Premier refus

Lundi, petit tour chez P.O.L. et Verticales. Aujourd’hui, sous la pluie, Editions de l’Olivier et Editions du Seuil.

J’ai aussi reçu, ce matin, ma première lettre type de refus. Elle vient des éditions de Minuit. Dommage qu’ils aient gribouillé sur la page de garde, le reste du manuscrit est en (trop?) bon état et aurait pu être envoyé chez un autre éditeur, à ce fâcheux détail près…

Je suis étonnée de ne pas ressentir la pointe de tristesse et de déception à laquelle je me préparais lorsque j’imaginais recevoir ce genre de réponse. Ne nous emballons pas, ce n’est que la première, le découragement attend probablement la troisième ou la quatrième pour commencer à peser. Je crois que j’ai été soulagée que ce ne soit pas Actes Sud. Eux aussi me refuseront certainement, mais je ne voulais pas qu’ils soient les premiers à le faire – caprice du cœur !

A leur crédit, les éditions de Minuit ne vous font pas poireauter durant des mois ! C’est donc un franc refus, il n’y a rien à regretter. Et cependant, j’aurais aimé savoir ce qui a fait pencher la balance. Si le manuscrit était trop gros, si c’était une question d’intrigue, de style, de thème (je ne suis pas sans savoir que la présence de la religion dans mon histoire en hérissera plus d’un), de rythme. S’il a même été lu. Enfin, je suppose que s’il fallait, à une maison comme Minuit, rédiger ce genre de réponse détaillée pour chacun des milliers de manuscrits qu’elle reçoit par an, elle fermerait boutique !

Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de vous assommer à chaque lettre de refus qui me parviendra. Cependant, s’il m’en vient une d’intéressante, je ne pourrai probablement pas résister à l’envie de le raconter. Mais celle-ci, en sa qualité de première, méritait d’être signalée.

Pendant ce temps, je continue de rêver de cette cour printanière au fond de laquelle se trouvent les bureaux de P.O.L. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la photo ne rend pas justice aux plantations qu’il ne vous reste qu’à imaginer étoilées de fleurs.

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Mister Black

Mon fils et moi rentrons du cours de piano. Les arbres se réveillent. Un chant nous arrête en pleine rue. It’s a blackbird, dit mon fils. Nous levons la tête et devinons à contre-jour, perché au sommet d’un vieux platane, quelques étages au-dessus d’un gros pigeon, le chanteur amoureux. C’est l’ouverture officielle du printemps.

En attendant les lettres de refus des éditeurs, je me suis lancée dans un nouveau projet de roman avec l’enthousiasme des innocents. Je me suis amusée à imaginer le plan du jardin du personnage principal (où vous verrez que je ne sais pas dessiner et que mon sens des proportions n’est pas sans rappeler Numérobis, l’excellent architecte d’Astérix et Cléopâtre).

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J’aimerais que mon mari, qui lui en est capable, me fasse un meilleur plan, et surtout un dessin qui donnerait une idée du dénivelé. L’arbre chevelu du coin Sud-Ouest a été dessiné par mon fils et est censé représenter un saule pleureur. Je le laisse pour lui faire plaisir, même s’il s’accorde mal avec le chêne d’à côté.

Seulement voilà, depuis quelques jours, Mister Black me picore l’arrière de la tête – c’est que je lui avais promis une tentative de poème.

