Le vol de la bécasse

Un texte de Guillaume Sire que je lis et relis.
Je le partage dans la pensée que d’autres seront peut-être traversés de ce vol avec le même mouvement de serrement-dilatation du cœur sur un paysage en creux, rayonnant d’être aimé.

Ce qu'il reste des brumes

La bécasse est une motte de terre volante ; c’est la terre, le terreau, les cèpes de la Toussaint et l’humus dans un oiseau ; une marionnette emplumée sur sa hampe ; une pipe à opium piégée dans les lichens ; une broche ; son vol est erratique et joyeux à la croule mais constant et silencieux à la passée ; elle a une âme et sert d’âme à la forêt. Tout son mystère est dans les yeux noirs, ronds, autonomes, placés à l’endroit des oreilles — des yeux qui écoutent — et dans la tige du bec : son gouvernail. Les bécasses retiennent leur sentiment, terrées, puis s’échappent quand la terre transpire en novembre. Elles ont de l’eau glacée dans les ailes, parce que la pluie est leur nature, et volent comme des bouquets de feuilles mortes dans le vent où elles trouvent des appuis et des prises pour des accélérations géniales…

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Sieste par temps d’orage


 

Dormeur de l’autre rive
Mes rêves rends-les moi, je te rendrai les tiens

Que fait dans ma trachée sous le plein jour des songes
Cette touffeur de nuit
Coulant par le tamis de mes intermittences
Les vapeurs de vos fleuves qu’entame sans faim
– Lasse persévérance –
La roue à aube du soleil ?

Voici entre deux eaux glissant d’un vert à l’autre
Les gueules insomniaques du désir, remords
Hennissant sous l’armure des alligators

Le vent n’est plus. Suaires plus que voiles
Ces barbes espagnoles sur les cyprès chauves
S’abreuvant au bayou où se noient les espoirs
(Hier, Virginia-Louise, une fleur à l’oreille)

Si le Chêne aux bras tors dont le vert indompté
A étranglé l’hiver
Pousse dans ton corps ses racines ailées
Ne bouge pas, Dormeur

Sans sa force et son ombre on dirait ce pays
Médité sous le porche brûlant de l’orage
Par un après-midi de mauvaise conscience

Le dieu était alors en son adolescence

 


 

 

 

Allemagne (Et la lumière fut)

Il pleut à verse. J’en connais une qui aimerait cette cavalcade qu’accompagnent les borborygmes du tonnerre. A l’heure qu’il est, je l’imagine protégée de l’eau par l’eau, glissant parmi les algues brunes d’un lac.

Je lis (avec une tragique lenteur, comme toujours) Et la lumière fut, de Jacques Lusseyran. Une amie d’Angleterre me l’avait recommandé, s’étonnant que je ne le connusse pas. Elle avait tort de s’étonner, car je ne cache pas que ma culture est maigre, mais bien raison de me le conseiller.

C’est une autobiographie, genre que j’ai peu eu l’occasion de rencontrer dans mes lectures. Bien que curieuse d’entrer dans l’intimité d’autrui, je me méfie de la prétention à dire vrai qui accompagne ce type de production. Quant à l’exemplarité… Par expérience, les enseignements utiles que je pourrais tirer du récit des tribulations surmontées par Untel et Unetelle ne demeurent avec moi que le temps d’une soirée, et puis zou, dans le puits sans fond, tralala, demain est un autre jour. Il me ferait peine d’imaginer que les grands hommes se sont efforcés d’être à la hauteur de leur destin pour des cervelles-passoires comme la mienne.

Autobiographie ou pas, c’est l’art qui compte, et à travers lui, la vision et la voix. Et justement, celles de Jacques Lusseyran sont remarquables.

