Combien manque

*

Combien manque à mon corps
ta somme de splendeur
l’impossible
impalpable
indubitable feu
qui m’absente à mes jours
m’aveugle à leur couleur

est-ce la nuit qui déborde ses rives
le paradis qui maraude en deçà ?

(telle brûlure dans la pulpe du rêve
vive
plus que tout souvenir)

C’est ainsi que je te connus :

dressé au mitan de l’été
d’une épaule à l’autre présentant à l’arbre
lourd de maintes fois ta vie
l’arc tendu et le joug du destin

à peine tremblées dans l’huile des chaleurs
vos verticales en miroir
juste vacillement de pesanteurs

et bleuis au sang de l’été
tes yeux
sa sève
vos âmes conjointes dans la lutte
fauchées ensemble quand vint l’heure
où la hache à son tronc lia ta main

J’ai longtemps cru cet été
tout près de fleurir
(ce soir peut-être, demain sans doute)
à trois pas en aval du chemin
où la poussière semblait d’or –

Mais le vent a tourné à l’automne :
au fond de son filet
ce peu d’or
n’est qu’effritement des platanes

A trois pas en amont l’été
en attend d’autres

mais en moi tu demeures
debout
ton dos la colonne du ciel

*

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Nœud (2)

Au milieu de la vie je dénombre les nœuds
encore là noués

La Seine antique évente autour des peupliers
le bleu que prend le soir tremblant au bord du noir
et les rires
les rires des marcheurs qui ne halent plus rien
sans ombre dans la nuit
m’écorchent

Ô silence silence
qui sans répit m’assoiffe

Dans un train de midi j’ai croisé l’autre jour
un peintre dont j’avais autrefois été proche
et me suis demandé si renouer
ou rengainer
et s’il fallait pêcher dans la nasse des mots
ayant manqué leur cible
ses yeux encore bleus

Au milieu de la vie je dénombre les nœuds
à demi dénoués

*

Ceci et cela

dix ans

le monde en son essor a poussé des racines
puis la ramure où se tend vagabonde
l’innombrable voilure du ciel

dans l’herbe des talus et l’ombre des taillis
j’ai appris ânonnant les gammes de la joie
à compter les saisons
et parfois
le jour m’ayant heurtée au diapason du vent
je perçois le songe d’un chant

mais puisqu’il faut tout dire
sous peine de ténèbres plus que de souillure
sous peine de néant

oui puisqu’il faut tout dire

le temps en son essor a racorni le monde
autour d’un doigt
autour d’un ventre

entre des murs qui ne gardent de rien
plus chétifs qu’un mensonge
les gorges rétrécies
allaitent des courants bien trop prompts à la crue
tandis qu’à force de crocs émoussés
la rancune insatiable mâche et remâche
son cri de fauve aux abois

en somme le vilain miracle de l’amour
asséchant le cours de mon sang
sur le vain parchemin des années

*

L’arbre de la foi

A Jehanne

*

l’arbre de la foi ?

je suis couchée dessous
le ciel se ceint de feuilles
cela suffit peut-être

doucement y bourgeonnent les ailes des anges
leur voix de plumes
ce long silence d’en-deçà de la racine
obscur et étranger plus encor que la chair

par-delà la feuillée le ciel joue à plier
l’aune de la promesse :
ce qui à l’instant paraissait frôler la cime
déjà s’est résorbé
– et cet effort
du ventre de l’âme et du corps
insoutenable de tristesse cet effort
doit trouver ailleurs sa raison

à la plus basse branche
j’avais pourtant pendu les armes de l’enfance ;
de la pointe des pieds aux doigts écartelée
je les avais pendues

et il me semble bien avoir tantôt grimpé
là-haut, jusqu’à la branche
d’où l’on voit les chemins et le cours des vallées
et le seuil où l’angelus porte nos pas

sur mon visage s’était posé
le sceau de nacre des nuages

et si c’était en songe ?

et si c’était en songe
je connais les crues du fleuve des rêves

*

Sur Le Cirque bleu

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*

Approche mon aimée
Cette nuit est propice
Dénoue ta longue natte et ombre tes paupières
Du pigment bleu des songes
– Ensemble pénétrons dans les eaux giboyeuses

Entends-tu bien-aimée
Hennissant de désir sous l’archet de la lune
La verdeur vagabonde de l’été ?
Garde-toi de son œil plein de mélancolie
D’autres s’y sont noyés

Or s’approche dansant
Et plus saint que l’Espagne livide
Foulant ton front de neige et ton ventre grenat
Vacillant et livré, absout et triomphant
L’amour ivre et trempé au sang cru de la joie

Ayant ensorcelé la crécelle du coq
Il se love en la mandorle de tes bras
Jusqu’à ce que le frôle
Entre deux eaux, furtive
L’écaille d’obsidienne d’un vain souvenir


Participation à l’Agenda Ironique d’avril, organisé ce mois par L’Atelier sous les feuilles autour du Cirque bleu de Chagall.