Mister Black est le merle de mon jardin de Canterbury. Lui présenterait sans doute les choses autrement, dirait qu’il m’a tolérée quelques années sur son territoire, que je lui faisais pitié, fille des villes pour qui la terre n’était encore qu’un agrégat de minéraux et de choses mortes, une poussière dépouillée de ses ailes, juste bonne à tacher les habits et, contrairement à l’eau ou à la lumière, un non-élément, tout au plus une toile de fond. Vie antérieure. Pour ma défense, je répondrai que lorsque les encouragements de mon beau-père, fin jardinier, et l’inconscience me firent me saisir de la fourche, je fis rapidement la preuve de mon utilité, dérangeant bien plus de vers de terre qu’il n’était nécessaire. Ayant alors trouvé un intérêt à me tenir compagnie, Mister Black se mit à surveiller de près mes efforts, me pressant de battre en retraite pour le laisser prendre son déjeuner en paix. A ce petit jeu, on finit par s’entendre. Il ne tenta jamais sur moi l’attaque qu’il lança sur la voisine – au cri qu’elle poussa, je crus qu’elle s’était blessée, c’est si vite arrivé avec des outils de jardinage qui traînent. Il s’avéra que Mister Black lui avait tout bonnement sauté à la figure, sans l’ombre d’une hésitation. La négligence de ma voisine était bien en cause, mais ne portait pas sur les outils : elle avait eu l’imprudence de s’aventurer trop près de son nid. Le printemps n’était pourtant qu’explosion d’avertissements…

Me reconnaîtra-t-il quand je reviendrai, l’été prochain ?

Je ne sais pas si le poème finira par se manifester, mais Mister Black ne manquera pas de faire une apparition dans mon nouveau texte. 🙂

P.S. : La photo d’en-tête est d’un prunellier (blackthorn) au Parc de Sceaux. La raison ?

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L’adieu à la perte

J’ai discuté avec toi, amie. Comme toujours, tes phrases allument des fanaux aux points précis du paysage où la lumière est nécessaire.

Je découvre ce soir, en t’écoutant, que mon premier manuscrit n’a pas été écrit “à partir de” la perte. C’est une prise de conscience assourdissante. Car la perte est pour moi l’expérience primordiale, celle à partir de laquelle tout s’est déployé, le cœur de l’arborescence structurant ma vie psychique. C’était elle, le pôle magnétique de mon inscription dans le monde, elle qui entravait ma croissance et irradiait en même temps dans le tissu de ma vie cette nostalgie dont tant d’entre nous aiment la beauté au point de désirer s’y noyer – les poumons naufragés, la chair livide et boursouflée. Mes journaux intimes, toutes ces années, sourdaient d’elle et la racontaient. Et cette tristesse profonde, omniprésente, compagne d’une indéfectible fidélité, tellement ancrée qu’elle prédate le plus ancien de mes souvenirs. Inutile de gratter : elle suintait.

Pourtant, quand est venu le moment d’écrire, “pour de vrai”, un texte qui soit susceptible d’être proposé à la lecture, la perte n’était plus à la source. J’ai perdu l’expérience de la perte.

Première prise de conscience voilée, l’autre jour déjà, dans cet échange avec B. au sujet de la tristesse et de la joie, de nos parcours croisés.

Quand et comment la transition a-t-elle eu lieu ?

Il y eut la conversion.
Il y eut un accouchement, puis un autre. A la maison, sans les docteurs, non par idéologie, juste à cause de l’Angleterre, et un rapport au corps bouleversé.
Il y eut l’histoire de N.

Il y eut le jardin.

Je n’écris plus à partir d’un creux perçu comme un vide. Le creux est devenu caisse de résonance.

Désormais, de la Méditerranée je perçois davantage que le poids de souvenirs. Son excès de beauté n’est plus seulement pointe de douleur et débordement de larmes. Sa lumière est levée de lances, empoignement avec l’épaisseur de la joie. Ciel sans partage.

C’est la voie des plantes.
Antigone, ma sœur, il te fallait semer.

Lecteurs, retours (et dissonance cognitive)

Sur la lecture, encore, et les lecteurs (par le petit trou de ma lorgnette).

Une amie de longue date, une amie dont l’opinion compte beaucoup, a lu mon manuscrit “fini” il y a un mois. Le retour qu’elle m’a donné était inespéré. J’évoque cet épisode non pour faire croire en une éventuelle qualité de mon texte, mais pour parler de ma petite expérience de la rencontre d’un lecteur.

