Ligne de fuite

Il avait tant l’habitude de perdre, au black-jack et au monopoly, au tennis et des contrats, ses mots et ses clés, son sang-froid et son latin,
qu’après avoir égaré tour à tour (sans que cela fût perdu pour tout le monde puisque d’autres, dont l’accointance avec la perte tenait moins du destin, surent en tirer profit) une épouse et puis l’autre et sa jeunesse entre les deux,
d’abord la blonde qui, pour rendre à sa crinière l’ensoleillement léonin de l’enfance, perdu dans quelque recoin où la fin de l’adolescence vous contraint à vous terrer tandis que la mue vers l’âge adulte pèle le cocon de l’irresponsabilité, perdait ses journées chez un coiffeur (qui lui les gagnait), ne parvenant malgré des régimes et des interventions à répétition qu’à accumuler les kilos dont elle enrageait de se défaire,
puis la rouquine qu’il aimait à en perdre la raison et qui trouva précisément là une raison de ne pas lui rendre cette affection somme toute déraisonnable, mais consentit tout de même à porter un enfant qui, au cinquième mois de grossesse, dut juger avec une sagesse prénatale qu’il n’était pas envisageable d’assumer une telle filiation, la paternelle, puisqu’il décida de se perdre tout seul,
ayant donc égaré blonde et rousse, il réussit ce coup double de perdre le même jour père et mère, non pas comme il arrive dans ces cas-là assis côte à côte dans une voiture dont le destin aurait croisé celui de quelque obstacle, ou entrepoignardés sur l’autel de la Scène de Ménage, mais bien séparément, l’un d’une crise cardiaque à La-Seyne-sur-Mer, noyé dans l’encre sang-et-or d’un crépuscule marin d’une insoutenable beauté, et l’autre dans un propret pavillon du Vésinet, aux bras d’un jeune homme de bonne famille dont les fantasmes avaient quelque peu dépassé les bornes, père et mère peut-être réunis au moment du trépas en une extase que la vie, chiche, leur avait rarement offerte,
puis un chapelet d’emplois dont la privation l’effleura d’un regret modéré et presque de pure forme, le souci de finances saines ayant perdu pas mal de terrain depuis que sa femme, la rousse, avait déporté chez un jeune homme de bonne famille (un autre, il faut l’espérer, que celui-ci dont les appétits raffinés furent la cause de ce qu’on sait – inutile de vérifier) la cascatelle de son rire et de ses boucles,
et enfin sa réputation, son honneur, sa dignité, ce je-ne-sais-quoi qui vous fait admettre dans la désirable société des hommes pour qui la dignité a la forme d’une cravate, d’une montre, d’un club de golf, et l’honneur, ma foi, consiste en l’arabesque délicate d’un pli de mépris au coin des lèvres, d’un sourcil ironique et d’un profil romain,
et comme il était alors parvenu à ce point de l’existence où il semble possible de hasarder des conjectures sur l’issue de la bataille (qu’il estimait sans trop s’avancer pouvoir déclarer perdue),
il arrosa ses plantes en plastique et néanmoins reconnaissantes, rangea soigneusement ce qu’il lui restait de souvenirs (il voulait voyager léger), mit la clé sous le paillasson qui malgré ses souhaits de bienvenue n’avait pas même su aguicher la camarde,
et s’en fut dans la nuit sachant qu’au matin, sur la colline, le vent finirait de le dépouiller du Nord,
de l’Est
du Sud
et de l’Ouest.


Seconde contribution à l’agenda ironique de juillet, organisé par Joséphine Lanesem sur le thème de La Perte en une phrase.

