Essor

 

Je doute de ma langue plus que de ma peau
je doute de mes yeux et doute de vos voix
je douterai demain d’avoir jamais vécu
ici – comme à présent d’avoir connu là-bas
tel regard autrefois

 

Mais jamais
de l’aube et de l’essor
que contre le courant mon lent désir amonte
en quête de la source où la mémoire

nue

charnelle s’enracine

*

Advertisements

Arcane (2)

Percevoir l’arcane du monde et tâtonner vers son déchiffrement est l’objet même de la poésie. La poésie ne peut advenir sans cette foi perceptive, aussi brumeuse soit-elle, d’une vérité à la fois immensément lointaine et trop proche, et dont le monde est une manifestation. C’est à cela qu’on la reconnait : au passage de son souffle, le bancal échafaudage des mots devient mobile et se met à tourner au rythme de la comptine originelle. Ainsi, si l’heure vous bénit, vous capterez de cette comptine une mesure, deux peut-être les jours fastes, juste assez pour deviner, dans l’écho d’un vers juste, l’ombre vibratoire d’une mélodie faisant chemin sur l’échine des collines, à dos de train, par la houle des forêts ou le souffle des villes.

Nombreux sont ceux qui croient le monde sans énigme, ou son énigme le masque mensonger d’un chaos. Pris, malgré cela, d’une démangeaison de résolution, ils affabulent des clés, donnent leur langue à des chats qu’aucun dieu ne reconnaîtrait, se prosternent au hasard, jettent des mots du haut des escaliers et en baisent les marches très solennellement. Ils ne croient pas en l’arcane du monde, seulement en leur besoin d’échapper à la peine de vivre. Or il faut oublier les incantations, la divination : les clés furent livrées dès la première neige et toute invention vraie ne fait que dévoiler, pli par pli.

Ainsi s’avance-t-elle inlassablement vers le bout du pré. D’abord il y a des remparts à saluer, des routes à scinder, des carrefours où farandolent les points cardinaux et des vertiges – mais elle a appris à donner la main au temps, à croire en la sagesse de la marche.
S’en viennent l’épais édredon des fleurs d’août, l’écume violacée des graminées, une frange d’épis transmutant sans effort le chaume en or et l’été en froment.
Enfin, la ligne pâle.

Voici l’appel au franchissement, inlassable et jamais satisfait – l’essence de tout horizon, frontière qu’il faut passer, s’enflant de désir et toujours s’amenuisant. Vers la contrée perçue, et qui la convoque, l’âme s’étire et s’étend, achoppant sur son tribut charnel, et bien que toujours aveugle espère assoiffée en son initiation. Pourquoi cette constance aux pieds sanglants, pourquoi ceindre son front des épines de l’espérance, et quêter la poésie ? C’est que l’arcane du monde promet plus que la science, qu’elle n’offre qu’en passant : c’est à l’amour qu’elle voue, auquel rien ne renonce et vers qui tend le mystère de toute existence.

 

Photo 10-08-2018 15 34 11

Calligraphie

*

A Koshu

Novembre grisonnait embué
Et l’automne ployait
Trop tendre tôt dissout

Droits comme midi se dressaient
Ton corps et ton pinceau
(Quant à l’autre bras de la croix
C’était l’encre allongée dans sa pierre)

Tu ne dis que ceci :

La ligne révèle qui nous sommes.
Traçons-la
Comme le sabre son destin
Plus leste que le sang
De fourreau clair en fourreau pur

L’encre jaillit

Alors je vis
Dans la vibration de ton arc
Suspendue la déroute du fleuve

Et l’aval et l’amont les doigts joints sur la rive
De la feuille surprise
Y faire éclore les songes du vide :

Une écaille, une aile, un soupir
L’éclair noir d’une vie
Pupilles par où Dieu nous désire

L’œuvre du calligraphe
N’est pas ce que signe le sang de son sceau
Mais l’élan même de la terre au paradis

*

 

Ciel et cendre

Chez Réda le ciel domine, inconstant et liquide, miroir de la vie temporelle, et le poète glisse sur ses rives, avec des ailes au coin des paupières. La pipe aux lèvres, les yeux plissés (une poussière sur le cil ?) il salue du menton la mort, menant familière son troupeau de tendres trépassés vers quelque fleuve français – la brume s’attarde sur le chemin de halage, mais par une déchirure dans les nuées furtive une promesse. Il oublie parfois sa pipe au coin de la table, alors je l’embouche en vitesse, tire, tousse et crache un nuage chétif.

Chez Séféris le rhapsode campe au flanc d’un volcan surgi d’une aube rouge sur la mer. Chacun de ses chants est une mouvante sculpture de cendres où s’offre et s’esquive la braise de la mémoire. Prise dans la ronde des Heures, une Erinye égarée se trompe de victime, et Oreste fleurit. La mer même, sang et souffle, a un goût fumé et ferrugineux de vin d’adieu, jusqu’à ce que le matin, par les serres de l’aigle vengeur, brandisse le fouet de l’amour – en une lacération la voici rendue à sa nudité héroïque. Alors le rhapsode, fatigué de sonder l’horizon, s’assoit sous le genêt. De sa flûte, il tire plus de voiles blanches que ne peut l’en déposséder le destin.

Et moi, qui ai cru à la légendaire fertilité des volcans, je rêve toutes les nuits de le rejoindre et de goûter à même sa bouche l’arrière-goût somptueux de Smyrne perdue. Sinon, à quoi bon ce ventre ?

“Ce corps qui souhaitait fleurir comme une branche,
Porter ses fruits, devenir flûte dans le gel,
L’imagination l’a enfoui dans un essaim bruyant
Pour que passe, et l’éprouve, le temps musicien.”

Georges Séféris

Février

Envie aujourd’hui de poster de nouveau ce poème écrit il y a quatre ans. Contrairement à d’autres que j’ai commis, je l’aime encore. Il faisait clair dans la petite salle où j’attendais mes étudiants. C’étaient de grands garçons qui, bien qu’hésitant encore à devenir des hommes, partageaient dans leur essence l’audace du perce-neige. Avec eux aussi, je jardinais.