Comme je le disais dans mon précédent billet, je n’imagine pas de lecteur. Bien sûr, j’espère que mon texte plaira et en touchera certains, mais rien de précis ne me vient à l’esprit. Aussi, quand je me suis retrouvée assise dans ce café en face de mon amie, personne de chair et d’os dans le monde réel, et qu’elle m’a dit ce qu’elle avait ressenti, quand les mots qu’elle a choisis pour parler de sa lecture sont venus me frapper, j’étais presque incrédule. Evidemment, c’est mon amie, et une personne bienveillante et délicate – il y avait peu de chances qu’elle me dise brutalement que mon texte était à chier mauvais. Mais je la connais suffisamment pour avoir confiance en l’esprit général de sa parole. Son émotion, à ce moment-là, était réelle – elle était d’ailleurs venue avec un livre à m’offrir, Des Bienfaits du jardinage de Patrice Robin. Et moi, assise devant elle, sans mot, puis disant n’importe quoi tant j’étais déstabilisée, l’éblouissement dans le ventre. C’était presque comme si elle parlait du travail de quelqu’un d’autre.

Je me suis dit en sortant du café que j’avais eu en quelques minutes tout ce qu’un auteur peut espérer d’un lecteur. Que tous les refus d’éditeurs à venir ne pourront m’enlever cette joie. Quelqu’un est venu à moi à travers mon texte, ou plutôt, quelqu’un a partagé avec moi une même vision, une même émotion. Il n’y a pas de lecture absolue, mais celle-ci y ressemblait. L’émotion de mon amie me “paie” du labeur de l’écriture bien au-delà de mon mérite. Je suis restée sonnée pendant deux jours.

D’autres personnes ont lu mon manuscrit à divers stades de son élaboration. J’ai donc eu des retours variés, le plus souvent constructifs, notamment de la part d’un écrivain que je ne connais pas personnellement. Une remarque de mon professeur de guitare m’a permis d’améliorer considérablement la structure de mon texte. D’ailleurs, la diversité de perception pour un même élément ou un même passage est très intéressante. Ce que certains ont trouvé cérébral, d’autres l’ont trouvé très sensuel. Certains ne se sont pas ennuyés une minute, d’autres ont laissé entendre que telle partie du texte pourrait être raccourcie. Selon leurs habitudes de lecteurs, selon leur humeur aussi, les uns ont apprécié une certaine “densité d’écriture”, les autres ont demandé des espaces où respirer. Pour tous ces retours, j’éprouve une vive gratitude.

Petite remarque qui n’a pas grand chose à voir. Un ami cher (et agnostique) m’a fait remarquer, avec un amusant enthousiasme, que mon texte pourrait provoquer une intéressante dissonance cognitive liée au fait qu’il y est question de religion (catholique) mais que mon style, ou l’histoire, je ne sais pas, ne correspond pas à l’idée que certains se font d’une écriture “catho”. Il y en a pour qui le catholique est nécessairement coincé et sec, apparemment, or j’ai l’outrecuidance de ne pas correspondre à cette caractérisation (en tout cas, pas dans l’écriture !). Ca m’a fait rire. Je vois bien, évidemment, ce qu’il évoque : la distorsion platonisante dans une méconception du christianisme dont les représentants de l’Eglise eux-mêmes ont bien souvent été coupables et instigateurs. Aberration, quand on pense que le christianisme est la religion de l’Incarnation. Et Bernanos, et Péguy, et Claudel, pour ne citer qu’eux (je ne me compare évidemment pas avec eux, mais nous partageons une foi), secs et coincés ??? Faut vraiment pas avoir les yeux en face des trous.

Et vous, comment avez-vous vécu les retours de vos lecteurs?

Pour qui écrit-on ?

Dans son blog, Nervures et Entailles, que j’ai découvert récemment avec un vif plaisir, Joséphine Lanesem pose la question qui sert de titre à ce billet. Je vous invite à aller découvrir son billet, et si vous avez la curiosité bien placée, profitez-en donc pour explorer le reste, les photographies rangées sous l’onglet Expériences, les bijoux que sont ses textes, alertes, précis, imagés, savoureux et stimulants.

