Jacksonville boy

A Steve

Je traverse le champ. Le matin est beau. C’est à la mer que nous devons ce vent fantasque, cette lumière blanche et liquide, presque scintillante, et ces nuages qui caressent en hâte la flèche de la cathédrale. Une bruine imperceptible à la peau fait chanter le jardin. Quand elle tourne à la pluie, je rentre préparer mon thé.

Je pense à toi depuis quelques jours. Là d’où tu viens, la pluie ne fait pas même visage. Irma traverse ta ville.

Je t’ai connu l’année de mes dix-huit ans. Toi, quel âge avais-tu ? Vingt-cinq ans, tout au plus ? Tu étais un ami de John et Marlène, vous fréquentiez la même église américaine – pardonne-moi ce terme vague, je n’ai jamais su m’y retrouver dans vos myriades de distinctions. Tu as accepté de nous donner des cours d’anglais à domicile.

Tu venais le samedi. On s’asseyait à la table du salon. Pendant que mon père perdait pied dans des phrases à la syntaxe baroque on ne peut moins adaptée à l’anglais, je gribouillais dans les coins de ma feuille. Ce n’était pas poli, et je le savais. Tu as fini par désigner ces arabesques gauches et, un peu froidement peut-être, tu m’as appris le mot doodle. Je me suis sentie comme une gamine que l’on réprimande, j’imagine que j’ai fait la tête.

Une fois, tu es venu avec un gâteau que tu avais préparé. Une autre fois, c’était une miche de pain. Mes parents étaient surpris et touchés.

Je trouvais ton visage et tes manières étranges. Enfant, j’étais perturbée par l’asymétrie des figures. Il me semblait que les physionomies de la rue auraient davantage dû ressembler aux rassurantes illustrations de mes livres. Ce n’est que très tard que j’ai pu considérer – et ressentir – comme une richesse supérieure la complexité et l’irrégularité des corps. Ton visage me troublait : incontestablement irrégulier, surtout les yeux, et néanmoins charmant. Tu étais beau, d’une façon à laquelle je ne m’attendais pas. Quant à tes manières… Il serait ridicule de suggérer que tu te comportais de façon incongrue. Ce n’était pas le cas. Rien en toi, qui étais ponctuel, poli, souriant, mesuré et généreux n’aurait pu être considéré comme bizarre. Née en France, mais enfant d’immigrés (de la sorte qu’on juge bien intégrée mais qui ne l’est pas tant que cela), j’avais moins de mal que mes parents à interpréter les usages des « occidentaux », mais je n’étais pas non plus capable de les comprendre en finesse. Il me manquait, comme à eux, de quoi mettre en perspective, des points de comparaison, une largeur d’expérience et de connaissance dont nous aurait équipés un ancrage socioculturel plus stable et plus favorisé. Plus crucialement encore, une connaissance de soi. Evidemment, cela était d’autant plus vrai lorsque les “occidentaux” en question n’étaient pas français. A vrai dire, trop de temps a passé pour que je puisse aujourd’hui mettre le doigt sur ce qui me paraissait insolite. Peut-être étais-tu simplement un peu trop chaleureux pour qui, d’ordinaire, avait affaire aux habitants d’une grande ville française où la réserve tient lieu de politesse. Quelque chose en toi était neuf, inattendu.

Mon père a perdu son emploi et a dit qu’il ne pouvait plus payer les leçons. Je ne sais plus si je t’ai revu après cela, peut-être une fois chez Marlène et John. Et puis ma mémoire a passé le balai. Tu n’as plus existé.

J’ai presque le double de ces dix-huit ans quand tu réapparais, de la manière la plus improbable qui soit. J’écris un roman. J’ai sur les mains ce personnage de jeune Américain qu’il me faut implanter quelque part. L’économie de l’écriture m’interdit de passer sous silence cette origine. C’est ennuyeux, je n’ai pas été en Amérique depuis une éternité, et il m’est tout à fait impossible de choisir une ville au hasard. Ce que j’écris au hasard me satisfait rarement et surtout ne compte pas – si ça ne compte pas, autant ne pas l’écrire. Et voilà qu’un matin, un nom éclot dans ma tête : Jacksonville, Floride. Pourquoi ? Comment ? Aucune idée. Tu es là.

