Swallowfield

J’ai décidé de poster ici ce début de roman qui ne convient pas. Façon de ne pas être tentée d’y revenir, tiraillée par quelques images que j’ai aimé écrire et auxquelles j’ai du mal à renoncer. Adieu petite tentative, tu trouveras peut-être ici quelques lecteurs.  


 

Saisi, Denis pose pied à terre à l’entrée du chemin creux. Ses cuissardes imperméables, qui entravent le pédalage, vont s’avérer bien utiles. Au milieu des décombres laissés par la tempête qui a fait rage la nuit dernière apparaît un tableau extraordinaire. Depuis la route jusqu’au virage qui le dérobe au regard, le chemin qui mène à Swallowfield est inondé, tendu d’une pellicule d’azur montée des fondrières, où ne surnage qu’un îlot coiffé d’un caillou rond. Pas un souffle ne ride cette soie qu’une jonchée de branches découpe en éclats de miroir. Des profondeurs du ciel ainsi réfléchi émane un surprenant rayonnement d’or bleu qui tire du paysage une surnature de vitrail, troncs d’argent, fougères vermeilles. Depuis vingt ans qu’il parcourt les routes du pays, Denis a déjà eu son lot de matins brisés de beauté et de lendemains de tempête, mais n’a encore rien vu d’aussi étrange que ce ciel renversé tout entier entre les troncs nus, où se dessinent avec une netteté de gravure le plumetis des nuages et jusqu’à l’encre éphémère d’un vol de corneilles. Alentour, les marronniers et les frênes encore glabres, ou débourrant à peine, lèvent des bras étonnés. Un vertige le prend devant ce firmament rendu accessible, sur lequel il suffirait de s’incliner pour, par exemple, ne plus avoir besoin de se souvenir, ni même d’oublier. Cependant, la route est encore longue, le temps presse, alors il pousse sa bicyclette à travers ciel, lentement, et les ondes crêtées d’or qui s’écartent de sa proue font battre son cœur comme un passage d’oies sauvages.

Le chemin qui mène à Swallowfield lui réserve souvent des surprises : le bec rose et le masque cramoisi d’un chardonneret dans les aubépines, un écureuil roux qu’il doute encore d’avoir vraiment aperçu si loin des sanctuaires du nord où son espèce s’est réfugiée, un faon et sa mère furtifs entre les troncs, la dernière étoile en équilibre à la pointe d’un sapin. Rien toutefois d’aussi surprenant que cette coulée d’azur qui ce matin le paie de l’effort, non négligeable à son âge, de faire sa distribution à vélo en cuissardes de caoutchouc.

Swallowfield est sur la gauche, après un chemin se faufilant sous les ailes lasses de marronniers. Il éprouve toujours une émotion à s’approcher de cette maison, un saisissement mêlé au parfum entêtant, réel ou remémoré suivant la saison, du chèvrefeuille qu’il est inévitable de brosser au passage. Dans un muret de pierres s’ouvre un portail bas dont le loquet chante, mais c’est, juste après lui, une arche taillée dans l’embrassement de deux ifs centenaires qui marque le véritable seuil. Depuis qu’Edwin Alastair est parti, cette ouverture n’est plus aussi régulièrement maintenue, et Denis doit chaque année se courber un peu plus pour pénétrer dans le jardin. Il reste à remonter la petite allée flanquée d’ifs taillés en ogive pour atteindre le porche.