Ayant lu ce billet, je n’ai pas pu oublier la question qu’il pose. Il m’a semblé qu’à travers cette question m’était offerte une piste essentielle – non pas tant une piste de réflexion qu’une précieuse veilleuse à la lumière de laquelle explorer ma propre façon d’écrire. La manière qu’a le billet de poser comme donné “l’appel d’un lecteur” par le texte, par l’acte d’écriture, m’a interpellée et surprise, tant l’expérience qu’elle décrit semble différer de la mienne.

Peut-être devrais-je préciser que je parle ici d’une écriture “littéraire”, celle à laquelle je m’adonne en tentant de m’extirper un roman ou un poème du corps. Pour ce qui est des lettres et des écrits destinés aux blogs et aux réseaux sociaux, le lecteur tout trouvé s’impose d’emblée.

Ecrivant, je ne fantasme aucun lecteur, incapable d’imaginer un au-delà de l’écriture. Je rapprocherais, de manière très peu originale, l’écriture du travail de l’accouchement. Ils ont en commun jusqu’aux conditions présidant à leur accomplissement : ce besoin de silence (je me souviens d’avoir tenté de faire taire les sages-femmes dans la salle de naissance où je luttais pour ne pas me laisser engourdir par la chaleur de l’eau), de pénombre, d’effacement – d’abolition – du monde extérieur, propres à favoriser une concentration totale, une synchronisation avec les forces terribles du corps toujours prêtes à vous engloutir. Voici la vague qui enfle et gagne en vitesse. J’affûte tout ce qui peut s’affûter en mon être. Je plonge pour chercher la note, qui d’assourdissante se fait ténue dès que je crois en capter la fréquence. Je tente de dégager l’épure, de déchiffrer la couleur, au degré de contraction de mon cœur, de mes muscles, à l’amplitude de la vibration qui me tient. Il m’arrive d’enrager, tant sont cruelles la violence de la poussée, la tension du désir et l’opacité de mes limites. Il y a le monde, du moins un de ses rayons en moi, qui exige d’être dit. Et il y a moi, entrave et canal à la fois, miroir terni, déformant, que le désir étoile de brisures. Nous sommes face à face, dos à dos et l’un en l’autre. Nos désirs s’accordent, mais ne peuvent se réaliser sans une lutte âpre contre un ennemi invisible qui réside, le salaud, précisément dans la même peau que moi. Ce jeu de contradictions ne laisse de place à aucun lecteur, fantasmé ou non. Au moment où j’écris, j’écris pour répondre à cet appel, pour les paysages, les tonalités, les tableaux, les personnages, ô bien-aimés, pour leur rendre justice, pour leur donner une chance, pour les servir.

J’écris par amour. J’écris pour la joie foudroyante de toucher juste, parfois – pour la jouissance terrible de la coïncidence.

C’est après l’écriture que le lecteur vient frapper à ma conscience. Il a le visage de mes proches. Il n’y a pas de lecture absolue, comme le dit Joséphine Lanesem, et l’auteur du texte lui-même ne saurait y prétendre. Sait-on vraiment ce que l’on écrit, même une fois le point final jeté sur la page ? Cependant, il y a des lectures intimes. Les amitiés au long cours, bâties d’expériences partagées – parmi lesquelles figure en première place celle du temps tressé ensemble sur les bancs de l’école – et de silences où l’on s’entend, rendent possible cette lecture avertie, complice. En même temps, les amis sont les lecteurs les plus terrifiants. Leur opinion pèse. Bien sûr, je désire leur approbation et leur estime – allons plus loin, je désire que l’exploration de certains aspects de mes profondeurs les conforte et, soyons fous, les encourage dans l’amitié qu’ils ont pour moi. Toutefois, je ne dirais pas que j’écris pour eux. Si je le faisais, j’en viendrais probablement à donner une orientation à mon entreprise, à la distordre, dans l’idée de plaire à untel ou unetelle. Or ma quête est de vérité (oui, j’ai conscience de l’ “énormité” du mot, de l’hybris d’une telle affirmation, etc, non seulement en considération de mes pauvres moyens, mais aussi parce que de vérité il ne saurait y avoir, à ce qu’on dit, blablabla – je m’en fous).

