Des mots de Rodin

En lisant ce texte de Rodin, partagé sur le blog de Gavroche 60, Esther a eu une pensée pour moi et a eu la gentillesse de me le faire découvrir. Je ne peux que le partager à mon tour. Il pourrait être un élément de plus dans l’exploration de paysages qu’avec Joséphine Lanesem, Aldor et d’autres blogueurs nous avions ébauchée.

“La matière est l’excroissance de l’amour” – voilà ma certitude la plus profonde, et peut-être la seule. Merci à Rodin, Gavroche et Esther.

Gavroche 60

auguste rodinAuguste Rodin n’était pas un écrivain. Ses pages sont rares. Celle-ci fut publiée pour la première fois dans la revue Montjoie “organe de l’impérialisme artistique français”, que dirigeait avant la guerre Ricciotto Canudo. Voici cette page du Maître :

PAYSAGES 

C’est beaucoup sur les routes que je ramasse l’expérience.
J’aime le paysage; seul, je jouis de cette sensibilité; mon âme n’est ni en automobile, ni en chemin de fer, elle reprend son habituelle forme, elle se reprend, mortellement pauvre,
comme un lac reprend sa tranquillité.
La tranquillité est tout un paysage.
Qui donc a cru que le monde est matériel ? La matière est l’excroissance de l’amour. Hésiode a dit : “Au commencement étaient le chaos et l’amour.”
Les feuilles poussent toutes ciselées, complètes comme Minerve sortant de la tête de Jupiter.
La fleur est la poésie du désir, ces désirs sont toute la forêt qui s’élance.
Ces arbres dans la montée sont ronds comme des…

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Lucidité

Je lis un livre sur Philippe Jaccottet (Une poétique de l’insaisissable de Jean Onimus, chez Champ Vallon). Je suis frappée de ce que cette écriture soit si souvent une façon de soupeser le pessimisme, de rendre compte d’un doute qui ronge obstinément (et parfois de le surmonter – temporairement) et qu’elle mérite pour cela d’être qualifiée d’« écriture de la lucidité ».

Il est indéniable que “toute poésie est la voix donnée à la mort”. J’aime particulièrement l’accent que celle-ci donne à l’écriture de Jaccottet, cette nudité devant les faits. Mais que cet enracinement dans la conscience de notre finitude doive se traduire par l’impossibilité de croire en rien, de conclure à rien, et ainsi de toute joie franche et de toute paix, sinon celle du faible qui s’en remet à des illusions passagères (par faible, n’entend-on pas lâche ?), non, je n’y crois plus.

Il y a bien ambivalence, bien sûr, incertitude, précarité, et les mots lancés comme une audace insensée. Mais il n’est pas irrémédiable ni plus clairvoyant de tourner en rond sur cette aire cernée par le gouffre. La peur hypnotise autant qu’elle avertit. Au-delà, tant demande à être dit.

Mes arguments ? Aucun, ce soir. J’ai si peu vécu, presque une formalité. Ma parole ne peut se réclamer d’aucune légitimité fondée sur l’expérience, encore moins d’une autorité étayée par des victoires remportées sur la souffrance, l’épreuve, la cruauté de la vie. Je suis une chanceuse. Je devrais donc m’excuser, me taire et acquiescer au désenchantement. Et pourtant ce qui me vient et voudrait être dit sonne comme le soleil sur l’enclume de l’été. Il y a une lucidité qui ne se contente pas de quelques rayons perçant les nuages, ne se détourne pas de la célébration. Ce poids de mort dans le soleil n’en éteint pas l’éclat, ni la puissance vivifiante. Il l’exacerbe.

Trois poèmes de Philippe Jaccottet

Jaccottet : premier poète étudié en Khâgne, séminal.
A son contact le lent échafaudage de mon crâne se brisa.

***

Le Travail du Poète

L’ouvrage d’un regard d’heure en heure affaibli
n’est pas plus de rêver que de former des pleurs,
mais de veiller comme un berger et d’appeler
tout ce qui risque de se perdre s’il s’endort.

Ainsi, contre le mur éclairé par l’été
(mais ne serait-ce pas plutôt par sa mémoire),
dans la tranquillité du jour je vous regarde,
vous qui vous éloignez toujours plus, qui fuyez,
je vous appelle, qui brillez dans l’herbe obscure
comme autrefois dans le jardin, voix ou lueurs
(nul ne le sait) liant les défunts à l’enfance…
(Est-elle morte, telle dame sous le buis,
sa lampe éteinte, son bagage dispersé ?
Ou bien va-t-elle revenir de sous la terre
Et moi j’irais au devant d’elle et je dirais :
« Qu’avez vous fait de tout ce temps qu’on n’entendait
ni votre rire ni vos pas dans la ruelle ?
Fallait-il s’absenter sans personne avertir ?
Ô dame ! revenez maintenant parmi nous… »)

Dans l’ombre et l’heure d’aujourd’hui se tient cachée,
ne disant mot, cette ombre d’hier. Tel est le monde.
Nous ne le voyons pas très longtemps : juste assez
pour en garder ce qui scintille et va s’éteindre
pour appeler encore et encore, et trembler
de ne plus voir. Ainsi s’applique l’appauvri,
comme un homme à genoux qu’on verrait s’efforcer
contre le vent de rassembler son maigre feu…

(L’Ignorant)

***

Déjà ce n’est plus lui.
Souffle arraché : méconnaissable.

Cadavre. Un météore nous est moins lointain.

Qu’on emporte cela.

Un homme – ce hasard aérien,
plus grêle sous la foudre qu’insecte de verre et de tulle,
ce rocher de bonté grondeuse et de sourire,
ce vase plus lourd à mesure de travaux, de souvenirs –
arrachez-lui le souffle : pourriture.

Qui se venge, et de quoi, par ce crachat ?

Ah, qu’on nettoie ce lieu.

(A la Lumière d’hiver).

***

Et moi maintenant tout entier dans la cascade céleste,
enveloppé dans la chevelure de l’air,
ici, l’égal des feuilles les plus lumineuses,
suspendu à peine moins haut que la buse,
regardant
écoutant
– et les papillons sont autant de flammes perdues,
les montagnes autant de fumées -,
un instant, d’embrasser le cercle entier du ciel
autour de moi, j’y crois la mort comprise.

Je ne vois presque plus rien que la lumière,
les cris d’oiseaux lointains en sont les nœuds,

la montagne ?

Légère cendre
au pied du jour.

(A la Lumière d’hiver)

Degrés d’amour

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Le blog Les Narines des Crayons mentionne aujourd’hui deux recueils poétiques de mon amie Chloé Landriot, Un Récit et Vingt-Sept Degrés d’Amour.

J’ai écrit ici mon admiration pour le premier, et voulais attendre que la poire soit mûre pour toucher un mot du second. Suffit : l’automne mûrissant plus vite que ses fruits, je renonce à remettre à un lendemain plus propice l’écriture de ce billet. Mes talents de critique littéraire laissent à désirer et risquent de desservir le remarquable texte de Chloé. Je me contenterai donc de dire que ce recueil contient des poèmes dont le centre de gravité est l’amour dans la multiple déclinaison de ses visages : amitié – et je suis plus touchée que je ne puis dire d’apparaître dans certains de ces poèmes -, amour, mariage dans ses élans et son sable, maternité. Et la langue, bien sûr, le lien des paroles et du silence.

