Sur le boulevard Brune (et la rue d’Alésia)

Je me suis recouchée dans le lit de ma fille. Je fais défiler du néant sur mon téléphone, des articles qui ne valent pas la peine d’être lus et que je lis, consciencieusement, en guise de somnifère. Mes yeux se ferment, je m’enfonce.

Soudain, contraction du cœur, sursaut synaptique. La descente s’interrompt.

Ma peau éclot sous le soleil. C’est un beau jour de mai sur les grands boulevards. Vers quinze heures le mardi, les larges trottoirs sont à peine peuplés, et l’on perçoit le bruissement des sophoras quand s’estompe le long chuintement du tramway. Une extase tranquille, de celles qui couronnent un effort, quand au bout d’une ascension on a repris son souffle, glisse le long des façades de pierre.

Je ne donne pas la main au petit garçon qui gambade derrière moi. Il voudrait de temps en temps me raconter des choses, mais sa voix me pèse, mes antennes se rétractent. Parfois, et ça me pince d’y penser, je m’obstrue d’écouteurs et réclame le silence.

La ville soupire de contentement. Les feuilles s’étirent pour couver l’été. Il y a la superette où nous achetons des gauffrettes au miel. Il y a le modeste étal du fleuriste où nous nous arrêtons toujours, une minute ou deux, pour regarder les plantes en leur exil. Il y a les mauvaises herbes au pied des arbres, prises dans les grilles, et que nous trouvons belles. Le petit garçon aime les choses vivantes. Il a une façon de les connaître, distincte de l’identification, que je sais sacrée. Le docteur D. semble elle aussi trouver, dans les dessins du petit garçon et ses origami, quelque signe parent de la merveille. (Le docteur D. porte des lunettes à montures noires et de jolies chaussures à talons – juste de la bonne hauteur. C’est pour aller la voir que nous fendons la tendresse du printemps. Peut-être est-ce là la prescription qu’en secret elle délivre vraiment.)

Sur ces trottoirs nous n’avons fait que passer. Pourtant c’est eux qui reviennent au seuil du sommeil, m’en barrant l’accès, pour me montrer combien de joie, d’indescriptible joie, s’est glissée sous mes semelles sans que mes yeux la voient. Serais-je plus riche aujourd’hui si j’avais perçu le présent de cette joie aussi bien qu’à présent son souvenir ? Il est vrai que, ce que la conscience néglige, la chair le recueille patiemment. Mais si chair et conscience pouvaient œuvrer ensemble ? (Je soupçonne qu’au fond, mon regret – douloureux – porte surtout à l’endroit du petit garçon que j’aurais dû savoir écouter, et qui ne reviendra plus. Peut-être saurai-je écouter le grand garçon qui est encore avec moi).


N.B. J’ai vérifié mes arbres. Le boulevard Brune est bordé de platanes. Les sophoras et le fleuriste se trouvent rue d’Alésia, notre chemin vers l’hôpital Sainte-Anne où les consultations du docteur D. furent un temps délocalisées pour cause de travaux.

 

 

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Degrés d’amour

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Le blog Les Narines des Crayons mentionne aujourd’hui deux recueils poétiques de mon amie Chloé Landriot, Un Récit et Vingt-Sept Degrés d’Amour.

J’ai écrit ici mon admiration pour le premier, et voulais attendre que la poire soit mûre pour toucher un mot du second. Suffit : l’automne mûrissant plus vite que ses fruits, je renonce à remettre à un lendemain plus propice l’écriture de ce billet. Mes talents de critique littéraire laissent à désirer et risquent de desservir le remarquable texte de Chloé. Je me contenterai donc de dire que ce recueil contient des poèmes dont le centre de gravité est l’amour dans la multiple déclinaison de ses visages : amitié – et je suis plus touchée que je ne puis dire d’apparaître dans certains de ces poèmes -, amour, mariage dans ses élans et son sable, maternité. Et la langue, bien sûr, le lien des paroles et du silence.

Incapable de critique littéraire, je puis au moins tenter de cerner ma lecture personnelle. Autant la poésie de la nature chez Chloé (voir Un Récit) m’est familière et comme cousine, formule révélatrice d’un monde très proche de celui qui me porte, où les arbres diffusent la lumière et font axes entre les univers, autant son écriture de l’amour et particulièrement du couple me fascine par la différence qu’elle révèle dans nos expériences, notre rapport à l’autre et à la mise en mots de l’amour. Est-ce à dire que cette distance – cet exotisme – ferait obstacle à l’attouchement intime dont l’embrasement donne sens à la lecture d’un poème ? Non. Absolument pas. Et là est pour moi le miracle : que l’amour ainsi dit soit à la fois irrémédiablement étranger et resplendissant de vérité. Chacun peut lire la poésie comme il l’entend, pour passer le temps ou alléger le poids des jours, soigner, orner, bercer, jouer, réjouir, que sais-je encore. Pour moi, la pierre de touche est dans l’éclat de vérité qui, s’il peut jaillir de sources insoupçonnées, ne se contrefait pas. Aussi multiple qu’inaltérable, c’est lui que je cherche en poésie, et que je trouve dans maints poèmes de Chloé.

Deux poèmes.

Nous portons nos histoires
Engrammées dans la chair
Glissant sur des miroirs factices
Implorant des regards par où nous reconnaître
Et parfois
Dans le brouillard des mots
Ayant risqué nos récits comme au jeu
Nous avons cru à la réponse.

