Ligne de crête

Frère traçons nos vies par le signe des crêtes
– Âpres lignes après lignes –
Aux royaumes diffus des ensommeillements
La scie de l’horizon fera tôt rendre gorge

Comme aux degrés solaires les herbes s’agrippent
Fidèles fibre à fibre à l’appel du zénith
De joubarbe en lichen aux plaies de l’ascension
L’œil sûr et le pied sec saignons nos libations

Marchons mon frère nus sur les lames de faîte
Vertiges et vallées chanteront violet
Obliques sous nos pieds comme les toits douillets
Où bien avant son heure achoppe la lumière

Au partage des eaux allons offrir nos corps
Et l’âme en équilibre briser les étais
De soir il n’y aura pas plus que de repos
Pas plus que de repos il n’y aura d’espoir

Ces pins ne sont tordus qu’aux yeux déconsacrés
Le vent nous a dédiés au fil de l’arbalète

Ville

I

Étrangler
De larges avenues en étroites saignées
Est affaire de murs et d’un peu d’arrogance
(Le ciel n’est pas plus près
Ni le salut moins loin)

II

Gratte-ciels
Vertiges de façade
Forêts trop avides oppressant de leur hâte
Un vague jour exsangue de fond de ravin
(Non, nulle saison)

Têtues les ombres rampent
De coins en appentis, d’absences en oubli
Embrasures de crimes
Moites comme fuiraient des regards compromis

Et bien que par millions, les fenêtres ne voient
Rien
Electricécité : fracassés en plein vol
Des oiseaux ensanglantent le porche des rêves

Mais que revienne comme
Elle l’avait promis
Velours rendu aux nuits
Cette fille que j’aime

Dans la ville figée son pas fera vibrer
Le chant des clairs sommets
Où se lève le jour

Ainsi, au premier pas
(Les ombres se terrent dans leurs flaques d’effroi)
Au premier pas éclot
La Fleur Soleil Levant

Au second pas, la rue
Se laisse traverser
C’est dans ses eaux mêlées
Une rivière en joie prise au gué d’un rayon

Sur l’asphalte luisant de toutes ses écailles
Frémissent les sept ciels
Etages de nuages gorgés de clarté
Espiègles caravelles

Le vent s’en vient folâtre
Souffleter les fenêtres
Peuple de paupières
Jusqu’au décillement

Que s’ébrouent les remparts !
Que se dresse le jour avec ses blanches lames !

Déployant leurs couleurs cette tour et puis l’autre
S’en vont gagner le large
Puis celle-ci, puis celle-là, et tous
A pieds, à roues, à tire d’ailes et de cris
Tous nous prenons le vent

Devant nous marche
Hana
Légère et dense
Comme dansent les sternes à la pointe des airs
En équilibre sur la courbe de la terre

Sous son pas se délie
L’envergure des vagues

Variations sur une peau irlandaise (haïkus pour Jay)

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Quitte les côtes d’Erin
Offre-toi ami
A ma plume aimante

Sois mon personnage
Prête ton visage
Que j’y lève un paysage

Tendre peau où glissent
Moires d’ombre et de lumière
Les landes d’Irlande

Ta peau est un jaspe
Où se mirent les nuages
Venus du Ponant

Du front au menton
Neuf cent sept taches de son
Impacts de rayons

Au ciel dérobées
Les semences du Soleil
Fécondent ta peau

D’un doigt minutieux
Des archipels sur ton front
Je suis les rivages

Myriades d’îles
Où naviguent à l’aveugle
Des baisers nocturnes

(Ciel, sont-ce des rimes ?
Les mètres sont à l’envers !
Qu’elle aille au bûcher !)

Le vent de l’incendie

Est-il vrai que de ton corps ils ont brisé l’arc
Qu’ils l’ont emprisonné, corseté d’ombres blêmes
Et qu’ils l’ont mis au pas, troué et menotté ?

Ils sont venus hautains par la route du soir
Jeter contre mon seuil leur morgue et leur victoire
Mais de leur bouche amère

Suintait une souillure qu’ils ne voyaient pas
– C’est que les yeux leur manquent
L’orgueil les a scellés

Peut-être sans cela auraient-ils deviné
Que ton âme est torrent, furieuse crue de rêves
Ascension brutale du gel à la brûlure

Que sur ton corps leurs fers allument des foyers
A débusquer leur nuit
Au plus épais des songes

Que Midi t’a fait naître
Pour servir le Soleil
Et sur la peau du monde rythmer sa conquête

Qu’à la mort éblouie tu n’abandonneras
Que cendre éparpillée
Au vent de l’incendie.

Leur morgue était sans dent
La force aussi leur manque
Celle qui pousse au corps quand une âme l’infuse

– J’ai soufflé sur leur ombre
Le soir les a repris

Un dimanche

La journée avait pourtant bien commencé. Six mots qui sonnent comme l’incipit d’une nouvelle à chute ? Désolée, amis, rien de tel. A moins que…

Fin de matinée. Dans le miroir, au sommet de mon crâne, se dresse une chose étrange. Serait-ce… ? Oui, un cheveu blanc. Je ne suis pas choquée, ce n’est pas le premier, mais un peu surprise tout de même : celui qui l’a précédé, il y a quelques années, n’avait pas fait d’émule. L’épigone qui m’accueille aujourd’hui dans le miroir me paraît mériter mon attention. Il semble avoir hésité entre les saisons : d’abord noir, il a viré une première fois au blanc, un blanc terne (“fil de serpillière”, disait une amie de ma sœur en parlant des éclaireurs de l’âge chenu égarés avant l’heure sur sa propre tête), puis s’est ravisé un mois ou deux, peut-être, avant d’opter définitivement pour un blanc brillant, lumineux, translucide. Ma foi, cette découverte en vaut bien une autre, et je m’en vais la rapporter au cher et tendre, à qui j’ai la satisfaction de constater qu’elle ne fait ni chaud, ni froid. Il est occupé à préparer les enfants pour la messe et, téméraire, a en tête une expédition à vélo jusqu’au Parc de Sceaux. Du coup, child-free, j’ai l’intention de retrouver ma sœur au musée Guimet pour voir une exposition sur les kimonos. Quitte à se taper les répugnants trottoirs de la capitale (auxquels je ne manquerai pas de penser quand le mal du pays me dévastera dans l’Angleterre post-Brexit), autant profiter également des avantages qu’elle offre.

