Blanche

Dans ma tête intermittente
une ville dérive
blanche

Il suffit que conspirent dans un angle ébloui
un mur et un rayon :
oblique je bute
– les jeux sont ainsi faits –
à la racine du mystère

Dans les éclats de ma chute se lèvent
aveugles et prémonitoires
des tours au front de phares
un échiquier de façades
et de fenêtres rares
comme des yeux meurtris par un reflet de flamme
sur une épée levée à mi-chemin des douves

On chercherait en vain le refuge d’une ombre
d’un arbre
ou bien d’un souvenir :
ce que gardent les murs, nul
ne le sait ni ne s’en préoccupe –
ils sont habités de l’extérieur
par le cobalt des cimes et le diamant des
ruines

et dans les rues désertes dévale un long cri
oh mémoire des os
qui prend les apparences par leur cœur de marbre
et les fait chanter juste

 

*

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Rencontres par fragments

 

Guy Fawkes Night, flamme de novembre, feux d’artifice en défi à l’hiver. C’est une obscurité d’encre plus que de poix, intense aux yeux et légère à la peau, et l’on va par enjambées rétrécies dans le spumeux clapotis des voix, surpris par la soudaine proximité de corps et de visages échappés in extremis à la rétention nocturne – se frôler pour ne pas se cogner. Sans les hélices fluorescentes qui fleurissent à hauteur de genoux ou de hanches, on piétinerait des enfants. Vient un silence inaugural, puis la lacération d’un sifflement colorature. Eblouissante, une rosace de feu cathédrale les ténèbres. Fracas. Presque au-dessus de moi surgit la ligne fulgurante d’un profil, le nez long, l’œil celé au creux d’une orbite profonde. Stridence, lumière. Le ciel étouffé de lueurs finit en reflet d’incendie sur un verre de lunettes. Sur les cheveux, le mauve des fusées ne s’altère pas : signe d’âge. Un crépitement d’argent révèle les cratères d’une joue, un sillon lunaire glissant vers la bouche. Et puis – reflet d’absinthe – brille une queue de comète… un rêve de sel sur ma langue. Le bouquet final : big bang pour les funérailles de l’année.

Jour de grève sur les quais du RER – et c’est l’été. On sent moutonner les trop-pleins, s’effriter les garde-fous d’une civilisation faite à l’équilibre tempéré. Les soupirs enflent sous l’étau des maxillaires, les odeurs offensent, et déjà, la fermentation fait éclater quelques tempéraments volatils. Pourtant, trois rangées de corps plus près des rails, flanquée par des masses suantes qui la dépassent de l’épaule et lui donnent l’air d’être conduite à son jugement, il y a cette silhouette frêle, droite sans raideur, il y a cette nuque parfaite sous un chignon d’une hâte savante, ces épaules flottantes, ces bras naissants promesses de paumes ouvertes. La nuque comme la chemisette sont sèches. J’en déduis, jaillies de sandales romaines, des jambes de danseuse qui seules, dans l’immobilité forcée, peuvent justifier cette grâce d’apesanteur. L’espace s’ouvre. Le RER peut tarder.

Déjà cinquante minutes de queue bien tassée, mais les sourires fleurissent toujours les barbes – la jeunesse, réelle ou prétendue de cœur. Déjà dans l’ambiance, on teste discrètement le ressort de ses jambes et de la chevelure qu’on porte longue, on éveille du menton la pulsation à laquelle on désire impatiemment livrer le mou de son ventre – qu’il durcisse – et le cristal de ses os – qu’il crie (crisse, craque). Les T-shirts font placards de circonstance : logos, slogans, crânes et seins, violence en technicolor. Un sage polo vert m’étonne le coin de l’œil. Je lève la tête. Aussitôt, c’est l’une en l’autre l’invasion et l’échappée : la posture paisible, le casque de vagues auburn, les iris de mousse et de varech, la peau nue – un champ de taches de rousseur – convoquent une lande couchée sous le vent. J’aperçois le goéland juste avant qu’il ne me traverse la poitrine. Sa compagne, une beauté aile-de-corbeau, tatouée, piercée – un champ d’expression artistique – lui tourne presque le dos, parle fort aux barbus à slogans, rit, la voix déjà floue. Lui – sur sa lèvre supérieure se sont égarées quelques taches de son, qui vacillent. J’ai peur de la désobéissance de mes mains.


Ma participation au second exercice de l’atelier d’été de François Bon, consacré au personnage : “Je vous propose, pour cette proposition, un triptyque : trois paragraphes concernant chacun un personnage différent, et chaque paragraphe un de ces brefs face à face que nous impose en permanence le contexte urbain, sans distance possible. Mais c’est l’intensité même et la brièveté qui sont le défi d’écriture : quelle distorsion de la perception, quel détail emportant tout le reste, comment rendre la promiscuité, l’impossible durée, l’ensemble composite des perceptions.” Le texte support est un extrait de Stations (entre les lignes) de Jane Sautières, chez Verticales. Contributions à lire ici.

Une autre ville (Toulouse)

C’est Mister Black, le merle avec lequel je partage mon jardin de Canterbury, qui m’a conduite au blog de Guillaume Sire. WordPress ayant jugé qu’il lui fallait un compagnon, il a fait surgir de dessous le “réseau des ormes” cet autre merle. Sa présence dans la nuit vivante de la forêt a remué dans mes halliers des souvenirs que je ne savais pas abriter, et j’ai continué à parcourir avec bonheur les textes de ce blog, poèmes (Joséphine Lanesem a évoqué ici cette écriture exigeante à l’incision parfois oraculaire), pensées. Bien que ne sachant rien de leur auteur, je me sens en territoire ami, reconnais des préoccupations, des accents, des blessures et les sentiers qu’elles font prendre.

