Des paysages

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Quelques notes, très imprécises encore, nées de l’écoute récente d’une improvisation d’Aldor (Les beautés bouleversantes), elle-même inspirée de la lecture d’une ravissante célébration d’un paysage italien écrite par Joséphine Lanesem.

Dans son improvisation, qu’il juge “insuffisamment réfléchie” mais qui est comme souvent une invitation pour l’auditeur à laisser son esprit vagabonder à sa suite, Aldor explore les relations entre la beauté perçue et l’émotion qu’elle fait naître en lui, ou pas. Rares sont à ses yeux les choses à la fois belles et capables de nous émouvoir. Parmi celles-ci, il compte la musique, les textes poétiques et les femmes qui ont en commun une beauté source d’émotion. Aldor souligne qu’en elles, plus qu’en un paysage ou un tableau, la dimension temporelle est sensible, qu’on y rencontre le changement, le mouvement, une mutabilité qui éveille en nous une émotion liée à la possibilité de la perte. Au contraire, à la perfection au front de pierre, sans commune mesure avec notre nature, nous ne vouons qu’une froide admiration, peut-être entachée de crainte (j’espère ne pas trop trahir son propos, il me corrigera si c’est le cas).

Sur la perception de l’éphémère dans la genèse ou le tissu de l’émotion, je le suis entièrement. L’appréciation des visages, des musiques, tire son saisissement de cette danse à laquelle nous condamne l’incertain équilibre du présent. Le mouvement du temps, en eux que nous considérons mais également en nous qui les considérons, nous met au ventre le feu du désir, aux yeux l’intensité de saisir ce qui ne peut que nous échapper, au cœur la pointe d’amertume ou de révolte devant une indomptable solitude. Ils passeront, ils passent déjà, et nous avec. Autrement dit, notre finitude commune donne à l’instant de notre rencontre un poids infini, une irremplaçable valeur ; la mort nous fait don de l’intensité la plus haute. Vous allez me dire que vous êtes bien contents de savoir que je suis d’accord avec Aldor sur ce point mais qu’il n’était pas nécessaire de répéter laborieusement ce qu’il a déjà fort bien dit. Vous avez raison. Seulement, cette exclusion du paysage du royaume des choses belles et émouvantes m’a causé une surprise extrême, et s’est mise à me travailler. Qu’on me pardonne d’utiliser mon blog pour débrouiller mes pensées.

Cela ne vous étonnera pas si vous lisez le fouillis de mes textes, je suis de ceux qu’un paysage réduit en cendres, et fait renaître. Aucun visage, aucun être humain, ni peut-être même aucune mélodie – et je sais pourtant la musique capable de me conduire pieds et poings liés en des lieux dont rien dans mon expérience sensible ne m’annonçait l’étrangeté – ne me saisit avec autant d’intensité. Disant cela, je n’envisage pas forcément les paysages “sublimes” qui explosent l’étroitesse de notre point de vue ordinaire et lui imposent un changement radical, de nature à nous imprimer dans la rétine, le tympan et le reste, la conscience aiguë de notre insignifiance. Le tendre vallonnement d’un paysage façonné par l’homme, la course sinueuse des murets de pierre parmi les herbes hautes des Yorkshire Dales, peut vriller en moi une émotion aussi cuisante que les sommets où veillent les glaciers, sentinelles des étoiles. Non, ce n’est pas parce que je suis croyante. Bien avant d’avoir entendu parler de Dieu, bien avant d’envisager la possibilité de son existence, quand rien ne me paraissait plus ridicule que de s’en remettre à un Etre supérieur invisible, invérifiable, inaccessible, muet, et surtout incapable de régler la scandaleuse marche de l’histoire, j’ai perçu que le monde était habité (j’emploie cet adjectif sans le définir, faute d’en trouver un autre qui décrive mieux ma sensation). La conversion a permis d’articuler autrement cette relation (païenne, si vous voulez) à la crucifiante beauté des paysages, mais elle n’y a rien changé, fondamentalement.