Tu avais un jour amené une carte postale de ta ville, représentant une vue du front de mer. C’était un dessin, avec des aplats de couleurs vives. Mon souvenir est très vague. Le blanc et le bleu dominaient. Je crois maintenant que le bleu représentait le fleuve Saint-Johns plutôt que l’océan Atlantique. Des voiles triangulaires s’y balançaient – les ponts devaient aussi y figurer, même si je ne les vois plus, c’est certain. Derrière les palmiers se dressaient des gratte-ciels. Mon souvenir est vague mais je ressens encore la joie que tu avais de parler de ta ville. Il ne faisait aucun doute que tu en étais fier. Et si je n’avais pas été prisonnière d’une conscience du monde qui me paraît aujourd’hui insupportablement étroite, je t’aurais posé bien plus de questions – en un sens, je n’avais alors de curiosité que pour ce que je connaissais déjà.

Et maintenant que tu es de nouveau là, en moi, je réalise qu’un autre de mes personnages, le père de ce jeune Américain, vient de toi. Sa silhouette et sa blondeur, sa façon d’aimer la vie, que je pensais inspirées par un acteur entrevu dans une série idiote – c’est toi. Je prends conscience que cet acteur ne m’a accroché le regard que parce qu’il te ressemble.

Peu à peu, Jacksonville, qui ne devait être qu’un élément d’arrière-plan, un accessoire biographique, a pris plus de place dans mon texte. D’abord, je ne crois pas aux accessoires biographiques. Une origine, même fictive, ne peut être accessoire. Si on se donne la peine de la mentionner, il faut qu’elle ait un sens. D’ailleurs, une fois implanté dans sa ville, ta ville, mon personnage a poussé avec bien plus de vigueur. La valeur d’un jardin réside dans son sol – de la composition et la qualité de la terre dépend tout ce qui sera visible.

Etrange animal que la mémoire. Je crois la mienne constamment engagée dans un grand ménage de printemps, balayant bien trop vite à mon goût mes souvenirs. Mais peut-être serait-il plus juste (et en tout cas moins amer) de dire qu’elle s’empresse de les enterrer, pour s’assurer qu’ils germent à leur heure. Tout ce qui touche Jacksonville me touche désormais.


 

La carte postale date de 1945 et vient de ce site : http://ecorelics.com/postcards-from-jacksonville-then-and-now/

 

 

