Ce que sème l’hirondelle

Joséphine Lanesem a lu mon roman encore inédit et a la gentillesse d’en parler dans son blog. Elle a évoqué la première les “lecteurs voyants, poètes de leur lecture, qui créent autant que les écrivains qu’ils lisent, bien qu’autre chose qu’eux”.

C’est avec reconnaissance et une joie toute ronde que je reçois ce témoignage de sa lecture voyante, grâce à laquelle mes personnages poursuivent leur chemin.

Nervures et Entailles

Un livre présage, l’écho d’une révélation à venir, encore confidentiel, un oiseau qu’on se passe sous le manteau. Il lui manque un éditeur. Pour vous le procurer, vous pouvez vous adresser à son auteur : Quyên Lavan. Vous devrez passer quelques épreuves dont je ne peux vous révéler la teneur. Elle tentera, entre autres, de vous décourager en vous disant que c’est trop long (335 pages), que le début est lent et ce passage-là mal démêlé. Il ne faut surtout pas l’écouter.
L’histoire se consacre aux personnages secondaires, à leur grâce particulière d’effacement et d’écoute, à leur solidarité qui fait tenir le monde : « c’est la place du second qui s’avère nécessaire et d’une valeur intrinsèque ; l’émotion se joue dans la relation entre les personnages, la reconnaissance dans toutes ses acceptions, l’interdépendance ».
Le héros, Frankie, est absent ; et tous tournent autour de cette absence, interrogent ce manque, François surtout qui…

View original post 541 more words

Sur “Je serai ta cage et ta forêt”

Dans un parc, entre des massifs d’euphorbes et un remue-ménage de moineaux, j’ai découvert Je serai ta cage et ta forêt. Ce beau recueil, Joséphine Lanesem l’a composé avec de brèves nouvelles écrites pour ses amis et proches, à partir de mots qu’ils lui ont confiés. Cette façon de faire suivre à l’amour, source de l’écriture, les pistes d’une contrainte créatrice, m’a intriguée et enchantée. D’autres ont joliment parlé de son recueil. Je voudrais moi aussi en toucher quelques mots, espérant vous donner envie de le lire à votre tour.

Je l’ai lu petit à petit, dans l’ordre des récits, me laissant glisser d’un univers à l’autre. Parmi eux, une chambre au bord de la mer où le monde des rêves engloutit une Dormeuse, une serre fabuleuse où j’aurais rêvé de vivre, une mine de sel où dans la solitude du sacré se retire une prêtresse damnée par un terrible pouvoir, une “tour élancée”, “sœur des pins enracinés au flanc des précipices”, un chemin fangeux où l’on fuit devant la guerre, une île à la dérive que ne parvient à épingler aucun cartographe. Dans ces mondes singuliers, parfois oniriques, toujours poétiques, les personnages vont le plus souvent par deux : sœurs, frères, amants et amantes, père et fille, mère et fils, mère et fille, mais aussi Hélène et son arbre, Simplette et son merle, Aimée et Dieu (il lui apprend que la mort n’existe pas, elle répond qu’elle le savait déjà). La langue vibre de ce qui se tisse entre eux, de leurs désirs, de leurs éclats, de leur chassés-croisés, de leur interdépendance et de leurs affrontements. Et puis il y a cette Étrangère doublement exilée, dernière à parler sa langue, et que je reconnais.

“L’homme n’a pas de racine, ni d’aile. Ne lui est naturel ni séjourner ni voyager. Il désire l’un et l’autre, comme toujours une chose puis son contraire, ici et ailleurs, solitude et société, habitude et nouveauté, repos et effort, loisir et labeur, être et avoir, même et autre, sucré et salé, manuel et intellectuel, être libre et esclave, enfant et adulte. Sa félicité est un fil d’équilibriste.” (dans L’étrangère)

Il y aurait beaucoup à dire, sur les lieux et les symboles, sur l’analyse des relations humaines ou la représentation à touches rapides de l’intériorité, sur un sens de la formule qui convient bien à cette forme brève, mais je me contenterai de dire la grâce de la langue : une houle d’images vives, traductrices d’observations pénétrantes, où jaillissent comme des étincelles ces moments où le lecteur se dit : mais oui, mais c’est tout à fait cela ! – la tête soudain comme un phare qui s’allume. Exemple : à la mère d’un petit garçon autiste (c’est moi qui utilise ce mot, et c’est un problème qui me touche), incapable de second degré et d’imagination, Joséphine fait dire :

“Antonin est vrai et la vérité aveugle – s’effacent les couleurs, les figures dans la blancheur de ce qui est. Il est une phrase de René Char : “La lucidité est la blessure la plus proche du soleil”, une phrase qu’il ne comprendra jamais, alors qu’il comprend ce que personne n’a compris jusqu’à lui, car personne n’a la force ni le courage de se crever les yeux pour voir. Est-il handicapé ? Le sommes-nous? L’imagination accroche des ailes aux épaules, et des boulets aux pieds. Elle fournit les rêves comme les soucis, hante autant qu’elle enchante.”