Incapable de critique littéraire, je puis au moins tenter de cerner ma lecture personnelle. Autant la poésie de la nature chez Chloé (voir Un Récit) m’est familière et comme cousine, formule révélatrice d’un monde très proche de celui qui me porte, où les arbres diffusent la lumière et font axes entre les univers, autant son écriture de l’amour et particulièrement du couple me fascine par la différence qu’elle révèle dans nos expériences, notre rapport à l’autre et à la mise en mots de l’amour. Est-ce à dire que cette distance – cet exotisme – ferait obstacle à l’attouchement intime dont l’embrasement donne sens à la lecture d’un poème ? Non. Absolument pas. Et là est pour moi le miracle : que l’amour ainsi dit soit à la fois irrémédiablement étranger et resplendissant de vérité. Chacun peut lire la poésie comme il l’entend, pour passer le temps ou alléger le poids des jours, soigner, orner, bercer, jouer, réjouir, que sais-je encore. Pour moi, la pierre de touche est dans l’éclat de vérité qui, s’il peut jaillir de sources insoupçonnées, ne se contrefait pas. Aussi multiple qu’inaltérable, c’est lui que je cherche en poésie, et que je trouve dans maints poèmes de Chloé.

Deux poèmes.

Nous portons nos histoires
Engrammées dans la chair
Glissant sur des miroirs factices
Implorant des regards par où nous reconnaître
Et parfois
Dans le brouillard des mots
Ayant risqué nos récits comme au jeu
Nous avons cru à la réponse.

Nous servons des fantômes.

Nous négocions dans notre corps
Avec tout le passé
La place du présent

Et l’autre
Que nous cherchons dans ses paroles
Nous ne le trouvons jamais
Car les mots sont la peau seulement
Les mots la peau de l’âme –
Je sens ma peau de l’intérieur
Et j’imagine
Ce que tu sens quand je te touche
Voilà ce qu’est parler.

Mais rien ne garantit que nous nous comprenions.

S’il y a quelque part un unisson des cœurs
Il est à notre insu dans le silence seul
Dans le silence où chacun se dépouille
Et dans le vide.

Le rideau bat à peine à la fenêtre ouverte
Il est le voile gris sur le jardin des choses
Et les cris des enfants parviennent au travers
Amers comme des larmes

Pourtant l’amour est là
Indéfectible
Il a creusé la vie du sel de ses blessures
Il fait encor le pas au-delà de tes forces
Il ne s’arrête pas là où tu crois.

Le fil de ton regard est ma ligne de vie
Il rouvre à l’horizon de ses reflets dorés
Le secret que ma main partage avec la tienne
Serrée
Et quatre amandes claires.


Vingt-Sept Degrés d’Amour est publié aux éditions Le Citron Gare, créées par Patrice Maltaverne (qui dirige la revue de poésie Traction-Brabant). Ce recueil est illustré par les soins de Chloé et de Joëlle Pardanaud, sa mère, dont la main a pris sa science à l’écorce des arbres. Achetez-le…

Le vol de la bécasse

Un texte de Guillaume Sire que je lis et relis.
Je le partage dans la pensée que d’autres seront peut-être traversés de ce vol avec le même mouvement de serrement-dilatation du cœur sur un paysage en creux, rayonnant d’être aimé.

Ce qu'il reste des brumes

La bécasse est une motte de terre volante ; c’est la terre, le terreau, les cèpes de la Toussaint et l’humus dans un oiseau ; une marionnette emplumée sur sa hampe ; une pipe à opium piégée dans les lichens ; une broche ; son vol est erratique et joyeux à la croule mais constant et silencieux à la passée ; elle a une âme et sert d’âme à la forêt. Tout son mystère est dans les yeux noirs, ronds, autonomes, placés à l’endroit des oreilles — des yeux qui écoutent — et dans la tige du bec : son gouvernail. Les bécasses retiennent leur sentiment, terrées, puis s’échappent quand la terre transpire en novembre. Elles ont de l’eau glacée dans les ailes, parce que la pluie est leur nature, et volent comme des bouquets de feuilles mortes dans le vent où elles trouvent des appuis et des prises pour des accélérations géniales…

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Violette, de Jehanne Nguyên

Dans la galerie des personnages convoqués hier pour participer à un atelier d’écriture, il en est un que j’ai emprunté sans vergogne et sans rendre à sa créatrice l’hommage dû. Sans chercher à excuser cette façon plus que cavalière d’agir, je voudrais, en l’expliquant, saisir l’occasion de parler du roman dont Violette est l’héroïne éponyme. Il est toujours difficile de parler de ce qui nous est le plus proche, qu’on ne peut trahir sans conséquences – et parler, surtout dans un espace public, c’est toujours un peu trahir.

D’abord l’excuse l’explication. J’ai avec les personnages fictifs une relation qui me ramène à l’enfance croyante : je crois en eux, comme autrefois aux dieux et aux nymphes. Je suis essentiellement une “auteure” de fan-fiction. Il suffit qu’un livre ou un film me touche avec un peu de force pour qu’aussitôt je m’empare de son univers et surtout de ses personnages. J’ai presque envie de dire que cela n’est pas de mon fait : ce sont eux qui viennent, avec leurs bagages et l’arbre de leurs constellations, s’installer en moi pour un temps plus ou moins long, selon la disponibilité de mon espace intérieur et la force de leur séduction. Il suffit parfois d’un visage éloquent (imaginez un peu les ravages que peut produire en ceux de mon espèce la vogue des séries. Heureusement, je n’en regarde plus, ou presque plus. Il faut bien reprendre pied dans la réalité). Or je connais Violette presque depuis sa conception. Son auteure, Jehanne Nguyên, est mon amie d’enfance. Son roman, je l’ai lu, relu, avant et après publication. J’ai donc mentionné ce personnage comme j’aurais fait une sœur, ne songeant pas plus à créditer Jehanne que je n’aurais remercié Dieu. C’est d’ailleurs une récidive : j’avais déjà inclus Violette dans le texte de mon premier essai romanesque.

Maintenant, le roman.

Pour ceux qui auraient l’impression d’être “pris en traître” si je ne le déclarais pas d’emblée : ce roman parle de religion et a reçu une mention du Grand Prix Catholique de Littérature en 2016. J’ajoute que bourrer le crâne des lecteurs ne fait pas partie de mes ambitions et que je répugne à tout ce qui va dans ce sens. Violette est un roman, pas un livre de catéchisme. D’ailleurs, des lecteurs qui ne sont pas croyants ont aimé le lire et en parler, ne serait-ce que pour le recommander à qui préfère les textes courts, percutants et dont “on ne sort pas indemne”.

Bon, mais cette histoire ? Je dirai les choses simplement. Elle commence bien : Violette a dix-neuf ans, elle rencontre Samuel et l’amour qui vient entre eux, léger sans inconstance, grave sans componction, a la force de l’évidence. Je n’ai pas la pâmoison facile, mais la description de cet amour naissant et de son épanouissement dans la chair du quotidien m’a bouleversée. Bientôt, un accident emporte Samuel, et de ce coup de poignard absurde sourd tout le roman. Dire qu’il s’agit d’une histoire de deuil et de reconstruction, c’est ne rien dire. La béance posée, il s’agit de savoir comment s’en dépatouiller. Evidemment, Violette veut s’y jeter la tête la première, poussée par sa grande jeunesse et son tempérament obstiné, assiégée par fureur, douleur et folie. Premier obstacle :

“Ce n’est pas si facile de faire la peau à la vie. Elle s’agrippe à tout ce qu’elle trouve.”