Blanche

Dans ma tête intermittente
une ville dérive
blanche

Il suffit que conspirent dans un angle ébloui
un mur et un rayon :
oblique je bute
– les jeux sont ainsi faits –
à la racine du mystère

Dans les éclats de ma chute se lèvent
aveugles et prémonitoires
des tours au front de phares
un échiquier de façades
et de fenêtres rares
comme des yeux meurtris par un reflet de flamme
sur une épée levée à mi-chemin des douves

On chercherait en vain le refuge d’une ombre
d’un arbre
ou bien d’un souvenir :
ce que gardent les murs, nul
ne le sait ni ne s’en préoccupe –
ils sont habités de l’extérieur
par le cobalt des cimes et le diamant des
ruines

et dans les rues désertes dévale un long cri
oh mémoire des os
qui prend les apparences par leur cœur de marbre
et les fait chanter juste

 

*

Scarcity

And here I am
Sitting in a mizzle between two sunny spells
My insides full of unspoken words
Which stir and churn and seethe and swirl
Am I sitting they make me stand
Am I standing they make me fall
And lying down they make me cry
A broken-winged call.
All too common, the need to write
That craving to make love, only
Not a idea nor a lover
In sight
Sigh
Whatever idea in evening’s mercy
There might yet pass, never is it
Of the right shape and density
Too dark in hue, too light in weight
Too poor and late.
Ajar its mouth of scarcity.


Et me voici
Assise sous l’averse entre deux éclaircies
Des mots prisonniers plein les entrailles
Remue-ménage agitation
Bouillonnement et tourbillon
Assise ils me redressent
Debout ils me culbutent
Couchée me font pousser
Un cri aux ailes brisées.
Banalité, le besoin d’écrire
Cette fièvre de faire l’amour
Seulement
Pas une idée ni un amant
En vue
Tout vu.
Ce qu’il passe d’idées
Dans la clémence du soir jamais
N’est juste en forme ou densité
Teinte trop sombre, poids trop léger
Trop pauvre et trop tardif.
Mi-close bouche de pénurie.


Musaraigne

Homme
Tu es sur la terre pour plus
De souffrance et de joie qu’il n’y a
D’abeilles aux lèvres du soleil
De sève aux paupières des forêts
De peine à la racine des dents

Le reste n’est pas ton lot

Aussi
Dévêts-toi de ton manteau de pluie
Délivre tes épaules de la maille étroite
Des sagesses d’acier
Décroche les volets de tes fenêtres
Abolis sans tarder
L’auvent carrant son ombre sur ton porche, déjà 
Fissuré par l’ennui plus que par les orages

Et debout sur le seuil, pardonne 
Pardonne au vent fou qui disperse
La patience des jours et l’ardeur de la nuit

S’il faut être prudent que ta prudence soit
La flamme en la prunelle du renard
– acculé par l’hiver au linceul des clairières
Il scrute sous la neige
(Son corps, tout écoute, déjà se sent bondir)
Le murmure intermittent de la vie musaraigne
Certain de la saisir autant qu’elle est certaine
D’accoster la première au printemps

