Moisson

 

 

Le temps s’en vient comme qui

possède des champs barbus d’or en abondance

et ne songe à faucher que pour qu’un peu de suc

au bout de chaque tige cristallise en miel

l’ininterruption

 

 

Time is coming as who

has fields of bearded gold in abundance

and thinks of mowing only so that a bit of sap

at the tip of each stem

crystallises into honey

the uninterrupted

 

 

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Lucidité

Je lis un livre sur Philippe Jaccottet (Une poétique de l’insaisissable de Jean Onimus, chez Champ Vallon). Je suis frappée de ce que cette écriture soit si souvent une façon de soupeser le pessimisme, de rendre compte d’un doute qui ronge obstinément (et parfois de le surmonter – temporairement) et qu’elle mérite pour cela d’être qualifiée d’« écriture de la lucidité ».

Il est indéniable que “toute poésie est la voix donnée à la mort”. J’aime particulièrement l’accent que celle-ci donne à l’écriture de Jaccottet, cette nudité devant les faits. Mais que cet enracinement dans la conscience de notre finitude doive se traduire par l’impossibilité de croire en rien, de conclure à rien, et ainsi de toute joie franche et de toute paix, sinon celle du faible qui s’en remet à des illusions passagères (par faible, n’entend-on pas lâche ?), non, je n’y crois plus.

Il y a bien ambivalence, bien sûr, incertitude, précarité, et les mots lancés comme une audace insensée. Mais il n’est pas irrémédiable ni plus clairvoyant de tourner en rond sur cette aire cernée par le gouffre. La peur hypnotise autant qu’elle avertit. Au-delà, tant demande à être dit.

Mes arguments ? Aucun, ce soir. J’ai si peu vécu, presque une formalité. Ma parole ne peut se réclamer d’aucune légitimité fondée sur l’expérience, encore moins d’une autorité étayée par des victoires remportées sur la souffrance, l’épreuve, la cruauté de la vie. Je suis une chanceuse. Je devrais donc m’excuser, me taire et acquiescer au désenchantement. Et pourtant ce qui me vient et voudrait être dit sonne comme le soleil sur l’enclume de l’été. Il y a une lucidité qui ne se contente pas de quelques rayons perçant les nuages, ne se détourne pas de la célébration. Ce poids de mort dans le soleil n’en éteint pas l’éclat, ni la puissance vivifiante. Il l’exacerbe.

Merci, Monsieur T.

Il est 23H15 heure anglaise et la journée touche à sa fin. Après une semaine dans la station alpine des Saisies, cinq trains, trois lessives, le dépoussiérage, le serpillèrage, le dégivrage, l’épanchement de Javel, la taille, le désherbage, le ravitaillement, le couchage des enfants, les emails, et avant le tri du courrier, le nettoyage des valises; le rangement des piles d’habits et la chasse aux Légo baladeurs,

me voici où je voulais être, prête à commencer,

et je ne sais plus par où.

Les faits :

– Lundi 18 août, Sainte Hélène, dans la maison des étés d’enfance dont j’avais tant entendu parler, je vous ai revu.
Camaret était inondé de soleil. Une lumière bretonne, blanche et vive, traversée de fraîcheur, à la chaleur fragile. A l’intérieur, le son du bois, le papier peint à motifs bruns et verts, l’espagnolette des hautes fenêtres, la grande table de la salle à manger, le doux abri de la pénombre après l’intense luminosité de l’été, tout parlait de vacances et d’enfance. Ce n’était pas une maison, mais un navire, voguant quelque part sur les eaux primordiales, près de la source nourricière. En y pénétrant, on se dépouille, les années glissent, les masques tombent, les rides s’estompent, un sourire naît au coeur, qui n’est pas de nostalgie mais d’enthousiasme, de désir de la vie.