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Scandale

La vérité sur Gillian Ferguson-Brown ! … Ah, vous voulez connaître la vérité… Eh, pourquoi limiter ses ambitions, quand on a pour soi l’autorité de la jeunesse… Mais croyez-moi, oubliez cette dame, elle ne mérite pas votre attention… Je ne sais ce qu’on vous a raconté, mais n’y accordez pas trop de poids… Détail, épiphénomène… Si elle est vraiment belle ? Qu’est-ce que j’en sais ? … L’ai trop vue pour savoir à quoi elle ressemble… Vous avez mieux à faire… Peu de temps et beaucoup à voir… Mettons-nous donc en chemin, dégourdissons-nous les jambes, voulez-vous… Après tout ce qu’on vient de nous faire ingurgiter, cela nous soulagera… D’ici au moulin en passant par l’écluse, c’est une exquise promenade, la rivière égrène ses jardins… C’est bien pour eux que vous êtes ici, n’est-ce pas… Comme tous nos visiteurs… Il nous vient même des cars de touristes, surtout au début de l’été, prêts à subir quelques heures de virages pour s’emplir le nez du parfum de nos roses – tenez, en voilà un… Américains ? Non, Hollandais ? D’habitude, ce sont des bordées de Chinois… Ne demandent pas toujours la permission de prendre des photos… Ça a beau être flatteur, il y a la manière… Que voulez-vous… Question de culture… Remarquez que je distingue les Chinois des Japonais… Ces derniers… Une relation aux jardins très intéressante… Je vous ai parlé de mon voyage à Kanazawa ? … Oui, n’est-ce pas, ces lupins sont remarquables… Une partie de la collection nationale se niche ici… Des spécimens que vous ne verrez nulle part ailleurs ! Celui-là ? Mais non, il n’a rien de rare, c’est Manhattan Lights, plutôt en vogue, je suis étonné que vous ne l’ayez pas rencontré avant… Vous aimez ? … Moi, je ne suis pas sûr… A force de tirer le végétal vers l’architecture… On finit par tomber dans la confusion… Très nouvelle génération cosmopolite, si vous voulez mon avis… Pardon, je ne voulais pas… Allez, les vieux ont toujours tort… Quand même… C’est un peu tape-à-l’œil, non ? … Pardon ? Là-bas derrière ? Ah, ça… Ne perdons pas de temps mon ami… Il y a suffisamment à voir ici… Comment ? Oui, c’est bien chez la dame qui vous intrigue… Gillian Ferguson-Brown, la femme du médiéviste, oui… Non, ils ne sont pas séparés, ce n’est pas ça… C’est chez lui aussi, bien sûr, mais c’est elle qui… Enfin ce jardin, c’est son fait à elle… Lui… Il préfère certainement ne pas s’en mêler… Ecoutez, le temps nous manquera pour faire tout le circuit, si… Mais enfin, qui est-elle pour vous ? … Vous êtes médiéviste, vous ? A votre âge ? … Mais je vous croyais paysagiste ? … Vous n’en avez pas la tête, en tout cas… Et puis quel lien entre cela et Gillian ? … Très bien. Puisque vous y tenez. Vous l’aurez voulu ! … – Voilà. … Oui, hein ! … Haha, même à vous, ça vous en bouche un coin ! … Venimus, vidimus, allons-nous-en… Comment je l’explique ? Est-ce que ça s’explique, ça ? Ma foi, il n’y a qu’à voir !… Est-il besoin d’en dire plus ? Par ici, on ne sursaute plus… Mais on ne peut pas dire qu’on s’y soit habitué… Enfin, tout de même ! … Ce trèfle, ce pissenlit à en éteindre le soleil, cette infestation de mousse… Si elle tenait aux saletés, aux mauvaises herbes, que ne pouvait-elle choisir, je ne sais pas, moi, Ruine-de-Rome, herbe-à-Robert, myosotis… Les fleurs en sont tolérables, si on veut… Mais le plantain en bordure ! Des massifs de pâturins ! Des haies d’orties ! Mieux : la podagraire… La podagraire, nom de Dieu ! Pas besoin de vous faire un dessin, hein, les racines, des années de lutte, imaginez la nervosité des jardins d’à côté… Même vous, qui avez une préférence pour les compositions touffues… Qui froncez le nez devant les parterres léchés…Vous devez bien reconnaître qu’ici… D’ailleurs, l’esthétique importe peu, ce n’est pas là que le bât blesse… Certains diraient même que c’est relatif… Non. Il ne s’agit pas de goûts et de couleurs. Il ne s’agit même pas de plantes. Pour nous, c’est clair… Ce « jardin » n’est là que pour dénigrer les autres… On est bien au-delà de l’espièglerie… Du pied-de-nez… Ca dépasse de loin l’impertinence… Serait-on au milieu de nulle part, au fin fond de la campagne, où personne ne s’aventure… Mais son jardin est à peine en retrait des nôtres, on ne peut