Là est le nœud de l’histoire, et son fil : celui du funambule, vacillant entre les gouffres de l’impossibilité de mourir et de celle de vivre. Qui s’est vu jeter dans une situation semblable sait que ce genre de désert n’a rien de métaphorique – présence tyrannique et lancinante de l’absence -, que la soif est réelle et l’éclosion de la mort soudain sensible dans chaque geste nécessaire à la vie.

C’est aussi une histoire de conversion. Mais véridique dans sa voix : si poser hebdomadairement ses fesses sur le banc d’une église ou d’un autre lieu de culte pouvait tout résoudre, cela se saurait. Concrètement, cela ne résout rien, et Violette en fait l’amère expérience. D’autres tentations fleurissent sur le chemin où l’on croit marcher à la lumière de Dieu. Les besoins de l’amour et de la survie font donner dans toutes sortes d’écueils et de mensonges. Violette rechigne, encaisse, refuse, cherche, met un pied devant l’autre. Ce roman est l’histoire d’un combat physique et spirituel.

Lectrice de romans, je trouve dans ce livre une histoire qui ne laisse pas un moment de répit et une écriture imagée, dense et complexe sous des dehors de simplicité – limpidité de l’écriture, profondeur de l’expérience.

Chrétienne, j’entends l’insurrection de l’âme humaine prise dans l’étau de la cruauté de la vie, et une admirable voix mystique – une claque, une lame de fond, la crudité d’un De Profundis. La réponse de Dieu se laisse entendre en creux.

Parmi bien des passages qui sont restés avec moi, celui-ci (appauvri sans son contexte) résonne avec une force particulière, leçon de vie d’autant plus chère à mon cœur que je l’ai vue mise en pratique par des personnes aimées – et j’en devine le prix :

“Le temps a passé, lent et sûr. J’ai été vaillante, une enfant soldat. La mort et la folie ont tenu chaque jour leur siège autour de moi, je ne me suis pas rendue.”


 

Ce roman est disponible chez votre libraire, ou à la FNAC et sur Amazon. Quelques autres blogs l’ont commenté.

Féconde cécité

Extraits de Et la lumière fut de Jacques Lusseyran, dont j’ai déjà partagé un passage sur l’allemand. Dans mon obsession pour le déchiffrement du monde, je copie ces passages pour moi-même, mais ils peuvent en intéresser d’autres.

Souvenir : petite je me suis entraînée à écrire en braille, grâce à la tablette offerte par une amie dont le père était aveugle (et un mathématicien hors-pair). La tablette se trouve encore quelque part dans mes tiroirs, mais j’ai perdu le poinçon.

Sans être aveugle, je reconnais (il faudrait définir ce mot…) tout ce que dit Lusseyran. Sous sa plume la cécité est aussi une métaphore.

Petite enfance (avant l’accident)

Du soleil
“J’avais beau le voir, le soleil, assis au haut du ciel à midi, occupant un point de l’espace, c’était ailleurs que je le cherchais. Je le cherchais dans le jaillissement de ses rayons, dans ce phénomène d’écho que d’ordinaire nous attribuons aux sons seulement, mais qui existe dans le cas de la lumière, à égalité. La clarté se multipliait, se répondait de fenêtre en fenêtre, de pan de mur en nuage, entrait en moi, devenait moi. Je mangeais du soleil. Cette fascination résistait à la venue de la nuit. Une fois rentré de promenade le soir, une fois le repas terminé, à l’instant d’aller au lit, je la retrouvais dans l’ombre. Pour moi l’ombre c’était encore la lumière, mais sous une forme nouvelle et dans un rythme nouveau : c’était de la lumière plus lente.” (p.24-25)

Vibrations
“Les couleurs, les formes, les objets mêmes – et les plus lourds – étaient faits tout entiers d’une même vibration. Et chaque fois qu’aujourd’hui je me mets par rapport à ce qui m’entoure dans un état d’attention affectueuse, c’est cette vibration que je retrouve.” (p.26).

Cécité

Jacques constate rapidement qu’il voit encore. La lumière est en lui, invariable. S’il renonce à se projeter en avant comme le font les voyants, s’il accepte de tourner son regard vers l’intérieur, il y retrouve la lumière et le monde. Il laisse la lumière monter en lui “comme le puits laisse monter son eau”. La lumière le baigne, “élément dont la cécité [l’a] tout d’un coup rapproché”.

Sons
Description du son, de la voix des objets, page 42.
“C’était comme si autrefois les bruits avaient été toujours à moitié réels, faits trop loin de moi, à travers un brouillard. Peut-être étaient-ce mes yeux qui créaient autrefois ce brouillard. En tout cas, mon accident avait précipité ma tête contre le cœur bruyant des choses : ce cœur battait et ne s’interrompait plus.”
Continuité des sons.
“Ils me traversaient. Ils me donnaient ma position dans l’espace, ils me reliaient aux choses. Ils ne fonctionnaient pas comme des signaux mais comme des réponses.” (p. 43 : la voix de la mer).

Les mains, les doigts
“Car c’est une illusion de croire que les objets existent en un point, fixés à jamais, serrés dans une forme et non dans une autre. Les objets vivent (et les pierres elles-mêmes). Ils faut dire plus : ils vibrent, tremblent.”
Il faut que les doigts viennent palpiter avec les choses.
“Moi qui croyais qu’étant aveugle j’allais devoir aller au-devant de tout, je découvrais que c’étaient toutes les choses qui allaient au-devant de moi. Je n’avais jamais à faire que la moitié du chemin. L’univers était complice de tous mes désirs. (…) Mes mains devenues vivantes m’avaient installé dans un monde où tout était échange de poussées. Et ces poussées se groupaient en formes. Et toutes ces formes avaient un sens.” (p. 48)

Écholocation
“Comment dire par exemple la façon dont les objets s’approchaient de moi, si je marchais vers eux ? Est-ce que je les respirais, les entendais ? Peut-être. Quoi que cela fût bien souvent difficile à prouver. Est-ce que je les voyais ? Apparemment non. Et pourtant ! Pourtant, au fur et à mesure que je m’approchais, leur masse se modifiait pour moi. Et cela souvent au point de dessiner de vrais contours, de délimiter dans l’espace une forme véritable, exactement comme dans le cas de la vue. Et de se couvrir de couleurs particulières.”

Laisser le monde venir
Il marche le long de la rue et peut indiquer du doigt chaque arbre, décrire sa forme.
“Il fallait laisser les arbres venir jusqu’à moi. Il ne fallait pas placer entre eux et moi la plus petite intention d’aller vers eux, le plus petit désir de les connaître. Il ne fallait pas être curieux, ni impatient, ni surtout fier de sa prouesse. (…)
Si, me faisant très attentif, je n’opposais plus au paysage ma poussée personnelle, alors les arbres ou les rochers venaient se poser sur moi et y imprimer leur forme comme les doigts impriment leur forme dans la cire. (…)
Des recherches (…) ont établi qu’il existait une perception visuelle extra-rétinienne dont certains centres nerveux de la peau, particulièrement des mains, du front, de la nuque et du thorax, seraient le domicile. (…)
La condition pour indiquer du doigt sans erreur les arbres du bord de la route était d’accepter les arbres, de ne pas me substituer à eux.”