In the Writing Garden

Le ciel est tissé de lumière
A travers les champs célestes
Voguent des voiles de fête
Et fusent les flèches solaires

Sous l’obscur velours des paupières
L’incandescence demeure
La forteresse intérieure
Est éventrée – tout est offert

Les secrets que l’ombre resserre
Désirs, songes et pensées
A travers ciel projetés
Se dissolvent dans la lumière

Sur tes iris de métal clair
Tes paumes de pierre polie
Toute tristesse abolie
Je reconnais le printemps vert

Par tous les pores de ma peau
Moi qui oubliais de vivre
Comme au zénith l’oiseau ivre
Je file au son du chant nouveau.

Illustration de Georges Lemoine.
Vous pouvez lire un entretien très intéressant avec l’illustrateur ici.

View original post

Juniperus thurifera

Nulle trace de vent

Le feu de l’été
assiégeait de cigales
le sentier des thurifères

Chaque pas entêtait de rêves
la feinte fugue des rochers
et par la plus infime anfractuosité
puisant un souvenir d’eau
l’ami genévrier distillait la lumière
comme lui toujours jeune –

car l’Eternel lui fit
la promesse d’infuser son humble bois
de paradis

L’âme accolée, doigt contre écorce
et la bouche embaumée
nous auscultions nos désirs de sagesse

Au promeneur qui
par le soleil des pentes délabrées
eût égaré l’oreille
notre dialogue sans doute eût chanté
un doux air d’après-vin ou bien d’insolation

A ma voix se balançait le silence de l’arbre

Depuis
bien qu’écartelés de cieux contraires
nous coïncidons comme style et cadran
au fronton de midi :

il donne son parfum et moi juste de quoi
par-dessus l’empan de l’exil
en étirer la joie.

Juniperus_thurifera_africana_Imlil_3


Source de l’image (un genévrier thurifère du Maroc)

Je lis

Je lis
les poèmes d’une amie
dans le petit matin gris

sur la couverture
deux saules bleus se penchent

sous l’arche de leurs pleurs
feinte de pluie d’été
une lumière vive passe une barrière

derrière
certainement, un champ
un alpage un pâtis
un invisible pré toute aile déployée
une preuve du vent

le petit matin gris
épouse le papier, parfait baiser
d’une pâleur à l’autre
pulpe à pulpe, velours

consentement de mots
qui racontent l’amour
ainsi qu’à mon amie
il vint faire visite

(la porte était ouverte et la pluie avenante
mais je sais bien qu’il en allait surtout
de ses yeux aux racines liquides
ses yeux frères des saules)

 


En lisant Vingt-Sept Degrés d’Amour, de Chloé Landriot, aux éditions Le Citron Gare. Pour le commander : ici.

Si j’étais toi

Si j’étais toi
Je noierais le souci de mon nom
Dans les eaux d’un torrent
Et l’y laisserais là.

En attendant ce jour
En toute frontière considère l’horizon :
La promesse enivrante et l’appel à franchir
Chaque sommet livré à l’emprise du ciel

A l’arbre de l’hiver emprunte ses chemins
Nus et déterminés. A l’arbre de l’hiver
Emprunte la patience comme l’impatience
La sûre gestation de la résurrection

Ne crois pas plus en ta passion
Qu’en aucune autre éclosion
Mais ne lamente pas l’opacité de ton esprit :

Celui qui écrivait
Sans penser je possède et la Terre et le Ciel
Son âme aura parlé que tu puisses te taire

Aiguise enfin ton âme à chercher sans relâche
Une éternelle gloire
Dans ce grain de poussière

 


Pour l’Agenda Ironique de janvier, hébergé sur le blog Grain de Sable, chez Victor Hugotte. La consigne n’est pas tout à fait respectée : le nombre des conseils s’est limité à sept. J’ai une excuse : c’est mon chiffre favori. Le vers cité est du merveilleux Fernando Pessoa, et voici le poème en son entier.

XXXIV

Je trouve si naturel que l’on ne pense pas
que parfois je me mets à rire tout seul,
je ne sais trop de quoi, mais c’est de quelque chose
ayant rapport avec le fait qu’il y a des gens qui pensent…

Et mon mur, que peut-il bien penser de mon ombre ?
Je me le demande parfois, jusqu’à ce que je m’avise
que je me pose des questions…
Alors je me déplais et j’éprouve de la gêne
comme si je m’avisais de mon existence avec un pied gourd…

Qu’est-ce que ceci peut bien penser de cela ?
Rien ne pense rien.
La terre aurait-elle conscience des pierres et des plantes qu’elle porte ?
S’il en est ainsi, eh bien, soit !
Que m’importe, à moi ?
Si je pensais à ces choses,
je cesserais de voir les arbres et les plantes
et je cesserais de voir la Terre,
pour ne voir que mes propres pensées…
Je m’attristerais et je resterais dans le noir.
Mais ainsi, sans penser, je possède et la Terre et le Ciel.

Fernando Pessoa
Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeiro, Gallimard, p.86
Traduction d’Armand Guibert

Voici Janvier

 

Voici janvier le merle est fou
Ayant trop tôt saigné l’épine
De toute braise nourricière
Voici janvier au ventre creux

Et sous le gui la grive songe
Parfait blason du peuplier
Dans sa livrée de solitude
L’hiver suffit à la beauté

Mais la terre appelle le ciel
A grands signes de branches noires
Et il s’en vient, de loin, perclus

D’épaves et d’espoirs. Et nous
Fouillant le limon de ses rêves
Guettons l’orient des migrations

 

 

 

Note sur la poésie

Remarques en parcourant, de temps à autres, Philippe Jaccottet, une poétique de l’insaisissable de Jean Onimus (Champ Vallon).

