Arcane (1)

« La matière est l’excroissance de l’amour » (Rodin)

Quand je marche, il me semble répondre à l’exigence du paysage. Ce désir qui me harponne et me pousse dès qu’un peu de ciel s’ouvre, qui m’écartèle, qui justifie non seulement ma présence en ce lieu mais mon existence même, ce désir, s’il passe par moi, s’il tient ma chair et détermine sur sa harpe l’amplitude de ma respiration, vient d’au-delà de moi.

– Fadaise, illusion, pauvre et infantile folie !

Triste, qui ne sait ce dont je parle. Car c’est une certitude sensible, matérielle, artérielle – et une joie : on appelle, on m’appelle, on me nomme. Tout mouvement est un écho de cet appel. Avant le premier de mes pas, la réponse consiste d’abord pour mes poumons à respirer, pour mon cœur à faire circuler, pour mes cellules à se multiplier, se renouveler, à bâtir, microscopiques sisyphes, leur éphémère durée.

Vient l’heure de marcher. Marchons ensemble. Le long d’une rivière, par la fresque des feuillages, à la frange des vagues, épousons le temps. Que le chemin passe sous le regard des montagnes, et c’est le ciel que nous arpenterons.

L’effort de ce pas, puis de cet autre, est le lieu où dérisoire et éternel font corps à corps. Ils ne s’unissent pas, ils s’explorent. Ils font l’amour (nous faisons l’amour). C’est une drôle de façon de le faire, sans possibilité de résolution, sans sommet où épuiser l’ascension du désir, sans illusion de fusion : pas d’épaules ou de hanche où puisse s’arc-bouter la colère de parvenir pour transmuter en jouissance, mais un chemin qui se poursuit, plus profond, plus loin, source intarissable pour une inextinguible soif. Ce que nous apprenons dans l’étreinte du monde est un arcane de lumière : que la matière et l’âme sont au moins cousines, l’une et l’autre excroissances de l’amour. Cette connaissance toujours à approfondir nous fait entrer dans un degré plus élevé d’existence.

Convoqués, les mots s’éveillent et se bousculent, s’accumulent, font barricade, se débordent eux-mêmes. Ou encore se mettent en rang et se produisent, d’une façon puis d’une autre, grandioses et lents, vifs et légers, historiques, immémoriaux, drapés, nus, aiguisés, bègues, sanguins, furtifs, mendiants. Bleus. Noirs. Rouges. L’étoile demeure au-delà, éblouissant notre désir. Le chant se prolonge qui nous porte plus loin.

 

 

Advertisements

Ville

I

Étrangler
De larges avenues en étroites saignées
Est affaire de murs et d’un peu d’arrogance
(Le ciel n’est pas plus près
Ni le salut moins loin)

II

Gratte-ciels
Vertiges de façade
Forêts trop avides oppressant de leur hâte
Un vague jour exsangue de fond de ravin
(Non, nulle saison)

Têtues les ombres rampent
De coins en appentis, d’absences en oubli
Embrasures de crimes
Moites comme fuiraient des regards compromis

Et bien que par millions, les fenêtres ne voient
Rien
Electricécité : fracassés en plein vol
Des oiseaux ensanglantent le porche des rêves

Mais que revienne comme
Elle l’avait promis
Velours rendu aux nuits
Cette fille que j’aime

Dans la ville figée son pas fera vibrer
Le chant des clairs sommets
Où se lève le jour

Ainsi, au premier pas
(Les ombres se terrent dans leurs flaques d’effroi)
Au premier pas éclot
La Fleur Soleil Levant

Au second pas, la rue
Se laisse traverser
C’est dans ses eaux mêlées
Une rivière en joie prise au gué d’un rayon

Sur l’asphalte luisant de toutes ses écailles
Frémissent les sept ciels
Etages de nuages gorgés de clarté
Espiègles caravelles

Le vent s’en vient folâtre
Souffleter les fenêtres
Peuple de paupières
Jusqu’au décillement

Que s’ébrouent les remparts !
Que se dresse le jour avec ses blanches lames !

Déployant leurs couleurs cette tour et puis l’autre
S’en vont gagner le large
Puis celle-ci, puis celle-là, et tous
A pieds, à roues, à tire d’ailes et de cris
Tous nous prenons le vent

Devant nous marche
Hana
Légère et dense
Comme dansent les sternes à la pointe des airs
En équilibre sur la courbe de la terre

Sous son pas se délie
L’envergure des vagues