On ne sait trop ce qui, dans la vieille maison de brique rouge, vous ravit si vivement, si entièrement. En son cœur, elle date du seizième siècle, mais n’est pas la seule à se prévaloir de cette ancienneté par ici, ni d’ailleurs d’un beau jardin et d’une vue à couper le souffle sur les collines, derrière la maison. S’il fallait détailler les éléments remarquables de son aspect, on trouverait peu de sujets d’émerveillement qui ne soient simplement l’œuvre du temps. Ses cheminées manquent de finesse, sa façade sur laquelle s’alanguit le long appentis d’un toit envahissant n’est belle que par l’harmonieuse irrégularité des vieilles choses et, considéré par le menu, rien ne mérite d’admiration particulière. En apparence, Swallowfield ne représente donc pas de compétition pour les manoirs voisins, ni même pour les maisons plus récentes ou rénovées que s’arrachent à prix d’or les banquiers de Londres désireux d’enraciner leur argent volatile, mirages de pierre dorée et d’élégance parfaite. Et cependant, aucune de ces demeures, aucun des merveilleux jardins qui les accompagnent ne donne comme ceux-ci la sensation d’être accueilli en vieil ami, cette sorte de joie grave d’être le confident à qui l’on dévoile sans façon le secret d’une intimité où, tout compte fait, le bonheur l’emporte. Il n’y a qu’à voir la manière dont les ifs contournés, les chênes toujours un peu crânes et enclins à faire sentir leur emprise noueuse, les trembles chuchotant, les charmes sereins et larges comme des bras ouverts, les frondaisons mêlées des marronniers et des tilleuls, forment l’appui contre lequel ose déborder, avec une confiance heureuse, un échevèlement de buissons et de fleurs échappés des parterres, somptueux et innocent fouillis qui donne envie d’être oiseau, d’être chien, pour pouvoir s’y rouler et se relever trempé, couvert d’empreintes végétales comme un herbier ivre. Et au milieu de tout cela, sur la maison ceinte de clématite et de glycine, la chaleur rousse des briques et des tuiles, les nuances brunes des bardeaux, les poutres ployant et le vieux porche que défend le lierre, tout salue le visiteur dans le mouvement ininterrompu d’une allégresse tranquille – et l’on se tient le nez levé, plein d’odeurs de terre et d’haleines de fleurs, vivant comme en ce nœud du temps où la vieillesse embrasse l’enfance. Et puis on sonne, et si c’est Irène Alastair qui ouvre, ni la rondeur de sa jupe, ni le sourire de ses yeux bruns n’étonnent : tout les annonçait.

Ce nom de Champ des hirondelles, considérant l’abord touffu et presque sylvestre de la maison, Denis l’a d’abord trouvé incongru. Bien moins logique en tout cas que celui des maisons voisines, d’anciennes dépendances appelées Yew Tree Cottage et Beechbrook. Cependant, lorsqu’après quelques mois de service dans la région, Irène Alastair l’a invité à faire le tour du jardin, il a compris. Quittant le couvert des arbres, il avait suivi la tache claire de sa jupe à travers le carré de pelouse destiné aux parties de croquet et débouché dans le pré adjacent. Or c’était par saison d’herbe haute et de soleil, quand l’air est comme du miel ; dans le pré se levait un orme solitaire, et autour de ce précieux survivant de la graphiose, presque anachronique, des hirondelles par dizaines tricotaient une cote de lumière. Cet espace, ce mouvement, cette joyeuse surprise, le cœur ne les recevait avec autant d’émerveillement que parce qu’il avait fallu passer par le filtre dense des feuillages, se laver dans leur pâte ombreuse des scories et des soucis. Aussi Swallowfield est-il un nom qui ne prend sens qu’au prix d’un peu de foi.

L’appartenance réciproque de la maison et d’Irène Alastair, cette sympathie entre possession et possédant, n’était peut-être pas aussi évidente quand il a pris son service dans la région, il y a une vingtaine d’années. D’abord, il la rencontrait assez rarement, bien qu’elle travaillât le plus souvent de chez elle. Irène était d’ailleurs une femme bien différente, plus anguleuse d’aspect et d’approche, pressée, distante, et probablement était-il lui aussi moins attentif, pris comme on l’est en approchant la quarantaine dans les gueules insatiables du quotidien. Cependant, un jour qu’il gelait à pierre fendre, Irène descendit de son bureau à l’étage pour lui offrir de se réchauffer d’une tasse de thé. Elle avait l’air fatigué, et le regarda comme si elle le voyait pour la première fois. Ce geste d’amitié se renouvela de temps à autre, les jours de mauvaise pluie ou au contraire, de grand beau temps, quand on ne pouvait qu’avoir envie de donner son visage à lisser aux rayons du soleil. Ils restaient alors quelques minutes à regarder les hirondelles fuser sur l’étang et longtemps après son départ, Denis trouvait dans sa mémoire, comme un marque-page oublié entre deux pensées, la silhouette du jeune hêtre pourpre du fond du jardin. Bien qu’il sût qu’Irène était française et ne pouvait pas avoir vécu toute sa vie à Swallowfield, il fut étonné d’apprendre du vicaire que la maison appartenait depuis cinq génération à la famille de son mari. Sa surprise s’expliquait parce qu’il suffisait de croiser Edwin Alastair pour constater qu’il n’avait d’yeux ni pour la maison, ni pour le jardin, ni d’ailleurs pour rien de ce qui l’entourait, héritage familial ou pas. C’était un homme plus distant encore que sa femme, impatient, l’air de ne juger digne de son attention que quelque projet grandiose réservé à ses élus par l’avenir, ce pays où ne peuvent demeurer que les nantis. Ce fut pour Denis une occasion de réapprendre, encore une fois, à ne pas attribuer à autrui ses propres inclinations : l’enchantement de Swallowfield n’interdisait donc pas qu’on pût s’y habituer au point de ne plus le voir.