“Nous sommes tous – aveugles ou non – terriblement avides. Nous n’en voulons que pour nous. Sans même y penser, nous voulons que l’univers nous ressemble et qu’il nous laisse toute la place. Eh bien ! Un petit enfant aveugle apprend très vite que cela ne se peut pas. Il l’apprend de force. Car chaque fois qu’il oublie qu’il n’est pas tout seul au monde, il heurte un objet, il se fait mal, il est rappelé à l’ordre. Et chaque fois au contraire qu’il se le rappelle, il est récompensé : tout vient à lui.” (p. 57)

Toulouse en hiver

Toulouse en hiver. On ne m’écrit pas tous les jours quelque chose d’aussi beau. Merci à Guillaume Sire.

Ce qu'il reste des brumes

Pour Quyên Lavan

L’hiver n’est pas l’entrée d’un cimetière. Calme oui, mais il n’est pas sinistre. De même que les volcans éteints ne sont pas morts et ne sont pas moins beaux, de même Toulouse n’est pas morte en hiver mais repliée vers le cœur, à la source des murmures.

Les étudiants se regroupent aux rez-de-chaussée des boulevards et près de la rue des Filatiers — or chargé de la bière, vin chaud de Fronton, sourire carié des bocks.

Rien n’est figé, ce n’est pas l’hiver des pauvres en imagination.
Ce n’est même pas le carême.

Là-bas, les Pyrénées taillent des plaies dans les yeux du marbre.

La Garonne se couvre d’écailles dont s’échappe une buée terreuse.

Les platanes du canal sont fiers et presque russes, eux si fin-de-siècle d’avril à septembre.

Il fait froid bien sûr, il y a le calme, la fin de la nature européenne ; mais…

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Une autre ville (Toulouse)

C’est Mister Black, le merle avec lequel je partage mon jardin de Canterbury, qui m’a conduite au blog de Guillaume Sire. WordPress ayant jugé qu’il lui fallait un compagnon, il a fait surgir de dessous le “réseau des ormes” cet autre merle. Sa présence dans la nuit vivante de la forêt a remué dans mes halliers des souvenirs que je ne savais pas abriter, et j’ai continué à parcourir avec bonheur les textes de ce blog, poèmes (Joséphine Lanesem a évoqué ici cette écriture exigeante à l’incision parfois oraculaire), pensées. Bien que ne sachant rien de leur auteur, je me sens en territoire ami, reconnais des préoccupations, des accents, des blessures et les sentiers qu’elles font prendre.

Puis il y a ses écrits sur Toulouse, qui au contraire me sont étrangers, et pour cette raison fascinants d’une autre manière. En moi les cordes de la sensibilité au paysage, qui donnent ma note fondamentale, vibrent à leur lecture. Le souvenir d’une amie très aimée, aussi, qui partit y vivre quand nous avions treize ans – dans ses lettres, j’aurais voulu trouver des regrets plus saignants pour Lyon, égoïstement, sans penser à ce que lui aurait coûté d’exprimer cette peine. Mais en lisant les textes de Guillaume Sire, je me dis qu’il était bien normal de ne plus penser à nos fleuves et nos collines (hélas, Lyon n’appartient qu’en désir au royaume alpin…). Comme il doit être bon d’être de quelque part, quand ce quelque part est Toulouse. Il y a un peu de Sparte (de la mienne, en tout cas), dans cette ville que le soleil semble acculer contre les Pyrénées. Je vous laisse lire.

Ce qu'il reste des brumes

D’un côté la Méditerranée : miroir de feu hellénique ;
De l’autre l’Atlantique : voiles blanches, colère ;
Les Pyrénées : cheveux de glace, flancs d’éboulis ;
Le Lauragais ; le Gers ;
Lotissements aux abords des châteaux, mauvais vins, trafiquants,
Aristos fauchés,
Pizzaïolos.

Dans la voix, les Toulousains ont des billes de fer. Ils ne parlent pas, mais brisent des cagettes dans leurs coffres tourbeux.
Leurs jambes s’arquent autour du souvenir des chevaux avec lesquels leurs ancêtres labouraient les pâtis.

Les églises bandent au chaud soleil. Les rues s’amoncellent vers la sortie. Je suis brun, malade, colossal, cathare, paranoïde, hasardeux et chimérique. La même torpeur nous anime,
Ma ville et moi,
Qui saigne le jour et fond la nuit.

Toulouse est wisigothique depuis toujours, déjà avant les Wisigoths. Cité violente et vaniteuse, jaillie du sexe de l’Histoire.
Toute son architecture païenne est dédiée à la Lune (Notre Dame de la…

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Allemagne (Et la lumière fut)

Il pleut à verse. J’en connais une qui aimerait cette cavalcade qu’accompagnent les borborygmes du tonnerre. A l’heure qu’il est, je l’imagine protégée de l’eau par l’eau, glissant parmi les algues brunes d’un lac.

Je lis (avec une tragique lenteur, comme toujours) Et la lumière fut, de Jacques Lusseyran. Une amie d’Angleterre me l’avait recommandé, s’étonnant que je ne le connusse pas. Elle avait tort de s’étonner, car je ne cache pas que ma culture est maigre, mais bien raison de me le conseiller.

C’est une autobiographie, genre que j’ai peu eu l’occasion de rencontrer dans mes lectures. Bien que curieuse d’entrer dans l’intimité d’autrui, je me méfie de la prétention à dire vrai qui accompagne ce type de production. Quant à l’exemplarité… Par expérience, les enseignements utiles que je pourrais tirer du récit des tribulations surmontées par Untel et Unetelle ne demeurent avec moi que le temps d’une soirée, et puis zou, dans le puits sans fond, tralala, demain est un autre jour. Il me ferait peine d’imaginer que les grands hommes se sont efforcés d’être à la hauteur de leur destin pour des cervelles-passoires comme la mienne.

Autobiographie ou pas, c’est l’art qui compte, et à travers lui, la vision et la voix. Et justement, celles de Jacques Lusseyran sont remarquables.

Les faits, affreusement résumés. Garçon parisien ayant perdu la vue à huit ans après un accident scolaire, il devint résistant dans son adolescence et fut déporté à Buchenwald à vingt ans. En raison de sa cécité, on ne le laissa pas concourir pour entrer à l’Ecole Normale Supérieure, ni enseigner en France après la guerre (ce ne fut pas perdu pour tout le monde : les Américains surent lui offrir une chaire). Les bâtons dans les roues ne lui furent pas épargnés. Mais, fichtre, quelle âme, quelle force. Quelle lumière !

Je le lis, et presque toutes les pages sont cornées. C’est un de ces écrivains, ou plutôt de ces êtres, où l’on se reconnaît. Cela n’arrive pas si souvent, et, fait intéressant, pas nécessairement avec les plumes que l’on admire le plus (je voudrais écrire comme Jean Rouaud, ou Nicolas Bouvier, mais n’ai absolument pas leur regard). Il s’agit moins de la manière d’écrire (même si on ne peut la mettre de côté) que de la façon de voir les choses. Entre l’âme et la force d’un Lusseyran et moi, entre sa vie et la mienne, il y a plus qu’un gouffre. Et pourtant… Comme Camus, Le Clézio ou François Cheng, il parle pour moi, et je me sens délivrée du besoin de dire. Je me demande si je ne suis pas plus aveugle que je ne crois, à lire sa façon d’appréhender le réel depuis le puits de lumière où la cécité l’a plongé.