Les faits, affreusement résumés. Garçon parisien ayant perdu la vue à huit ans après un accident scolaire, il devint résistant dans son adolescence et fut déporté à Buchenwald à vingt ans. En raison de sa cécité, on ne le laissa pas concourir pour entrer à l’Ecole Normale Supérieure, ni enseigner en France après la guerre (ce ne fut pas perdu pour tout le monde : les Américains surent lui offrir une chaire). Les bâtons dans les roues ne lui furent pas épargnés. Mais, fichtre, quelle âme, quelle force. Quelle lumière !

Je le lis, et presque toutes les pages sont cornées. C’est un de ces écrivains, ou plutôt de ces êtres, où l’on se reconnaît. Cela n’arrive pas si souvent, et, fait intéressant, pas nécessairement avec les plumes que l’on admire le plus (je voudrais écrire comme Jean Rouaud, ou Nicolas Bouvier, mais n’ai absolument pas leur regard). Il s’agit moins de la manière d’écrire (même si on ne peut la mettre de côté) que de la façon de voir les choses. Entre l’âme et la force d’un Lusseyran et moi, entre sa vie et la mienne, il y a plus qu’un gouffre. Et pourtant… Comme Camus, Le Clézio ou François Cheng, il parle pour moi, et je me sens délivrée du besoin de dire. Je me demande si je ne suis pas plus aveugle que je ne crois, à lire sa façon d’appréhender le réel depuis le puits de lumière où la cécité l’a plongé.

Tout ça… pour introduire un passage que je partage ici, parmi tant d’autres qui le mériteraient (maladresse : je ne veux pas dire que mon blog est un écrin de valeur mais que tout ce que j’ai lu mérite vos yeux). Je choisis ces pages notamment parce que Joséphine a écrit sur l’Allemagne, mais aussi parce qu’elles évoquent d’autres thèmes abordés dans divers blogs que je suis : le rapport à une patrie rêvée, au paysage, et ce que le monde nous dit de personnel.


“La langue allemande me parut aussitôt d’une beauté sonore exceptionnelle ; elle me parut surtout douée d’un pouvoir merveilleux, unique, de métamorphose. Elle ne semblait jamais définitive, jamais morte. Elle brassait les sons dans un mouvement d’invention ininterrompu. Elle les faisait s’élever, puis retomber sans jamais les suspendre et suivant des lignes qu’on eût été impuissant à superposer. Certes elle était souvent rude et parfois lourde ou, du moins, appuyée : elle battait l’air de coups sourds. Mais elle ne se complaisait pas en elle-même; elle semblait toujours en exploration et comme à la poursuite de ses mots, de ses formes. Sa grâce me séduisait. Je dis bien : sa grâce ; non pas semblable certes à celle, étincelante et balancée, du français, mais plus insistante, plus volontaire. J’entendais les voyelles ou les diphtongues chaudes “u”, “au”, “eu” adoucir, selon un rythme très lent et très sûr, les coups de cymbales des “st’, “pf”, “cht” ; d’autres fois mettre pied à terre, s’affermir par un “g” ou un “t” final : Wirkung, aufgebaut. L’allemand devenait pour moi une langue de musicien-architecte qui prenait assise et élan sur les sons pour construire patiemment son discours. Je venais ainsi d’être jeté dans un enthousiasme qui devait durer, sans défaillance, pendant près de dix ans et me saisit encore aujourd’hui à chaque nouvelle occasion : j’avais la passion de la langue allemande. Bientôt vint la passion de l’Allemagne et de tout ce qu’elle cache de menaces et de trésors.

Je me trouvais en face d’un mystère. De 1937 à 1944, tout une part de ma vie allait rester injustifiée : chaque jour, pendant huit ans, j’allais entendre l’appel de l’Allemagne. Je me sentais porté irrésistiblement vers l’est. Il me semblait être, chaque jour, comme à la veille d’un départ possible. L’Allemagne me donnait le goût de vivre, exaltait toutes mes facultés.”