Perdre

A telle heure trépassée
L’éblouissement
Au destin m’a dérobée

Interroger la perte :
voir resurgir
l’âpreté de grandir

c’était t’en souviens-tu
laisser en soi le temps creuser le lit de nuits
avides
la sculpture du vide
modeler monacal le volume d’absence
dont la forme en chacun intimement dessine
le contour(nement) cru de ses propres carences

vois comme ici la ligne embrasse à vif
la chute
matière-pesanteur
torrent précipité de la source éternelle
dans le fleuve où jamais on ne baigne deux fois
sa soif
ni même une : on se noie
dans la fuite à l’envi
n’ayant fermé ses mains sur la joie sans partage
qu’au temps d’avant le temps, qu’au plein d’avant les âges
(ironie : l’amnésie l’aphasie la folie
où se défont les jours
seules le commémorent)

regarde comme autour la surface s’entaille
de nervures regrets et de griffes colères
bas-reliefs d’une chair qui à céder renâcle
et veut zébrer le vide
de larmes et de mots et de cris et de corps
de chutes et de sciures
– ô griffes et nervures
stèles expiatoires !
fidèles sur des routes ensablées d’oubli

or si pour témoigner comme vous de la perte
je sonde les voix creuses des orgues anciennes
les chantres de ma peine prophète anathème
je les trouve
muettes.

S’effritant ma mémoire
petit à petit
les a comblées de terre

et le Vent qui passait ne trouvant à abattre
rempart ni forteresse
donna sans y penser une goutte et trois graines
samares de l’érable de l’orme et du frêne

ce fut tout

là où se dresse l’Arbre
lumière faite chair
colonne entre les mondes vaisseau d’outre-ciel
la perte enfin se perd

si le grain de blé tombé en terre ne meurt
il reste seul


Contribution à l’Agenda Ironique orchestré pour ce mois de juillet par Joséphine Lanesem. Le très beau sujet, La Perte en une phrase, est à lire sur son blog. Vous y gagnerez au passage un poème d’Elizabeth Bishop, One art.

Ville

I

Étrangler
De larges avenues en étroites saignées
Est affaire de murs et d’un peu d’arrogance
(Le ciel n’est pas plus près
Ni le salut moins loin)

II

Gratte-ciels
Vertiges de façade
Forêts trop avides oppressant de leur hâte
Un vague jour exsangue de fond de ravin
(Non, nulle saison)

Têtues les ombres rampent
De coins en appentis, d’absences en oubli
Embrasures de crimes
Moites comme fuiraient des regards compromis

Et bien que par millions, les fenêtres ne voient
Rien
Electricécité : fracassés en plein vol
Des oiseaux ensanglantent le porche des rêves

Mais que revienne comme
Elle l’avait promis
Velours rendu aux nuits
Cette fille que j’aime

Dans la ville figée son pas fera vibrer
Le chant des clairs sommets
Où se lève le jour

Ainsi, au premier pas
(Les ombres se terrent dans leurs flaques d’effroi)
Au premier pas éclot
La Fleur Soleil Levant

Au second pas, la rue
Se laisse traverser
C’est dans ses eaux mêlées
Une rivière en joie prise au gué d’un rayon

Sur l’asphalte luisant de toutes ses écailles
Frémissent les sept ciels
Etages de nuages gorgés de clarté
Espiègles caravelles

Le vent s’en vient folâtre
Souffleter les fenêtres
Peuple de paupières
Jusqu’au décillement

Que s’ébrouent les remparts !
Que se dresse le jour avec ses blanches lames !

Déployant leurs couleurs cette tour et puis l’autre
S’en vont gagner le large
Puis celle-ci, puis celle-là, et tous
A pieds, à roues, à tire d’ailes et de cris
Tous nous prenons le vent

Devant nous marche
Hana
Légère et dense
Comme dansent les sternes à la pointe des airs
En équilibre sur la courbe de la terre

Sous son pas se délie
L’envergure des vagues

Variations sur une peau irlandaise (haïkus pour Jay)

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Quitte les côtes d’Erin
Offre-toi ami
A ma plume aimante

Sois mon personnage
Prête ton visage
Que j’y lève un paysage

Tendre peau où glissent
Moires d’ombre et de lumière
Les landes d’Irlande

Ta peau est un jaspe
Où se mirent les nuages
Venus du Ponant

Du front au menton
Neuf cent sept taches de son
Impacts de rayons

Au ciel dérobées
Les semences du Soleil
Fécondent ta peau

D’un doigt minutieux
Des archipels sur ton front
Je suis les rivages

Myriades d’îles
Où naviguent à l’aveugle
Des baisers nocturnes

(Ciel, sont-ce des rimes ?
Les mètres sont à l’envers !
Qu’elle aille au bûcher !)

Le vent de l’incendie

Est-il vrai que de ton corps ils ont brisé l’arc
Qu’ils l’ont emprisonné, corseté d’ombres blêmes
Et qu’ils l’ont mis au pas, troué et menotté ?