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Perdre

A telle heure trépassée
L’éblouissement
Au destin m’a dérobée

Interroger la perte :
voir resurgir
l’âpreté de grandir

c’était t’en souviens-tu
laisser en soi le temps creuser le lit de nuits
avides
la sculpture du vide
modeler monacal le volume d’absence
dont la forme en chacun intimement dessine
le contour(nement) cru de ses propres carences

vois comme ici la ligne embrasse à vif
la chute
matière-pesanteur
torrent précipité de la source éternelle
dans le fleuve où jamais on ne baigne deux fois
sa soif
ni même une : on se noie
dans la fuite à l’envi
n’ayant fermé ses mains sur la joie sans partage
qu’au temps d’avant le temps, qu’au plein d’avant les âges
(ironie : l’amnésie l’aphasie la folie
où se défont les jours
seules le commémorent)

regarde comme autour la surface s’entaille
de nervures regrets et de griffes colères
bas-reliefs d’une chair qui à céder renâcle
et veut zébrer le vide
de larmes et de mots et de cris et de corps
de chutes et de sciures
– ô griffes et nervures
stèles expiatoires !
fidèles sur des routes ensablées d’oubli

or si pour témoigner comme vous de la perte
je sonde les voix creuses des orgues anciennes
les chantres de ma peine prophète anathème
je les trouve
muettes.

S’effritant ma mémoire
petit à petit
les a comblées de terre

et le Vent qui passait ne trouvant à abattre
rempart ni forteresse
donna sans y penser une goutte et trois graines
samares de l’érable de l’orme et du frêne

ce fut tout

là où se dresse l’Arbre
lumière faite chair
colonne entre les mondes vaisseau d’outre-ciel
la perte enfin se perd

si le grain de blé tombé en terre ne meurt
il reste seul


Contribution à l’Agenda Ironique orchestré pour ce mois de juillet par Joséphine Lanesem. Le très beau sujet, La Perte en une phrase, est à lire sur son blog. Vous y gagnerez au passage un poème d’Elizabeth Bishop, One art.

L’adieu à la perte

J’ai discuté avec toi, amie. Comme toujours, tes phrases allument des fanaux aux points précis du paysage où la lumière est nécessaire.

Je découvre ce soir, en t’écoutant, que mon premier manuscrit n’a pas été écrit “à partir de” la perte. C’est une prise de conscience assourdissante. Car la perte est pour moi l’expérience primordiale, celle à partir de laquelle tout s’est déployé, le cœur de l’arborescence structurant ma vie psychique. C’était elle, le pôle magnétique de mon inscription dans le monde, elle qui entravait ma croissance et irradiait en même temps dans le tissu de ma vie cette nostalgie dont tant d’entre nous aiment la beauté au point de désirer s’y noyer – les poumons naufragés, la chair livide et boursouflée. Mes journaux intimes, toutes ces années, sourdaient d’elle et la racontaient. Et cette tristesse profonde, omniprésente, compagne d’une indéfectible fidélité, tellement ancrée qu’elle prédate le plus ancien de mes souvenirs. Inutile de gratter : elle suintait.

Pourtant, quand est venu le moment d’écrire, “pour de vrai”, un texte qui soit susceptible d’être proposé à la lecture, la perte n’était plus à la source. J’ai perdu l’expérience de la perte.

Première prise de conscience voilée, l’autre jour déjà, dans cet échange avec B. au sujet de la tristesse et de la joie, de nos parcours croisés.

Quand et comment la transition a-t-elle eu lieu ?

Il y eut la conversion.
Il y eut un accouchement, puis un autre. A la maison, sans les docteurs, non par idéologie, juste à cause de l’Angleterre, et un rapport au corps bouleversé.
Il y eut l’histoire de N.

Il y eut le jardin.

Je n’écris plus à partir d’un creux perçu comme un vide. Le creux est devenu caisse de résonance.

Désormais, de la Méditerranée je perçois davantage que le poids de souvenirs. Son excès de beauté n’est plus seulement pointe de douleur et débordement de larmes. Sa lumière est levée de lances, empoignement avec l’épaisseur de la joie. Ciel sans partage.

C’est la voie des plantes.
Antigone, ma sœur, il te fallait semer.