Des mots sur rien

D’une part, je ne peux plus écrire. D’autre part, ma pente misanthrope de jour en jour se fait plus vertigineuse. Ce n’est plus une pente, c’est une falaise, c’est un abrupt de misanthropie. Or je viens de penser que ces observations doivent être liées. Le penser n’en garantit pas la véracité, mais me frappe assez pour que je m’attelle aux mots. On me dira qu’il en est pas mal auxquels la misanthropie donne du souffle et du ronflant. Peut-être n’est-elle que de surface, leur misanthropie, puisqu’ils se donnent encore la pleine d’adresser leur pensée. Quant à moi je préfère désormais m’englaiser les mains et les genoux, la tête dégoûtant de pluie ou grouillant d’araignées délogées de leurs toiles, une sorte de bravade à la cantonade.

Mais non, c’est faux. Je ne le préfère pas. Ne pas écrire, à la longue, me gâche jusqu’au jardinage. A Paris, où j’écrivais, mon jardin me manquait sans souffrance, sans colère ni frustration. Ici, ne pas écrire finit par m’user, m’embourber l’estomac, me délayer la pensée. A moins que tout cela soit au contraire la raison de mon incapacité à écrire ? J’en doute. Je n’ai jamais rien pensé hors du feu de l’écriture et de la discussion qui seul m’éveille. Je ne suis pas automate, au sens premier du mot. Le mouvement me vient toujours d’une force extérieure. Livrée à moi-même, je suis la parfaite incarnation de l’inertie, allez, de la stagnation. Il arrive quelquefois qu’un vague mouvement d’air me frôlant au passage fasse tressauter l’espoir d’un espoir. Il retombe aussitôt. Les trois dernières fois, c’était à l’église. J’ai revu une des voyageuses dont j’ai parlé une fois ici. Pas la grande blonde dont la nuque exhalait l’été, mais une des deux femmes adultes, celle aux sourcils de reine, au chignon fauve, aux jupes empêtrées de marmaille (léger reflux de vague). Une autre fois, c’était je ne sais plus quel Evangile, déployé comme une fleur autour du feu révélé. Peut-être, si j’avais eu sous la main de quoi noter… (écume). Et puis dimanche dernier, le disque délicat du pain sacramentel embossé de la croix, entre les longs doigts du diacre, puis sur ma paume, très brièvement, couleur de calcaire, couleur d’aurore, que je m’empresse de saisir et d’emboucher, parce que le diacre, qui est très vieux et très beau, surveille anxieusement toute hostie qui n’a pas encore rejoint la moiteur d’une langue, des fois qu’elle se perdrait. Pour la première fois depuis une éternité, il m’a semblé sentir, et non seulement penser, que ce cercle translucide vivait, deviner à un serrement de coeur une vibration solaire dans cet albâtre. Une présence, sinon La Présence. Je mâche, ou bien je laisse fondre, toute à ma langue, à mes dents, à mon palais, sans penser, sans cette aperture intérieure qui autrefois me venait facilement, sans me juger, pour manger, pour avaler, pour incorporer. Et puis je lève la tête et j’aperçois une femme brune, mon âge peut-être, qui s’en revient de la communion, l’enjambée légère, la hanche à peine déportée, comme dansant, avec au visage un sourire qu’on ne voit jamais sur les faces solennelles ayant reçu le Corps du Christ, et jamais en tout cas sur ma propre figure, non pas un de ces sourires de plâtre pieux, ni même le sourire intérieur du recueillement, mais un sourire terrestre, tendre, complice, peut-être même un peu moqueur, projeté devant elle vers ceux qu’elle rejoignait sur le banc, mobile, mouvant, amoureux, étonnant. La misanthropie est une faiblesse, aussi bien troussée qu’elle soit. Je ne m’en déferai probablement pas, l’époque ne s’y prête pas (ni plus ni moins que les précédentes, sans doute, mais les autres me furent épargnées), mais je n’en attends rien.

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Sur la poésie et le cerisier de Claire

Voilà un certain nombre d’heures que je passe à tenter d’écrire un poème sur un arbre qui se trouve dans le champ près de chez moi. Pour l’instant, ça a donné quatre strophes de cinq vers qui ne sont pas vraiment des quintils, avec un schéma de rimes un peu tordu (abbac deedc etc). Et franchement, le tout n’a pas grand chose à voir avec un poème. Pendant que je m’échine et que j’écorche à la fois la poésie et mon inspiration première, je me demande pourquoi je m’acharne à tenter de composer cette chose au lieu de dire ce que j’ai à dire normalement, je veux dire, en prose.