La poésie comme quête du réel insaisissable. Comme entreprise par laquelle on ôte, et arrache s’il le faut, les masques rassurants soigneusement plaqués sur la sauvagerie du réel : concepts, mots, dieux, etc. Elle s’opposerait ainsi à une conception de la poésie comme échappée vers l’imaginaire. Celle-ci “colonise les apparences, s’y installe, en tire des figures que l’imaginaire vient ensuite féconder“, celle-là, “d’un geste brusque retourne les apparences et délivre une présence cachée. L’une analyse, décrit son objet, cherche à l’épuiser, visant l’illusion parfaite. L’autre se contente d’ébauches, de notes, de commencements, parfois informes mais encore chauds, colorés par l’appel de flamme qui les a suscités.” (pages 46-47)

Oui, bien sûr, certes (laissons de côté le fait que cette opposition semble ignorer le pouvoir heuristique de l’imagination). On ne peut que trouver plus honnête et engageante une démarche qui évite l’ambition ridicule de l’exhaustivité comme la tâche futile de décorer. Rimailler sans saigner, c’est cool, mais ce n’est pas de la poésie (une carrière dans le slogan m’attend). Cependant, j’ai beau pencher comme l’auteur, à m’en casser la figure, du côté de cette poésie du vertige qui s’écorche à courir après “le réel”, je la trouve à peine moins absurde que l’autre, si le monde l’est (absurde). Cours toujours, poète, le réel a sur toi une longueur d’avance qui s’accroît à mesure que tu penses la réduire. “Retourner les apparences“, vraiment ? Ne neutralisent-elles pas presque aussitôt le mouvement de ta main par une rotation symétrique (oui, dans ce “presque” on peut engouffrer toute une vie) ? Et partant : pourquoi cours-tu, et, à ce qu’il semble, avec l’énergie du désespoir ? Quel feu menace ton arrière-train ? Si vraiment les louanges ne comptent pas, ni la satisfaction de la maîtrise technique, ni le plaisir de s’observer dans le miroir de la page, ni les joies saines que donne une comptine bien rythmée – et si dans ta grande sagesse tu confesses que la vérité est inaccessible -, pourquoi éprouves-tu la nécessité de courir ?

Ici pour moi (pour moi seule, je ne prêche pas), une preuve de Dieu. Tu cours – je cours – parce qu’on nous appelle. Le réel appelle : en lui mystérieusement agit une forme d’amour. Il y a du désir. Paraît qu’Yves Bonnefoy, dans Le Nuage Rouge, se demande “si la charité était une clé en poésie“. Sans avoir lu son livre, il est impossible de savoir de quelle façon il entend cette question. Mais Jean Onimus fait précéder cette citation de cette phrase qu’il ne développe pas : “questions [celles qui alimentent l’écriture poétique] que l’on ne peut se poser que si l’on aime, si l’on participe“. Là ! Voilà !

Mon interprétation d’ignorante va dans ce sens : si la poésie est nécessaire, c’est à la façon d’un acte d’amour. Non : la poésie (au sens large) est nécessaire comme la participation à un acte d’amour dans laquelle notre existence trouve son sens. Les questions que posent le monde, l’existence, la mort, qui aiguillonnent l’écriture, c’est cette disposition même qui nous les fait entendre : c’est pour recevoir les signes de cet amour que fut creusée notre oreille (bien que nous y enfoncions, souvent contraints, un tas d’autres choses). Et je m’étonne que l’on puisse consacrer sa vie à ce genre d’écriture poétique qui aspire aussi intensément à rencontrer le réel (à communier), au point que seule la mort en épuise l’effort, sans en venir à reconnaître, d’une façon ou d’une autre, que la vibration dont on traque l’origine à coups de mots met à rude épreuve l’idée d’un monde absurde.

Masque de nouveau plaqué sur le réel pour en apprivoiser le terrifiant mystère ? Je ne trouve pas que la perception de cette forme d’amour épuise en rien l’opacité du monde. Tout au plus navigue-t-on sur une fréquence où les longueurs d’onde de l’hostilité sont moins perceptibles – les fluctuations et les interférences demeurent. En tout cas, conséquence et non mobile, les chances de dépression sont moindres. Certains (my old self par exemple) me répondront qu’il n’y a pas à éviter la dépression. Que courir après le réel (surtout armé de mots) est pure folie, que l’homme lucide est fou, que la folie est l’horizon de l’existence bien comprise. Peut-être bien. Je ne suis pas mécontente d’avoir vieilli. Je n’ai pas choisi telle façon de percevoir plutôt que telle autre, le temps s’en est chargé. Je ne cherche pas à résoudre l’énigme du monde. Il me semble parfois que le monde vient avec la résolution de sa propre énigme, même si nos facultés ne suffisent pas à l’embrasser.

Trois poèmes de Philippe Jaccottet

Jaccottet : premier poète étudié en Khâgne, séminal.
A son contact le lent échafaudage de mon crâne se brisa.

***

Le Travail du Poète

L’ouvrage d’un regard d’heure en heure affaibli
n’est pas plus de rêver que de former des pleurs,
mais de veiller comme un berger et d’appeler
tout ce qui risque de se perdre s’il s’endort.

Ainsi, contre le mur éclairé par l’été
(mais ne serait-ce pas plutôt par sa mémoire),
dans la tranquillité du jour je vous regarde,
vous qui vous éloignez toujours plus, qui fuyez,
je vous appelle, qui brillez dans l’herbe obscure
comme autrefois dans le jardin, voix ou lueurs
(nul ne le sait) liant les défunts à l’enfance…
(Est-elle morte, telle dame sous le buis,
sa lampe éteinte, son bagage dispersé ?
Ou bien va-t-elle revenir de sous la terre
Et moi j’irais au devant d’elle et je dirais :
« Qu’avez vous fait de tout ce temps qu’on n’entendait
ni votre rire ni vos pas dans la ruelle ?
Fallait-il s’absenter sans personne avertir ?
Ô dame ! revenez maintenant parmi nous… »)

Dans l’ombre et l’heure d’aujourd’hui se tient cachée,
ne disant mot, cette ombre d’hier. Tel est le monde.
Nous ne le voyons pas très longtemps : juste assez
pour en garder ce qui scintille et va s’éteindre
pour appeler encore et encore, et trembler
de ne plus voir. Ainsi s’applique l’appauvri,
comme un homme à genoux qu’on verrait s’efforcer
contre le vent de rassembler son maigre feu…

(L’Ignorant)

***

Déjà ce n’est plus lui.
Souffle arraché : méconnaissable.