Aujourd’hui, hélas, le spectacle est plutôt lamentable. Ici comme dans toute la région, la tempête a réclamé son dû. Par chance, on n’est qu’en mars, la plupart des herbacées percent à peine ou dorment encore à l’abri de la terre, mais les dégâts sont bien là. On dirait qu’un paysagiste en transe a redessiné les parterres, renversant les plantes aux racines superficielles, fichant entre les jonquilles et les tulipes décapitées les monolithes de tuiles chipées sur le toit, culbutant et roulant les pots qui n’avaient pas pu être remisés, brouillant les couleurs, hybridant les espèces à grands renforts de pétales et de feuilles arrachés aux unes et jetés sur les autres. Et puis, lassé, sentant l’inspiration céder le terrain à un remords superficiel, il a hâtivement uniformisé le tout d’une bonne couche de débris, comme on saupoudre de chocolat un gâteau raté. Nul doute que, de l’autre côté de la maison où les champs ouverts auront donné toute liberté au vent, des arbres seront tombés. Irène Alastair sera malheureuse, et cette pensée tourmente Denis, plus qu’il ne faudrait. Force est de constater qu’une relation, même faite de lieux communs échangés sur le pas de la porte, si elle s’étale sur plus de vingt ans, finit par recevoir une épaisseur, une vibration propre qui ne sont pas aussi éloignées qu’on pourrait le croire de celles d’amitiés officielles, nourries de longues discussions et de secrets partagés. C’est du moins l’impression de Denis, et il y croit alors même qu’il se sait incapable de tisser de ces amitiés bavardes et, par conséquent, mal placé pour se prononcer sur leur qualité. Les petits matins sur les routes de campagne et les salutations depuis le portail suffisent à épuiser sa capacité à entrer en relation. D’ailleurs, le laconisme est de famille : son père était la définition même du taiseux et son fils n’exige de lui qu’un rapide coup de téléphone bimensuel où, plus que des nouvelles, qui du côté de Denis n’ont rien de bien nouveau, ils échangent des silences souriants entre deux phrases, une manière d’affectueuse ponctuation. Aussi, dans ce qu’il partage avec Irène Alastair et qu’un œil extérieur jugerait bien maigre, tient déjà pour lui la plénitude de l’amitié.

Cette nuit, à vrai dire, tandis que le vent hurlait, il n’avait qu’elle en tête. Il connaît sa terreur des orages. Depuis quelques jours, déjà, devançant l’angoisse qu’amèneraient les alertes météorologiques, il a cru bon de lui rappeler combien les journalistes, cette engeance sensationnaliste, avaient inutilement alarmé la population lors de la dernière tempête : en fin de compte, seuls étaient tombés victimes quelques arbres déjà marqués à l’abattage par les forestiers. Elle a souri de ses efforts et balayé d’un hochement de tête les bulletins météo, les déclarant moins fiables que son baromètre interne. Il ne devait pas s’inquiéter. Elle était assez âgée pour gérer ses peurs. S’inquiéter, certes non : ce n’est pas le doute ni l’anxiété qui vous prennent à savoir un ami en difficulté, mais une forme de tristesse, lancinante comme l’appel d’une corne de brume.