Ils sont venus hautains par la route du soir
Jeter contre mon seuil leur morgue et leur victoire
Mais de leur bouche amère

Suintait une souillure qu’ils ne voyaient pas
– C’est que les yeux leur manquent
L’orgueil les a scellés

Peut-être sans cela auraient-ils deviné
Que ton âme est torrent, furieuse crue de rêves
Ascension brutale du gel à la brûlure

Que sur ton corps leurs fers allument des foyers
A débusquer leur nuit
Au plus épais des songes

Que Midi t’a fait naître
Pour servir le Soleil
Et sur la peau du monde rythmer sa conquête

Qu’à la mort éblouie tu n’abandonneras
Que cendre éparpillée
Au vent de l’incendie.

Leur morgue était sans dent
La force aussi leur manque
Celle qui pousse au corps quand une âme l’infuse

– J’ai soufflé sur leur ombre
Le soir les a repris

Un dimanche

La journée avait pourtant bien commencé. Six mots qui sonnent comme l’incipit d’une nouvelle à chute ? Désolée, amis, rien de tel. A moins que…

Fin de matinée. Dans le miroir, au sommet de mon crâne, se dresse une chose étrange. Serait-ce… ? Oui, un cheveu blanc. Je ne suis pas choquée, ce n’est pas le premier, mais un peu surprise tout de même : celui qui l’a précédé, il y a quelques années, n’avait pas fait d’émule. L’épigone qui m’accueille aujourd’hui dans le miroir me paraît mériter mon attention. Il semble avoir hésité entre les saisons : d’abord noir, il a viré une première fois au blanc, un blanc terne (“fil de serpillière”, disait une amie de ma sœur en parlant des éclaireurs de l’âge chenu égarés avant l’heure sur sa propre tête), puis s’est ravisé un mois ou deux, peut-être, avant d’opter définitivement pour un blanc brillant, lumineux, translucide. Ma foi, cette découverte en vaut bien une autre, et je m’en vais la rapporter au cher et tendre, à qui j’ai la satisfaction de constater qu’elle ne fait ni chaud, ni froid. Il est occupé à préparer les enfants pour la messe et, téméraire, a en tête une expédition à vélo jusqu’au Parc de Sceaux. Du coup, child-free, j’ai l’intention de retrouver ma sœur au musée Guimet pour voir une exposition sur les kimonos. Quitte à se taper les répugnants trottoirs de la capitale (auxquels je ne manquerai pas de penser quand le mal du pays me dévastera dans l’Angleterre post-Brexit), autant profiter également des avantages qu’elle offre.

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C’est compter sans l’interminable queue que le premier dimanche du mois, jour de gratuité au musée, fait s’étirer depuis la porte d’entrée, le long de quelques trottoirs, jusqu’à une pancarte annonçant la fermeture de l’accès à l’exposition “en raison de l’affluence”. Cornegidouille ! C’est malgré tout l’occasion d’ajouter à ma collection de photos d’arbres pris en flagrant délit de débourrage celle du ginko qui s’éveille devant la façade.

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Débourrage : j’ai découvert récemment et par hasard (ou par grâce) ce mot dont le manque me travaillait depuis longtemps. Cela faisait des semaines que je passais mon temps à marmonner dans les rues de Paris, le nez en l’air, It’s leafing out, leafing out, leafing out, malheureuse et frustrée de ne pas trouver l’équivalent en français. Merci, merci, merci au monsieur qui m’a délivrée de mon insatisfaction lexicale !

Ma sœur et moi décidons de nous promener. Il fait chaud.  C’est probablement pourquoi, au Palais Galliera, un monsieur jardine tout nu.

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Nous rions de l’inadéquation des habits et des prix affichés dans les vitrines de l’avenue Montaigne. Chez Valentino ou Prada, pourtant capables du meilleur, on vend pour quelques milliers d’euros une fripe que nous n’aurions pas achetée pour dix sous au marché, même en soie d’araignée et brodée à la main par des fées – mais c’est peut-être là la jouissive perversité du luxe.

Question luxe, je préfère la place François Ier noyée de soleil.

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Picotement d’ivresse sous la glycine.

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Dans le jardin devant le Grand-Palais, nous évoquons des bourdes du passé et préférons rire, trop fort, de leurs conséquences dans nos vies.