Le monde a un langage, et pour le recevoir tout en moi a été accordé. Je ne le comprends pas. Mais je l’entends. C’est pourquoi j’écris, comme si les mots étaient la matière dans laquelle, à force de pétrissage, je devais trouver de quoi déchiffrer le sens de cette rencontre. Je connais un homme qui monte camper seul au sommet des montagnes du Lake District, contemple le paysage, puis replie sa tente et redescend. Il me dit qu’il ne veut que se laisser traverser de l’émotion, sans rien tirer d’elle, sans l’asservir à un quelconque objectif (cet homme peint). L’écoutant, je ressens un frisson de tristesse, peut-être de peur. Moi, je dois écrire. Ce que me transmet le paysage, ou ce qui vient à moi à travers lui, est de l’ordre de l’amour, et je dois y répondre par une démarche du même ordre. Je n’en connais d’autre, pour l’instant, que le partage de la poésie.

Joséphine me fait remarquer qu’un paysage n’est pas une image. On y marche, on y engage son corps, on y apprend le pouvoir et l’acuité de ses sens. Le paysage est mouvement et temporalité (tiens, il y a un texte de Julien Gracq qui parle des émotions nées du changement d’un paysage sous la lumière des heures fuyantes – à retrouver). Il arrive même que notre survie soit en jeu – tentation et fascination du bord de la falaise, de l’arbre aux branches dangereusement effilées, de cette ligne sombre, plus loin sur les vagues, au-delà de laquelle il est certain qu’enfin, nous entendrons la musique qui commande à l’inimitable grâce des cétacés et des algues.

Toutefois, j’aime et désire avec la même violence des paysages que j’ai très peu d’espoir de traverser un jour, faute de moyens et de temps. Tout ce que je ne verrai pas, tout ce dont la vie puis la mort me priveront : sujet de révolte noire dans l’enfance. J’ai grandi consumée d’une soif terrible d’embrasser la totalité des paysages que la Terre a à offrir. Désir déraisonnable, avide et dont la lame acérée a longtemps nourri ma colère ; cause ou symptôme d’une étrange amertume, d’une tristesse pesante, très tôt dans ma vie. Voir, voir plus, voir encore, mais pour quoi faire ? Je n’en sais rien. Je répéterai que c’est une forme d’amour dont je fais l’expérience dans la contemplation, ou dans la relation qui se noue avec un paysage. Certains s’étonneront peut-être : s’il y a beaucoup à admirer (et encore, pourquoi ?), il y a peu à aimer dans des accidents de relief et des végétaux de hasard. Pourtant, à mes yeux, tout paraît nécessaire. Chaque chose est là pour contribuer à l’harmonie du monde (aussi grinçante qu’elle semble parfois). Chaque chose raconte, et tout raconte.

De fait, le paysage vient souvent à moi, ou moi à lui, à travers un réseau de récits, de légendes, de souvenirs et d’échos. Je ne le regarde pas en géologue, en botaniste, ni en archéologue – non pas que je refuse ces lectures, bien au contraire, mais je n’ai pas les connaissances techniques. Comme bien des gens, je lis le paysage en poète, en héritière d’une tradition d’histoires dont il suffit que me parviennent des effluves ténus pour que ma perception gagne en profondeur. Cela est le plus vrai quand je pense à la Méditerranée. Bien que parmi les centaines d’histoires lues, écoutées, traduites, la plupart aient déserté ma mémoire active, elles nourrissent obscurément et puissamment ma perception de ses paysages et mon inscription en leur sein. Je viens à elle, elle vient à moi, et nous nous rencontrons en cette béance lumineuse que sa beauté et ses légendes ouvrent dans mon âme. Écartèlement de sa lumière, écartèlement de mon désir. Contrairement au Renard, qui a attendu le Petit Prince pour aimer les blés (Aldor en parle merveilleusement ici), je n’ai pas besoin du souvenir d’un être aimé (c’est même l’inverse : j’aime les visages quand le rêve vient lever en eux des paysages). Même en l’absence de récits et d’une connexion « précise » avec un paysage, je le perçois toujours comme habité. Les plaines de Mongolie, que je rêve de parcourir un jour sans avoir rien lu à leur sujet, me parlent d’une liberté promise par la pression du vent dans le velours des herbes hautes. L’espace et la lumière suffisent. Le rêve qui est nécessaire à l’amour est directement tissé dans la matière du monde. J’ajouterai que depuis quelques années, les arbres sont progressivement devenus pour moi les signes et les messagers les plus clairs de cette intention. Il y a quelque chose de personnel dans leur rayonnement. Est-ce que je verse dans l’animisme ? Je n’en sais rien. Je ne me reconnais pas dans le terme. Ce que je perçois dans la beauté d’un arbre n’est pas vraiment un esprit – à ce stade de ma recherche, je ne sais pas comment expliciter l’adjectif « personnel ».