Pourtant, personne ne répond à ses coups de sonnette répétés, et c’est bien l’inquiétude qui point. La maison elle-même semble faire le gros dos, ramassée dans la crainte, comme si elle se méfiait de ce soleil astiqué de frais, témoin de bonne moralité d’un ciel oublieux de ses crimes. Sur la façade, la clématite et la glycine ont souffert, mais le lierre, dont Irène se plaint souvent, qu’elle accuse de la narguer et de la faire courir sans relâche, le lierre qu’elle n’aurait peut-être pas été fâchée de voir secouer un peu, est miraculeusement intact. Denis décide de faire le tour, constate que les volets intérieurs sont encore fermés, mais que la porte donnant sur la cuisine n’est pas verrouillée – peut-être à son intention.

Dans la pénombre de la salle à manger lambrissée, il n’y a de vivant que quelques palmes exotiques patientant aux meneaux des fenêtres. Personne dans le salon non plus, des couvertures écossaises empilées sur le canapé, des vases de fleurs séchées, devant la cheminée une botte de cardères entoilée par les araignées. En ce début de mars, l’intérieur de la maison, que les boiseries de chêne assombrissent même par beau temps, s’accroche fermement aux basques de l’hiver. Sauf au plus chaud de l’été où les vieux murs dispensent une fraîcheur bienvenue, il y fait toujours trop froid, surtout depuis qu’Edwin Alastair est parti et qu’il est devenu difficilement justifiable de chauffer toute la maison pour une personne seule. Denis enclenche un interrupteur – pas d’électricité – la situation justifie une intrusion à l’étage. Sur le palier, il finit par entendre un filet de voix échappé d’une béance obscure au fond du couloir : tout va bien, qu’il ne se mette pas en retard.

Derrière la porte entrouverte, la chambre est plongée dans l’ombre. Les volets intérieurs sont clos. Irène Alastair est debout à côté de son lit, toute droite sous sa couronne de tresses, les bras noués sur les pans d’une robe de chambre trop grande. Pâle à en être bleue, de froid ou d’inquiétude, les traits tirés. Sur le lit au carré, les draps à ramages où pas un pli ne s’aventure dénoncent, plus que l’insomnie, le souci d’effacer les traces d’une lutte. Pourtant, même dans cette grisaille où le petit matin semble remuer les cendres d’un lointain passé, le visage d’Irène conserve son éclat lunaire, un rayonnement qui paraît venir de sous la peau et que l’âge, étrangement, attise peu à peu. Et Denis s’étonne, maintenant qu’il se trouve dans cette chambre dont il a quelquefois rêvé, de ne pas s’y sentir importun, d’oser même jeter un regard sur les fauteuils de tapisserie jaune, la coiffeuse ouvragée, l’armoire en merisier qu’il suppose venue de France après le mariage et qu’il imagine pleine du trousseau d’une jeune femme de la Belle Epoque, pile de dentelle jaunie sur des étagères garnies de lavande. C’est peut-être que cette chambre ne révèle rien d’intime – un air de décor –, soit parce qu’on ne peut s’y représenter l’abandon du sommeil, surtout dans ces draps tendus comme un piège, soit parce qu’Irène se tient raide sous le plafonnier comme si elle n’avait pas bougé de toute la nuit, ou enfin, parce qu’y manque Edwin Alastair, qui y est né, à ce qu’on raconte. Et il semble à Denis qu’Irène aussi finira par se vider de qui lui reste de chaleur et se pétrifier, s’il ne l’arrache pas d’ici.

