Nœud (2)

Au milieu de la vie je dénombre les nœuds
encore là noués

La Seine antique évente autour des peupliers
le bleu que prend le soir tremblant au bord du noir
et les rires
les rires des marcheurs qui ne halent plus rien
sans ombre dans la nuit
m’écorchent

Ô silence silence
qui sans répit m’assoiffe

Dans un train de midi j’ai croisé l’autre jour
un peintre dont j’avais autrefois été proche
et me suis demandé si renouer
ou rengainer
et s’il fallait pêcher dans la nasse des mots
ayant manqué leur cible
ses yeux encore bleus

Au milieu de la vie je dénombre les nœuds
à demi dénoués

*

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Ceci et cela

dix ans

le monde en son essor a poussé des racines
puis la ramure où se tend vagabonde
l’innombrable voilure du ciel

dans l’herbe des talus et l’ombre des taillis
j’ai appris ânonnant les gammes de la joie
à compter les saisons
et parfois
le jour m’ayant heurtée au diapason du vent
je perçois le songe d’un chant

mais puisqu’il faut tout dire
sous peine de ténèbres plus que de souillure
sous peine de néant

oui puisqu’il faut tout dire

le temps en son essor a racorni le monde
autour d’un doigt
autour d’un ventre

entre des murs qui ne gardent de rien
plus chétifs qu’un mensonge
les gorges rétrécies
allaitent des courants bien trop prompts à la crue
tandis qu’à force de crocs émoussés
la rancune insatiable mâche et remâche
son cri de fauve aux abois

en somme le vilain miracle de l’amour
asséchant le cours de mon sang
sur le vain parchemin des années

*

Perdre

A telle heure trépassée
L’éblouissement
Au destin m’a dérobée

Interroger la perte :
voir resurgir
l’âpreté de grandir

c’était t’en souviens-tu
laisser en soi le temps creuser le lit de nuits
avides
la sculpture du vide
modeler monacal le volume d’absence
dont la forme en chacun intimement dessine
le contour(nement) cru de ses propres carences

vois comme ici la ligne embrasse à vif
la chute
matière-pesanteur
torrent précipité de la source éternelle
dans le fleuve où jamais on ne baigne deux fois
sa soif
ni même une : on se noie
dans la fuite à l’envi
n’ayant fermé ses mains sur la joie sans partage
qu’au temps d’avant le temps, qu’au plein d’avant les âges
(ironie : l’amnésie l’aphasie la folie
où se défont les jours
seules le commémorent)

regarde comme autour la surface s’entaille
de nervures regrets et de griffes colères
bas-reliefs d’une chair qui à céder renâcle
et veut zébrer le vide
de larmes et de mots et de cris et de corps
de chutes et de sciures
– ô griffes et nervures
stèles expiatoires !
fidèles sur des routes ensablées d’oubli

or si pour témoigner comme vous de la perte
je sonde les voix creuses des orgues anciennes
les chantres de ma peine prophète anathème
je les trouve
muettes.

S’effritant ma mémoire
petit à petit
les a comblées de terre

et le Vent qui passait ne trouvant à abattre
rempart ni forteresse
donna sans y penser une goutte et trois graines
samares de l’érable de l’orme et du frêne

ce fut tout

là où se dresse l’Arbre
lumière faite chair
colonne entre les mondes vaisseau d’outre-ciel
la perte enfin se perd

si le grain de blé tombé en terre ne meurt
il reste seul


Contribution à l’Agenda Ironique orchestré pour ce mois de juillet par Joséphine Lanesem. Le très beau sujet, La Perte en une phrase, est à lire sur son blog. Vous y gagnerez au passage un poème d’Elizabeth Bishop, One art.