Cadavre. Un météore nous est moins lointain.

Qu’on emporte cela.

Un homme – ce hasard aérien,
plus grêle sous la foudre qu’insecte de verre et de tulle,
ce rocher de bonté grondeuse et de sourire,
ce vase plus lourd à mesure de travaux, de souvenirs –
arrachez-lui le souffle : pourriture.

Qui se venge, et de quoi, par ce crachat ?

Ah, qu’on nettoie ce lieu.

(A la Lumière d’hiver).

***

Et moi maintenant tout entier dans la cascade céleste,
enveloppé dans la chevelure de l’air,
ici, l’égal des feuilles les plus lumineuses,
suspendu à peine moins haut que la buse,
regardant
écoutant
– et les papillons sont autant de flammes perdues,
les montagnes autant de fumées -,
un instant, d’embrasser le cercle entier du ciel
autour de moi, j’y crois la mort comprise.

Je ne vois presque plus rien que la lumière,
les cris d’oiseaux lointains en sont les nœuds,

la montagne ?

Légère cendre
au pied du jour.

(A la Lumière d’hiver)

Degrés d’amour

Couverture27degr_sd'amourChlo_

Le blog Les Narines des Crayons mentionne aujourd’hui deux recueils poétiques de mon amie Chloé Landriot, Un Récit et Vingt-Sept Degrés d’Amour.

J’ai écrit ici mon admiration pour le premier, et voulais attendre que la poire soit mûre pour toucher un mot du second. Suffit : l’automne mûrissant plus vite que ses fruits, je renonce à remettre à un lendemain plus propice l’écriture de ce billet. Mes talents de critique littéraire laissent à désirer et risquent de desservir le remarquable texte de Chloé. Je me contenterai donc de dire que ce recueil contient des poèmes dont le centre de gravité est l’amour dans la multiple déclinaison de ses visages : amitié – et je suis plus touchée que je ne puis dire d’apparaître dans certains de ces poèmes -, amour, mariage dans ses élans et son sable, maternité. Et la langue, bien sûr, le lien des paroles et du silence.

Incapable de critique littéraire, je puis au moins tenter de cerner ma lecture personnelle. Autant la poésie de la nature chez Chloé (voir Un Récit) m’est familière et comme cousine, formule révélatrice d’un monde très proche de celui qui me porte, où les arbres diffusent la lumière et font axes entre les univers, autant son écriture de l’amour et particulièrement du couple me fascine par la différence qu’elle révèle dans nos expériences, notre rapport à l’autre et à la mise en mots de l’amour. Est-ce à dire que cette distance – cet exotisme – ferait obstacle à l’attouchement intime dont l’embrasement donne sens à la lecture d’un poème ? Non. Absolument pas. Et là est pour moi le miracle : que l’amour ainsi dit soit à la fois irrémédiablement étranger et resplendissant de vérité. Chacun peut lire la poésie comme il l’entend, pour passer le temps ou alléger le poids des jours, soigner, orner, bercer, jouer, réjouir, que sais-je encore. Pour moi, la pierre de touche est dans l’éclat de vérité qui, s’il peut jaillir de sources insoupçonnées, ne se contrefait pas. Aussi multiple qu’inaltérable, c’est lui que je cherche en poésie, et que je trouve dans maints poèmes de Chloé.

Deux poèmes.

Nous portons nos histoires
Engrammées dans la chair
Glissant sur des miroirs factices
Implorant des regards par où nous reconnaître
Et parfois
Dans le brouillard des mots
Ayant risqué nos récits comme au jeu
Nous avons cru à la réponse.

Nous servons des fantômes.

Nous négocions dans notre corps
Avec tout le passé
La place du présent

Et l’autre
Que nous cherchons dans ses paroles
Nous ne le trouvons jamais
Car les mots sont la peau seulement
Les mots la peau de l’âme –
Je sens ma peau de l’intérieur
Et j’imagine
Ce que tu sens quand je te touche
Voilà ce qu’est parler.

Mais rien ne garantit que nous nous comprenions.

S’il y a quelque part un unisson des cœurs
Il est à notre insu dans le silence seul
Dans le silence où chacun se dépouille
Et dans le vide.

Le rideau bat à peine à la fenêtre ouverte
Il est le voile gris sur le jardin des choses
Et les cris des enfants parviennent au travers
Amers comme des larmes

Pourtant l’amour est là
Indéfectible
Il a creusé la vie du sel de ses blessures
Il fait encor le pas au-delà de tes forces
Il ne s’arrête pas là où tu crois.

Le fil de ton regard est ma ligne de vie
Il rouvre à l’horizon de ses reflets dorés
Le secret que ma main partage avec la tienne
Serrée
Et quatre amandes claires.


