Inachevé

*

Dans l’anis vert du printemps
cherchant la sève dont tes lèvres
promettaient à jamais d’allaiter mon sourire
j’ai trouvé le germe de novembre

et je n’ai pas pleuré

c’étaient
la prime enfance de la pluie
et l’os immaculé du bois feignant la mort
le fin craquèlement de limbes roussis
pour la faim de ramures futures
et la flamme et le gel de concert crépitant
par le tricot des nervures

en somme la comptine de naissances augurées
un trésor de consonnes et de dents de lait

*

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Mue

Un matin tu te lèves, l’été n’est plus là.

Le fond de l’air est blanc. Un voile émousse toute pointe de couleur et de son, une astringence travaille l’espace. Bien que loin de toute campagne, tu perçois dans cette infusion de brume l’haleine des vallons où s’embrasent sans chaleur des rousseurs éphémères. Ainsi se réincarne l’automne provençal de tes noces, tes os ébréchés d’un mistral acéré mordant la vigne jusqu’au sang, et contre le ciel plus or que bleu tout le coteau criait au meurtre – beauté d’un Delacroix. Dans ton ventre craque aussitôt, feu immatériel, le puissant désir d’une flambée.
Rien ne trouble ton cœur plus que l’instant où l’année vire, et s’impose le nouvel ordre – tu cilles tandis qu’éclate l’amnésie de ton corps, ainsi fait qu’il lui est impossible de concevoir d’autre saison que celle sous l’emprise de laquelle il se tient. Le vernis se fend de la silhouette, de la personne que tu faisais tienne dans l’aisance de l’été, centre de gravité diffus à la surface de la peau, bregma ouvert au zénith, doigts et langue solaires. La mue est instantanée : des vapeurs exhalées de fond de val en miroir lacustre, tu renais automnal, le sang alenti mais plus riche, forant dans l’humus de ta chair avec le ferme dessein des détritivores sous le couvert des feuilles, tressant un dense mycélium de souvenirs et de songes mêlés. Selon l’heure et l’humeur, le vent attise ou menace le brasier de tes entrailles où fume doucement l’attente d’épices destinées aux banquets de l’hiver. Ta main déjà fouille le fond du placard en quête de la muscade et de la cannelle, remisées derrière les herbes de beau temps. Contre toute tentation de caducité (humeur, dents, immunité, délabrements intestinaux), s’en remettre à la toute-puissance du clou de girofle, en crucifier les points cardinaux de la mélancolie. Cannelle, girofle, muscade ; écorce, fleur et fruit : tu te crois protégé par le chiffre divin.
Les yeux de sel de l’été et son grand cri sans ombre, éteints, n’ont jamais existé : depuis toujours le monde chute sourdement du vermeil à l’airain, craquelant comme le bois qui cède à la flamme.
Au bout de ton nez se pose une bulle de froidure qu’au terme inconcevable de l’hiver, si Dieu te prête vie, la lance du printemps…


Pour l’Agenda ironique de septembre(Y a-t-il quelque autre incapable de répondre correctement à sa propre consigne ?)

Un intéressant article (en anglais) sur le nom scientifique du giroflier, Syzygium aromaticum, par lequel cet arbre d’Indonésie aux multiples vertus peut prétendre se loger dans les orbites magiques du mot syzygie.

Saisons

La poésie est une activité saisonnière. Non pas en ce qu’elle serait attachée à une saison plus qu’à une autre, mais en ce qu’elle sert de canal à ce que chacune susurre en passant. Comme le jardinage, elle vacille en équilibre sur le dos du temps qui court, attentive à cette note dans le halètement qui ne change pas, au souffle qui inspire en expirant, inexpire, exinspire. Bien des voix trahissent pourtant une affinité avec l’un ou l’autre des visages de l’année.
Il y en a que l’aiguillon de la mort fait chanter dans la splendeur de l’automne, et c’est leur parole au goût fumé de feuille émiettée que la bouche de mes maîtres a d’abord fait retentir sous les platanes roussis. Enfant de septembre, je me croyais destinée à la mélancolie.
D’autres sont plus réceptifs aux crissements étouffés de l’hiver, à sa blancheur de cristal qui se rêve plume, au silence qu’il serre dans le plein des troncs. Je crois que ce sont des auteurs japonais qui ont ouvert mon oreille à la beauté de cette parole tue – sans surprise, la bise a emporté leur nom. Leur art matérialisait le feuilletage de l’hiver sans en altérer la délicate structure ; ils ne me semblaient pas guetter sous les couches de neige, de tissus soyeux ou matelassés, de solitude et de non-dits, les signes de l’après. Ils laissaient aux idéogrammes des ramures noires leur mystère. Leurs phrases contournaient lentement un cœur hibernant, attentives à ne point effleurer son absence de songe – perfection de la mort dans la vie.
Les plus nombreux, peut-être, s’ébrouent avec la nature, poètes du printemps, de l’éveil oublieux, de la jeunesse hâtive et amoureuse. Ils vont d’un pas dansant, semelles songeuses et bras rayonnants, invités à la fête. Peut-être ne puis-je nier être de ceux-là, car je dois reconnaître que la sève me pétille au premier jour clair de février, avec l’éclosion des violettes. Cependant, février est pour moi la ligne – le pas de tir – d’où se tend l’arc qui vise au solstice prochain. Comment interpréter autrement sa pureté toute minérale ? Le soleil de février est d’un été sans feu. Sans lui, les pluies de mars, les giboulées d’avril, les promesses toujours trahies de mai finiraient par dissoudre tout à fait l’espoir. Il rend l’eau du ciel transitoire, du moins dans les contrées où j’ai grandi. Et si je crains la chaleur, c’est avec révérence, comme on craint celui pour lequel le désir vous écorche et dont l’attouchement trop longtemps attendu vous arrache un grand cri ; les voix que j’aime d’amour ne touchent pas à la lyre éthérée, mais jaillissent de corps tendus entre nadir et zénith, la peau parcheminée, avec au ventre une flamme dérobée au foyer de l’été. Mots craquelés de lumière, d’une essence dense et odorante, langue épineuse et splendide, bouches dénonçant et décelant, proclamant, prophétisant, manifestant.
La braise de l’été est le seul inconfort dont la soif me trouble. C’est elle que je salue depuis le rivage de février. Quand surgit le solstice pour embraser la terre, je suis déjà vaincue.

Sakura

Il y a un arbre dans le champ près de chez moi
Le vent frôle en passant les rubans de couleurs
Que des mains en tremblant ont noués pour qu’y pleure
La ronde des saisons en souvenir de toi
Claire.

L’arbre est un cerisier. Son écorce striée
De soie pourpre et de cendre est faite pour la main
Et fête pour les yeux. En suivant le chemin
Déployé par ses bras on voit se ramifier
La lumière.

Au lever du printemps il s’étire et scintille
Et danse dans la brise. Lorsque l’été descend
Le feuillage plus dense voile les rubans
Mais dans l’ombre mouvante ils sont là qui distillent
Leur prière.

De toi, je ne sais rien et c’est sans importance
Sur le pèlerinage des quatre saisons
Mes pas l’un après l’autre espèrent l’oraison
Fidèle et éblouie des pétales qui dansent
Ephémères.