Tout ça… pour introduire un passage que je partage ici, parmi tant d’autres qui le mériteraient (maladresse : je ne veux pas dire que mon blog est un écrin de valeur mais que tout ce que j’ai lu mérite vos yeux). Je choisis ces pages notamment parce que Joséphine a écrit sur l’Allemagne, mais aussi parce qu’elles évoquent d’autres thèmes abordés dans divers blogs que je suis : le rapport à une patrie rêvée, au paysage, et ce que le monde nous dit de personnel.


“La langue allemande me parut aussitôt d’une beauté sonore exceptionnelle ; elle me parut surtout douée d’un pouvoir merveilleux, unique, de métamorphose. Elle ne semblait jamais définitive, jamais morte. Elle brassait les sons dans un mouvement d’invention ininterrompu. Elle les faisait s’élever, puis retomber sans jamais les suspendre et suivant des lignes qu’on eût été impuissant à superposer. Certes elle était souvent rude et parfois lourde ou, du moins, appuyée : elle battait l’air de coups sourds. Mais elle ne se complaisait pas en elle-même; elle semblait toujours en exploration et comme à la poursuite de ses mots, de ses formes. Sa grâce me séduisait. Je dis bien : sa grâce ; non pas semblable certes à celle, étincelante et balancée, du français, mais plus insistante, plus volontaire. J’entendais les voyelles ou les diphtongues chaudes “u”, “au”, “eu” adoucir, selon un rythme très lent et très sûr, les coups de cymbales des “st’, “pf”, “cht” ; d’autres fois mettre pied à terre, s’affermir par un “g” ou un “t” final : Wirkung, aufgebaut. L’allemand devenait pour moi une langue de musicien-architecte qui prenait assise et élan sur les sons pour construire patiemment son discours. Je venais ainsi d’être jeté dans un enthousiasme qui devait durer, sans défaillance, pendant près de dix ans et me saisit encore aujourd’hui à chaque nouvelle occasion : j’avais la passion de la langue allemande. Bientôt vint la passion de l’Allemagne et de tout ce qu’elle cache de menaces et de trésors.

Je me trouvais en face d’un mystère. De 1937 à 1944, tout une part de ma vie allait rester injustifiée : chaque jour, pendant huit ans, j’allais entendre l’appel de l’Allemagne. Je me sentais porté irrésistiblement vers l’est. Il me semblait être, chaque jour, comme à la veille d’un départ possible. L’Allemagne me donnait le goût de vivre, exaltait toutes mes facultés.”

D’un voyage en Autriche avec ses parents, il écrit :

“Ce furent, en réalité, d’assez mauvaises vacances. Et pourtant, un plaisir profond, sensible jusque dans mon corps, ne me quitta pas. (…) La géographie me paraissait avoir des intentions. Mes rêves, dans ce pays, se nourrissaient de l’air que je respirais ; ils montaient de chaque roseau du lac, de toutes les chansons des vallées. Mes rêves d’amour et de gloire, de patience et de puissance vivaient, se mêlaient, sans que j’eusse à les soutenir. Je visitai le glacier du Grossglockner : il n’était pas plus beau, j’en étais sûr, que cette “mer de glace” qui, deux ans plus tôt, à Chamonix, m’avait tant séduit. Mais je venais à lui transformé déjà : il me parut plus important que tout autre. (…) J’avais conservé de mon voyage une impression d’étrangeté et de familiarité à la fois. J’avais acquis cette conviction bizarre : les affaires d’Allemagne me concernent personnellement.”

Jacques Lusseyran, Et la lumière fut, pages 153-155.

 

 

Création de monde

Voici un billet que j’ai dans le cœur depuis bien longtemps et comme souvent dans ce cas-là, je ne sais par où commencer. Mais puisqu’en toutes choses, ou presque, la voie de la simplicité semble la meilleure, c’est encore celle que je vais adopter aujourd’hui.

J’ai entre les mains Un récit, de Chloé Landriot. C’est le numéro 174 de la collection Polder, une publication liée à la revue Décharge que les lecteurs de poésie contemporaine un peu curieux connaîtront. En faisant un tour sur leur page internet, je remarque d’ailleurs qu’y figurent un autre numéro de Polder et quelques haïkus de Marie-Anne Bruch, dont je suis le blog avec reconnaissance – le sens de l’émerveillement à jamais redevable à celles et ceux qui partagent leurs lectures poétiques avec la sobriété de la générosité.

Je connais Chloé depuis l’hypokhâgne. Venue de Saint-Etienne (ville verte 😉 ), elle occupait dans l’internat du vénérable Lycée du Parc, à Lyon, la même thurne qu’une amie d’enfance à laquelle je suis attachée par toutes les brûlures de la beauté découverte à deux. Je puis ainsi dire que Chloé écrit des poèmes depuis longtemps, et que depuis longtemps je les aime et les admire. En essorant un peu mon esprit argileux, je pourrais tenter de mettre en mots ce qui, dans son écriture ou ma lecture, justifie cette prédilection – il ne s’agit pas d’amitié, qui seule ne me ferait pas écrire cette présentation. Je pourrais souligner, par exemple, que c’est une poésie exigeante – non, pas de celles qui se retranchent dans une obscurité suspecte ou un hermétisme stérile, mais au contraire, d’une clarté qui ne s’atteint qu’à travers le feu où se consument les scories décoratives et mensongères. Ajouter qu’elle parle de l’amour comme personne, et des arbres comme je voudrais savoir le faire. Que, si vous avez l’heureuse curiosité d’y pencher votre regard, c’est à une fabuleuse création du monde que vous assisterez.

Mon jugement paraîtra peut-être biaisé ; remettez-vous en alors à celui de Jean-Pierre Siméon (excusez du peu !) qui écrit dans la préface :

Il y a dans Récit une ambition, un souffle, une largeur de vue et une élévation de la langue dans un lyrisme assumé et dominé comme on en lit peu dans ces temps de parole contrite. Pensez donc, il s’agit de rien moins que de retracer la genèse du monde et de l’humanité depuis l’initial et mystérieux surgissement du vivant dans les noces de l’eau et de la lumière ! Le poème de Chloé Landriot, rappelant l’origine, objectant à la perte, est un acte de foi dans la vie, courageux et intempestif : nous en avons besoin.

Dans un tel poème, il m’est douloureux et presque impossible de trancher et d’extraire, tant chaque strophe naît organiquement de la précédente et donne naissance à la suivante, croissance continue épouse de la vie. Je le fais pourtant et, cela ne vous surprendra pas, vous livre quelques strophes consacrées aux arbres.

***

Vint la vie végétale
Fragile et têtue
Confiante sans espoir
Sûre
De ses racines
Sans souci du ciel.

(…)

Entre ciel et terre
L’arbre se tient
Ouvert aux quatre vents
Aux cents sucs de la terre
Aux mille venelles des eaux capricieuses

Le chemin de ses racines
Est complice des roches
Et possède en secret leur ingénue lenteur
Le port de ses rameaux
C’est la route des eaux dans la route des airs

Il faut tant de chemins
Parcourus sans relâche et sans hésitation
Pour qu’un arbre s’élance.