Vingt-Sept Degrés d’Amour est publié aux éditions Le Citron Gare, créées par Patrice Maltaverne (qui dirige la revue de poésie Traction-Brabant). Ce recueil est illustré par les soins de Chloé et de Joëlle Pardanaud, sa mère, dont la main a pris sa science à l’écorce des arbres. Achetez-le…

Saisons

La poésie est une activité saisonnière. Non pas en ce qu’elle serait attachée à une saison plus qu’à une autre, mais en ce qu’elle sert de canal à ce que chacune susurre en passant. Comme le jardinage, elle vacille en équilibre sur le dos du temps qui court, attentive à cette note dans le halètement qui ne change pas, au souffle qui inspire en expirant, inexpire, exinspire. Bien des voix trahissent pourtant une affinité avec l’un ou l’autre des visages de l’année.
Il y en a que l’aiguillon de la mort fait chanter dans la splendeur de l’automne, et c’est leur parole au goût fumé de feuille émiettée que la bouche de mes maîtres a d’abord fait retentir sous les platanes roussis. Enfant de septembre, je me croyais destinée à la mélancolie.
D’autres sont plus réceptifs aux crissements étouffés de l’hiver, à sa blancheur de cristal qui se rêve plume, au silence qu’il serre dans le plein des troncs. Je crois que ce sont des auteurs japonais qui ont ouvert mon oreille à la beauté de cette parole tue – sans surprise, la bise a emporté leur nom. Leur art matérialisait le feuilletage de l’hiver sans en altérer la délicate structure ; ils ne me semblaient pas guetter sous les couches de neige, de tissus soyeux ou matelassés, de solitude et de non-dits, les signes de l’après. Ils laissaient aux idéogrammes des ramures noires leur mystère. Leurs phrases contournaient lentement un cœur hibernant, attentives à ne point effleurer son absence de songe – perfection de la mort dans la vie.
Les plus nombreux, peut-être, s’ébrouent avec la nature, poètes du printemps, de l’éveil oublieux, de la jeunesse hâtive et amoureuse. Ils vont d’un pas dansant, semelles songeuses et bras rayonnants, invités à la fête. Peut-être ne puis-je nier être de ceux-là, car je dois reconnaître que la sève me pétille au premier jour clair de février, avec l’éclosion des violettes. Cependant, février est pour moi la ligne – le pas de tir – d’où se tend l’arc qui vise au solstice prochain. Comment interpréter autrement sa pureté toute minérale ? Le soleil de février est d’un été sans feu. Sans lui, les pluies de mars, les giboulées d’avril, les promesses toujours trahies de mai finiraient par dissoudre tout à fait l’espoir. Il rend l’eau du ciel transitoire, du moins dans les contrées où j’ai grandi. Et si je crains la chaleur, c’est avec révérence, comme on craint celui pour lequel le désir vous écorche et dont l’attouchement trop longtemps attendu vous arrache un grand cri ; les voix que j’aime d’amour ne touchent pas à la lyre éthérée, mais jaillissent de corps tendus entre nadir et zénith, la peau parcheminée, avec au ventre une flamme dérobée au foyer de l’été. Mots craquelés de lumière, d’une essence dense et odorante, langue épineuse et splendide, bouches dénonçant et décelant, proclamant, prophétisant, manifestant.
La braise de l’été est le seul inconfort dont la soif me trouble. C’est elle que je salue depuis le rivage de février. Quand surgit le solstice pour embraser la terre, je suis déjà vaincue.

Musaraigne

Homme
Tu es sur la terre pour plus
De souffrance et de joie qu’il n’y a
D’abeilles aux lèvres du soleil
De sève aux paupières des forêts
De peine à la racine des dents

Le reste n’est pas ton lot

Aussi
Dévêts-toi de ton manteau de pluie
Délivre tes épaules de la maille étroite
Des sagesses d’acier
Décroche les volets de tes fenêtres
Abolis sans tarder
L’auvent carrant son ombre sur ton porche, déjà 
Fissuré par l’ennui plus que par les orages

Et debout sur le seuil, pardonne 
Pardonne au vent fou qui disperse
La patience des jours et l’ardeur de la nuit

S’il faut être prudent que ta prudence soit
La flamme en la prunelle du renard
– acculé par l’hiver au linceul des clairières
Il scrute sous la neige
(Son corps, tout écoute, déjà se sent bondir)
Le murmure intermittent de la vie musaraigne
Certain de la saisir autant qu’elle est certaine
D’accoster la première au printemps

Sieste par temps d’orage

Dormeur de l’autre rive

Mes rêves rends-les moi, je te rendrai les tiens

Que fait dans ma trachée sous le plein jour des songes
Cette touffeur de nuit
Coulant par le tamis de mes intermittences
Les vapeurs de vos fleuves qu’entame sans faim
– Lasse persévérance –
La roue à aube du soleil ?

Voici entre deux eaux glissant d’un vert à l’autre
Les gueules insomniaques du désir, remords
Hennissant sous l’armure des alligators

Le vent n’est plus. Suaires plus que voiles
Ces barbes espagnoles sur les cyprès chauves
S’abreuvant au bayou où se noient les espoirs
(Hier, Virginia-Louise, une fleur à l’oreille)

Si le Chêne aux bras tors dont le vert indompté
A étranglé l’hiver
Pousse dans ton corps ses racines ailées
Ne bouge pas, Dormeur

Sans sa force et son ombre on dirait ce pays
Médité sous le porche brûlant de l’orage
Par un après-midi de mauvaise conscience

Le dieu était alors en son adolescence

 


 

 

Une autre ville (Toulouse)

C’est Mister Black, le merle avec lequel je partage mon jardin de Canterbury, qui m’a conduite au blog de Guillaume Sire. WordPress ayant jugé qu’il lui fallait un compagnon, il a fait surgir de dessous le “réseau des ormes” cet autre merle. Sa présence dans la nuit vivante de la forêt a remué dans mes halliers des souvenirs que je ne savais pas abriter, et j’ai continué à parcourir avec bonheur les textes de ce blog, poèmes (Joséphine Lanesem a évoqué ici cette écriture exigeante à l’incision parfois oraculaire), pensées. Bien que ne sachant rien de leur auteur, je me sens en territoire ami, reconnais des préoccupations, des accents, des blessures et les sentiers qu’elles font prendre.