C’est la première fois que je trouve si difficile d’écrire quelque chose. Cela fait à peine deux mois que je tente d’écrire des poèmes qui, comme vous le savez si vous suivez ce blog, sont sans grande ambition (mais me plaisent assez pour que je les publie ici), et me voici en face de la difficulté.

Je connais l’arbre, il a largement de quoi faire vivre un poème, et entre d’autres mains, il serait une source inépuisable de beauté. C’est un cerisier exotique à l’écorce pourpre et soyeuse, striée de gris, délicate comme un papier du Japon, un arbre gracieux et discret. Au printemps, comme les autres membres de sa famille, il est couronné de fleurs d’un rose pâle qui livrent leurs pétales à la brise. En été, il semble absorbé dans la masse des arbres plus imposants qui délimitent le champ, qui font trois ou quatre fois sa taille et sa circonférence. Mais l’automne révèle sa particularité : de ses branches pendent des rubans colorés qui scintillent dès qu’un rayon perce. Immanquablement, il attire les promeneurs qui viennent observer ce curieux assemblage, et participent sans s’en douter au pèlerinage de la mémoire. C’est en souvenir d’une jeune fille de 19 ans, morte il y a vingt ans, que l’arbre fut planté.

A vrai dire, l’échec de ma tentative est une chance. Je me rends compte de choses évidentes auxquelles je n’avais pas pensé. J’ai étudié des poèmes autrefois, à l’école, en khâgne, pour l’agrégation, mais je passais la grande majorité de mon temps à traduire du grec ou du latin. Je n’ai lu aucun livre de critique poétique (et si je l’ai fait, ma mémoire n’en garde aucune trace). J’ai lu des poèmes, certes. Maintenant que j’essaie d’en écrire, je comprends avec mon corps, en quelque sorte, que la poésie n’est pas vraiment une cousine plus jolie ou plus apprêtée de la prose. Vous riez, c’est une évidence, mais si je le savais, je ne le savais pas comme je le sais maintenant. Il existe bien sûr d’innombrables et admirables poèmes narratifs, à moins qu’il ne s’agisse de narrations poétiques, et je ne dis pas qu’un poème doit être une suite de fulgurances inaccessibles au commun des mortels, ou ne doit rien raconter, mais que ce qu’il raconte doit ne pouvoir être dit que par la poésie.

Et je voudrais écrire des poèmes, parce que c’est ce que je désire le plus, mais je n’ai pas le regard, je n’ai pas la pénétration nécessaire. Je ne sais pas convertir en langage ce qui me traverse, ce qui me soulève, ce qui m’exalte et me resserre, ce qui me parle. Ca m’embête, parce que la plupart des signes que je reçois du monde me sont transmis dans un langage qui est de l’ordre de la poésie, ou plutôt, qui demande à être dit par la poésie. J’ai souvent pensé que j’aurais voulu être peintre, mais s’il y a quelque chose que je ne sais pas faire, c’est bien dessiner. J’ai appris à jouer d’un instrument, mais là encore, je n’ai pas de talent, et pas assez de désir pour persévérer. Je crois qu’écrire est encore ce que je peux tenter de faire de mieux.

Ne vous réjouissez donc pas trop vite, je ne fais pas ici mon adieu à l’écriture poétique. Je vais continuer ma bagarre avec mes limites, avec mon regard de myope, avec ma surdité, et avec la langue. Si vous écrivez vous-même, ou tout simplement avez une opinion sur ce sujet, peut-être pourriez-vous éclairer ma lanterne : quelle est votre idée de la poésie ? J’ai dit ailleurs que pour moi, elle était jeu et gratuité, mais ce n’est pas vrai, j’ai toujours pensé que la poésie n’est pas arbitraire, ne dépend pas de ce que nous disons d’elle, n’est pas une invention pure, mais qu’elle se reconnaît quand on la rencontre (tout comme elle se signale par son absence lorsqu’un “poème” est manqué) et qu’elle est révélation.

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© Mike Quinn 2009