Du pareil au même

Il a plu. Sur le chemin de l’école, nous longeons le grand pré pour ne pas risquer les chaussures vernies de la petite. Du côté de la ville, par-dessus le clocher de la cathédrale, glisse une superposition de plumes noires.
Par beau temps, nous nous élançons éperdus dans ce pré comme on se jette à la mer, roulant dans le soleil qui s’égoutte des herbes. Dans le ciel débarrassé des toits, rendu à sa puissance ascensionnelle, les goélands répondent aux cris des enfants. Tout fouette en nous le sentiment du privilège d’être vivant.
Sur l’herbe du petit rond-point, les fleurs des carottes sauvages me font de l’œil (j’en veux dans mon jardin, il va me falloir attendre de pouvoir subtiliser les graines). Au-delà, les écoliers longent le bâtiment pansu du centre paroissial anglican, passent l’église en silex que garde un jardin où tanguent des pierres tombales ivres, puis l’épicerie-pharmacie-papeterie-bureau de poste. Nous y voilà.

A Paris, les directrices (Mme Maréchal et Mme Camps, ça ne s’invente pas !) gardaient la porte de l’institution : pas question d’en laisser franchir le seuil aux parents d’enfants du primaire. Les hauts murs de pierre serraient dans leur ombre la petite cour comme un monastère le secret de son cloître. Ici au contraire, tout est ouvert ; l’espace est le luxe des petites villes. Les bâtiments de plain-pied s’étalent confortablement sous les têtes de tournesols géants, on voit l’intérieur des salles de classe. La cour est vaste, les clôtures assaillies de plants de tomate, et il y a les terrains boisés de la Forest School (une matière au programme, s’il vous plaît) où tout apprenti citoyen britannique doit faire ses preuves en confection de pâtés de boue, construction de cabane et de four à pain, allumage de feu de brindilles, manipulation d’invertébrés, plantation de légumes, etc. J’entends des mamans s’enthousiasmer pour une nouvelle crèche où les enfants passent la journée en plein air, quelle que soit la météo, emmitouflés de textiles imperméables. C’est à la quantité de boue rapatriée chaque soir qu’on mesure l’épanouissement des bambins. Faut-il la déloger au couteau, on touche à l’extase. Autres horizons, autres mœurs.

Je m’étonne de voir le monde si peu changé ici, malgré le séisme du Brexit dont je ne dirai rien pour ne pas perdre la tête, mon sang-froid et la volonté de vivre. J’ai retrouvé assises sur les nappes de pique-nique les mêmes mères offrant les mêmes gâteaux, presque dans la position dans laquelle je les ai vues pour la dernière fois il y a un peu plus de deux ans. Je le leur fais remarquer, elles rient, prétendent n’avoir rien fait d’intéressant durant ces deux années. Mon fils retrouve comme s’il les avait quittés hier les copains à qui il avait fait la promesse de revenir « when I am eight years old » (il ferait un mauvais politicien – en revanche, son sens de la chicane fait entrevoir des possibilités au barreau). Près de Glebe Cottage, je reconnais à sa voix, avant même de l’apercevoir, Laura qui toujours proclame comme si elle était en chaire, décalée, pâle, brune aux yeux bleus – irlandaise. Nous ne nous parlons pas – je ne suis pas sûre d’être vraiment ici.

En ville aussi, tant de figures familières ! Le chanteur barbu à la voix rauque orne toujours les marches de la fontaine devant la porte monumentale de la cathédrale. La jeune rockeuse toute en jambes monte et descend la colline comme autrefois, mais c’est maintenant une femme, elle a lâché ses cheveux, vous regarde dans les yeux et porte le noir avec plus de confiance. George Ogilvie, en revanche, a quitté la ville. Il balade sa guitare à travers le pays, de salle de concert en festival, et, monté en grade, chante ses compositions plutôt que des reprises. C’est un peu dommage, car j’aimais la façon dont sa voix colorait les chansons des autres. Au bord de la rivière, les garçons braconnent, le regard et le corps prêts à la fuite. Dans ce pays, les jeunes hommes de la classe qu’on appelait ouvrière ont très souvent ce regard de bête traquée, cette bouche un peu amère ou méprisante, cette façon de maintenir leur corps au bord de la bagarre. Je ne sais s’ils en sont tout à fait conscients, s’ils entendent ainsi marquer leur virilité ; j’y lis une forme de peur que j’aurais presque envie d’apprivoiser.

Cette étrange permanence des choses tend à renforcer l’impression que les deux années passées à Paris ne sont qu’une parenthèse, peut-être une illusion. Déjà, je dois faire effort pour me souvenir de notre vie dans ce coin du quatorzième, de ceux que nous y avons rencontrés et aimés – comme on aime ceux qui ne sont destinés qu’à passer -, des choses données et gagnées et qui ne reviendront pas. Etrangement, c’est au club de judo que mon esprit s’accroche pour tenter de ne pas laisser engloutir – déjà ! – deux années de nos vies. La présence en mon cœur des amis de longue date retrouvés à Paris, elle, n’est pas soumise aux aléas des circonstances et aux exactions de ma mémoire.

J’ai conscience de parler étrangement de la mémoire, que d’autres envisagent comme un coffre à trésor, une bibliothèque, un palais aux innombrables chambres, un tiroir à secrets, c’est-à-dire comme un espace de dépôt, un lieu qu’il est possible de remplir, d’explorer, d’habiter, et qui dans les bourrasques de la vie peut servir d’asile. A rebours, l’image qui me vient quand je pense à la mienne, c’est le chien-balais d’Alice au pays des merveilles : ma mémoire est oubli en action. Néanmoins, je crois qu’en dépit de ce que la surface de l’expérience nous fait percevoir, tout demeure, en un lieu inaccessible à la conscience éveillée. De fait, une croyance en l’éternité explique seule que je puisse vivre sans désespoir avec ce balais qui me fouette les talons. Cette croyance, autrefois un effort tout intellectuel et théorique, a fini par s’incarner à travers l’attention portée aux plantes. Il me semble qu’il ne s’agit pas du cycle des saisons, des résurrections printanières, etc, toutes choses qui confirment le temps, le réalisent, plus qu’elles ne le remettent en question. Bien sûr, on pourrait dire que l’éternité se laisse imaginer à travers l’immobilité suggérée par le retour à l’identique du même cycle. Cependant, il me semble qu’on peut la pressentir (…mes mots imbéciles, chétifs, usés…) en regardant un arbre, tout simplement, sans considération de son devenir. L’arbre est entièrement là et n’est pas là. Il est symbole et négation du symbole. Sa présence est si intensément physique qu’elle fait exploser les frontières de la sensation et du corps. Des distinctions s’abolissent qui n’étaient peut-être qu’imaginaires, le présent s’amplifie.

Il y a du changement, malgré tout. Je trouve Canterbury plus beau que dans mon souvenir. Ecrire m’a changée. L’écriture oblige à éveiller tous ses sens tandis que l’on parcourt des sentiers intérieurs, à pétrir et labourer la matière dont on est fait, à être dans une plus étroite adéquation avec soi. Le regard se précise. Par exemple, je vois à présent une évidence qui m’avait jusqu’ici échappé : c’est la rivière qui fait Canterbury, non pas dans un sens historique, bien que cela soit certainement vrai, mais comme le nom fait le personnage, l’herbe le vent et la colline, ou l’abeille la fleur. Mais ce billet est assez déjà long et la Stour (prononcez comme flower) mérite mieux qu’une phrase de conclusion.

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