Même lorsque Dieu me semblait inconcevable et inacceptable, les paysages ne m’ont jamais donné la possibilité de croire le monde totalement absurde. Ils sont pour moi la source de la plus grande joie, du plus grand désespoir, de la conscience la plus vive de la condition humaine. Etre homme, pour pouvoir les parcourir, les peser de mon poids, les mesurer en infinis multiples de mon insignifiance, pour advenir par eux, tirer mon corps de leur embrassante matérialité, illuminer mon âme du rayonnement de leur toute-puissante immatérialité.

Etre homme, entendre ce que le paysage ne dit qu’à l’homme, et s’accomplir.

Photo : en montant au Col de Rabou, Dévoluy, Alpes. 

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26 thoughts on “Des paysages

  1. “Quelques notes imprécises” ! Qu’est-ce que la modestie ne nous fait pas dire… C’est vraiment magnifique. Et je suis entièrement d’accord.
    Note : “cette ligne sombre, plus loin sur les vagues, au-delà de laquelle il est certain qu’enfin, nous entendrons la musique qui commande à l’inimitable grâce des cétacés et des algues”, la musique attendue toute ma vie et sur laquelle celle humaine n’est que du bruit…

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    1. Dans ton texte sur les boissons, dont toutes les observations sont belles, j’ai été particulièrement touchée par ce que tu dis de l’eau, de l’immersion.

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        1. Ah bon ? Ah, c’est un sujet parfait pour toi. J’attends de le lire pour revivre cette experience par le langage. Souvent, à te lire, je sais enfin ce que j’ai vécu.

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          1. J’ai la même impression. Et même lorsque je n’ai pas vécu ce que tu racontes, cela devient immédiatement une part de mon vécu, cela se fond dans mon expérience comme si on était faites de la même matière.

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  2. Voilà que tu dis tout. Je n’aurais pas pu décrire avec autant de détails, de précision, de délicatesse mon rapport au monde (monde sensible et naturel), et le lien évident, pour moi aussi, avec la poésie. C’est le tien bien personnel que tu décris, mais encore une fois, je sens tellement de mots qui me traversent l’âme et qui l’éclairent. Je ne suis pas croyante, mais tout comme toi, devant un paysage, ou plutôt dans un paysage (Joséphine a raison, le paysage engage le corps, n’importe lequel puisque tout doit y être, il m’arrive de pleurer devant l’unité et la nécessité de chaque chose. J’y voir une harmonie qui est transcendance. Et je masque mes yeux embués à ceux qui m’accompagnent et qui commentent et marchent beaucoup trop fort. La poésie comme une prière, ces larmes mises en mots.

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    1. Oui, matérialité et transcendance, exactement. Le paysage nous emporte dans le mouvement de sa prière, les plantes dans leur élan vers une forme plus élevée d’elles-mêmes. Le passage de la lumière nous fait accepter notre temporalité. Il y a une déchirure et une consolation à savoir la permanence d’un paysage (du moins par rapport à la durée de nos vies). Quel retournement, d’ailleurs, quel effarement, quand on apprend que certains paysages sont fragiles, qu’ils ne nous survivront pas, que ler sort dépend de nous…

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      1. “Le passage de la lumière nous fait accepter notre temporalité. Il y a une déchirure et une consolation à savoir la permanence d’un paysage” = voilà de quoi mes larmes sont faites. Merci de trouver les mots, tu es une magicienne.