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C’est compter sans l’interminable queue que le premier dimanche du mois, jour de gratuité au musée, fait s’étirer depuis la porte d’entrée, le long de quelques trottoirs, jusqu’à une pancarte annonçant la fermeture de l’accès à l’exposition “en raison de l’affluence”. Cornegidouille ! C’est malgré tout l’occasion d’ajouter à ma collection de photos d’arbres pris en flagrant délit de débourrage celle du ginko qui s’éveille devant la façade.

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Débourrage : j’ai découvert récemment et par hasard (ou par grâce) ce mot dont le manque me travaillait depuis longtemps. Cela faisait des semaines que je passais mon temps à marmonner dans les rues de Paris, le nez en l’air, It’s leafing out, leafing out, leafing out, malheureuse et frustrée de ne pas trouver l’équivalent en français. Merci, merci, merci au monsieur qui m’a délivrée de mon insatisfaction lexicale !

Ma sœur et moi décidons de nous promener. Il fait chaud.  C’est probablement pourquoi, au Palais Galliera, un monsieur jardine tout nu.

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Nous rions de l’inadéquation des habits et des prix affichés dans les vitrines de l’avenue Montaigne. Chez Valentino ou Prada, pourtant capables du meilleur, on vend pour quelques milliers d’euros une fripe que nous n’aurions pas achetée pour dix sous au marché, même en soie d’araignée et brodée à la main par des fées – mais c’est peut-être là la jouissive perversité du luxe.

Question luxe, je préfère la place François Ier noyée de soleil.

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Picotement d’ivresse sous la glycine.

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Dans le jardin devant le Grand-Palais, nous évoquons des bourdes du passé et préférons rire, trop fort, de leurs conséquences dans nos vies.

Passe un jeune homme avec des yeux qui rendent heureux (heureuses, en tout cas). Les yeux, je m’y connais – ceux-ci sont longs et lumineux, avec des iris comme des soleils marins.

– – –

Et puis je rentre. Tout le monde est là. Très vite, c’est le chaos, l’énervement, l’accablement. Pourquoi ? Je n’ai pas à me plaindre de ma journée, bien au contraire. Je rumine des choses qu’au fond, je ne pense pas. Rien à faire, tout tourne à la tristesse.

Un terrible besoin de silence et de solitude m’étrangle. Retranchée dans la cuisine, j’aperçois une boîte d’allumettes, et d’instinct en fais craquer une. Oh, le soulagement de la combustion, de la flamme dévorant en toute hâte sa subsistance, courant à la mort embrasée de désir !…

… à la radio, un jeune homme parle de son île, Chypre, de sa ville, Nicosie, toutes deux divisées, dit qu’il se fiche de savoir si les gens sont grecs ou turcs, qu’il est prêt à tout braver pour que tombent les barrières, et dans sa voix tremblant de défi, l’espoir ressemble au désespoir. Son nom glisse dans mon oreille parmi le cri des mouettes.

Le micro grésille, le vent éteint ma flamme.
Aussitôt je vous vois
Mer dont les vagues chantent un thrène en riant
Et toi
Ile bleue de l’Amour où meurent les oiseaux

Un jeune homme debout vous porte dans sa voix
Et son cri
Conjure le naufrage scellé dans son nom
Orestis

Le dos à l’Ile

A Joséphine

Que la route te soit belle
Comme tu remontes le printemps
Légère, c’est promis
D’amandier en peuplier
Vers un pays de noirs mélèzes

Sème derrière toi
L’éclat des oliviers
La mélodie des pins
Tresse leurs parfums
Que je suive ta route

Les brumes du Nord
Tendres et traîtresses
Sous ton pas feront éclore
De la Mer que nous aimons
La très vieille chanson

C’est l’hymne qui nous rythme
Au coeur et dans les doigts
Modulant obstinée
A nulle autre blessure
Pareille, la trouée

De la Mer Intérieure
– Mémoire faite vagues
Matrice des légendes
Inextinguible bleu
A l’âme et aux yeux

Haïkus pour une impasse

I

Assis sur le banc
Tu retiens le flot
De ta gorge à mes cheveux

Par nos mains qui ne se touchent
Les dieux viennent de sceller
Notre lâcheté

Sur la route où tu vas seul
La palme du souvenir
– Pourvu que le vent…

II

Je ne peux imaginer
Ma vie ni la tienne
Le temps passe heureusement

Ne disaient-ils pas
Qui l’a vu ne l’oubliera ?
– Je t’ai vu, pourtant

Egaré jusqu’à ton nom
– A quelle étoile vouer
Ce fleuve de sang ?

III

Pénélope aux doigts tranchés
Apprends à tisser 
Sur un souvenir de trame

A la pointe de l’absence
Grave sans ciller
Le psaume de la défaite

Que signifie le soleil
Que signifie-t-il
Dans les glaces de l’exil