Il a plu cette nuit. Ce n’était pas encore l’orage tant attendu, mais tout de même une honorable rincée, appliquée, méticuleuse. En poussant la porte de l’immeuble, Kanako sent passer sur sa peau un reste de fraîcheur, murmure d’adieu de la nuit. Il est six heures à peine. On est mieux dehors qu’à l’intérieur où les murs surchauffés irradient au long des nuits l’accablement des journées. Elle sent se réveiller son visage, ses bras, sa gorge, sa nuque, et dans sa main, la petite main de Ryo. De l’autre, il se frotte les yeux. Il n’a pas protesté quand elle l’a levé au petit jour en lui annonçant une promenade jusque chez Oncle Châtaigne. L’idée de jouer les pères Noël et de livrer un paquet surprise au vieil homme l’a enthousiasmé. Il y a chez lui la tendresse naturelle à beaucoup de jeunes enfants envers les vieux, et Kanako se demande si c’est la perception d’une vulnérabilité partagée qui lie ainsi les plus jeunes aux anciens, ou au contraire une mansuétude de l’aurore, sentant sa puissance, envers le crépuscule vacillant. Peut-être tout simplement une disponibilité, commune aux deux âges, aux choses qui importent. Main dans la main, mère et fils inspirent ensemble le fond vert de l’air, et c’est comme un salut des pentes boisées des confins de la ville. Bientôt, la chaleur tropicale viendra poser son bâillon humide sur leur visage, et ils devront se contenter de respirer à petit coups.

D’après l’adresse indiquée par le patron, Oncle Châtaigne vit dans un quartier éloigné, de l’autre côté de la ville, par-delà d’interminables sinuosités flanquées de béton, sur l’autre rive du fleuve corseté de ses passerelles de métal où vient s’encastrer l’empressement aveugle de milliers de voitures. Kanako avait d’abord prévu de prendre le bus, par égards pour les petites jambes de Ryo. Et puis, comme elle se penchait à la fenêtre pour prendre son thé, à l’aube, une tendresse lui était venue, un serrement de cœur, devant la lente, l’amoureuse prise de la lumière, indifférente à la laideur de leur ville. Sur les aplats crasseux, les crépis lézardés, contre les meurtrissures sombres des angles, le matin déposait son trésor de pétales et de plumes rose et or, d’une main aérienne et appliquée, avec une timidité et une détermination de première fois. Et tout semblait près de guérir. Ce que la franchise du soleil peut tirer de la fadeur d’un béton, se dit Kanako, tient du miracle. Elle avait alors eu le désir de marcher comme cette lumière, en libérant ses pas de toute rancœur, de trottoir en trottoir, de venelle en arrière-cour, vers les hauteurs de l’Ouest derrière lesquelles sommeillait encore l’océan invisible. Quand Ryo fatiguerait, elle le porterait. La conséquence étant qu’elle aurait besoin de ses deux mains, elle dut se résoudre à fourrer le paquet si soigneusement emballé de Bouton de nacre au fond de son sac à dos, sous les gourdes et les gâteaux de riz du pique-nique.

Dès le départ, comme ils franchissent la rue et s’enfoncent entre les immeubles bas, Ryo, désormais bien réveillé, parle affaires.
« Il habite loin, Oncle Châtaigne ? »
« Oui, assez. On va se faire des muscles ! »
« Mais il sait qu’on vient ? »
« Non. »
« Et si on marche tout ce temps et qu’il n’est pas là ? »
« On se sera quand même fait des muscles ! »
Ryo la regarde, peu convaincu.
« Tu ne pourrais pas l’appeler ? C’est bien de prévenir, non ? »
« Je n’ai pas son numéro. Et il n’a pas de téléphone portable. »
Ryo fronce les sourcils, incrédule.
« C’est la vérité, Ryo. Il dit qu’il n’a personne à appeler. Je crois surtout qu’il n’aime pas devoir répondre aux semonces d’une machine. »
Quand elle y songe, elle non plus, à vrai dire, n’a pas grand monde à appeler, et encore moins dont elle pourrait attendre un appel, mais cela ne l’empêche pas de posséder un téléphone. En tout cas, cet état de choses n’a pas dû faciliter la quête de Bouton de nacre et Pantalon de lin. Oncle Châtaigne chercherait-il à se cacher ? Cela paraît peu probable : qui veut rester introuvable a tout intérêt à cultiver l’imprévisibilité, tandis qu’Oncle Châtaigne… Peut-être ces gens ne l’ont-ils pas cherché avec autant d’ardeur qu’ils le prétendent. Peut-être aussi le monde n’est-il pas aussi défriché, cartographié et mis à nu qu’on veut le croire, et malgré les multiples réseaux dans lesquels on suppose chaque individu inséré, ficelé et identifié, des béances subsistent entre les lignes, d’ombre et de mystère, et de solitude – d’irréductible solitude. Après tout, il suffit d’avoir vécu assez longtemps pour avoir été dépouillé de ceux qui vous ancraient dans l’existence au temps où vous étiez dans la force de l’âge, de n’avoir pas de descendants qui vous entraînent dans l’avenir, d’être d’un tempérament casanier et peu sociable, de jouir d’une santé et de revenus qui vous épargnent le médecin comme l’assistance sociale, et le tour est quasiment joué. Sans le café-restaurant, quelle trace Oncle Châtaigne laisserait-il dans l’univers ?