Puis il y a ses écrits sur Toulouse, qui au contraire me sont étrangers, et pour cette raison fascinants d’une autre manière. En moi les cordes de la sensibilité au paysage, qui donnent ma note fondamentale, vibrent à leur lecture. Le souvenir d’une amie très aimée, aussi, qui partit y vivre quand nous avions treize ans – dans ses lettres, j’aurais voulu trouver des regrets plus saignants pour Lyon, égoïstement, sans penser à ce que lui aurait coûté d’exprimer cette peine. Mais en lisant les textes de Guillaume Sire, je me dis qu’il était bien normal de ne plus penser à nos fleuves et nos collines (hélas, Lyon n’appartient qu’en désir au royaume alpin…). Comme il doit être bon d’être de quelque part, quand ce quelque part est Toulouse. Il y a un peu de Sparte (de la mienne, en tout cas), dans cette ville que le soleil semble acculer contre les Pyrénées. Je vous laisse lire.

Ce qu'il reste des brumes

D’un côté la Méditerranée : miroir de feu hellénique ;
De l’autre l’Atlantique : voiles blanches, colère ;
Les Pyrénées : cheveux de glace, flancs d’éboulis ;
Le Lauragais ; le Gers ;
Lotissements aux abords des châteaux, mauvais vins, trafiquants,
Aristos fauchés,
Pizzaïolos.

Dans la voix, les Toulousains ont des billes de fer. Ils ne parlent pas, mais brisent des cagettes dans leurs coffres tourbeux.
Leurs jambes s’arquent autour du souvenir des chevaux avec lesquels leurs ancêtres labouraient les pâtis.

Les églises bandent au chaud soleil. Les rues s’amoncellent vers la sortie. Je suis brun, malade, colossal, cathare, paranoïde, hasardeux et chimérique. La même torpeur nous anime,
Ma ville et moi,
Qui saigne le jour et fond la nuit.

Toulouse est wisigothique depuis toujours, déjà avant les Wisigoths. Cité violente et vaniteuse, jaillie du sexe de l’Histoire.
Toute son architecture païenne est dédiée à la Lune (Notre Dame de la…

View original post 53 more words

Création de monde

Voici un billet que j’ai dans le cœur depuis bien longtemps et comme souvent dans ce cas-là, je ne sais par où commencer. Mais puisqu’en toutes choses, ou presque, la voie de la simplicité semble la meilleure, c’est encore celle que je vais adopter aujourd’hui.

J’ai entre les mains Un récit, de Chloé Landriot. C’est le numéro 174 de la collection Polder, une publication liée à la revue Décharge que les lecteurs de poésie contemporaine un peu curieux connaîtront. En faisant un tour sur leur page internet, je remarque d’ailleurs qu’y figurent un autre numéro de Polder et quelques haïkus de Marie-Anne Bruch, dont je suis le blog avec reconnaissance – le sens de l’émerveillement à jamais redevable à celles et ceux qui partagent leurs lectures poétiques avec la sobriété de la générosité.

Je connais Chloé depuis l’hypokhâgne. Venue de Saint-Etienne (ville verte 😉 ), elle occupait dans l’internat du vénérable Lycée du Parc, à Lyon, la même thurne qu’une amie d’enfance à laquelle je suis attachée par toutes les brûlures de la beauté découverte à deux. Je puis ainsi dire que Chloé écrit des poèmes depuis longtemps, et que depuis longtemps je les aime et les admire. En essorant un peu mon esprit argileux, je pourrais tenter de mettre en mots ce qui, dans son écriture ou ma lecture, justifie cette prédilection – il ne s’agit pas d’amitié, qui seule ne me ferait pas écrire cette présentation. Je pourrais souligner, par exemple, que c’est une poésie exigeante – non, pas de celles qui se retranchent dans une obscurité suspecte ou un hermétisme stérile, mais au contraire, d’une clarté qui ne s’atteint qu’à travers le feu où se consument les scories décoratives et mensongères. Ajouter qu’elle parle de l’amour comme personne, et des arbres comme je voudrais savoir le faire. Que, si vous avez l’heureuse curiosité d’y pencher votre regard, c’est à une fabuleuse création du monde que vous assisterez.

Mon jugement paraîtra peut-être biaisé ; remettez-vous en alors à celui de Jean-Pierre Siméon (excusez du peu !) qui écrit dans la préface :

Il y a dans Récit une ambition, un souffle, une largeur de vue et une élévation de la langue dans un lyrisme assumé et dominé comme on en lit peu dans ces temps de parole contrite. Pensez donc, il s’agit de rien moins que de retracer la genèse du monde et de l’humanité depuis l’initial et mystérieux surgissement du vivant dans les noces de l’eau et de la lumière ! Le poème de Chloé Landriot, rappelant l’origine, objectant à la perte, est un acte de foi dans la vie, courageux et intempestif : nous en avons besoin.

Dans un tel poème, il m’est douloureux et presque impossible de trancher et d’extraire, tant chaque strophe naît organiquement de la précédente et donne naissance à la suivante, croissance continue épouse de la vie. Je le fais pourtant et, cela ne vous surprendra pas, vous livre quelques strophes consacrées aux arbres.

***

Vint la vie végétale
Fragile et têtue
Confiante sans espoir
Sûre
De ses racines
Sans souci du ciel.

(…)

Entre ciel et terre
L’arbre se tient
Ouvert aux quatre vents
Aux cents sucs de la terre
Aux mille venelles des eaux capricieuses

Le chemin de ses racines
Est complice des roches
Et possède en secret leur ingénue lenteur
Le port de ses rameaux
C’est la route des eaux dans la route des airs

Il faut tant de chemins
Parcourus sans relâche et sans hésitation
Pour qu’un arbre s’élance.