Nous avons été des arbres
Et le temps pour nous n’avait pas la même couleur

De notre apparition il n’est nul souvenir
Nul ne dit notre histoire
Pourtant chacun la sait au plus profond de soi

(…)

Nous avons été nourris
Dans le mystère
Du corps à corps
Puisant avec vigueur dans le sein de la terre
Aspirant goutte à goutte
De toute notre force
Lente et inexorable
Le suc d’entre les roches

Nous avons été nourris
Dans le mystère
Du ciel intact
Accueillant dans la transparence de nos feuilles
Ce qui de la lumière
Peut étoffer un corps
Et le rendre plus beau

Lumière – nourriture

(…)

Et nous ne dormions pas
Car nous sommes aussi les enfants de la nuit
Sans peur et sans tristesse
Capables d’accueillir ses mille chants secrets
Sans en rien dévoiler au jour
Fidèles
Relais de son amour
Et nous le redonnions –
Fraîcheur, parfum, ombre dense –
Mêlant dans notre sève
Les eaux de la nuit courbe et le feu du ciel blanc
Mêlant dans notre sève
Les deux amours.

(…)

Nous avons été des arbres
Et tu fus parmi nous
A présent
Déracine ton ombre
Porte haut le feuillage des années sans nom
Et marche.

***

Voici la présentation de la collection Polder. Vous pouvez vous y abonner ici ou m’indiquer dans les commentaires votre éventuel désir de vous procurer le recueil.
L’image d’en-tête est l’illustration de couverture, et l’oeuvre de l’artiste lyonnaise An Sé.

Des paysages II (Gracq)

Chose promise, chose due. Voici le texte de Julien Gracq dont je parlais dans mon billet précédent, et qui est un de mes passages préférés du livre d’où il est extrait.


Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ?

Quand on a le goût surtout des vastes panoramas, il me semble que c’est d’abord l’étalement dans l’espace – imagé, apéritif – d’un « chemin de la vie », virtuel et variantable, que son étirement au long du temps ne permet d’habitude de se représenter que dans l’abstrait. Un chemin de la vie qui serait en même temps, parce qu’éligible, un chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. Cette zone d’ombre, puis cette nappe de lumière, puis ce versant à descendre, cette rivière guéable, cette maison déjà esseulée sur la colline, ce bois noir à traverser auquel elle s’adosse, et, au fond, tout au fond, cette brume ensoleillée comme une gloire qui est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l’étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. « Les grands pays muets longuement s’étendront »… mais pourtant ils parlent ; ils parlent confusément, mais puissamment, de ce qui vient, et soudain semble venir de si loin, au-devant de nous.

C’est pourquoi aussi tout ce qui, dans la distribution des couleurs, des ombres et des lumières d’un paysage, y fait une part matérielle plus apparente aux indices de l’heure et de la saison, en rend la physionomie plus expressive, parce qu’il y entretisse plus étroitement la liberté liée à l’espace au destin qui se laisse pressentir dans la temporalité. C’est ce qui fait que le paysage minéralisé par l’heure de midi retourne à l’inertie sous le regard, tandis que le paysage du matin, et plus encore celui du soir, atteignent plus d’une fois à une transparence augurale où, si tout est chemin, tout est aussi pressentiment. Cet engouffrement de l’avenir dans la délinéation, pourtant si ferme et si stable, des traits de la Terre est l’aiguillon d’une pensée déjà à-demi divinatoire, d’une lucidité que la Terre épure et semble tourner toute vers l’avenir : une des singularités de la figure de Moïse, dans la Bible, est que le don de clairvoyance semble lié chez lui à chaque fois, et comme indissolublement, à l’embrassement par le regard de quelque vaste panorama révélateur.

Julien Gracq, En lisant en écrivant, « Paysage et roman », p.87-88, José Corti, 1980

Sur “Je serai ta cage et ta forêt”

Dans un parc, entre des massifs d’euphorbes et un remue-ménage de moineaux, j’ai découvert Je serai ta cage et ta forêt. Ce beau recueil, Joséphine Lanesem l’a composé avec de brèves nouvelles écrites pour ses amis et proches, à partir de mots qu’ils lui ont confiés. Cette façon de faire suivre à l’amour, source de l’écriture, les pistes d’une contrainte créatrice, m’a intriguée et enchantée. D’autres ont joliment parlé de son recueil. Je voudrais moi aussi en toucher quelques mots, espérant vous donner envie de le lire à votre tour.

Je l’ai lu petit à petit, dans l’ordre des récits, me laissant glisser d’un univers à l’autre. Parmi eux, une chambre au bord de la mer où le monde des rêves engloutit une Dormeuse, une serre fabuleuse où j’aurais rêvé de vivre, une mine de sel où dans la solitude du sacré se retire une prêtresse damnée par un terrible pouvoir, une “tour élancée”, “sœur des pins enracinés au flanc des précipices”, un chemin fangeux où l’on fuit devant la guerre, une île à la dérive que ne parvient à épingler aucun cartographe. Dans ces mondes singuliers, parfois oniriques, toujours poétiques, les personnages vont le plus souvent par deux : sœurs, frères, amants et amantes, père et fille, mère et fils, mère et fille, mais aussi Hélène et son arbre, Simplette et son merle, Aimée et Dieu (il lui apprend que la mort n’existe pas, elle répond qu’elle le savait déjà). La langue vibre de ce qui se tisse entre eux, de leurs désirs, de leurs éclats, de leur chassés-croisés, de leur interdépendance et de leurs affrontements. Et puis il y a cette Étrangère doublement exilée, dernière à parler sa langue, et que je reconnais.

“L’homme n’a pas de racine, ni d’aile. Ne lui est naturel ni séjourner ni voyager. Il désire l’un et l’autre, comme toujours une chose puis son contraire, ici et ailleurs, solitude et société, habitude et nouveauté, repos et effort, loisir et labeur, être et avoir, même et autre, sucré et salé, manuel et intellectuel, être libre et esclave, enfant et adulte. Sa félicité est un fil d’équilibriste.” (dans L’étrangère)

Il y aurait beaucoup à dire, sur les lieux et les symboles, sur l’analyse des relations humaines ou la représentation à touches rapides de l’intériorité, sur un sens de la formule qui convient bien à cette forme brève, mais je me contenterai de dire la grâce de la langue : une houle d’images vives, traductrices d’observations pénétrantes, où jaillissent comme des étincelles ces moments où le lecteur se dit : mais oui, mais c’est tout à fait cela ! – la tête soudain comme un phare qui s’allume. Exemple : à la mère d’un petit garçon autiste (c’est moi qui utilise ce mot, et c’est un problème qui me touche), incapable de second degré et d’imagination, Joséphine fait dire :

“Antonin est vrai et la vérité aveugle – s’effacent les couleurs, les figures dans la blancheur de ce qui est. Il est une phrase de René Char : “La lucidité est la blessure la plus proche du soleil”, une phrase qu’il ne comprendra jamais, alors qu’il comprend ce que personne n’a compris jusqu’à lui, car personne n’a la force ni le courage de se crever les yeux pour voir. Est-il handicapé ? Le sommes-nous? L’imagination accroche des ailes aux épaules, et des boulets aux pieds. Elle fournit les rêves comme les soucis, hante autant qu’elle enchante.”

J’ai été cette lectrice émerveillée de rencontrer au détour d’une histoire des échos déposés là, semble-t-il, exprès pour moi (vous savez, cette impression de connivence magique) : une attention aux végétaux, aux oiseaux et à la lumière, une façon d’évoquer l’exil qui me parlent intimement. Influence d’une orientation commune, peut-être, infusion de soleil méditerranéen dans une sensibilité née ailleurs et qui découvre en même temps l’exil et sa fin – ou encore, que l’exil est la source d’une langue-patrie.

