Lecteurs, retours (et dissonance cognitive)

Sur la lecture, encore, et les lecteurs (par le petit trou de ma lorgnette).

Une amie de longue date, une amie dont l’opinion compte beaucoup, a lu mon manuscrit “fini” il y a un mois. Le retour qu’elle m’a donné était inespéré. J’évoque cet épisode non pour faire croire en une éventuelle qualité de mon texte, mais pour parler de ma petite expérience de la rencontre d’un lecteur.

Comme je le disais dans mon précédent billet, je n’imagine pas de lecteur. Bien sûr, j’espère que mon texte plaira et en touchera certains, mais rien de précis ne me vient à l’esprit. Aussi, quand je me suis retrouvée assise dans ce café en face de mon amie, personne de chair et d’os dans le monde réel, et qu’elle m’a dit ce qu’elle avait ressenti, quand les mots qu’elle a choisis pour parler de sa lecture sont venus me frapper, j’étais presque incrédule. Evidemment, c’est mon amie, et une personne bienveillante et délicate – il y avait peu de chances qu’elle me dise brutalement que mon texte était à chier mauvais. Mais je la connais suffisamment pour avoir confiance en l’esprit général de sa parole. Son émotion, à ce moment-là, était réelle – elle était d’ailleurs venue avec un livre à m’offrir, Des Bienfaits du jardinage de Patrice Robin. Et moi, assise devant elle, sans mot, puis disant n’importe quoi tant j’étais déstabilisée, l’éblouissement dans le ventre. C’était presque comme si elle parlait du travail de quelqu’un d’autre.

Je me suis dit en sortant du café que j’avais eu en quelques minutes tout ce qu’un auteur peut espérer d’un lecteur. Que tous les refus d’éditeurs à venir ne pourront m’enlever cette joie. Quelqu’un est venu à moi à travers mon texte, ou plutôt, quelqu’un a partagé avec moi une même vision, une même émotion. Il n’y a pas de lecture absolue, mais celle-ci y ressemblait. L’émotion de mon amie me “paie” du labeur de l’écriture bien au-delà de mon mérite. Je suis restée sonnée pendant deux jours.

D’autres personnes ont lu mon manuscrit à divers stades de son élaboration. J’ai donc eu des retours variés, le plus souvent constructifs, notamment de la part d’un écrivain que je ne connais pas personnellement. Une remarque de mon professeur de guitare m’a permis d’améliorer considérablement la structure de mon texte. D’ailleurs, la diversité de perception pour un même élément ou un même passage est très intéressante. Ce que certains ont trouvé cérébral, d’autres l’ont trouvé très sensuel. Certains ne se sont pas ennuyés une minute, d’autres ont laissé entendre que telle partie du texte pourrait être raccourcie. Selon leurs habitudes de lecteurs, selon leur humeur aussi, les uns ont apprécié une certaine “densité d’écriture”, les autres ont demandé des espaces où respirer. Pour tous ces retours, j’éprouve une vive gratitude.

Petite remarque qui n’a pas grand chose à voir. Un ami cher (et agnostique) m’a fait remarquer, avec un amusant enthousiasme, que mon texte pourrait provoquer une intéressante dissonance cognitive liée au fait qu’il y est question de religion (catholique) mais que mon style, ou l’histoire, je ne sais pas, ne correspond pas à l’idée que certains se font d’une écriture “catho”. Il y en a pour qui le catholique est nécessairement coincé et sec, apparemment, or j’ai l’outrecuidance de ne pas correspondre à cette caractérisation (en tout cas, pas dans l’écriture !). Ca m’a fait rire. Je vois bien, évidemment, ce qu’il évoque : la distorsion platonisante dans une méconception du christianisme dont les représentants de l’Eglise eux-mêmes ont bien souvent été coupables et instigateurs. Aberration, quand on pense que le christianisme est la religion de l’Incarnation. Et Bernanos, et Péguy, et Claudel, pour ne citer qu’eux (je ne me compare évidemment pas avec eux, mais nous partageons une foi), secs et coincés ??? Faut vraiment pas avoir les yeux en face des trous.

Et vous, comment avez-vous vécu les retours de vos lecteurs?

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