Ecrire (2)

J’ai un cours de grec à préparer pour cet après-midi. Je me retourne dans mes draps, j’attends le moment où l’énergie, qui rampe diffuse à ma périphérie, se rassemblera et me jettera hors du lit sans aucun effort de ma part. A quoi bon sommer ma volonté, qui toujours obtempère de si mauvaise grâce que je peine à la déclarer mienne.

Ma pensée éparpillée en diverses contrées de la mémoire ne me présente rien d’intelligible.

Soudain, un picotement de lumière – sous les paupières, sous la peau, dans le ventre. Je n’ai pas le temps de me garder que déferle sur moi, bleu, or, resplendissant et doux-amer, le chagrin que l’on nomme nostalgie. Comment s’y méprendre ? Il n’y a que lui pour embrasser ainsi les racines des îles, le bras puissant, les écailles scintillantes, que lui pour vous agripper simultanément à tous les points nodaux de votre corps, et vous tenir comme à la crête de l’amour. Me voici aplatie comme une algue sous la houle d’un jour de colère, terrassée, étranglée de larmes que je ne savais pas contenir. Parmi les visages que la mer charrie, il y a ceux des personnages qui se prêtèrent pour un temps au jeu de ma plume. Comme il est étrange que leur évocation me déchire.

Ayant galopé avec un vif bonheur dans l’écriture d’un premier roman, je pensais très naïvement que je n’aurais pas trop de difficulté à en entreprendre un second. Il n’en est rien. Je piétine à la lisière du jardin. Le portail, à l’ombre des ifs, ne se laisse pas franchir. Plusieurs fois, j’ai cru avoir réussi à mettre un pied à l’intérieur. Le temps d’un battement de paupière, j’étais de nouveau dehors, à fouiller mes poches pour retrouver la clé. Inutile d’allonger la sauce d’un nouveau chapelet de phrases – piétiner n’aura d’autre conséquence que de m’enfoncer plus avant dans la boue.

Il faudrait que de l’autre côté du portail, dans cette vieille maison aux bardeaux de cèdre, quelqu’un réponde à mon appel. Il faudrait que mon désir soit tel que quelqu’un n’ait d’autre choix que de venir à moi. Voilà ce que la nostalgie me rappelle ce matin – il n’y a personne, pour l’instant, dans ce jardin, que j’aie besoin de rencontrer autant que François, Hana, Frankie ou Meryam.

Aride business, et vain, que de vouloir écrire quand l’amour ne vous porte pas. L’amie qui autrefois me répondit “j’écris par amour” ne parlait pas légèrement. J’irais plus loin : je n’écris que par amour.

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L’adieu à la perte

J’ai discuté avec toi, amie. Comme toujours, tes phrases allument des fanaux aux points précis du paysage où la lumière est nécessaire.

Je découvre ce soir, en t’écoutant, que mon premier manuscrit n’a pas été écrit “à partir de” la perte. C’est une prise de conscience assourdissante. Car la perte est pour moi l’expérience primordiale, celle à partir de laquelle tout s’est déployé, le cœur de l’arborescence structurant ma vie psychique. C’était elle, le pôle magnétique de mon inscription dans le monde, elle qui entravait ma croissance et irradiait en même temps dans le tissu de ma vie cette nostalgie dont tant d’entre nous aiment la beauté au point de désirer s’y noyer – les poumons naufragés, la chair livide et boursouflée. Mes journaux intimes, toutes ces années, sourdaient d’elle et la racontaient. Et cette tristesse profonde, omniprésente, compagne d’une indéfectible fidélité, tellement ancrée qu’elle prédate le plus ancien de mes souvenirs. Inutile de gratter : elle suintait.

Pourtant, quand est venu le moment d’écrire, “pour de vrai”, un texte qui soit susceptible d’être proposé à la lecture, la perte n’était plus à la source. J’ai perdu l’expérience de la perte.

Première prise de conscience voilée, l’autre jour déjà, dans cet échange avec B. au sujet de la tristesse et de la joie, de nos parcours croisés.

Quand et comment la transition a-t-elle eu lieu ?

Il y eut la conversion.
Il y eut un accouchement, puis un autre. A la maison, sans les docteurs, non par idéologie, juste à cause de l’Angleterre, et un rapport au corps bouleversé.
Il y eut l’histoire de N.