Lisez-le, volez au temps l’espace du rêve, partagez vos impressions.

“Elle naquit un vingt-cinq octobre. Grives et alouettes chantaient encore, s’apprêtant à migrer vers le sud. L’automne rayonnait d’été éblouissant. Le soleil d’août réfugié dans chaque feuille, chaque graine y luisait mordoré. On s’éveillait de la torpeur des grandes chaleurs avec une conscience pure, aiguisée par le vent et l’azur.” (dans Thaumaturge)

En feuilletant en rouspétant

En faisant donc ce que dit le titre de ce billet (et en passant la serpillière), je cherche une citation de Julien Gracq qui, du moins si j’en crois ma mémoire infidèle, accompagnerait bien une conversation née de mon billet d’hier. Je feuillette donc En lisant en écrivant, survole, relis certains passages avec émerveillement ou perplexité, c’est selon, et ne trouve pas trace de la citation désirée, mais quantité d’autres tout aussi intéressantes (c’est Gracq, forcément). Et je ne peux résister au plaisir d’en jeter quelques unes ici, échos à d’autres échanges, provocantes ou belles (et avec certaines j’ose même ne pas être d’accord). Manière de susciter vos réactions, aussi, si le cœur vous en dit.

“Ecrivain : quelqu’un qui croit sentir que quelque chose, par moments, demande à acquérir par son entremise le genre d’existence que donne le langage. Genre d’existence dont le public est le vérificateur capricieux, intermittent, et peu sûr, et l’auteur le seul garant fiable. Le public est un réseau qu’on peut toujours court-circuiter sans que rien d’essentiel au phénomène littéraire s’annule : le voyant-témoin qui s’allume dans la cervelle de l’auteur est nécessaire et suffisant. Le courant qui passe au fil de la plume ne va vers personne; il faudrait en finir une bonne fois avec l’image égarante des “chers lecteurs” levés à l’horizon de l’écritoire et de l’écrivain, ainsi qu’à celui d’un orateur public la foule dans laquelle il transvase la liqueur enivrante. La littérature va du moi confus et aphasique au moi informé par l’intermédiaire des mots, rien de plus : le public n’est admis à cet acte d’autosatisfaction qu’au titre de voyeur, et généralement contre espèces – et c’est, je le concède, dans cette affaire, le côté peu ragoûtant.” (p.159)

“Car le poète, lui, a lieu de compter sur les lecteurs de son poème : tenus en lisière du début à la fin, et mot après mot, il ne se trouvera entre eux, du meilleur au plus médiocre, guère plus de différence qu’au concert entre un bon et un médiocre interprète. Mais le lecteur de roman, lui, n’est pas un exécutant qui suit pas à pas la note et le tempo : c’est un metteur en scène. Et tout porte à croire que, d’une cervelle à l’autre, les décors, la distribution, l’éclairage, le mouvement de la représentation deviennent méconnaissables. Quelle que soit la précision explicite du texte – et même au besoin contre lui s’il lui en prend fantaisie – c’est le lecteur qui décidera (par exemple) du jeu des personnages et de leur apparence physique. Et la meilleure preuve en est que l’interprétation d’un film tiré d’un roman familier nous choque presque toujours, non par son arbitraire, mais le plus souvent à cause de sa fidélité aux indications formelles du texte, avec lesquelles nous avions pris en le lisant toutes les libertés.” (p.132)

“Même dans la prose, il faut que le son sache tenir tête au sens. On n’est pas écrivain sans avoir le sentiment que le son, dans le mot, vient lester le sens, et que le poids dont il est ainsi doté peut l’entraîner légitimement, à l’occasion, dans de singulières excursions centrifuges.” (p. 148)

“La souplesse de plume, l’absence de pente du polygraphe-né de talent, en font la proie désignée des formes littéraires fossiles, parce qu’elles sont le faire-valoir électif des premiers en gymnastique ; ainsi – seuls des jeunes lions littéraires de leur temps – Voltaire écrit sa Henriade et ses tragédies, Cocteau ses alexandrins, ses drames en vers pour la Comédie-Française, et ses pièces de boulevard.” (p. 156)

“Presque tous les penseurs, tous les poètes d’Occident privilégient les idées, les images qui évoquent l’éveil, c’est-à-dire la sécession de l’esprit d’avec le monde, et négligent non moins systématiquement celles qui figurent – la lourdeur et la gaucherie du mot montrent combien ce qu’il désigne est tenu pour généralement négligeable, sinon indésirable – l’endormissement, la réunification.” (p. 94)

“Ils sont fortunés, les livres dont on sent que, derrière l’agitation, même frénétique, qui peut à l’occasion les habiter, ils ont été écrits de bout en bout comme dans la poussière d’or et dans la paix souriante et regrettante d’une fin de journée d’été. On dirait que la faculté perceptive de leur lecteur elle aussi se dédouble : tandis qu’elle suit le mouvement incoercible, turbulent, des “petits pas d’hommes” qui les peuplent, elle ne cesse pas de vérifier la bénignité de la mécanique céleste, le mouvement lent du soleil qui s’abaisse, et la lumière de plus en plus gorgée qu’il fait pleuvoir sur la terre. La Chartreuse de Parme est écrite tout entière, et se profile pour moi de bout en bout contre ce nimbe de soleil mûrissant.” (p. 56)

Frappé de réalité

2017-03-27 00.07.09

Regardez. A présent je vois. Je vois les choses réelles, je vois les choses qui existent. Voyez-les surgir. Je vois à travers les choses comme à travers un voile léger qui me couvrirait les yeux. Je vois à travers les choses aussi bien qu’à travers mes yeux. Les villes rêvées, c’est elles qui étaient réelles. Les choses sont tout juste le spectacle frémissant d’elles-mêmes reflétées sur les eaux de mon regard. Seul ce qui ne fut jamais frappé de réalité existe en réalité. L’événement est le déchet que Dieu a rejeté. L’apparence n’est pas réelle, elle est le dos des mains de Dieu, elle est l’ombre de ses gestes.

 

La Mort du Prince, Fernando Pessoa
Version établie par Luis Miguel Cintra, traduction de Patrick Quillier

Complément au Privilège des histoires vraies dans le blog de Joséphine Lanesem.

Valdrada

Une nouvelle traduction d’un extrait des Villes Invisibles d’Italo Calvino par Joséphine Lanesem. Prêtez-vous au jeu de réflexions…

Nervures et Entailles

Les anciens construisirent Valdrada sur les rives d’un lac avec des maisons toutes en vérandas, les unes au-dessus des autres, et des rues hautes dont les balcons à balustrade donnent sur l’eau. Ainsi le voyageur en arrivant voit deux villes : l’une s’élève au-dessus du lac, l’autre s’y reflète tête en bas. Rien n’existe ou n’arrive dans une Valdrada que l’autre Valdrada ne répète, car la ville a été construite de telle sorte qu’en chaque point elle se reflète dans son miroir, et la Vadrada d’en bas, dans l’eau, contient non seulement toutes les stries et saillies des façades qui s’élèvent au-dessus du lac, mais aussi l’intérieur des pièces avec leur plafond et leur plancher, la perspective des couloirs, les miroirs des armoires.
Les habitants de Valdrada savent que tous leurs actes sont à la fois un acte et son image spéculaire, à qui appartient la dignité propre aux images, et…

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Armilla

Un autre extrait des Villes Invisibles d’Italo Calvino, lu et traduit par Joséphine Lanesem. Cette fois, c’est la ville d’Armilla, et si vous avez besoin de beauté et de légèreté, ce texte est pour vous ! Merci encore à Joséphine !