D’un voyage en Autriche avec ses parents, il écrit :

“Ce furent, en réalité, d’assez mauvaises vacances. Et pourtant, un plaisir profond, sensible jusque dans mon corps, ne me quitta pas. (…) La géographie me paraissait avoir des intentions. Mes rêves, dans ce pays, se nourrissaient de l’air que je respirais ; ils montaient de chaque roseau du lac, de toutes les chansons des vallées. Mes rêves d’amour et de gloire, de patience et de puissance vivaient, se mêlaient, sans que j’eusse à les soutenir. Je visitai le glacier du Grossglockner : il n’était pas plus beau, j’en étais sûr, que cette “mer de glace” qui, deux ans plus tôt, à Chamonix, m’avait tant séduit. Mais je venais à lui transformé déjà : il me parut plus important que tout autre. (…) J’avais conservé de mon voyage une impression d’étrangeté et de familiarité à la fois. J’avais acquis cette conviction bizarre : les affaires d’Allemagne me concernent personnellement.”

Jacques Lusseyran, Et la lumière fut, pages 153-155.

 

 

Des paysages II (Gracq)

Chose promise, chose due. Voici le texte de Julien Gracq dont je parlais dans mon billet précédent, et qui est un de mes passages préférés du livre d’où il est extrait.


Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ?

Quand on a le goût surtout des vastes panoramas, il me semble que c’est d’abord l’étalement dans l’espace – imagé, apéritif – d’un « chemin de la vie », virtuel et variantable, que son étirement au long du temps ne permet d’habitude de se représenter que dans l’abstrait. Un chemin de la vie qui serait en même temps, parce qu’éligible, un chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. Cette zone d’ombre, puis cette nappe de lumière, puis ce versant à descendre, cette rivière guéable, cette maison déjà esseulée sur la colline, ce bois noir à traverser auquel elle s’adosse, et, au fond, tout au fond, cette brume ensoleillée comme une gloire qui est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l’étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. « Les grands pays muets longuement s’étendront »… mais pourtant ils parlent ; ils parlent confusément, mais puissamment, de ce qui vient, et soudain semble venir de si loin, au-devant de nous.

C’est pourquoi aussi tout ce qui, dans la distribution des couleurs, des ombres et des lumières d’un paysage, y fait une part matérielle plus apparente aux indices de l’heure et de la saison, en rend la physionomie plus expressive, parce qu’il y entretisse plus étroitement la liberté liée à l’espace au destin qui se laisse pressentir dans la temporalité. C’est ce qui fait que le paysage minéralisé par l’heure de midi retourne à l’inertie sous le regard, tandis que le paysage du matin, et plus encore celui du soir, atteignent plus d’une fois à une transparence augurale où, si tout est chemin, tout est aussi pressentiment. Cet engouffrement de l’avenir dans la délinéation, pourtant si ferme et si stable, des traits de la Terre est l’aiguillon d’une pensée déjà à-demi divinatoire, d’une lucidité que la Terre épure et semble tourner toute vers l’avenir : une des singularités de la figure de Moïse, dans la Bible, est que le don de clairvoyance semble lié chez lui à chaque fois, et comme indissolublement, à l’embrassement par le regard de quelque vaste panorama révélateur.

Julien Gracq, En lisant en écrivant, « Paysage et roman », p.87-88, José Corti, 1980

Sur le jonc

Qu’ici grâces soient rendues
à l’humilité du jonc
oriflamme des marges
oblique trait d’union
par qui s’épousent l’eau
et le vent

Souple sans langueur
effilé sans être acerbe
sachant plier comme fendre
flûte ténue où la bise
à la cime du courroux
susurre à peine

Omis dans la comparaison
pâle dans le souvenir
subtil comme la lisière
entre sagesse et faiblesse
sans fleur ni fruit de prix
accessoire

Et cependant

Comme l’encre déclive
sur la voyelle accomplie
il est l’accent magicien
qui sans titre de gloire
d’un paysage de passage
fait une estampe