Ce que sème l’hirondelle

Joséphine Lanesem a lu mon roman encore inédit et a la gentillesse d’en parler dans son blog. Elle a évoqué la première les “lecteurs voyants, poètes de leur lecture, qui créent autant que les écrivains qu’ils lisent, bien qu’autre chose qu’eux”.

C’est avec reconnaissance et une joie toute ronde que je reçois ce témoignage de sa lecture voyante, grâce à laquelle mes personnages poursuivent leur chemin.

Nervures et Entailles

Un livre présage, l’écho d’une révélation à venir, encore confidentiel, un oiseau qu’on se passe sous le manteau. Il lui manque un éditeur. Pour vous le procurer, vous pouvez vous adresser à son auteur : Quyên Lavan. Vous devrez passer quelques épreuves dont je ne peux vous révéler la teneur. Elle tentera, entre autres, de vous décourager en vous disant que c’est trop long (335 pages), que le début est lent et ce passage-là mal démêlé. Il ne faut surtout pas l’écouter.
L’histoire se consacre aux personnages secondaires, à leur grâce particulière d’effacement et d’écoute, à leur solidarité qui fait tenir le monde : « c’est la place du second qui s’avère nécessaire et d’une valeur intrinsèque ; l’émotion se joue dans la relation entre les personnages, la reconnaissance dans toutes ses acceptions, l’interdépendance ».
Le héros, Frankie, est absent ; et tous tournent autour de cette absence, interrogent ce manque, François surtout qui…

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En feuilletant en rouspétant

En faisant donc ce que dit le titre de ce billet (et en passant la serpillière), je cherche une citation de Julien Gracq qui, du moins si j’en crois ma mémoire infidèle, accompagnerait bien une conversation née de mon billet d’hier. Je feuillette donc En lisant en écrivant, survole, relis certains passages avec émerveillement ou perplexité, c’est selon, et ne trouve pas trace de la citation désirée, mais quantité d’autres tout aussi intéressantes (c’est Gracq, forcément). Et je ne peux résister au plaisir d’en jeter quelques unes ici, échos à d’autres échanges, provocantes ou belles (et avec certaines j’ose même ne pas être d’accord). Manière de susciter vos réactions, aussi, si le cœur vous en dit.

“Ecrivain : quelqu’un qui croit sentir que quelque chose, par moments, demande à acquérir par son entremise le genre d’existence que donne le langage. Genre d’existence dont le public est le vérificateur capricieux, intermittent, et peu sûr, et l’auteur le seul garant fiable. Le public est un réseau qu’on peut toujours court-circuiter sans que rien d’essentiel au phénomène littéraire s’annule : le voyant-témoin qui s’allume dans la cervelle de l’auteur est nécessaire et suffisant. Le courant qui passe au fil de la plume ne va vers personne; il faudrait en finir une bonne fois avec l’image égarante des “chers lecteurs” levés à l’horizon de l’écritoire et de l’écrivain, ainsi qu’à celui d’un orateur public la foule dans laquelle il transvase la liqueur enivrante. La littérature va du moi confus et aphasique au moi informé par l’intermédiaire des mots, rien de plus : le public n’est admis à cet acte d’autosatisfaction qu’au titre de voyeur, et généralement contre espèces – et c’est, je le concède, dans cette affaire, le côté peu ragoûtant.” (p.159)

“Car le poète, lui, a lieu de compter sur les lecteurs de son poème : tenus en lisière du début à la fin, et mot après mot, il ne se trouvera entre eux, du meilleur au plus médiocre, guère plus de différence qu’au concert entre un bon et un médiocre interprète. Mais le lecteur de roman, lui, n’est pas un exécutant qui suit pas à pas la note et le tempo : c’est un metteur en scène. Et tout porte à croire que, d’une cervelle à l’autre, les décors, la distribution, l’éclairage, le mouvement de la représentation deviennent méconnaissables. Quelle que soit la précision explicite du texte – et même au besoin contre lui s’il lui en prend fantaisie – c’est le lecteur qui décidera (par exemple) du jeu des personnages et de leur apparence physique. Et la meilleure preuve en est que l’interprétation d’un film tiré d’un roman familier nous choque presque toujours, non par son arbitraire, mais le plus souvent à cause de sa fidélité aux indications formelles du texte, avec lesquelles nous avions pris en le lisant toutes les libertés.” (p.132)

“Même dans la prose, il faut que le son sache tenir tête au sens. On n’est pas écrivain sans avoir le sentiment que le son, dans le mot, vient lester le sens, et que le poids dont il est ainsi doté peut l’entraîner légitimement, à l’occasion, dans de singulières excursions centrifuges.” (p. 148)

“La souplesse de plume, l’absence de pente du polygraphe-né de talent, en font la proie désignée des formes littéraires fossiles, parce qu’elles sont le faire-valoir électif des premiers en gymnastique ; ainsi – seuls des jeunes lions littéraires de leur temps – Voltaire écrit sa Henriade et ses tragédies, Cocteau ses alexandrins, ses drames en vers pour la Comédie-Française, et ses pièces de boulevard.” (p. 156)

“Presque tous les penseurs, tous les poètes d’Occident privilégient les idées, les images qui évoquent l’éveil, c’est-à-dire la sécession de l’esprit d’avec le monde, et négligent non moins systématiquement celles qui figurent – la lourdeur et la gaucherie du mot montrent combien ce qu’il désigne est tenu pour généralement négligeable, sinon indésirable – l’endormissement, la réunification.” (p. 94)

“Ils sont fortunés, les livres dont on sent que, derrière l’agitation, même frénétique, qui peut à l’occasion les habiter, ils ont été écrits de bout en bout comme dans la poussière d’or et dans la paix souriante et regrettante d’une fin de journée d’été. On dirait que la faculté perceptive de leur lecteur elle aussi se dédouble : tandis qu’elle suit le mouvement incoercible, turbulent, des “petits pas d’hommes” qui les peuplent, elle ne cesse pas de vérifier la bénignité de la mécanique céleste, le mouvement lent du soleil qui s’abaisse, et la lumière de plus en plus gorgée qu’il fait pleuvoir sur la terre. La Chartreuse de Parme est écrite tout entière, et se profile pour moi de bout en bout contre ce nimbe de soleil mûrissant.” (p. 56)