J’ai été cette lectrice émerveillée de rencontrer au détour d’une histoire des échos déposés là, semble-t-il, exprès pour moi (vous savez, cette impression de connivence magique) : une attention aux végétaux, aux oiseaux et à la lumière, une façon d’évoquer l’exil qui me parlent intimement. Influence d’une orientation commune, peut-être, infusion de soleil méditerranéen dans une sensibilité née ailleurs et qui découvre en même temps l’exil et sa fin – ou encore, que l’exil est la source d’une langue-patrie.

Lisez-le, volez au temps l’espace du rêve, partagez vos impressions.

“Elle naquit un vingt-cinq octobre. Grives et alouettes chantaient encore, s’apprêtant à migrer vers le sud. L’automne rayonnait d’été éblouissant. Le soleil d’août réfugié dans chaque feuille, chaque graine y luisait mordoré. On s’éveillait de la torpeur des grandes chaleurs avec une conscience pure, aiguisée par le vent et l’azur.” (dans Thaumaturge)

Valdrada

Une nouvelle traduction d’un extrait des Villes Invisibles d’Italo Calvino par Joséphine Lanesem. Prêtez-vous au jeu de réflexions…

Nervures et Entailles

Les anciens construisirent Valdrada sur les rives d’un lac avec des maisons toutes en vérandas, les unes au-dessus des autres, et des rues hautes dont les balcons à balustrade donnent sur l’eau. Ainsi le voyageur en arrivant voit deux villes : l’une s’élève au-dessus du lac, l’autre s’y reflète tête en bas. Rien n’existe ou n’arrive dans une Valdrada que l’autre Valdrada ne répète, car la ville a été construite de telle sorte qu’en chaque point elle se reflète dans son miroir, et la Vadrada d’en bas, dans l’eau, contient non seulement toutes les stries et saillies des façades qui s’élèvent au-dessus du lac, mais aussi l’intérieur des pièces avec leur plafond et leur plancher, la perspective des couloirs, les miroirs des armoires.
Les habitants de Valdrada savent que tous leurs actes sont à la fois un acte et son image spéculaire, à qui appartient la dignité propre aux images, et…

View original post 482 more words

Armilla

Un autre extrait des Villes Invisibles d’Italo Calvino, lu et traduit par Joséphine Lanesem. Cette fois, c’est la ville d’Armilla, et si vous avez besoin de beauté et de légèreté, ce texte est pour vous ! Merci encore à Joséphine !

Nervures et Entailles

Là où je voudrais vivre (et où peut-être je vis déjà)

Qu’Armilla soit ainsi parce qu’inachevée ou démolie, qu’il y ait à son origine un sortilège ou seulement un caprice, je l’ignore. Le fait est qu’elle n’a ni murs, ni plafonds, ni planchers : elle n’a rien qui la fasse ressembler à une ville, excepté les canalisations de l’eau, qui montent à la verticale là où devraient être les maisons et se ramifient là où devraient être les étages : une forêt de tuyaux qui se terminent en robinets, douches, siphons, déversoirs. Contre le ciel resplendit le blanc de quelque lavabo ou baignoire ou autre faïence, comme des fruits tardifs restés accrochés aux branches. On dirait que les plombiers ont terminé leur travail et sont partis avant l’arrivée des maçons ; ou que leurs installations, indestructibles, ont résisté à une catastrophe, tremblement de terre ou corrosion des termites.
Abandonnée avant ou après avoir été…

View original post 528 more words

Isidora

Voici, venant du blog Nervures et Entailles, une lecture par Joséphine Lanesem du texte d’Italo Calvino mentionné dans mon billet précédent, avec sa traduction. Je ne sais ce qui me saisit davantage, de la musicalité de la voix ou de la fidélité de la traduction. Merci à Joséphine !

Nervures et Entailles

À l’homme qui chevauche longuement sur les terres sauvages vient le désir d’une ville. Il arrive finalement à Isidora, ville où les immeubles ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l’on fabrique selon les règles de l’art longues-vues et violons, où l’étranger qui hésite entre deux femmes en rencontre toujours une troisième, où les combats de coqs dégénèrent en rixes sanglantes entre les parieurs. À tout cela il pensait quand il désirait une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves : avec une différence. La ville rêvée l’entourait jeune ; à Isidora il arrive à un âge avancé. Sur la place il y a le muret des vieux qui regardent passer la jeunesse ; lui est assis parmi eux, à la file. Les désirs sont déjà des souvenirs.

*

All’uomo che cavalcava lungamente per terreni selvatici viene desiderio d’una città. Finalmente giunge a Isidora, città dove i palazzi hanno…

View original post 119 more words