure d’autres inquiétudes lavées elles-aussi à grande eau. Le relirai-je enfin à cette lisière de mai, agenda plus biblique que son frère ironique ?
    Merci miss Frog de ce Verbe nagé !
    🙂

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    1. Merci beaucoup Lyssamara de votre fidélité ! J’aurais voulu participer à l’agenda de mars dont le sujet était si joli mais n’en ai malheureusement pas eu le temps. Partie remise ! 😉

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  2. Ah , chère Frog, comme j’aime la poésie si sensible de tes pérégrinations, la beauté singulière de tes images et analogies. Goûter la pluie à tes côtés lui rend des lettres de noblesse que son omniprésence dans ma région du Nord lui ôte bien souvent ! 🙂 Je souris de découvrir que tu as – comme moi- autrefois habité et aimé le 13ème arrondissement, et m’amuse de nos trajectoires géographiques communes. Lyon, puis le 13ème : j’aime à imaginer que nous nous sommes peut-être croisées sans le savoir dans leurs rues respectives 🙂

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    1. Merci beaucoup Esther ! 😊
      Ca alors, je ne me souvenais plus que tu étais de Lyon toi aussi ! Je n’ai pas vécu dans le 13eme mais j’ai vécu de chaque côté, dans le 12ème et le 14eme – seulement tout Asiatique à Paris finit par se retrouver dans le 13eme…😉
      Les plus belles pages sur la pluie sont pour moi celles de Jean Rouaud au début de ses Champs d’honneur – un hommage quasi épique à cette constante météorologique de sa Loire Atlantique natale.

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      1. Je suis née à Paris (dans le 14ème :)), qui reste ma ville de cœur, mais ai vécu longtemps à Lyon. Merci de la référence de Rouaud, je n’ai pas lu son livre, mais je vais le faire, les quelques extraits que j’ai trouvés sur le net et ton avis m’en ont donné envie. J’en profite pour te poser ici cet autre extrait de Paul Claudel (son recueil Connaissance de l’est), que j’aime énormément :
        Par les deux fenêtres qui sont en face de moi, les deux fenêtres qui sont à ma gauche, et les deux fenêtres qui sont à ma droite, je vois, j’entends d’une oreille et de l’autre tomber immensément la pluie. Je pense qu’il est un quart d’heure après midi : autour de moi, tout est lumière et eau. Je porte ma plume à l’encrier, et jouissant de la sécurité de mon emprisonnement, intérieur, aquatique, tel qu’un insecte dans le milieu d’une bulle d’air, j’écris ce poème.
        Ce n’est point de la bruine qui tombe, ce n’est point une pluie languissante et douteuse. La nue attrape de près la terre et descend sur elle serré et bourru, d’une attaque puissante et profonde. Qu’il fait frais, grenouilles, à oublier, dans l’épaisseur de l’herbe mouillée, la mare ! Il n’est pas à craindre que la pluie cesse ; cela est copieux, cela est satisfaisant. Altéré, mes frères, à qui cette très merveilleuse rasade ne suffirait pas. La terre a disparu, la maison baigne, les arbres submergés ruissellent, le fleuve lui-même qui termine mon horizon comme une mer paraît noyé. Le temps ne me dure pas, et, tendant l’ouïe, non pas au déclenchement d’aucune heure, je médite le ton innombrable et neutre du psaume.

        Cependant la pluie vers la fin du jour s’interrompt, et tandis que la nue accumulée prépare un plus sombre assaut, telle qu’Iris du sommet du ciel fondait tout droit au cœur des batailles, une noire araignée s’arrête, la tête en bas et suspendue par le derrière au milieu de la fenêtre que j’ai ouverte sur les feuillages et le Nord couleur de brou. Il ne fait plus clair, voici qu’il faut allumer. Je fais aux tempêtes la libation de cette goutte d’encre.

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        1. Merci beaucoup Esther de cette magnifique page de Claudel! Je me souviens d’avoir acheté ce recueil quand j’étais au lycée, à cause du titre, il faut que je le retrouve! J’aime Claudel intime et recueilli tel qu’il se dit dans ces poèmes, et je te remercie de me l’avoir rappelé. ❤

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