« Ryo, que crois-tu qu’Oncle Châtaigne fait, quand il n’est pas au restaurant ? »
L’esplanade qu’ils traversent, entre des immeubles qui auraient gagné à être symétriques, est encore presque déserte. Quelques flaques s’y attardent. Ryo s’immobilise sur le plot de ciment qu’il s’apprêtait à quitter d’un bond et réfléchit.
« Peut-être qu’il peint ? »
Tout naturellement, l’image s’impose d’un Oncle Châtaigne penché sur une large feuille de papier de riz, prélevant des couleurs de la pointe d’un pinceau courtois. La vision est si familière que Kanako en est troublée, avant de réaliser que c’est sa grand-mère qu’elle a ainsi vue, dans son enfance, absorbée de longues heures durant dans la méditation de quelque apophtegme, sourde à toute autre sollicitation, vouée au mouvement irrémédiable du pinceau. A Dieu ne plaise qu’on osât déranger grand-mère quand elle calligraphiait ! Même enfant, Kanako comprenait sans explication que chaque tracé avait le poids d’une sentence, et qu’à chacun semblait se jouer un destin. Etrangement, l’encre, dont le noir intense lui donna pour la première fois la notion de l’absolu, lui paraissait lumineuse, presque éblouissante. C’était là le sang de sa grand-mère, son fluide vital, reflétant la présence puissante et austère de cette femme qui avait l’honnêteté d’exiger d’elle-même au moins autant que des autres, et qui l’aimait. Ce n’était pas par les mots que se révélait cette affection, car grand-mère soupçonnait le langage de futilité, à moins qu’elle ne cachât ainsi sa timidité, mais par le soin apporté à tout ce qu’elle préparait pour sa fille et sa petite-fille, et surtout par l’attention et le temps qu’elle consacrait à enseigner à l’enfant la voie des plantes.
Bien des années ont passé depuis que le jardin de grand-mère est passé à d’autres propriétaires et, là où s’élevait la maison traditionnelle tendue de clarté, où le vent rendait au bambou sa voix d’herbe, pèse désormais une bâtisse de brique et d’acier à l’épreuve des typhons.

Pour lire le chapitre précédent.

13 thoughts on “Le Voyage de Kanako (6)

    1. Merci Marie-Anne ! La possibilité de vivre incognito dans ce monde où tout doit être étiqueté est une pensée qui me traverse souvent. Surtout quand on découvre que des enfants sont passés entre les mailles du filet et ont vécu des choses horribles sans qu’aucune aide n’ait pu les atteindre.

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  1. Magnifique ! Ton plus beau chapitre. J’espère que tu publieras l’ensemble (toi-même ou chez un éditeur).
    Je parcourais des livres assez insatisfaisants ces derniers jours, quel plaisir de retrouver la source vive de la littérature, cela donne du coeur à l’ouvrage.

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    1. Merci beaucoup amie ! Je commence à me dire que, si j’arrive au bout, j’aimerais bien en faire quelque chose, oui. Je demanderais peut-être à mon fils ou ma fille de me faire des illustrations ? Il me semble presque toujours, quand j’écris, que j’ajoute de l’insignifiance à l’insignifiance, mais puisque j’y trouve du plaisir, j’avance. Et avoir ton appréciation est plus précieux que je ne saurais dire !

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      1. Riche idée, celle de l’illustration par tes enfants ! Ce livre sera un trésor. Je perds souvent ce plaisir d’avancer, à cause de l’attente, de l’exigence justement, de faire sens, d’atteindre à l’essentiel. Je n’ai jamais une impression d’insignifiance en te lisant, au contraire, plutôt celle de plonger dans les replis du monde et d’en être comblée.

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  2. Je reprendrais bien la dernière phrase de Joséphine et elle a raison, ce livre de surcroît illustré par tes enfants serait un trésor.
    Je retiens le concentré de tendresse et l’harmonie contenues dans ce chapitre. Un moment très pur, merci Frog.

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