Bredouille

Fouillé partout dans mes classeurs de grec pour chercher un texte que je voulais traduire, à l’exemple de Joséphine. Ironie du sort, c’est l’amour que m’inspirait ce texte qui le soustrait aujourd’hui à mes recherches : ne l’avais-je pas diligemment retiré du classeur pour le serrer dans quelque pochette destinée aux coups de cœur ? Pochette aussi précieuse qu’introuvable, comme il se doit. Un texte que j’ai su par cœur, que j’ai encré cent fois sur mes trousses et mes intercalaires, et qu’il est désormais impossible, évidemment, de faire recracher à ma mémoire.

Eh bien, à quoi sert Internet, me direz-vous ? Oui, bien sûr, mais ce que je cherchais, c’était surtout le polycopié de la Maîtresse N., couvert de ses annotations, dans cette écriture ronde qui convenait si peu à son tempérament de bretteuse et ne donnait aucune idée de la façon qu’elle avait d’attaquer Thucydide et Lucien, la plume rageuse, mâchonnant sa langue dont la pointe faisait pousser une sphère baladeuse dans le creux de sa joue. Homère seul faisait descendre sur elle un air de sérénité rêveuse, freinant le débit de sa voix pour y couler une douceur un peu distante. Même les séances de scansion, où nous charcutions des vers l’un après l’autre (les vers, les élèves aussi) en quête d’un rythme (longue – brève – brève ; galope, galope, petit helléniste ; saute la césure ; et hop, on recommence) , étaient un plaisir. C’était une Maîtresse que nous aimions, franche, se fâchant sans retenue sur les copies, mais juste et soupesant la langue avec une admirable subtilité.

En attendant de remettre la main sur ce texte fugueur, j’ai épousseté ma page d’accueil qui laissait à désirer. La page About mérite également le balais, mais cela attendra.

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Prométhée enchaîné, Nicolas-Sébastien Adam, au Louvre.

Au jardin

C’est ici, c’est ce portail, mettez-y l’épaule
il coince un peu tout ça est vieux
pourtant voyez il ne tient plus qu’au lierre
– et ce que lierre tient, qui le lui reprendra ?
les ciseaux sont rangés fini de batailler

fermez les yeux tendez l’oreille
vous reconnaîtrez la chanson
toujours la même, jamais pareille
se souvenant des choses vivantes
dans la ronde qui court de la mort à la vie

prêtez l’oreille entendez donc
l’éperlement de l’eau
semée dans le jardin où frémissent les merles
gardiens du hêtre pourpre et du doux cornouiller
arbres de lumière et de miséricorde

et plus bas encore
le soupir d’aise des hortensias qui s’ébrouent
tout étoilés de soie sous la bruine natale
glacées de rosée les fines lames des herbes
qu’aucun arbre en sa gloire ne peut égaler

fantasque et velouté
le pas chassé du vent caressant une à une
les mille mains tendues des érables amis
les coupes ciselées de l’Osakazuki
où les saisons nomades boivent en passant

plus sonore
sous le lierre immortel l’éveil perpétuel
des clématites entrelacées
tandis que tout là-haut dans le ciel retentit
la lutte herculéenne où s’étranglent sans merci
le chèvrefeuille et la glycine
et selon la saison l’un l’emporte puis l’autre

mais oui
si peu de terre et tant de vie

et ce chant c’est le merle amoureux qui se pose
sur la branche où se suspend le ciel

Si tu reviens

Il est tard, l’ombre vient. Mon esprit vagabonde
J’écoute une chanson. Et soudain, je te vois
Jeune dieu se levant sur le monde assombri
Astre double à ton astre jumeau étranger

Frère à l’âme brisée, égaré de toi-même
Qui sais mieux que quiconque le chant de l’exil
Te souviens-tu ce soir de ma voix, de ma main
Souviens-toi, je t’aimais, et n’osais te le dire

Je revois la prison au pied de la falaise
Gardée de toutes parts de vagues mugissantes
Où tu voulus sceller le désir de puissance
L’envers de ton visage – avant qu’il t’engloutît

Je revois du péché la blafarde souillure
Sur tes lèvres amères autrefois si pures…
Dans la nuit où elle erre en mal de ses racines
Mon âme te désire et lentement se creuse

Sur mes ténèbres que s’illumine ta face
Dans mon absence que renaisse ta présence
Et qu’au creux de ma faim se donne ton regard
De loin en loin si proche – oh, je te le promets

Tout sera renoué, toutes choses nouvelles,
Comme houle naissante, écume du matin
Percée de la saison, tache d’encre de l’aube…
Saga, de tes lointains, Saga, si tu reviens

 

Photo Kuno Lechner