On me fait à juste titre remarquer que j’ai envoyé mon manuscrit à des éditeurs, que je cherche donc d’autres lecteurs que mes proches et partant, que le fantasme du lecteur doit au moins occuper un coin obscur de ma tête. Ah, certes. Je crois qu’il s’agit tout bassement d’une soif de reconnaissance, d’un besoin de justification né de pressions sociales… Et là encore, je pense bien davantage à l’éditeur qu’au potentiel lecteur de l’autre bout de la chaîne. Monsieur l’Editeur, Madame l’Editrice, “s’il te plaît donne-moi une bonne note, je dirai rien”, comme l’écrivait une de mes élèves dans une rédaction rendue fameuse par cette annotation. Chers amis, chère famille, je n’ai pas “rien foutu de mon temps”, la preuve tient en un vrai objet qu’on peut toucher et mieux, acheter !

(Sur la lecture… Je ne suis pas de l’avis qu’un texte est ouvert à toutes les interprétations et que toutes se valent. Un texte est ouvert à de nombreuses interprétations, mais certainement pas à toutes. Et parmi celles qui sont justifiables, toutes ne sont pas équivalentes. Il y a des faux-sens, des contresens, des non-sens (en plus de ceux dont la responsabilité revient aux maladresses de l’auteur) sur un mot, une phrase, une référence, un personnage, une intrigue, un dénouement, voire sur tout. Pour le dire brutalement, tout le monde ne sait pas lire. Ce n’est pas nécessairement une question de nombre d’années d’études, de classe sociale, etc. C’est bien souvent une question de circonstances, de vécu, de timing, d’opportunité, de disponibilité. Allez-y, jetez-moi des tomates pourries.)

Tant à dire encore… Mais :
1) il se fait tard
2) je vois bien que la structure de ce truc laisse de plus en plus à désirer
3) on me fait savoir qu’un billet de blog trop long est une faute de goût
4) vous avez probablement déjà décroché et vous bâillez à vous en démettre la mâchoire.

S’il vous plaît, dites-moi quand même pour qui vous écrivez.

Déposés

Cet après-midi, sous la pluie, je suis allée faire un tour du côté de Saint-Germain-des-Prés puis vers Vavin pour déposer mon manuscrit chez quelques éditeurs.

Qu’il soit dit, tout d’abord, que j’ai été gracieusement reçue partout. On m’a dit bonjour, on m’a même souri, on a pris mon manuscrit sans ironie. Chez Albin Michel, on m’a demandé si c’était un roman, et quand j’ai déclaré fièrement avoir obéi à l’injonction du recto simple, on m’a félicitée comme la petite fille sage, l’élève modèle, dans la peau de laquelle je m’étais inconsciemment glissée. “On”, à chaque fois, était une femme.

La porte des Editions de Minuit, rue Bernard-Palissy : une arche sombre dans un épais mur crème, portant une discrète enseigne noire qu’il faut chercher pour la repérer. De vagues souvenirs de descriptions balzaciennes (chambres, antres, lieux de mystère) me remuent dans l’arrière-vision. “Entrez sans sonner”, dit une petite pancarte. L’invitation, le soupçon d’informalité, sonnent comme les préludes d’un jeu. Je suis aussitôt prise d’enthousiasme pour ce lieu.

Derrière la porte, il y en a une autre, tout aussi sombre. Entre les deux, un espace clair-obscur et intime, une antichambre menue, presque un abri, où sortir ma précieuse enveloppe de son sac mouillé et me préparer à affronter des regards que j’imagine hautains ou indifférents, à moins que ne m’attende quelque autre forme d’initiation.