Nervures et Entailles

Là où je voudrais vivre (et où peut-être je vis déjà)

Qu’Armilla soit ainsi parce qu’inachevée ou démolie, qu’il y ait à son origine un sortilège ou seulement un caprice, je l’ignore. Le fait est qu’elle n’a ni murs, ni plafonds, ni planchers : elle n’a rien qui la fasse ressembler à une ville, excepté les canalisations de l’eau, qui montent à la verticale là où devraient être les maisons et se ramifient là où devraient être les étages : une forêt de tuyaux qui se terminent en robinets, douches, siphons, déversoirs. Contre le ciel resplendit le blanc de quelque lavabo ou baignoire ou autre faïence, comme des fruits tardifs restés accrochés aux branches. On dirait que les plombiers ont terminé leur travail et sont partis avant l’arrivée des maçons ; ou que leurs installations, indestructibles, ont résisté à une catastrophe, tremblement de terre ou corrosion des termites.
Abandonnée avant ou après avoir été…

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Isidora

Voici, venant du blog Nervures et Entailles, une lecture par Joséphine Lanesem du texte d’Italo Calvino mentionné dans mon billet précédent, avec sa traduction. Je ne sais ce qui me saisit davantage, de la musicalité de la voix ou de la fidélité de la traduction. Merci à Joséphine !

Nervures et Entailles

À l’homme qui chevauche longuement sur les terres sauvages vient le désir d’une ville. Il arrive finalement à Isidora, ville où les immeubles ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l’on fabrique selon les règles de l’art longues-vues et violons, où l’étranger qui hésite entre deux femmes en rencontre toujours une troisième, où les combats de coqs dégénèrent en rixes sanglantes entre les parieurs. À tout cela il pensait quand il désirait une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves : avec une différence. La ville rêvée l’entourait jeune ; à Isidora il arrive à un âge avancé. Sur la place il y a le muret des vieux qui regardent passer la jeunesse ; lui est assis parmi eux, à la file. Les désirs sont déjà des souvenirs.

*

All’uomo che cavalcava lungamente per terreni selvatici viene desiderio d’una città. Finalmente giunge a Isidora, città dove i palazzi hanno…

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Un livre de retour – Isidora

Disclaimer : ce billet va dans tous les sens et nulle part.

L’autre jour, j’ai prêté Les Villes invisibles d’Italo Calvino à une personne de ma famille. Il m’est revenu très vite, à moitié lu. A la place, on a pris La Promesse de l’aube (que j’avais moi-même emprunté et pas encore lu). C’était un peu de ma faute, je n’avais pas annoncé la couleur, j’avais donné sans rien dire ce livre à une lectrice qui aime surtout les romans “classiques”. Du coup, j’imagine sa tête, au bout de quelques pages… Déposé sur ma table où il a retrouvé sa place parmi les bouquins souvent feuilletés, il me sourit.

C’est un ami peintre qui me l’a fait découvrir, il y a peut-être deux ans. Je lui parlais de mon amour des villes imaginaires, d’un truc que j’écrirais un jour (tu parles) sur Metropolis, Minas Tirith, Gotham City, la ville du Roi et l’Oiseau (le film d’animation), leur somptueuse verticalité, leur puissance créatrice, leur autonomie d’organismes échappés au contrôle des habitants, l’expérience dont elles sont l’impulsion bien plus que le cadre… Il m’avait prêté Invisible Cities dans une édition archaïsante au papier rêche, police de caractère élégante, un plaisir à tenir en main. Et ce fut une inoubliable plongée.

Je ne lis pas l’italien, malheureusement. Avec le français et le latin, je peux à la rigueur déchiffrer et laborieusement reconstituer, mais ce n’est évidemment pas ce qu’on appelle lire. D’ailleurs, j’ai plus de mal que la moyenne des Français, je crois, à appréhender cette langue cousine. Quelque chose en moi refuse de céder, d’adopter la souplesse nécessaire. La proximité est un obstacle autant qu’une aide. Je me souviens de séances de petit latin avec un frère de Khâgne de la paroisse d’à côté (il se spécialisait en Lettres modernes, moi en Lettres classiques) : sa connaissance de la grammaire laissait à désirer, mais son instinct lui révélait immédiatement ce que racontait Plaute ; moi, en face, la reine de la grammaire, mais ayant le plus grand mal à saisir la réalité de la scène (de théâtre, donc) que nous lisions – autant dire qu’avec moi, le comique tombait totalement à l’eau (… il se peut aussi que la responsabilité ne soit pas entièrement mienne et que le comique de Plaute… Mais c’est une autre question). Mes versions étaient plutôt de bonne tenue, mais l’exercice du petit latin, qui consiste à prendre un texte et à se lancer dans une lecture vraie, c’est-à-dire au pied levé, me déstabilisait. J’ai grandi dans un environnement bilingue, je parlais vietnamien avant de parler français (je l’ai ensuite en grande partie perdu, au point de ne pas comprendre ce que je raconte moi-même dans les enregistrements que mes parents ont fait des envolées lyriques dont j’étais coutumière à deux ans – si c’est pas de l’aliénation, ça), j’ai ensuite appris sans difficultés une ou deux autres langues vivantes et mortes anciennes. Mais je n’ai pas cet instinct qui fait comprendre une langue par adaptation et acclimatation. Il me faut les règles – sauf pour l’anglais, où une fois les principes de base acquis, elles ne servent pas à grand chose.

La traduction anglaise du livre de Calvino m’a enchantée (je ne sais pas de qui elle était l’oeuvre). Je me suis ensuite acheté le livre en français (traduction de Jean Thibaudeau, 2013). L’ambiance en était différente. Normal, intéressant, mais un peu douloureux quand même, car je préférais l’autre. Si maintenant une fée me faisait le don de l’italien et m’ouvrait un accès à l’original, il y a fort à parier que je ferais encore l’expérience d’autre chose. Et celle, aussi, ordinaire, de ne pouvoir mettre la main sur une certitude rassurante : voici le monde, docile et familier, transparent au langage, brave et fidèle bête. Ah, ce serait trop facile. Ce serait ennuyeux. Ce serait une prison.

Bon, et tout ça pour quoi ?
1) Pour rien, c’est un blog sans queue ni tête.
2) Pour vous coller une page de ce Calvino en français, parce que c’est incroyable, et d’une évidence – parce que ça parle du désir et de la mémoire, et de la vie.

Les villes et la mémoire. 2.

Il vient à l’homme qui chevauche longtemps au travers de terrains sauvages, le désir d’une ville. Pour finir, il arrive à Isidora, une ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l’on fabrique lunettes et violons dans les règles de l’art, où lorsqu’un étranger hésite entre deux femmes il en rencontre toujours une troisième, où les combats de coqs dégénèrent en rixes sanglantes mettant aux prises les parieurs. C’est à tout cela qu’il pensait quand il avait le désir d’une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves : à une différence près. Dans son rêve, la ville le comprenait lui- même, jeune; il parvient à Isidora à un âge avancé. Il y a sur la place le petit mur des vieux qui regardent passer la jeunesse; lui- même y est assis, parmi les autres. Les désirs sont déjà des souvenirs.