Passe un jeune homme avec des yeux qui rendent heureux (heureuses, en tout cas). Les yeux, je m’y connais – ceux-ci sont longs et lumineux, avec des iris comme des soleils marins.

– – –

Et puis je rentre. Tout le monde est là. Très vite, c’est le chaos, l’énervement, l’accablement. Pourquoi ? Je n’ai pas à me plaindre de ma journée, bien au contraire. Je rumine des choses qu’au fond, je ne pense pas. Rien à faire, tout tourne à la tristesse.

Un terrible besoin de silence et de solitude m’étrangle. Retranchée dans la cuisine, j’aperçois une boîte d’allumettes, et d’instinct en fais craquer une. Oh, le soulagement de la combustion, de la flamme dévorant en toute hâte sa subsistance, courant à la mort embrasée de désir !…

… à la radio, un jeune homme parle de son île, Chypre, de sa ville, Nicosie, toutes deux divisées, dit qu’il se fiche de savoir si les gens sont grecs ou turcs, qu’il est prêt à tout braver pour que tombent les barrières, et dans sa voix tremblant de défi, l’espoir ressemble au désespoir. Son nom glisse dans mon oreille parmi le cri des mouettes.

Le micro grésille, le vent éteint ma flamme.
Aussitôt je vous vois
Mer dont les vagues chantent un thrène en riant
Et toi
Ile bleue de l’Amour où meurent les oiseaux

Un jeune homme debout vous porte dans sa voix
Et son cri
Conjure le naufrage scellé dans son nom
Orestis

Haïkus pour une impasse

I

Assis sur le banc
Tu retiens le flot
De ta gorge à mes cheveux

Par nos mains qui ne se touchent
Les dieux viennent de sceller
Notre lâcheté

Sur la route où tu vas seul
La palme du souvenir
– Pourvu que le vent…

II

Je ne peux imaginer
Ma vie ni la tienne
Le temps passe heureusement

Ne disaient-ils pas
Qui l’a vu ne l’oubliera ?
– Je t’ai vu, pourtant

Egaré jusqu’à ton nom
– A quelle étoile vouer
Ce fleuve de sang ?

III

Pénélope aux doigts tranchés
Apprends à tisser 
Sur un souvenir de trame

A la pointe de l’absence
Grave sans ciller
Le psaume de la défaite

Que signifie le soleil
Que signifie-t-il
Dans les glaces de l’exil

Sternes

.

.

.

Sternes, d’un pôle à l’autre lancées
A la poursuite de l’été
Cargos, sur la plaine stérile
Poussant des rêves mercantiles

Quand se rencontrent vos sillages
Incandescences de passage
Que semez-vous ? Écume et plumes
Vaines oboles à la brume

D’autres tentant leurs migrations
Grevés d’une ancre d’espérance
De leur vie feront libation

Tracez pour eux vers l’horizon
Les lignes de notre inconscience
Où leurs âmes se suspendront

.

.

.

Illustration prise sur le site de la RSPB, Arctic tern

Au Marché aux Oiseaux

D’abord une enfilade de cages
Puis à l’écart, sur une table, sous une toile
Une fraction de tronc
Quelques départs de branches
Un envers de bonsaï

Le bec fourrageant sous un épis lourd de grains
Et l’aile oblique, faussement sage
(Vois l’éclat mal terni d’un soleil fait de plume !)
Indifférent au jacassement de ses frères
Il t’attendait. Comment, aucune cage ?

Il n’est pas attaché ? Non. A sa patte brille
Un simple anneau doré. Il n’est pas attaché !
Et tes yeux s’écarquillent
Qu’est cette liberté
Qui même au ciel renonce ?

Je te regarde, mon fils, tendre
Amoureux des oiseaux
La joie fait vibrer ton visage
Et ton sourire frétille, ruisseau
Où se mire un instant le rêve d’un envol

Quand une main trop curieuse outrepasse ses droits
L’oiseau répond d’une aile vive
Comme un fouet. Devines-tu
Qu’il faut à l’amitié, plus que feu du désir
Patiente lumière ?