Vous étiez en fauteuil roulant (“Dis, Cuicui, mon père a beaucoup changé, hein, tu le sais n’est-ce pas, tu t’es préparée ?”), et j’ai vu que vos jambes ne vous obéissaient plus. Vos cheveux étaient devenus tout blancs, d’un beau blanc bien net, et vous aviez le visage un peu enflé et rouge. Mais vos yeux c’étaient les mêmes, peut-être plus bleus qu’autrefois, plus clairs, très lumineux. Et vous saviez qui j’étais ; peut-être même étiez-vous un peu vexé que je sois arrivée en disant “C’est moi, Quyên.”.

Je me suis assise à la table où vous étiez, essayant de ne pas marcher sur les tuyaux d’oxygène. Je ne disais rien, ce que je voulais dire ne sortait pas. J’étais là comme une empotée, et nos regards se croisaient, et vous souriiez, et je détournais les yeux parce que. J’avais honte de ne pas arriver à parler. Je ne voulais pas que vous croyiez que c’était à cause de la maladie que je ne disais rien. Et puis J. est arrivé, mon cher J., et nous avons échangé des souvenirs du collège. Madame T est rentrée, avec son beau sourire tendre, la conversation a dévié, vous écoutiez, J. s’est levé pour aller se promener, on a évoqué Princesse Kate, la reine, la fidélité, la famille. Tout à coup, vous avez lancé les statistiques du divorce, le visage bouleversé, les larmes aux yeux. Madame T a posé une main sur votre bras.

Nous avons décidé d’emmener les enfants à la plage. Je suis venue vous dire : “On va faire un tour.” Vous avez souri : “Sans moi, hein ?” “Oui oui.”
“On va faire un tour.” Le reste était là coincé dans ma gorge, et c’était déjà presque un combat de sortir ces mots anodins.

Nous sommes allés à la plage. Nous sommes revenus. J’ai serré J. dans mes bras comme il partait au cinéma avec E. On est allé marcher jusqu’au port avec les filles. On est revenu. Il se faisait tard, il fallait se dire aurevoir, rentrer sur Brest. Vous étiez dans la chambre, à regarder un jeu télévisé, des Chiffres et des Lettres, peut-être. J’ai dit aurevoir, platement. Non, ça ne sortait pas, et pourtant je savais que je ne vous reverrais pas, et je voulais, je voulais tellement. Ma fille est venue vous saluer. Il paraît que vous avez souri.

– Jeudi 21 août, nous avons quitté Brest pour rentrer sur Paris. C’est dur de se séparer.

– Vendredi 22 août, vers midi, coup de fil. Vous êtes mort ce matin.

Voilà. Mon sentiment est d’une profonde reconnaissance.
Que Dieu m’ait permis de vous connaître.
Que Dieu m’ait permis de vous revoir.
Entendez-vous maintenant ce que mon coeur criait ?

Il est certain que s’il existe un Ciel, vous vous y trouvez. Car après tout, je ne suis pas de la famille, le lien entre nous est ténu, et ne vous était peut-être même pas connu, et pourtant quelle tendresse, quelle douceur, quel déchirement. C’est que vous étiez un homme merveilleux.

Je regrette bien sûr de n’avoir pas pu assister à la messe d’enterrement. Je regrette de ne pas avoir été avec tous vos enfants, et Mme T. Mon sentiment est que j’aurais dû être là. Qu’importe que je ne sois pas de votre sang ou de vos amis personnels ? Puisque moi aussi je vous aimais, et que moi aussi je vous connaissais, que j’ai mangé tant de fois votre cuisine et écouté tant de fois vos envolées.

Et maintenant la messe est dite, et pour vous le chemin est fait. En lisant le texte que vos enfants ont écrit sur vous, je suis frappée par votre courage et votre générosité. “Agressivité biologique”, disait tel de vos collègues qui vous reprochait le nombre de vos enfants. Folie ! Quand on tient un homme tel que vous, capable d’être un père tel que vous l’étiez, par quelle mesquinerie faudrait-il ne l’offrir qu’à un ou deux petits chanceux ? Vous avez bien fait d’élever tant d’enfants, qui à leur tour iront dans la vie les mains chargées de générosité, de foi, d’amour.

Dans le sein de Dieu, veillez sur nous, n’est-ce pas ?