Quetzalcoatl

 

 

La brise froisse à peine l’ourlet de mon rêve

Le silence est ardent

A l’Occident fulmine un symbole inconnu

Fendant le bouclier riveté de la nuit
Dérive magmatique
Cuirassé de consonnes un dieu étranger

Le feu de ses écailles a fauché les étoiles
Et sous le vent de ses plumes s’ébroue
Un peuple de volcans éperdus

Crachats immémoriaux
Exhalaisons
Acclamations

Puis le silence

Or mes yeux d’avoir cru gèlent dans leur orbite

Le lendemain le ciel est clair
Plus qu’un bouquet de cimes
Une haleine enivrante s’attarde dans l’air
La nostalgie
Cherche son ancre

 

 

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Sur le boulevard Brune (et la rue d’Alésia)

Je me suis recouchée dans le lit de ma fille. Je fais défiler du néant sur mon téléphone, des articles qui ne valent pas la peine d’être lus et que je lis, consciencieusement, en guise de somnifère. Mes yeux se ferment, je m’enfonce.

Soudain, contraction du cœur, sursaut synaptique. La descente s’interrompt.

Ma peau éclot sous le soleil. C’est un beau jour de mai sur les grands boulevards. Vers quinze heures le mardi, les larges trottoirs sont à peine peuplés, et l’on perçoit le bruissement des sophoras quand s’estompe le long chuintement du tramway. Une extase tranquille, de celles qui couronnent un effort, quand au bout d’une ascension on a repris son souffle, glisse le long des façades de pierre.

Je ne donne pas la main au petit garçon qui gambade derrière moi. Il voudrait de temps en temps me raconter des choses, mais sa voix me pèse, mes antennes se rétractent. Parfois, et ça me pince d’y penser, je m’obstrue d’écouteurs et réclame le silence.

La ville soupire de contentement. Les feuilles s’étirent pour couver l’été. Il y a la superette où nous achetons des gauffrettes au miel. Il y a le modeste étal du fleuriste où nous nous arrêtons toujours, une minute ou deux, pour regarder les plantes en leur exil. Il y a les mauvaises herbes au pied des arbres, prises dans les grilles, et que nous trouvons belles. Le petit garçon aime les choses vivantes. Il a une façon de les connaître, distincte de l’identification, que je sais sacrée. Le docteur D. semble elle aussi trouver, dans les dessins du petit garçon et ses origami, quelque signe parent de la merveille. (Le docteur D. porte des lunettes à montures noires et de jolies chaussures à talons – juste de la bonne hauteur. C’est pour aller la voir que nous fendons la tendresse du printemps. Peut-être est-ce là la prescription qu’en secret elle délivre vraiment.)

Sur ces trottoirs nous n’avons fait que passer. Pourtant c’est eux qui reviennent au seuil du sommeil, m’en barrant l’accès, pour me montrer combien de joie, d’indescriptible joie, s’est glissée sous mes semelles sans que mes yeux la voient. Serais-je plus riche aujourd’hui si j’avais perçu le présent de cette joie aussi bien qu’à présent son souvenir ? Il est vrai que, ce que la conscience néglige, la chair le recueille patiemment. Mais si chair et conscience pouvaient œuvrer ensemble ? (Je soupçonne qu’au fond, mon regret – douloureux – porte surtout à l’endroit du petit garçon que j’aurais dû savoir écouter, et qui ne reviendra plus. Peut-être saurai-je écouter le grand garçon qui est encore avec moi).


N.B. J’ai vérifié mes arbres. Le boulevard Brune est bordé de platanes. Les sophoras et le fleuriste se trouvent rue d’Alésia, notre chemin vers l’hôpital Sainte-Anne où les consultations du docteur D. furent un temps délocalisées pour cause de travaux.

 

 

Khôlle

A la Maîtresse W.

J’ânonnais encore lorsque le diagnostic tomba :
Lecture de myope.

Mes œillères de sourde frémirent
Fossiles de branchies

Exsangue sur la civière où bavait son sang
D’encre
Céline – Louis-Ferdinand – résistait
Sans un mot (le croirez-vous)
Stoïque ou ahuri
A l’égratignement de ma vénération

Du démon torrentiel de sa langue
Ma loupe besogneuse extrayait l’avatar
D’une flaque –
Ma foi c’est un talent
Dont l’auguste vestale veilla sans tarder
A le venger

 

Bredouille

Fouillé partout dans mes classeurs de grec pour chercher un texte que je voulais traduire, à l’exemple de Joséphine. Ironie du sort, c’est l’amour que m’inspirait ce texte qui le soustrait aujourd’hui à mes recherches : ne l’avais-je pas diligemment retiré du classeur pour le serrer dans quelque pochette destinée aux coups de cœur ? Pochette aussi précieuse qu’introuvable, comme il se doit. Un texte que j’ai su par cœur, que j’ai encré cent fois sur mes trousses et mes intercalaires, et qu’il est désormais impossible, évidemment, de faire recracher à ma mémoire.

Eh bien, à quoi sert Internet, me direz-vous ? Oui, bien sûr, mais ce que je cherchais, c’était surtout le polycopié de la Maîtresse N., couvert de ses annotations, dans cette écriture ronde qui convenait si peu à son tempérament de bretteuse et ne donnait aucune idée de la façon qu’elle avait d’attaquer Thucydide et Lucien, la plume rageuse, mâchonnant sa langue dont la pointe faisait pousser une sphère baladeuse dans le creux de sa joue. Homère seul faisait descendre sur elle un air de sérénité rêveuse, freinant le débit de sa voix pour y couler une douceur un peu distante. Même les séances de scansion, où nous charcutions des vers l’un après l’autre (les vers, les élèves aussi) en quête d’un rythme (longue – brève – brève ; galope, galope, petit helléniste ; saute la césure ; et hop, on recommence) , étaient un plaisir. C’était une Maîtresse que nous aimions, franche, se fâchant sans retenue sur les copies, mais juste et soupesant la langue avec une admirable subtilité.

En attendant de remettre la main sur ce texte fugueur, j’ai épousseté ma page d’accueil qui laissait à désirer. La page About mérite également le balais, mais cela attendra.

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Prométhée enchaîné, Nicolas-Sébastien Adam, au Louvre.