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Scandale

La vérité sur Gillian Ferguson-Brown ! … Ah, vous voulez connaître la vérité… Eh, pourquoi limiter ses ambitions, quand on a pour soi l’autorité de la jeunesse… Mais croyez-moi, oubliez cette dame, elle ne mérite pas votre attention… Je ne sais ce qu’on vous a raconté, mais n’y accordez pas trop de poids… Détail, épiphénomène… Si elle est vraiment belle ? Qu’est-ce que j’en sais ? … L’ai trop vue pour savoir à quoi elle ressemble… Vous avez mieux à faire… Peu de temps et beaucoup à voir… Mettons-nous donc en chemin, dégourdissons-nous les jambes, voulez-vous… Après tout ce qu’on vient de nous faire ingurgiter, cela nous soulagera… D’ici au moulin en passant par l’écluse, c’est une exquise promenade, la rivière égrène ses jardins… C’est bien pour eux que vous êtes ici, n’est-ce pas… Comme tous nos visiteurs… Il nous vient même des cars de touristes, surtout au début de l’été, prêts à subir quelques heures de virages pour s’emplir le nez du parfum de nos roses – tenez, en voilà un… Américains ? Non, Hollandais ? D’habitude, ce sont des bordées de Chinois… Ne demandent pas toujours la permission de prendre des photos… Ça a beau être flatteur, il y a la manière… Que voulez-vous… Question de culture… Remarquez que je distingue les Chinois des Japonais… Ces derniers… Une relation aux jardins très intéressante… Je vous ai parlé de mon voyage à Kanazawa ? … Oui, n’est-ce pas, ces lupins sont remarquables… Une partie de la collection nationale se niche ici… Des spécimens que vous ne verrez nulle part ailleurs ! Celui-là ? Mais non, il n’a rien de rare, c’est Manhattan Lights, plutôt en vogue, je suis étonné que vous ne l’ayez pas rencontré avant… Vous aimez ? … Moi, je ne suis pas sûr… A force de tirer le végétal vers l’architecture… On finit par tomber dans la confusion… Très nouvelle génération cosmopolite, si vous voulez mon avis… Pardon, je ne voulais pas… Allez, les vieux ont toujours tort… Quand même… C’est un peu tape-à-l’œil, non ? … Pardon ? Là-bas derrière ? Ah, ça… Ne perdons pas de temps mon ami… Il y a suffisamment à voir ici… Comment ? Oui, c’est bien chez la dame qui vous intrigue… Gillian Ferguson-Brown, la femme du médiéviste, oui… Non, ils ne sont pas séparés, ce n’est pas ça… C’est chez lui aussi, bien sûr, mais c’est elle qui… Enfin ce jardin, c’est son fait à elle… Lui… Il préfère certainement ne pas s’en mêler… Ecoutez, le temps nous manquera pour faire tout le circuit, si… Mais enfin, qui est-elle pour vous ? … Vous êtes médiéviste, vous ? A votre âge ? … Mais je vous croyais paysagiste ? … Vous n’en avez pas la tête, en tout cas… Et puis quel lien entre cela et Gillian ? … Très bien. Puisque vous y tenez. Vous l’aurez voulu ! … – Voilà. … Oui, hein ! … Haha, même à vous, ça vous en bouche un coin ! … Venimus, vidimus, allons-nous-en… Comment je l’explique ? Est-ce que ça s’explique, ça ? Ma foi, il n’y a qu’à voir !… Est-il besoin d’en dire plus ? Par ici, on ne sursaute plus… Mais on ne peut pas dire qu’on s’y soit habitué… Enfin, tout de même ! … Ce trèfle, ce pissenlit à en éteindre le soleil, cette infestation de mousse… Si elle tenait aux saletés, aux mauvaises herbes, que ne pouvait-elle choisir, je ne sais pas, moi, Ruine-de-Rome, herbe-à-Robert, myosotis… Les fleurs en sont tolérables, si on veut… Mais le plantain en bordure ! Des massifs de pâturins ! Des haies d’orties ! Mieux : la podagraire… La podagraire, nom de Dieu ! Pas besoin de vous faire un dessin, hein, les racines, des années de lutte, imaginez la nervosité des jardins d’à côté… Même vous, qui avez une préférence pour les compositions touffues… Qui froncez le nez devant les parterres léchés…Vous devez bien reconnaître qu’ici… D’ailleurs, l’esthétique importe peu, ce n’est pas là que le bât blesse… Certains diraient même que c’est relatif… Non. Il ne s’agit pas de goûts et de couleurs. Il ne s’agit même pas de plantes. Pour nous, c’est clair… Ce « jardin » n’est là que pour dénigrer les autres… On est bien au-delà de l’espièglerie… Du pied-de-nez… Ca dépasse de loin l’impertinence… Serait-on au milieu de nulle part, au fin fond de la campagne, où personne ne s’aventure… Mais son jardin est à peine en retrait des nôtres, on ne peut