Illuminations – James Bland’s second solo exhibition

A la demande de mon ami James, j’ai écrit ce petit texte pour introduire le catalogue de ses oeuvres exposées à Canterbury du 24 février au 10 mars 2017. Il m’est arrivé de poser pour lui et j’ai le bonheur de figurer sur un des tableaux qui seront à la Lilford Gallery à Canterbury.

I’ve known James Bland and admired his paintings for nearly ten years. Among the many aspects I find compelling, the first is of a strangeness encountered: his paintings always defeat the temptation of a quick reading, leaving space for imagination and wonder. Mysterious figures, sometimes seen from behind, radiate their individuality in unexpected ways: the glow on a particular patch of skin, a jewel adorning an ear, or the dynamic way they interact with their surroundings. In Reclining Figure, Black Wall, for instance, one cannot help but be struck by the way the crisp blouse seems to emerge from the hazy grasp of the wall, while the hands and forearms project definite individuality with the warmth of life.

Strangeness again, but also playfulness, in the way James’s works tend to question or surprise our expectations about perspective, as in Table, Chair and Painting, Midnight Feast or Sphinx. In a similar thought-provoking manner, animals or animal shapes appear, sometimes reminiscent of attributes accompanying ancient gods, as in Aphrodite or Young Man with Striped Birds, sometimes seemingly engaged in an inscrutable dialogue with human figures, as in Acrobat and Cat or in The Lobster, with its atmosphere of interrogation.

Besides the strangeness, there is in James’s work a quality of stillness which sharpens the viewer’s mind and opens the senses to vibrations: darkness silently exudes in colours. Bright and deep, the vibrations of colour and feeling are where we find the life of his paintings, in the light reflected on the often-featured black wall or captured on a stone floor. In textiles and hair, shapes and strokes play with the light in a way that lends abstraction to sensations. Bodies, male and female, become landscapes to explore – how decisively, yet how tenderly the light makes them happen, revealing the potentiality of an area of skin, highlighting a volume!

Is it a surprise to see the motif of the window or the glass panel travelling from one painting to another? Beyond their role as the source from which colours take life, these can be seen as passages to the dimension recalled in memories. In The Children’s Room, the distances pictured seem to be of both time and space, the glass panels in the far door admitting a remembered light; in Akemi with a Little Door, a woman closes her eyes, and the black studio wall opens a golden promise; and one could imagine it is the lighting of the streetlamp which summons to life the urban visions pictured in Rome 2003 and Lisbon 1999.

James’ website : http://www.jamesblandpaintings.com/

Exhibition : http://www.newenglishartclub.co.uk/events/illuminations-james-bland-neac-solo-exhibition-canterbury

Une interview de James Bland

L’autre jour (était-ce lundi ? mardi ?), il faisait un temps à la Georges Lemoine. Février frémit sous la morsure de la lumière. Un premier perce-neige dresse sa tête neuve au dessus des copeaux de bois gorgés de pluie.

Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit, trop longtemps. J’ai eu de nombreuses fois l’impression de croiser au détour d’une association d’idées un sujet qui méritait d’être évoqué, mais pas eu le temps de le faire. Toute cette commotion en France autour de l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo et d’autres personnes qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment… Je “ne suis pas Charlie”, mais je pense que nous avons été suffisamment bombardés des opinions de Monsieur et Madame Tout-le-monde à ce sujet pour vous épargner la mienne.

Aujourd’hui, je voudrais partager une interview de mon ami James-le-peintre, par une artiste nommée Antreese Wood. Je partage donc le lien vers le site “Savvy Painter” où vous trouverez des exemples de tableaux de James ainsi que l’enregistrement de l’interview (en anglais) et la liste des principaux thèmes évoqués au cours de cet entretien.

J’espère avoir le temps d’écouter les interviews d’autres artistes sur ce site.

James aura une exposition solo en février, et vous pouvez voir les tableaux qui y figureront ici.

Harpreet with a toy boat, James Bland

P.S. : A chaque fois que je reprends le chemin du blog, je me demande comment je peux passer tant de temps sans y revenir. Je n’ai rien à dire, mais tant de plaisir à écrire, juste écrire. Dans l’interview, James et son interlocutrice parlent du besoin de peindre pour l’artiste, du rapport entre ce besoin de peindre et le reste de la vie. Cela fait écho à mon besoin insatisfait d’écrire. Comment peut-on avoir tant envie d’écrire, et rien de particulier à dire ?

Without feathers

Je suis retournée poser pour James Bland, et bien que ça n’ait rien donné en termes de production, la séance a été très intéressante pour moi, et m’a fait penser à ma relation avec certaines oeuvres picturales.