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      2. Quant à ce que tu disais sur le mouvement et la beauté: c’est étymologiquement, intrinsèquement vrai: é-mouvoir, boule-verser. Enfin tu sais! Et la fragilité du paysage, et de la vie, son impermanence, (mais je te paraphrase) est faite de – ou crée- le mouvement nécessaire.

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  3. Dans votre texte, je saisis une analyse des émotions produites par les paysages comme antérieure à la vision même du paysage. Comme si celle-ci n’a même plus lieu d’être puisqu’elle se puise dans l’âme et dans la conscience intime de ce que l’immensité du monde a à offrir sans nécessairement se montrer. Vous pourriez être en prison que cette émotion-là serait palpable, résurgente, présente et ferait ressortir des milliers de mondes impossibles à atteindre ou à visiter dans leur matérialité mais pas dans la réalité de leur subjectivité . C’est ça qui conduit à l’écriture, non ?

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    1. Comme ce que vous écrivez est intéressant ! Je n’avais rien envisagé de tel, ou du moins pas de cette manière claire, mais en vous lisant… Vous avez raison, dans mon texte je tourne aussi autour de l’idée d’une (pré)disposition à la sorte d’émotion que donne un paysage. Oui, vous avez mis le doigt sur quelque chose d’important. L’intensité de l’émotion reçue des paysage vient notamment du fait qu’elle *répond* à une attente inconsciente, à une tournure de l’âme, un penchant de tempérament prémodelé pour la recevoir. C’est ce que j’essaie de dire en écrivant que “pour recevoir le langage du monde tout en moi a été accordé”. Aussi la vision renouvelée du paysage réel n’est-elle peut-être pas nécessaire. D’ailleurs, je ne voyage plus tellement, et je vis beaucoup sur un fonds de paysages vus dans l’enfance, voire seulement rêvés à partir de photos, de documentaires. L’urgence de courir le monde pour voir “pour de vrai” s’est estompée (et il faut bien s’adapter à ses circonstances!). Merci beaucoup de votre commentaire qui m’éclaire !

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      1. Désespérant de trouver quelque chose à écrire d’un tant soit peu malin sur le texte – qui dit tant lui -même que je ne vois rien à glisser même dans la marge ou dans l’interligne- je m’agrippe à deux phrases de commentaire :
        -“je vis beaucoup sur un fonds de paysages vus dans l’enfance, voire seulement rêvés à partir de photos, de documentaires.”
        et
        -“C’est ça qui conduit à l’écriture, non ?”
        et j’acquièce aux deux, qui me disent tout benoitement pourquoi et comment j’écris, je crois.
        merci !

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          1. je me disais aussi 🙂
            mais c’est vrai que c’est à la fois réjouissant (très) et désespérant (un peu) de lire des textes et des commentaires aussi réfléchis (je ne dis pas savant, pour ne pas en rajouter) ; [mode Caliméro] : ça me donne par contraste l’impression d’aller où les mots m’emmènent, sans avoir la même prise sur eux.

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            1. C’est étrange le décalage entre ce que l’on perçoit de son écriture et ce qu’en perçoivent les lecteurs. Tes textes me paraissent (et je crois qu’à Joséphine aussi) complexes, construits, riches, réfléchis. Et surtout, ils sont réjouissants !

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              1. Tu as tout à fait raison, au moins sur le côté construit et structurés. J’y prends le temps qu’il faut – par plaisir, et parce que sinon ça ne serait pas la peine. Mais le drôle, c’est qu’ils partent des mots, qui s’imposent, s’imbriquent, s’appellent, s’arrangent – et pas de mes idées (en l’occurrence, mon idée du Jules-Grévisse : ça serait drôle, les aventures d’un grammairien sur l’océan… ou de L’Odyssée : un marin rentre, un peu tard, chez lui. Et après ça ? je n’en sais rien… 🙂
                à propos, grâce à Joséphine et à toi, je viens de lire Le “retour d’Ulysse” de Giono : merci !!

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                1. Tu m’as doublée ! (Ce n’est pas difficile). 😉
                  On en revient au fait qu’on écrit avec des mots et non des idées (Mallarmé, mon prof de guitare le dit). C’est magique, cette vie du langage, et les formes qu’elle prend en passant par le filtre des uns et des autres.

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