Il y eut le jardin.

Je n’écris plus à partir d’un creux perçu comme un vide. Le creux est devenu caisse de résonance.

Désormais, de la Méditerranée je perçois davantage que le poids de souvenirs. Son excès de beauté n’est plus seulement pointe de douleur et débordement de larmes. Sa lumière est levée de lances, empoignement avec l’épaisseur de la joie. Ciel sans partage.

C’est la voie des plantes.
Antigone, ma sœur, il te fallait semer.

Des wagashi de chez Toraya.

Jardiner, c’est bien ; manger, c’est encore mieux.

L’autre soir, j’étais en train de coucher ma fille (ce qui requiert de s’asseoir par terre dans sa minuscule chambre pour lui donner son biberon en trois fois, avec des pauses de 10 minutes entre deux tétées, lors desquelles elle attrape tout ce qu’elle peut, tire, défait, déballe, déchire, goûte et jette, tandis que j’essaie d’avancer de quelques pages dans mon bouquin), lorsque la sonnette de la porte d’entrée retentit.

Stupeur. Puis colère. Oui, parce que dans ce pays, les démarcheurs aiment à passer à des heures où ils ont davantage de chances de vous trouver chez vous, et ont une prédilection perverse pour l’heure du dîner. Ce qui me permet de mettre en marche le disque habituel : “Hein, en France, si les vendeurs faisaient ça, dis donc, qu’est-ce qu’ils prendraient, gnagnagna”. Engoncée dans mon indignation, la bouche pleine de marmonnements contenus, j’attends que mon mari aille ouvrir.

Bruits de pas dans l’escalier, la porte s’ouvre : “It’s K. With presents from Toraya.”

Hein ?! J’ouvre des yeux comme des soucoupes. K. ? Toraya ? TORAYA !

Je dégringole les escaliers, remercie avec profusion, m’embrouille, et dois avoir l’air complètement hagard.

K. est la jeune épouse d’un professeur japonais en visite à l’université où travaille mon mari. Elle n’a pas trente ans. Elle est belle comme le jour. Je crois que malgré la barrière de la langue et la réserve orientale (cliché peut-être, mais vrai dans son cas), nous sommes assez complices (ça aide d’avoir des enfants en bas âge). Ses parents sont venus du Japon pour lui rendre visite et ont ramené – pour moi ! – des wagashi de chez Toraya, le salon de pâtisserie de Tokyo, qui prétend avoir commencé à fournir la maison impériale au XVIème siècle.

J’ai le sac en papier dans les mains, empli de paquets de petits gâteaux et d’un sachet de papate douce confite. Les gâteaux sont délicatement emballés dans du papier brun-mauve, la couleur de la pâte d’azuki. Je me fais un thé vert (lui aussi est un cadeau de K., il vient de la plantation d’un de ses cousins).

Toraya

Tout à coup, me revoilà quelques années en arrière, dans la petite succursale parisienne de Toraya, à l’époque où je goûtais les joies d’une indépendance nouvelle et dépensais mes premiers salaires en wagashi et en sacs à mains. Bien qu’installée dans ce pays depuis quelques années, je garde la sensation de vivre en suspens, dans l’attente d’un retour à cette vie où il me semblait que je me réalisais (illusion puissante du matérialisme). Quelle douce, quelle savoureuse surprise, de retrouver soudain ces parfums !

Je revois le visage de mes amis, les couleurs des soirs d’été dans le Jardin des Tuileries, l’atmosphère de fête du Boulevard Saint-Michel, le lèche-vitrine bras dessus, bras dessous avec ma soeur et ma cousine, la poésie des banlieues à travers la vitre du RER, lorsqu’un rayon les caressait – l’ivresse des possibles, rebondie, juteuse, dorée. Contrairement aux Anglais, j’aime les villes, les grandes surtout, la qualité de l’anonymat entre le camaïeu de gris des immeubles, cette sensation que l’aventure attend au détour d’une rue. Je goûte l’ironie douce-amère que ces wagashi, censés symboliser la nature et les saisons, soient pour moi le signe du bonheur révolu de vivre à Paris.