Puis il y a ses écrits sur Toulouse, qui au contraire me sont étrangers, et pour cette raison fascinants d’une autre manière. En moi les cordes de la sensibilité au paysage, qui donnent ma note fondamentale, vibrent à leur lecture. Le souvenir d’une amie très aimée, aussi, qui partit y vivre quand nous avions treize ans – dans ses lettres, j’aurais voulu trouver des regrets plus saignants pour Lyon, égoïstement, sans penser à ce que lui aurait coûté d’exprimer cette peine. Mais en lisant les textes de Guillaume Sire, je me dis qu’il était bien normal de ne plus penser à nos fleuves et nos collines (hélas, Lyon n’appartient qu’en désir au royaume alpin…). Comme il doit être bon d’être de quelque part, quand ce quelque part est Toulouse. Il y a un peu de Sparte (de la mienne, en tout cas), dans cette ville que le soleil semble acculer contre les Pyrénées. Je vous laisse lire.

Ce qu'il reste des brumes

D’un côté la Méditerranée : miroir de feu hellénique ;
De l’autre l’Atlantique : voiles blanches, colère ;
Les Pyrénées : cheveux de glace, flancs d’éboulis ;
Le Lauragais ; le Gers ;
Lotissements aux abords des châteaux, mauvais vins, trafiquants,
Aristos fauchés,
Pizzaïolos.

Dans la voix, les Toulousains ont des billes de fer. Ils ne parlent pas, mais brisent des cagettes dans leurs coffres tourbeux.
Leurs jambes s’arquent autour du souvenir des chevaux avec lesquels leurs ancêtres labouraient les pâtis.

Les églises bandent au chaud soleil. Les rues s’amoncellent vers la sortie. Je suis brun, malade, colossal, cathare, paranoïde, hasardeux et chimérique. La même torpeur nous anime,
Ma ville et moi,
Qui saigne le jour et fond la nuit.

Toulouse est wisigothique depuis toujours, déjà avant les Wisigoths. Cité violente et vaniteuse, jaillie du sexe de l’Histoire.
Toute son architecture païenne est dédiée à la Lune (Notre Dame de la…

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Ville

I

Étrangler
De larges avenues en étroites saignées
Est affaire de murs et d’un peu d’arrogance
(Le ciel n’est pas plus près
Ni le salut moins loin)

II

Gratte-ciels
Vertiges de façade
Forêts trop avides oppressant de leur hâte
Un vague jour exsangue de fond de ravin
(Non, nulle saison)

Têtues les ombres rampent
De coins en appentis, d’absences en oubli
Embrasures de crimes
Moites comme fuiraient des regards compromis

Et bien que par millions, les fenêtres ne voient
Rien
Electricécité : fracassés en plein vol
Des oiseaux ensanglantent le porche des rêves

Mais que revienne comme
Elle l’avait promis
Velours rendu aux nuits
Cette fille que j’aime

Dans la ville figée son pas fera vibrer
Le chant des clairs sommets
Où se lève le jour

Ainsi, au premier pas
(Les ombres se terrent dans leurs flaques d’effroi)
Au premier pas éclot
La Fleur Soleil Levant

Au second pas, la rue
Se laisse traverser
C’est dans ses eaux mêlées
Une rivière en joie prise au gué d’un rayon

Sur l’asphalte luisant de toutes ses écailles
Frémissent les sept ciels
Etages de nuages gorgés de clarté
Espiègles caravelles

Le vent s’en vient folâtre
Souffleter les fenêtres
Peuple de paupières
Jusqu’au décillement

Que s’ébrouent les remparts !
Que se dresse le jour avec ses blanches lames !

Déployant leurs couleurs cette tour et puis l’autre
S’en vont gagner le large
Puis celle-ci, puis celle-là, et tous
A pieds, à roues, à tire d’ailes et de cris
Tous nous prenons le vent

Devant nous marche
Hana
Légère et dense
Comme dansent les sternes à la pointe des airs
En équilibre sur la courbe de la terre

Sous son pas se délie
L’envergure des vagues

Un temps à jardiner

Il fait un temps à jardiner
Impossible de l’ignorer
Le ciel est tendre
La brise tend
Une joue amicale

Entre les berges la rivière
Dans son armure de reflets
Se souvient d’avoir été dragon
Sur les branches nues la lumière ramifie
Une très vieille fièvre échappée du secret

La ville vacille au bord du printemps
Ne dirait-on pas qu’un tremblement gagne
Les parallèles et les perpendiculaires
Et s’il fait clair, qu’hésite le compas
Dans les angles tracés au cordeau de l’hiver ?

Béton-acier, armé-trempé, murailles
Inoxydables et trop sûres tenailles
Ne bandez pas en vain votre pauvre sclérose
Rien ne peut contenir
Cette courbe qui vient au ciel de février

Et parmi les hommes en est-il un
D’assez aveugle ou d’assez sourd
D’assez absent, d’assez renié
Que ne le gagne aussi l’inflation de la sève
Tumescence de conquêtes et de rêves ?

Seuls peut-être ceux dont les racines broyées
Empoisonnent le cœur d’une illusion de liberté
Vont s’ignorant, arrogants et perdus
Comme n’étant jamais venus
Au monde

Et pour eux
Le monde prie