Optique

Une réflexion venue il y a plusieurs jours, que j’ai laissé filer et peine à retrouver.

Plongeon dans le champ par matin de soleil.
Octobre défend encore la digue.
L’air est tendre.
Le regard vague, égaré dans les ondes d’une lumière verte, vive, qui s’abstrait à la vue et s’adresse au toucher. Le sommeil tient encore le for intérieur, gardien du silence primordial, et c’est dans la fine couche d’air que le corps déplace à sa surface, comme une aura, que vibre ce qui demeure d’attention. Le champ moutonne et roule, ample, montant à hauteur d’yeux avant de se creuser de nouveau, scintillant d’une rosée qui imite le givre. L’univers tient entier en une couleur : vert.
Alors s’ébroue la pensée, et commence à s’ajuster la lunette par où le monde gagnera en précision ce qu’il perdra en dimension et en présence. Un très furtif instant, l’esprit perçoit. Entre la nappe de lumière indifférenciée antérieure à toute démarcation (à toute définition) et la vision précise de brins d’herbe individuellement habillés du prisme de la rosée, quelque part en amont de l’instant où le monde devient préhensible, il y a une embrasure.
Une ouverture.
Inutile de tenter d’ajuster la lunette à rebours, cette brèche demeurera introuvable. Elle ne se révèle que dans le mouvement premier de l’éveil, en passant et de biais, et l’esprit ne peut la faire se tenir immobile sous la lamelle de son microscope. Bien des réalités sont inaccessibles à un tel examen et ne s’appréhendent que dans l’élan, par une forme d’abandon. Le langage du monde est de nature rythmique. Nous y participons par tous les flux de notre corps, liquides, gazeux, chimiques, électriques, spirituels, au sens propre.
L’âme est flamme, est souffle.

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Dans le tram

Le tram démarre, s’engage dans une accélération brutale qui courbe un instant les voyageurs comme herbe sous le vent, puis adopte une vitesse de croisière où chacun retrouve son oscillation naturelle. Je reviens de chez ma sœur, où je suis allée passer quelques coups de téléphone. Je viens de m’installer, je n’ai pas encore de ligne fixe. Il fait encore beau – l’été s’étire avant de céder la place.

Dans le tram, je ne pense à rien. Quelque part dans mon cerveau s’est activée la commande « transports collectifs », laquelle combine les fonctions « lieu public », bannissant tout comportement et expression susceptibles d’attirer l’attention, et « gestion de l’espace », permettant au corps d’adopter la juste combinaison de volume et de forme par laquelle il maintiendra une position équidistante des autres corps malgré les aléa des changements de vitesse et de direction.

A ce propos, j’ai découvert sur Internet une amusante nouveauté, illustrant le fait que la commande « transports collectifs » n’est pas de série chez tout le monde. Certains (certaines) ont trouvé nécessaire d’inventer le terme « manspreading » pour décrire la position que des hommes ne craignent pas d’adopter dans les transports publics, jambes écartées, empiétant sans remords sur l’espace prévu pour d’autres passagers. Je suppose que le terme vaut aussi pour l’état d’esprit qui accompagne cette position, et que j’essaie tant bien que mal d’imaginer. Quel paysage mental, quelles sensations, quelle confiance en soi et dans le monde, quelle soif de défi habitent un homme qui ne craint pas de se répandre ainsi ? J’ai d’autant plus de mal à le concevoir que je suis plutôt du genre britannique, à bafouiller des excuses quand on me marche sur le pied.

(Je ne suis pas convaincue que le manspreading soit une caractéristique masculine. Les auteurs du mot « manspreading » me répondraient que « des millénaires d’oppression » donnent bien aux femmes le droit de réinvestir l’espace et de faire fi des règles. Deux poids, d… Très bien, je me tais… Enfin bon, récemment, j’ai également rencontré le mot « mansplaining », qui désigne l’action d’un homme peu calé sur un sujet mais faisant la leçon à une femme plus avertie que lui, et qu’il croit ignorante – c’est une femme, après tout. Il ne fait aucun doute que ce genre de comportement horripilant existe. Mais peut-être pourrait-on aussi appeler « womansplaining », ou « womanscribing », les discours, mille fois entendus, des femmes qui disent que les hommes ne savent pas faire tourner une machine à laver, ne peuvent mener plus d’une tâche à la fois, et seraient absolument incapables de survivre sans elles. Ce qui me frappe dans tout ça, c’est le sexisme, contre lequel on prétendait s’élever).

Je remarque soudain le monsieur assis en face de moi. Pour être plus exacte, je remarque son vêtement. Il est habillé d’une djellaba et d’un pantalon taillés dans un tissu crème quadrillé de fines lignes marron, et chaussé de brogues de cuir noir et brillant, élégantes, à bouts pointus. La rencontre des chaussures et de la djellaba surprend. Il porte à l’épaule une sacoche de grosse toile verte, où sont cousues de multiples poches, et parle au téléphone. Je me demande ce que Sherlock Holmes tirerait des diverses directions vers lesquelles les éléments de cette tenue semblent pointer. Je décide que le choix de ces vêtements et accessoires est délibéré, qu’il exprime une détermination et une force de caractère hors du commun. Le visage du monsieur est d’ailleurs précis, sérieux, d’une laideur qui commande le respect. Heureux hasard, il descend au même arrêt que moi. Je marche derrière lui, curieuse.

Tout à coup, il n’est plus là. Mon attention vagabonde m’a de nouveau trahie. Une vitrine, un reflet sur le mur, une ébauche de souvenir m’ont encore fait perdre le fil. Trouver quelque chose à dire, ça n’est pas gagné quand on est si vite, si aisément, si prévisiblement distrait.

Il y avait hier, à la station de métro Hôtel de Ville (à moins que ça n’ait été Châtelet), une exposition de photos d’un artiste américain qui aime bondir sur les gens, dans la rue, avec son flash. Je crois que ce genre d’activité me conviendrait davantage, si je savais prendre des photos. Je ne suis peut-être pas capable de raconter une histoire, je veux dire, avec des choses liées. Je ne parle que du présent. Un présent après l’autre.