Je pousse la seconde porte qui s’ouvre sans bruit. De l’autre côté, personne ; peut-être, vaguement, une rumeur étouffée. La lumière de ce jour pluvieux est assez chiche pour donner l’impression qu’on a glissé dans un de ces vieux films aux nuances de grisaille. De mieux en mieux ! Une autre pancarte invite le visiteur à gravir les escaliers vers l’étage où se trouve l’accueil. Je n’ai plus peur, je monte.

En haut, le palier donne, à gauche, sur une salle dont la porte ouverte ne me laisse apercevoir qu’une photocopieuse, et en face, sur un bureau bien éclairé (“Accueil – Secrétariat”). Une femme blonde y est assise, qui écoute ma requête. Au moment où elle prend mon enveloppe, elle sourit et me demande si j’ai bien indiqué mes coordonnées postales. Je souris en retour, un brin exaltée, je la remercie, je file, reconnaissante, un peu étonnée de n’avoir pas été changée en crapaud ou en statue. Je ne sais si d’autres personnes se trouvaient dans la salle de la photocopieuse, où si cette femme était la seule âme présente, la source unique de l’enchantement du lieu. On ne se réclame pas de Minuit sans raison…

Chez Grasset, rue des Saints-Pères, c’est plus grandiose, il y a du marbre luisant, de l’espace, des plantes – genre, bureau de gouverneur romain dans Astérix.

Chez Albin Michel, l’espace ne manque pas non plus, mais c’est sombre. Pour atteindre leur porte, il faut traverser des grappes de lycéens, bruyants, vulgaires, très vivants.

Il est très probable que tout cela ne donne rien en terme de publication, mais l’expérience vaut le coup. Ma vie est si sage que cette sortie, pour moi, relève déjà de l’aventure. Le calme, le silence feutré (j’étais à chaque fois la seule visiteuse), les sourires, ce n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais. Et je reste persuadée qu’il se passe des choses rue Bernard-Palissy qui dépassent l’édition de textes.

Et maintenant, la longue épreuve de la patience… Je reprendrai mes distributions dans quelques temps. Je remercie de tout cœur ceux d’entre vous qui espèrent avec moi.

Envoyé

Alors voilà, ca y est. Après quelques aventures et mésaventures d’impression, j’ai envoyé ce matin le manuscrit de mon roman.

J’ai commencé par Actes Sud, dont le nom évoque pour moi les paysages du Lubéron tels que représentés (merveilleusement) par Georges Lemoine pour L’Enfant et la Rivière. Le cœur de mon texte se déroule à Toulon – c’est le Sud, pas vrai?

Le second envoi a été adressé à Gallimard, juste pour la forme.

Ensuite, j’ai fait réimprimer mon texte en recto simple – un sacré pavé – pour Albin Michel qui demandent expressément ce format. A déposer demain. Ca tombe bien, leur maison se trouve dans mon quartier.

Et puis j’irai voir Minuit, Les Editions de Minuit, parce que quand même. Et d’autres.

Eh bien, vous direz-vous peut-être en considérant les premiers éditeurs auxquels j’ose adresser ma tentative, elle ne se mouche pas du coude, celle-ci ! Justement, oser est une chose que je fais très peu d’ordinaire. Mais à quoi bon envoyer un texte, si l’on ne croit pas en sa valeur. Je crois au moins au bonheur que j’ai eu à l’écrire. Je ne suis pas dans l’illusion qu’il plaira à tout le monde.

Raconter tout cela m’obligera à rapporter aussi les lettres de refus. Probablement est-ce même l’enjeu : je ne pourrai pas réécrire l’histoire en disant que je n’y croyais pas, feignant la sagesse. A l’amertume de la déception, je me rappellerai le poids de l’espoir. C’est qu’avec une mémoire telle que la mienne, on oublie vite avoir vécu. Les mots sont là pour pallier cette capitulation trop facile, pour rendre leur tranchant aux souvenirs.

J’espère, donc, avec l’innocence et la naïveté du débutant.