Il y a des tableaux qui nous impressionnent, nés d’un talent qui nous semble rare (ouah, c’est incroyable !), ou en appellent à notre sens du beau (c’est très joli), ou encore nous surprennent et nous font réfléchir (mais que crois-tu que l’artiste a voulu exprimer ?). Il y a aussi ceux que la tradition critique nous présente comme des chefs d’oeuvre et que l’on passe pas mal de temps, dans mon cas du moins, à observer avec un sentiment d’ennui que l’on cherche à masquer, un pincement de déception au coeur (mince, je dois être bête, ou manquer de goût…). Et ceux qui ne se suffisent pas à eux-mêmes et que l’on apprend à apprécier après avoir entendu le conférencier nous en présenter la genèse ou faire la biographie de l’artiste.

Et puis il y a ceux devant lesquels on s’arrête, et que l’on ne quitte pas des yeux, sans savoir pourquoi. Pendant un moment, le monde alentour s’évanouit, et un phénomène étrange a lieu à l’intérieur de soi où il semble que l’agencement des sensations et des pensées sourdes qui constituaient notre état d’âme à cet instant précis entre dans un lent processus de réarrangement, quasiment sensible, comme si les organes eux-mêmes étaient affectés, dans un mouvement assimilable à celui par lequel les rouages du mécanisme d’un coffre-fort jouent les uns contre les autres et atteignent la combinaison qui en commande l’ouverture. Clic.

C’est une expérience rare, et légèrement dérangeante. On ne la comprend pas, et pourtant, on ne peut la nier. C’est une expérience de type mystique, dans le sens où la connection qui s’établit a la qualité / la force de la nécessité. Parce qu’on ne reconnaît pas (encore) les raisons de cet “accrochage”, il semble être indépendant des circonstances. C’est une expérience verticale, qui transcende le contexte de la rencontre avec l’oeuvre et les péripéties de notre histoire personnelle récente, et nous emplit d’une vibration étrange qui semble le signe d’une réalité qui nous dépasse. Que se passe-t-il quand je suis en face de ce tableau ? Pourquoi ?

C’est un sentiment assez semblable à ce que je disais au sujet de certains passages de Proust ou de Le Clézio : toute contingence s’efface, les Portes du Royaume s’entrebaillent. Pourtant, là où le processus de la lecture (déroulement dans le temps) et la familiarité de la langue étirent en quelque sorte le sentiment, le rendent souple et délié, l’immédiateté de la rencontre avec une image le condense, et rend le choc plus étrange, plus lourd. A la joie se mêle de l’angoisse (pour être plus précise, de la terreur au sens religieux du mot). On finit par penser à une réminiscence, faute de pouvoir mieux l’expliquer. Il se peut que notre corps se souvienne de quelque chose que la mémoire active ne peut plus atteindre. Ce tableau me raccroche à mon passé, ou plutôt superpose le présent et le passé, niant la temporalité. Contact de l’éternité.

Pour moi, c’est arrivé avec le fameux “Villa impériale de Katsura au printemps” de Bernard Cathelin que j’ai déjà mentionné plusieurs fois dans ce blog. Mais aujourd’hui, en regardant de nouveau sur une photo “Still Life With Boat” que j’ai aperçu dans le studio de James l’autre jour, j’ai ressenti des échos de cette sensation.

Still Life With Boat 2013

Je le regarde, je le regarde encore. Qu’est-ce donc qui me fait ça ? Est-ce l’angle du mât ?

(“Et, peut-être, les mâts, invitant les orages 

Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages 

Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…”)

Ce jaune de lumière artificielle y est bien sûr aussi pour quelque chose, dont le caractère cru semble traduire l’angoisse de la tempête et la violence des éclairs. Le lit, avec ses plis, la couture du drap, n’est-il pas gros de menace, monstre marin prêt à engloutir le bateau ? L’association du jaune et du noir, signe de danger dans la nature, agit-il sur mon inconscient ? Et il y a la grande solitude qui émane du tableau… Je tâtonne, je regarde encore, je ne trouve pas de réponse.

James dit qu’il n’a pas fini, qu’il va ajouter les plumes qui se trouvent sur le mât du bateau en réalité. En ce qui concerne ma perception de ce tableau, je crois qu’elle changera inévitablement s’il le fait. Un bateau à la dérive ne doit plus avoir de voiles. Mais ce n’est pas moi l’artiste.