Il faut à l’amitié tes pas à contrecœur
S’éloignant,
Et pour que reste libre la source de la joie
Une cage à ton désir
– Ecoute comme chante l’absence d’un chant

Tout cela il le faut
Mais, promis,
Au Marché aux Oiseaux
Nous reviendrons tantôt

Un temps à jardiner

Il fait un temps à jardiner
Impossible de l’ignorer
Le ciel est tendre
La brise tend
Une joue amicale

Entre les berges la rivière
Dans son armure de reflets
Se souvient d’avoir été dragon
Sur les branches nues la lumière ramifie
Une très vieille fièvre échappée du secret

La ville vacille au bord du printemps
Ne dirait-on pas qu’un tremblement gagne
Les parallèles et les perpendiculaires
Et s’il fait clair, qu’hésite le compas
Dans les angles tracés au cordeau de l’hiver ?

Béton-acier, armé-trempé, murailles
Inoxydables et trop sûres tenailles
Ne bandez pas en vain votre pauvre sclérose
Rien ne peut contenir
Cette courbe qui vient au ciel de février

Et parmi les hommes en est-il un
D’assez aveugle ou d’assez sourd
D’assez absent, d’assez renié
Que ne le gagne aussi l’inflation de la sève
Tumescence de conquêtes et de rêves ?

Seuls peut-être ceux dont les racines broyées
Empoisonnent le cœur d’une illusion de liberté
Vont s’ignorant, arrogants et perdus
Comme n’étant jamais venus
Au monde

Et pour eux
Le monde prie

Sur le jonc

Qu’ici grâces soient rendues
à l’humilité du jonc
oriflamme des marges
oblique trait d’union
par qui s’épousent l’eau
et le vent

Souple sans langueur
effilé sans être acerbe
sachant plier comme fendre
flûte ténue où la bise
à la cime du courroux
susurre à peine

Omis dans la comparaison
pâle dans le souvenir
subtil comme la lisière
entre sagesse et faiblesse
sans fleur ni fruit de prix
accessoire

Et cependant

Comme l’encre déclive
sur la voyelle accomplie
il est l’accent magicien
qui sans titre de gloire
d’un paysage de passage
fait une estampe

Mon amour est

Mon amour est sans quotidien
Il lève une moisson de glaives
Devance une explosion d’aurores
Où s’engloutissent les midis
O jours, o nuits éblouis !

Mon amour est sans changement
Il va par des chemins abolis
Dans le saisissement de la gloire
D’une foulée héraldique
Rythme premier et rythme ultime

Mon amour est sans concession
Aveuglant et aveugle
A l’égrènement des douceurs
Aux paix conquises de lancinante patience
Aux humbles victoires bâtissant le bonheur

Las ! Regarde-le briller
Dans la cendre des mondes
Main dans la main avec la Mort
Nécessaire compagne
De tout resplendissement

Vois comme il va sans merci
Sans pudeur et sans patience
N’épargnant à aucune lumière
La pointe extrême de sa beauté
Printemps sans promesse d’automne

Oui, regarde-le donc
Incommensurable à la tâche de vivre
Creusant la chair de mon âme
De mirages arides
D’insondables ravines

C’est à croire que cette blessure
Fut conçue de toute éternité
Incurable et sans partage
Et sous son inaltérable sceau
La chute m’était impartie

Reste la dissolution
De toute mémoire charnelle
Et de tout poids
Spirituel

Ensemble

Inconnaissante
comme le vide au cœur du bois
qui ne se peuple que sous l’archet
j’appartiens au hasard des rencontres

ma conscience n’est que de recevoir
à chaque pas dans la ville et sur les chemins creux
l’étoilement de l’arbre
le signe de l’oiseau
l’autorité de l’herbe
ô perfections de formes
et d’ondes

et je dirai sans honte
que tel est leur destin
de faire le mien
que tel est mon appel
de vivre d’elles

et l’on rira de moi
ébauche d’existence
en les proclamant libres
n’ayant de compte à rendre
à la terre ni au ciel
à l’amont ni à l’aval
sans commune mesure à mon insignifiance

oui l’on rira de moi
mais on n’y sera pas

car leur liberté est d’acquiescer
présentes pour le monde
la source dans le fleuve
le merle dans le fruit
et du platane de passage
l’écorce en mon extase

et rien ne nous sépare
ni conscience ni préséance
somme de langage ni de science
ni vie d’esprit ou de matière

non rien ne nous sépare
ni mon mutisme ni leur chant
ni leur silence ni mon cri

ni par-delà nos apparentes morts
d’une saison ou pour de bon
nos ordres d’éternité

l’amour nous tient ensemble
comme sur la harpe
de l’incarnation
les cordes d’un même instant