Nous avons été des arbres
Et le temps pour nous n’avait pas la même couleur

De notre apparition il n’est nul souvenir
Nul ne dit notre histoire
Pourtant chacun la sait au plus profond de soi

(…)

Nous avons été nourris
Dans le mystère
Du corps à corps
Puisant avec vigueur dans le sein de la terre
Aspirant goutte à goutte
De toute notre force
Lente et inexorable
Le suc d’entre les roches

Nous avons été nourris
Dans le mystère
Du ciel intact
Accueillant dans la transparence de nos feuilles
Ce qui de la lumière
Peut étoffer un corps
Et le rendre plus beau

Lumière – nourriture

(…)

Et nous ne dormions pas
Car nous sommes aussi les enfants de la nuit
Sans peur et sans tristesse
Capables d’accueillir ses mille chants secrets
Sans en rien dévoiler au jour
Fidèles
Relais de son amour
Et nous le redonnions –
Fraîcheur, parfum, ombre dense –
Mêlant dans notre sève
Les eaux de la nuit courbe et le feu du ciel blanc
Mêlant dans notre sève
Les deux amours.

(…)

Nous avons été des arbres
Et tu fus parmi nous
A présent
Déracine ton ombre
Porte haut le feuillage des années sans nom
Et marche.

***

Voici la présentation de la collection Polder. Vous pouvez vous y abonner ici ou m’indiquer dans les commentaires votre éventuel désir de vous procurer le recueil.
L’image d’en-tête est l’illustration de couverture, et l’oeuvre de l’artiste lyonnaise An Sé.

Des paysages

IMG_4545.JPG

Quelques notes, très imprécises encore, nées de l’écoute récente d’une improvisation d’Aldor (Les beautés bouleversantes), elle-même inspirée de la lecture d’une ravissante célébration d’un paysage italien écrite par Joséphine Lanesem.

Dans son improvisation, qu’il juge “insuffisamment réfléchie” mais qui est comme souvent une invitation pour l’auditeur à laisser son esprit vagabonder à sa suite, Aldor explore les relations entre la beauté perçue et l’émotion qu’elle fait naître en lui, ou pas. Rares sont à ses yeux les choses à la fois belles et capables de nous émouvoir. Parmi celles-ci, il compte la musique, les textes poétiques et les femmes qui ont en commun une beauté source d’émotion. Aldor souligne qu’en elles, plus qu’en un paysage ou un tableau, la dimension temporelle est sensible, qu’on y rencontre le changement, le mouvement, une mutabilité qui éveille en nous une émotion liée à la possibilité de la perte. Au contraire, à la perfection au front de pierre, sans commune mesure avec notre nature, nous ne vouons qu’une froide admiration, peut-être entachée de crainte (j’espère ne pas trop trahir son propos, il me corrigera si c’est le cas).

Sur la perception de l’éphémère dans la genèse ou le tissu de l’émotion, je le suis entièrement. L’appréciation des visages, des musiques, tire son saisissement de cette danse à laquelle nous condamne l’incertain équilibre du présent. Le mouvement du temps, en eux que nous considérons mais également en nous qui les considérons, nous met au ventre le feu du désir, aux yeux l’intensité de saisir ce qui ne peut que nous échapper, au cœur la pointe d’amertume ou de révolte devant une indomptable solitude. Ils passeront, ils passent déjà, et nous avec. Autrement dit, notre finitude commune donne à l’instant de notre rencontre un poids infini, une irremplaçable valeur ; la mort nous fait don de l’intensité la plus haute. Vous allez me dire que vous êtes bien contents de savoir que je suis d’accord avec Aldor sur ce point mais qu’il n’était pas nécessaire de répéter laborieusement ce qu’il a déjà fort bien dit. Vous avez raison. Seulement, cette exclusion du paysage du royaume des choses belles et émouvantes m’a causé une surprise extrême, et s’est mise à me travailler. Qu’on me pardonne d’utiliser mon blog pour débrouiller mes pensées.

Cela ne vous étonnera pas si vous lisez le fouillis de mes textes, je suis de ceux qu’un paysage réduit en cendres, et fait renaître. Aucun visage, aucun être humain, ni peut-être même aucune mélodie – et je sais pourtant la musique capable de me conduire pieds et poings liés en des lieux dont rien dans mon expérience sensible ne m’annonçait l’étrangeté – ne me saisit avec autant d’intensité. Disant cela, je n’envisage pas forcément les paysages “sublimes” qui explosent l’étroitesse de notre point de vue ordinaire et lui imposent un changement radical, de nature à nous imprimer dans la rétine, le tympan et le reste, la conscience aiguë de notre insignifiance. Le tendre vallonnement d’un paysage façonné par l’homme, la course sinueuse des murets de pierre parmi les herbes hautes des Yorkshire Dales, peut vriller en moi une émotion aussi cuisante que les sommets où veillent les glaciers, sentinelles des étoiles. Non, ce n’est pas parce que je suis croyante. Bien avant d’avoir entendu parler de Dieu, bien avant d’envisager la possibilité de son existence, quand rien ne me paraissait plus ridicule que de s’en remettre à un Etre supérieur invisible, invérifiable, inaccessible, muet, et surtout incapable de régler la scandaleuse marche de l’histoire, j’ai perçu que le monde était habité (j’emploie cet adjectif sans le définir, faute d’en trouver un autre qui décrive mieux ma sensation). La conversion a permis d’articuler autrement cette relation (païenne, si vous voulez) à la crucifiante beauté des paysages, mais elle n’y a rien changé, fondamentalement.

Le monde a un langage, et pour le recevoir tout en moi a été accordé. Je ne le comprends pas. Mais je l’entends. C’est pourquoi j’écris, comme si les mots étaient la matière dans laquelle, à force de pétrissage, je devais trouver de quoi déchiffrer le sens de cette rencontre. Je connais un homme qui monte camper seul au sommet des montagnes du Lake District, contemple le paysage, puis replie sa tente et redescend. Il me dit qu’il ne veut que se laisser traverser de l’émotion, sans rien tirer d’elle, sans l’asservir à un quelconque objectif (cet homme peint). L’écoutant, je ressens un frisson de tristesse, peut-être de peur. Moi, je dois écrire. Ce que me transmet le paysage, ou ce qui vient à moi à travers lui, est de l’ordre de l’amour, et je dois y répondre par une démarche du même ordre. Je n’en connais d’autre, pour l’instant, que le partage de la poésie.