pas le manquer… Où qu’on se tienne, si on lève les yeux… Par conséquent, la main qui plante ça cherche à offenser… A travers nos jardins, comprenez bien que c’est la trame de la communauté, du village, que nous tissons… Il faut être aveugle ou sans cœur pour ne pas en goûter l’harmonie… Et là, paf, au milieu… Cette déchirure dans la finesse de la tapisserie… Comme une brûlure de cigarette… De celles sur lesquelles elle tire à longueur de journée, dont elle nous enfume sans vergogne, qu’elle tétait déjà adolescente… Cette bouche goulue dans ce visage sévère… Déjà à l’époque… Pas étonnant que ça n’ait pas marché, les bébés… Et maintenant, là, entre nous, parmi nous, en nous, l’éclosion de cette tache, cette blessure, cette horreur… Ce scandale. Là, c’est dit. Vous trouvez que je vais trop loin, il ne s’agit que de jardinage… Si, si, je vois bien, vous hésitez… Pourtant, vous avez sursauté, vous aussi, tout à l’heure, au premier coup d’œil, les mots vous ont manqué, reconnaissez-le… Le scandale vous a éclaboussé, vous aussi… Est-ce que votre génération sait encore ce qu’est un scandale ? Vous voyez, si ce n’était que la manifestation elle-même, la chose, ça, là… Mais non, le véritable écueil, au fond, c’est… Comment dirai-je ? …. Après le haut-le-cœur, après la secousse, il y a le rebond, la réplique sismique… Le scandale monte en graine au rythme des mauvaises herbes de Gillian… Et au bout, il y a la rupture. L’aboutissement du scandale, c’est l’expulsion de l’Eden, fruit de la division. Mais plus grave encore qu’être éclaboussé, déséquilibré, troublé… Plus grave qu’être contaminé… Il y a la responsabilité… Dans une communauté comme la nôtre, dans ce village où nous vivons de concorde, que se soit levée cette femme – je ne dirai pas encore une… Que cette femme ait trouvé parmi nous de quoi créer ceci… Malheur à celui par qui … Nous n’avons pas su garder Gillian, nous sommes donc coupables… On savait que sa stérilité… Quand elle a cédé, quand elle a accepté de ne plus soumettre le pauvre Harold à toutes ces démarches pour concevoir un enfant… Nous l’avons crue assagie… C’est alors qu’elle fait sortir de terre, de son délire, ce jardin, qu’elle nous le met sous le nez… On aurait accepté un jardin négligé, après tout elle souffrait, ils souffraient tous les deux, tout le monde peut comprendre ça, surtout pour une femme… Mais regardez : ce n’est pas de la souffrance… C’est du vice… Car vous voyez bien que ce n’est pas un terrain vague, que tout est étudié, qu’elle y consacre son temps… Pensez-vous que le hasard puisse avoir si opportunément placé le chardon-aux-ânes… Ces paniers suspendus débordant de chiendent… Ces prêles qu’elle utilise pour accentuer le chaos, comme des verges pour nous battre… Savez qu’on les appelle Queues-de-rat ? … Le liseron qu’elle encourage comme on lâche des fauves ! Et ça montre les dents, ça se propage, ça essaime, ça rhizome, ça se répand, se reproduit… Les voilà donc, ses enfants monstrueux et immortels… Ce jardin est un acte de vengeance… Elle ne titille que le chaotique dans la plante… La puissance diabolique… Et après ça, on la croise au marché, précédée de ses chiens, le pas tonitruant, la crinière provocatrice… Oh non, aucune honte… Pis que cela, c’est à nous qu’elle veut faire honte… Quand on la rencontre… Ca ne tardera pas à vous arriver… Eh bien, quand on la rencontre… D’ailleurs, où est Harold, hein, pourquoi n’est-il jamais avec elle… Je sais bien que les livres, que les conférences… Mais enfin même les vedettes de l’université ont des vacances, pas vrai… Elle va seule, toujours, louve parmi ses chiens, marchant comme Lady Salisbury elle-même n’oserait le faire… Oui, la duchesse du château sur la colline… Elle ne fait même pas semblant, ne prend pas l’air de rien… Son air, c’est vous qu’il renvoie au néant…Non sans vous avoir insulté… Et pourtant, Gillian a la main habile, croyez-moi, on ne parle pas mieux qu’elle aux plantes, aux concours de fleurs elle gagnait toujours haut la main, du temps où elle faisait encore semblant… Et même pour réaliser ceci… Ainsi, si elle voulait… Mais non… Pensez-vous… Petite, déjà, les gens disaient, sa mère elle-même disait, et d’ailleurs quel besoin… Ca se voyait… « Gillian, c’est de la mauvaise graine »…


