Un livre de retour – Isidora

Disclaimer : ce billet va dans tous les sens et nulle part.

L’autre jour, j’ai prêté Les Villes invisibles d’Italo Calvino à une personne de ma famille. Il m’est revenu très vite, à moitié lu. A la place, on a pris La Promesse de l’aube (que j’avais moi-même emprunté et pas encore lu). C’était un peu de ma faute, je n’avais pas annoncé la couleur, j’avais donné sans rien dire ce livre à une lectrice qui aime surtout les romans “classiques”. Du coup, j’imagine sa tête, au bout de quelques pages… Déposé sur ma table où il a retrouvé sa place parmi les bouquins souvent feuilletés, il me sourit.

C’est un ami peintre qui me l’a fait découvrir, il y a peut-être deux ans. Je lui parlais de mon amour des villes imaginaires, d’un truc que j’écrirais un jour (tu parles) sur Metropolis, Minas Tirith, Gotham City, la ville du Roi et l’Oiseau (le film d’animation), leur somptueuse verticalité, leur puissance créatrice, leur autonomie d’organismes échappés au contrôle des habitants, l’expérience dont elles sont l’impulsion bien plus que le cadre… Il m’avait prêté Invisible Cities dans une édition archaïsante au papier rêche, police de caractère élégante, un plaisir à tenir en main. Et ce fut une inoubliable plongée.

Je ne lis pas l’italien, malheureusement. Avec le français et le latin, je peux à la rigueur déchiffrer et laborieusement reconstituer, mais ce n’est évidemment pas ce qu’on appelle lire. D’ailleurs, j’ai plus de mal que la moyenne des Français, je crois, à appréhender cette langue cousine. Quelque chose en moi refuse de céder, d’adopter la souplesse nécessaire. La proximité est un obstacle autant qu’une aide. Je me souviens de séances de petit latin avec un frère de Khâgne de la paroisse d’à côté (il se spécialisait en Lettres modernes, moi en Lettres classiques) : sa connaissance de la grammaire laissait à désirer, mais son instinct lui révélait immédiatement ce que racontait Plaute ; moi, en face, la reine de la grammaire, mais ayant le plus grand mal à saisir la réalité de la scène (de théâtre, donc) que nous lisions – autant dire qu’avec moi, le comique tombait totalement à l’eau (… il se peut aussi que la responsabilité ne soit pas entièrement mienne et que le comique de Plaute… Mais c’est une autre question). Mes versions étaient plutôt de bonne tenue, mais l’exercice du petit latin, qui consiste à prendre un texte et à se lancer dans une lecture vraie, c’est-à-dire au pied levé, me déstabilisait. J’ai grandi dans un environnement bilingue, je parlais vietnamien avant de parler français (je l’ai ensuite en grande partie perdu, au point de ne pas comprendre ce que je raconte moi-même dans les enregistrements que mes parents ont fait des envolées lyriques dont j’étais coutumière à deux ans – si c’est pas de l’aliénation, ça), j’ai ensuite appris sans difficultés une ou deux autres langues vivantes et mortes anciennes. Mais je n’ai pas cet instinct qui fait comprendre une langue par adaptation et acclimatation. Il me faut les règles – sauf pour l’anglais, où une fois les principes de base acquis, elles ne servent pas à grand chose.

La traduction anglaise du livre de Calvino m’a enchantée (je ne sais pas de qui elle était l’oeuvre). Je me suis ensuite acheté le livre en français (traduction de Jean Thibaudeau, 2013). L’ambiance en était différente. Normal, intéressant, mais un peu douloureux quand même, car je préférais l’autre. Si maintenant une fée me faisait le don de l’italien et m’ouvrait un accès à l’original, il y a fort à parier que je ferais encore l’expérience d’autre chose. Et celle, aussi, ordinaire, de ne pouvoir mettre la main sur une certitude rassurante : voici le monde, docile et familier, transparent au langage, brave et fidèle bête. Ah, ce serait trop facile. Ce serait ennuyeux. Ce serait une prison.

Bon, et tout ça pour quoi ?
1) Pour rien, c’est un blog sans queue ni tête.
2) Pour vous coller une page de ce Calvino en français, parce que c’est incroyable, et d’une évidence – parce que ça parle du désir et de la mémoire, et de la vie.

Les villes et la mémoire. 2.

Il vient à l’homme qui chevauche longtemps au travers de terrains sauvages, le désir d’une ville. Pour finir, il arrive à Isidora, une ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l’on fabrique lunettes et violons dans les règles de l’art, où lorsqu’un étranger hésite entre deux femmes il en rencontre toujours une troisième, où les combats de coqs dégénèrent en rixes sanglantes mettant aux prises les parieurs. C’est à tout cela qu’il pensait quand il avait le désir d’une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves : à une différence près. Dans son rêve, la ville le comprenait lui- même, jeune; il parvient à Isidora à un âge avancé. Il y a sur la place le petit mur des vieux qui regardent passer la jeunesse; lui- même y est assis, parmi les autres. Les désirs sont déjà des souvenirs.

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