Joséphine me fait remarquer qu’un paysage n’est pas une image. On y marche, on y engage son corps, on y apprend le pouvoir et l’acuité de ses sens. Le paysage est mouvement et temporalité (tiens, il y a un texte de Julien Gracq qui parle des émotions nées du changement d’un paysage sous la lumière des heures fuyantes – à retrouver). Il arrive même que notre survie soit en jeu – tentation et fascination du bord de la falaise, de l’arbre aux branches dangereusement effilées, de cette ligne sombre, plus loin sur les vagues, au-delà de laquelle il est certain qu’enfin, nous entendrons la musique qui commande à l’inimitable grâce des cétacés et des algues.

Toutefois, j’aime et désire avec la même violence des paysages que j’ai très peu d’espoir de traverser un jour, faute de moyens et de temps. Tout ce que je ne verrai pas, tout ce dont la vie puis la mort me priveront : sujet de révolte noire dans l’enfance. J’ai grandi consumée d’une soif terrible d’embrasser la totalité des paysages que la Terre a à offrir. Désir déraisonnable, avide et dont la lame acérée a longtemps nourri ma colère ; cause ou symptôme d’une étrange amertume, d’une tristesse pesante, très tôt dans ma vie. Voir, voir plus, voir encore, mais pour quoi faire ? Je n’en sais rien. Je répéterai que c’est une forme d’amour dont je fais l’expérience dans la contemplation, ou dans la relation qui se noue avec un paysage. Certains s’étonneront peut-être : s’il y a beaucoup à admirer (et encore, pourquoi ?), il y a peu à aimer dans des accidents de relief et des végétaux de hasard. Pourtant, à mes yeux, tout paraît nécessaire. Chaque chose est là pour contribuer à l’harmonie du monde (aussi grinçante qu’elle semble parfois). Chaque chose raconte, et tout raconte.

De fait, le paysage vient souvent à moi, ou moi à lui, à travers un réseau de récits, de légendes, de souvenirs et d’échos. Je ne le regarde pas en géologue, en botaniste, ni en archéologue – non pas que je refuse ces lectures, bien au contraire, mais je n’ai pas les connaissances techniques. Comme bien des gens, je lis le paysage en poète, en héritière d’une tradition d’histoires dont il suffit que me parviennent des effluves ténus pour que ma perception gagne en profondeur. Cela est le plus vrai quand je pense à la Méditerranée. Bien que parmi les centaines d’histoires lues, écoutées, traduites, la plupart aient déserté ma mémoire active, elles nourrissent obscurément et puissamment ma perception de ses paysages et mon inscription en leur sein. Je viens à elle, elle vient à moi, et nous nous rencontrons en cette béance lumineuse que sa beauté et ses légendes ouvrent dans mon âme. Écartèlement de sa lumière, écartèlement de mon désir. Contrairement au Renard, qui a attendu le Petit Prince pour aimer les blés (Aldor en parle merveilleusement ici), je n’ai pas besoin du souvenir d’un être aimé (c’est même l’inverse : j’aime les visages quand le rêve vient lever en eux des paysages). Même en l’absence de récits et d’une connexion « précise » avec un paysage, je le perçois toujours comme habité. Les plaines de Mongolie, que je rêve de parcourir un jour sans avoir rien lu à leur sujet, me parlent d’une liberté promise par la pression du vent dans le velours des herbes hautes. L’espace et la lumière suffisent. Le rêve qui est nécessaire à l’amour est directement tissé dans la matière du monde. J’ajouterai que depuis quelques années, les arbres sont progressivement devenus pour moi les signes et les messagers les plus clairs de cette intention. Il y a quelque chose de personnel dans leur rayonnement. Est-ce que je verse dans l’animisme ? Je n’en sais rien. Je ne me reconnais pas dans le terme. Ce que je perçois dans la beauté d’un arbre n’est pas vraiment un esprit – à ce stade de ma recherche, je ne sais pas comment expliciter l’adjectif « personnel ».

Même lorsque Dieu me semblait inconcevable et inacceptable, les paysages ne m’ont jamais donné la possibilité de croire le monde totalement absurde. Ils sont pour moi la source de la plus grande joie, du plus grand désespoir, de la conscience la plus vive de la condition humaine. Etre homme, pour pouvoir les parcourir, les peser de mon poids, les mesurer en infinis multiples de mon insignifiance, pour advenir par eux, tirer mon corps de leur embrassante matérialité, illuminer mon âme du rayonnement de leur toute-puissante immatérialité.

Etre homme, entendre ce que le paysage ne dit qu’à l’homme, et s’accomplir.

Photo : en montant au Col de Rabou, Dévoluy, Alpes. 

Si

Sur la soie de ta peau sous tes iris de lierre
Transhume un flot d’étoiles
Si j’afferle une voile
Et déploie son appel au mât de mes prières

Conduira-t-il ma course au havre des désirs
Et si sur ma boussole
L’aiguille en vain s’affole
Auras-tu l’impatience de me secourir

La mer est écheveau de rêves solitaires
Et si à trop sonder
J’éteins l’éternité
Regarde-moi sombrer docile comme pierre

Mais je vogue sans ancre et mon amour aptère
A dépouillé l’espoir.
Me voici pour un soir
Sur la foi d’une peau et de deux iris verts

Hespérides

Ton visage parle d’Îles
Où surnage le Couchant

Comme sur leurs rivages
L’été perpétuel
Il m’entête au passage
D’une faim d’ombre douce

Il déjoue mes paupières et arrime ma soif
Aux étoiles transhumant
Immobiles passagères
Sur la soie de ta peau sous tes iris de pierre

Et que luise trop léger
L’orient de ton sourire
Rémanent dans ma nuit éreintée de désirs
Déjà

Tout est scellé

– Par ces archipels nus
Oh, s’il plaisait à Dieu
D’égarer mon salut
Dans le sang du soleil