Ma participation au quatrième exercice de l’atelier d’été de François Bon : Ah, vous ne connaissez pas Bréhier, à partir d’un texte de Nathalie Sarraute. Le narrateur s’adresse au lecteur-personnage pour parler d’un autre personnage – une approche progressive.

Rencontres par fragments

 

Guy Fawkes Night, flamme de novembre, feux d’artifice en défi à l’hiver. C’est une obscurité d’encre plus que de poix, intense aux yeux et légère à la peau, et l’on va par enjambées rétrécies dans le spumeux clapotis des voix, surpris par la soudaine proximité de corps et de visages échappés in extremis à la rétention nocturne – se frôler pour ne pas se cogner. Sans les hélices fluorescentes qui fleurissent à hauteur de genoux ou de hanches, on piétinerait des enfants. Vient un silence inaugural, puis la lacération d’un sifflement colorature. Eblouissante, une rosace de feu cathédrale les ténèbres. Fracas. Presque au-dessus de moi surgit la ligne fulgurante d’un profil, le nez long, l’œil celé au creux d’une orbite profonde. Stridence, lumière. Le ciel étouffé de lueurs finit en reflet d’incendie sur un verre de lunettes. Sur les cheveux, le mauve des fusées ne s’altère pas : signe d’âge. Un crépitement d’argent révèle les cratères d’une joue, un sillon lunaire glissant vers la bouche. Et puis – reflet d’absinthe – brille une queue de comète… un rêve de sel sur ma langue. Le bouquet final : big bang pour les funérailles de l’année.

Jour de grève sur les quais du RER – et c’est l’été. On sent moutonner les trop-pleins, s’effriter les garde-fous d’une civilisation faite à l’équilibre tempéré. Les soupirs enflent sous l’étau des maxillaires, les odeurs offensent, et déjà, la fermentation fait éclater quelques tempéraments volatils. Pourtant, trois rangées de corps plus près des rails, flanquée par des masses suantes qui la dépassent de l’épaule et lui donnent l’air d’être conduite à son jugement, il y a cette silhouette frêle, droite sans raideur, il y a cette nuque parfaite sous un chignon d’une hâte savante, ces épaules flottantes, ces bras naissants promesses de paumes ouvertes. La nuque comme la chemisette sont sèches. J’en déduis, jaillies de sandales romaines, des jambes de danseuse qui seules, dans l’immobilité forcée, peuvent justifier cette grâce d’apesanteur. L’espace s’ouvre. Le RER peut tarder.

Déjà cinquante minutes de queue bien tassée, mais les sourires fleurissent toujours les barbes – la jeunesse, réelle ou prétendue de cœur. Déjà dans l’ambiance, on teste discrètement le ressort de ses jambes et de la chevelure qu’on porte longue, on éveille du menton la pulsation à laquelle on désire impatiemment livrer le mou de son ventre – qu’il durcisse – et le cristal de ses os – qu’il crie (crisse, craque). Les T-shirts font placards de circonstance : logos, slogans, crânes et seins, violence en technicolor. Un sage polo vert m’étonne le coin de l’œil. Je lève la tête. Aussitôt, c’est l’une en l’autre l’invasion et l’échappée : la posture paisible, le casque de vagues auburn, les iris de mousse et de varech, la peau nue – un champ de taches de rousseur – convoquent une lande couchée sous le vent. J’aperçois le goéland juste avant qu’il ne me traverse la poitrine. Sa compagne, une beauté aile-de-corbeau, tatouée, piercée – un champ d’expression artistique – lui tourne presque le dos, parle fort aux barbus à slogans, rit, la voix déjà floue. Lui – sur sa lèvre supérieure se sont égarées quelques taches de son, qui vacillent. J’ai peur de la désobéissance de mes mains.


Ma participation au second exercice de l’atelier d’été de François Bon, consacré au personnage : “Je vous propose, pour cette proposition, un triptyque : trois paragraphes concernant chacun un personnage différent, et chaque paragraphe un de ces brefs face à face que nous impose en permanence le contexte urbain, sans distance possible. Mais c’est l’intensité même et la brièveté qui sont le défi d’écriture : quelle distorsion de la perception, quel détail emportant tout le reste, comment rendre la promiscuité, l’impossible durée, l’ensemble composite des perceptions.” Le texte support est un extrait de Stations (entre les lignes) de Jane Sautières, chez Verticales. Contributions à lire ici.