Nous servons des fantômes.

Nous négocions dans notre corps
Avec tout le passé
La place du présent

Et l’autre
Que nous cherchons dans ses paroles
Nous ne le trouvons jamais
Car les mots sont la peau seulement
Les mots la peau de l’âme –
Je sens ma peau de l’intérieur
Et j’imagine
Ce que tu sens quand je te touche
Voilà ce qu’est parler.

Mais rien ne garantit que nous nous comprenions.

S’il y a quelque part un unisson des cœurs
Il est à notre insu dans le silence seul
Dans le silence où chacun se dépouille
Et dans le vide.

Le rideau bat à peine à la fenêtre ouverte
Il est le voile gris sur le jardin des choses
Et les cris des enfants parviennent au travers
Amers comme des larmes

Pourtant l’amour est là
Indéfectible
Il a creusé la vie du sel de ses blessures
Il fait encor le pas au-delà de tes forces
Il ne s’arrête pas là où tu crois.

Le fil de ton regard est ma ligne de vie
Il rouvre à l’horizon de ses reflets dorés
Le secret que ma main partage avec la tienne
Serrée
Et quatre amandes claires.


Vingt-Sept Degrés d’Amour est publié aux éditions Le Citron Gare, créées par Patrice Maltaverne (qui dirige la revue de poésie Traction-Brabant). Ce recueil est illustré par les soins de Chloé et de Joëlle Pardanaud, sa mère, dont la main a pris sa science à l’écorce des arbres. Achetez-le…

Les enfants

Ma fille est d’une nature opaque et précise. Dès le départ elle suivait une direction par elle seule déterminée. Mue par un sûr instinct, elle clame haut et fort ses besoins et ses dégoûts. Avec elle, on ne reste pas dans le doute. Son plaisir néanmoins requiert la présence active d’un tiers («  a personal entertainer », selon son grand-père) témoin, spectateur, approbateur, admirateur. Elle crie, rit et pleure avec autant d’enthousiasme. Ma fille me ressemble, dehors comme dedans, à cela près qu’elle est plus que moi décidée à être une femme.

Mon fils est d’une nature délicate. La frontière entre nos êtres n’est pas tout à fait dessinée. Il se peut que cela soit dû au fait qu’il est l’aîné : c’est avec lui que j’ai appris à être mère, à travers lui que je conjugue la maternité. Il me semble que je le porte encore, ou qu’il me détermine. Pourtant, mon fils ressemble étonnamment à son père : créatif, indépendant, doué de ses mains, animé d’une vie intérieure riche qui lui suffit et le conduit à jouer seul.

Ma fille est comme une boule, une boule de pétanque, dense et brillante. Elle cherche le contact, aime être tenue au chaud dans vos mains. Quand elle vous roule sur le pied, vous la sentez passer.

Je ne saurais à quoi comparer mon fils. Il tient en un équilibre étrange entre la fragilité et la force, le doute et la confiance, la crainte et le détachement. Sa nature généreuse, attentive, ne se traduit pas dans ses paroles : à qui ne le connaît pas, elles sembleraient pleines d’arrogance, ponctuées de « Bien sûr ! », « Quand même », « Je sais ! ». Médecins et enseignants lui ont assigné une place quelque part dans le spectre de l’autisme, ce qui permet d’excuser son impolitesse par son incapacité à comprendre les codes sociaux et à s’y conformer. J’imagine que beaucoup d’enfants trouvent la politesse artificielle – ayant vécu quelques années en Angleterre, je ne sais plus moi-même comment l’expliquer. Se conformer : ce qui était pour moi naturel restera un défi pour mon fils.

Ma fille aime triturer son frère, parfois le torturer. Sa tendresse envers lui est aussi franche que malicieuse. Elle ne peut supporter qu’il sache s’amuser seul et trouve à ses Lego plus d’intérêt qu’à sa personne.
Mon fils admire sa sœur, sa vivacité, son entrain, et avant tout, sa capacité à convoquer et répandre le chaos. Habitué à ses attaques, il est malgré tout acculé à devoir réaffirmer sa supériorité hiérarchique (« Je te signale que je ne suis pas ton petit frère ! Je suis plus fort que toi ! »). De guerre lasse, suppléant les paroles par trop inefficaces, il s’en remet aux coups. Chaos de nouveau.

Mes enfants sont surprenants, saisissants, éreintants. Vivant à leurs côtés, je me prends à songer , plus que de raison, à ceux qui ne sont pas nés, et qui ne naîtront pas.

Sous la table

A quatre pattes sous la table je ramasse
Les reliefs de la bataille
Des miettes de désirs
Des tessons de colère

J’étends le bras pour ramener d’un peu plus loin
Quelques injures ravalées
Une gifle avortée
Mon appétit en cendres

Or me voici au centre
Des quatre ombres obliques des colonnes du temple
Et si je me penche
Le vacarme s’estompe

O doux recueillement de la poussière
Retraite aveugle et sourde où je respire
Mes paumes puisent à terre une paix oubliée
Je partage d’Antée les racines profondes

(Car telle était sa force
Demeurer un enfant
Mais pour moi il n’est plus temps)

Le temps cesse son décompte
Sous le poids du noyer les cris éparpillés
Comme à l’approche de la nuit
Dans ma tente en silence viennent se ranger

Et la bataille glisse au bord de ma mémoire
Abîmée dans l’oubli
De n’être personne je suis reconnaissante
Une lampe s’allume
C’est la paix du soir