pas le manquer… Où qu’on se tienne, si on lève les yeux… Par conséquent, la main qui plante ça cherche à offenser… A travers nos jardins, comprenez bien que c’est la trame de la communauté, du village, que nous tissons… Il faut être aveugle ou sans cœur pour ne pas en goûter l’harmonie… Et là, paf, au milieu… Cette déchirure dans la finesse de la tapisserie… Comme une brûlure de cigarette… De celles sur lesquelles elle tire à longueur de journée, dont elle nous enfume sans vergogne, qu’elle tétait déjà adolescente… Cette bouche goulue dans ce visage sévère… Déjà à l’époque… Pas étonnant que ça n’ait pas marché, les bébés… Et maintenant, là, entre nous, parmi nous, en nous, l’éclosion de cette tache, cette blessure, cette horreur… Ce scandale. Là, c’est dit. Vous trouvez que je vais trop loin, il ne s’agit que de jardinage… Si, si, je vois bien, vous hésitez… Pourtant, vous avez sursauté, vous aussi, tout à l’heure, au premier coup d’œil, les mots vous ont manqué, reconnaissez-le… Le scandale vous a éclaboussé, vous aussi… Est-ce que votre génération sait encore ce qu’est un scandale ? Vous voyez, si ce n’était que la manifestation elle-même, la chose, ça, là… Mais non, le véritable écueil, au fond, c’est… Comment dirai-je ? …. Après le haut-le-cœur, après la secousse, il y a le rebond, la réplique sismique… Le scandale monte en graine au rythme des mauvaises herbes de Gillian… Et au bout, il y a la rupture. L’aboutissement du scandale, c’est l’expulsion de l’Eden, fruit de la division. Mais plus grave encore qu’être éclaboussé, déséquilibré, troublé… Plus grave qu’être contaminé… Il y a la responsabilité… Dans une communauté comme la nôtre, dans ce village où nous vivons de concorde, que se soit levée cette femme – je ne dirai pas encore une… Que cette femme ait trouvé parmi nous de quoi créer ceci… Malheur à celui par qui … Nous n’avons pas su garder Gillian, nous sommes donc coupables… On savait que sa stérilité… Quand elle a cédé, quand elle a accepté de ne plus soumettre le pauvre Harold à toutes ces démarches pour concevoir un enfant… Nous l’avons crue assagie… C’est alors qu’elle fait sortir de terre, de son délire, ce jardin, qu’elle nous le met sous le nez… On aurait accepté un jardin négligé, après tout elle souffrait, ils souffraient tous les deux, tout le monde peut comprendre ça, surtout pour une femme… Mais regardez : ce n’est pas de la souffrance… C’est du vice… Car vous voyez bien que ce n’est pas un terrain vague, que tout est étudié, qu’elle y consacre son temps… Pensez-vous que le hasard puisse avoir si opportunément placé le chardon-aux-ânes… Ces paniers suspendus débordant de chiendent… Ces prêles qu’elle utilise pour accentuer le chaos, comme des verges pour nous battre… Savez qu’on les appelle Queues-de-rat ? … Le liseron qu’elle encourage comme on lâche des fauves ! Et ça montre les dents, ça se propage, ça essaime, ça rhizome, ça se répand, se reproduit… Les voilà donc, ses enfants monstrueux et immortels… Ce jardin est un acte de vengeance… Elle ne titille que le chaotique dans la plante… La puissance diabolique… Et après ça, on la croise au marché, précédée de ses chiens, le pas tonitruant, la crinière provocatrice… Oh non, aucune honte… Pis que cela, c’est à nous qu’elle veut faire honte… Quand on la rencontre… Ca ne tardera pas à vous arriver… Eh bien, quand on la rencontre… D’ailleurs, où est Harold, hein, pourquoi n’est-il jamais avec elle… Je sais bien que les livres, que les conférences… Mais enfin même les vedettes de l’université ont des vacances, pas vrai… Elle va seule, toujours, louve parmi ses chiens, marchant comme Lady Salisbury elle-même n’oserait le faire… Oui, la duchesse du château sur la colline… Elle ne fait même pas semblant, ne prend pas l’air de rien… Son air, c’est vous qu’il renvoie au néant…Non sans vous avoir insulté… Et pourtant, Gillian a la main habile, croyez-moi, on ne parle pas mieux qu’elle aux plantes, aux concours de fleurs elle gagnait toujours haut la main, du temps où elle faisait encore semblant… Et même pour réaliser ceci… Ainsi, si elle voulait… Mais non… Pensez-vous… Petite, déjà, les gens disaient, sa mère elle-même disait, et d’ailleurs quel besoin… Ca se voyait… « Gillian, c’est de la mauvaise graine »…


Ma participation au quatrième exercice de l’atelier d’été de François Bon : Ah, vous ne connaissez pas Bréhier, à partir d’un texte de Nathalie Sarraute. Le narrateur s’adresse au lecteur-personnage pour parler d’un autre personnage – une approche progressive.

Mister Black

Mon fils et moi rentrons du cours de piano. Les arbres se réveillent. Un chant nous arrête en pleine rue. It’s a blackbird, dit mon fils. Nous levons la tête et devinons à contre-jour, perché au sommet d’un vieux platane, quelques étages au-dessus d’un gros pigeon, le chanteur amoureux. C’est l’ouverture officielle du printemps.

En attendant les lettres de refus des éditeurs, je me suis lancée dans un nouveau projet de roman avec l’enthousiasme des innocents. Je me suis amusée à imaginer le plan du jardin du personnage principal (où vous verrez que je ne sais pas dessiner et que mon sens des proportions n’est pas sans rappeler Numérobis, l’excellent architecte d’Astérix et Cléopâtre).

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J’aimerais que mon mari, qui lui en est capable, me fasse un meilleur plan, et surtout un dessin qui donnerait une idée du dénivelé. L’arbre chevelu du coin Sud-Ouest a été dessiné par mon fils et est censé représenter un saule pleureur. Je le laisse pour lui faire plaisir, même s’il s’accorde mal avec le chêne d’à côté.

Seulement voilà, depuis quelques jours, Mister Black me picore l’arrière de la tête – c’est que je lui avais promis une tentative de poème.

Mister Black est le merle de mon jardin de Canterbury. Lui présenterait sans doute les choses autrement, dirait qu’il m’a tolérée quelques années sur son territoire, que je lui faisais pitié, fille des villes pour qui la terre n’était encore qu’un agrégat de minéraux et de choses mortes, une poussière dépouillée de ses ailes, juste bonne à tacher les habits et, contrairement à l’eau ou à la lumière, un non-élément, tout au plus une toile de fond. Vie antérieure. Pour ma défense, je répondrai que lorsque les encouragements de mon beau-père, fin jardinier, et l’inconscience me firent me saisir de la fourche, je fis rapidement la preuve de mon utilité, dérangeant bien plus de vers de terre qu’il n’était nécessaire. Ayant alors trouvé un intérêt à me tenir compagnie, Mister Black se mit à surveiller de près mes efforts, me pressant de battre en retraite pour le laisser prendre son déjeuner en paix. A ce petit jeu, on finit par s’entendre. Il ne tenta jamais sur moi l’attaque qu’il lança sur la voisine – au cri qu’elle poussa, je crus qu’elle s’était blessée, c’est si vite arrivé avec des outils de jardinage qui traînent. Il s’avéra que Mister Black lui avait tout bonnement sauté à la figure, sans l’ombre d’une hésitation. La négligence de ma voisine était bien en cause, mais ne portait pas sur les outils : elle avait eu l’imprudence de s’aventurer trop près de son nid. Le printemps n’était pourtant qu’explosion d’avertissements…

Me reconnaîtra-t-il quand je reviendrai, l’été prochain ?

Je ne sais pas si le poème finira par se manifester, mais Mister Black ne manquera pas de faire une apparition dans mon nouveau texte. 🙂

P.S. : La photo d’en-tête est d’un prunellier (blackthorn) au Parc de Sceaux. La raison ?

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