In front of the black wall

Matin gris de novembre, promesse de pluie. James m’a demandé de poser pour un portrait. Je le connais depuis quelques années. Quand mon fils était bébé, James venait se promener avec nous. Au début, je ne comprenais pas grand chose de ce qu’il disait, à cause de la barrière de la langue, mais je progresse lentement. C’est un intellectuel et j’aimerais être capable de soutenir une conversation intéressante avec lui en anglais, mais ce n’est pas encore vraiment le cas. Ce qui est bien, c’est qu’il ne semble pas m’en vouloir. J’aime son travail et particulièrement son usage des couleurs. Il expose pas mal cette année et vous pouvez découvrir certains de ses tableaux sur son site Internet :

http://www.jamesblandpaintings.com

L’escalier dans sa maison est raide – je le reconnais d’un tableau intitulé Upstairs.

Upstairs

La première fois que je l’ai vu, il m’a rappelé cet autre tableau de Bernard Cathelin, dont j’ai parlé ici. (Pardon pour cette très mauvaise photo, je n’ai rien trouvé d’autre). 

1984_Villa imperiale de Katsur au printemps

C’est seulement aujourd’hui que je les regarde côte à côte que je comprends pourquoi : ils évoquent le passage, et l’ouverture, et la promesse du Paradis. Ils me rappellent ce rêve (évoqué ici) où j’étais projetée hors d’un tunnel en plein ciel.

La chambre-atelier est petite. L’unique fenêtre est voilée d’un carré de tissu blanc qui filtre la lumière. Il y a des toiles adossées contre le mur bleu pâle. Le mur de droite, quand on entre, est peint d’un rouge tirant sur le rose. Mais c’est le mur de fond qui attire le regard. Il est noir, d’un noir brillant et réfléchissant, d’une obscurité de miroir. J’éprouve une drôle d’émotion à le voir “pour de vrai”, après l’avoir beaucoup admiré dans deux tableaux que j’achèterais si j’en avais les moyens.

Black Wall 1

Black Wall 2

Je m’assois par terre, devant le mur noir. A ma gauche se dressent un sommier et un matelas relevés contre le mur. A ma droite, la chaise que l’on voit dans ces tableaux, des piles de CD, et quelques petits meubles dont la présence ne se traduit dans ma mémoire que sous la forme de taches de couleur et d’une certaine densité sensible.

Un tube de peinture vide qui se balance au bout d’un fil accroché au plafond vient danser devant ma figure, surprenant fil à plomb dont la présence commence par m’intimider.

James est installé en face de moi, de l’autre côté de sa toile posée sur le sol, parfois assis, accroupi, ou à genoux. Il s’entoure de son matériel et pose des couleurs sur sa palette. Je sens la nervosité me gagner, et, dès que mon regard croise le sien, monter en flèche. Je demande si je peux enlever mes lunettes. La nervosité retombe. (Je songe un instant au “gas and air” que les sages-femmes d’ici donnent aux parturientes en leur répétant : “Breathe on this, it will take the edge off the pain”.) Délivrée de toute acuité visuelle, je ne peux plus lire le regard de James, je baigne dans un brouillard bienheureux. C’est bien la première fois que je suis contente d’être myope.

Pour moi, l’intérêt de cette séance est surtout de pouvoir assister au travail de James, ou, plus précisément, de le voir travailler. Je m’intéresse aux changements de densité et d’intensité qui surviennent dans la manière d’être des gens. Il porte un jean et un Tshirt et j’ai l’impression de le voir, comme je ne l’avais pas vu avant, “dans son élément”, comme on dit. Plus calme et plus à l’aise, et très vivant.  Il me dit qu’il déteste peindre debout et a été inspiré en voyant des artistes japonais peindre à même le tatami. Nous parlons, je ne sais plus trop de quoi, et le manque de sommeil me fait certainement dire des tas d’idioties, de lieux communs, de phrases sans queue ni tête. Je ne sais pas comment il arrive à peindre avec tout le blabla que je lui déverse dessus. Je n’ose pas trop regarder ce qu’il fait, mais je remarque la rapidité de ses gestes, leur précision. La densité de sa présence a complètement changé. J’ai probablement lu trop de manga, je peux presque sentir la “pression spirituelle”.  

Le fait que James soit prêt à converser pendant qu’il peint rend les choses agréables et aisées, et atténue pour le modèle la bizarrerie d’être objectifié, mais n’efface pas l’asymétrie de la situation : le peintre fait ce qu’il fait, fait son truc en quelque sorte, tandis que la personne qui pose, et qui n’est pas professionnelle, se trouve dans une situation étrange. En même temps, l’observation est mutuelle. 

Après la pause café (un café que je trouve délicieux alors que je n’en bois pas d’ordinaire car je le trouve agressif), James me demande de choisir un disque. Je tombe sur un CD de Debussy.

La peinture et Debussy. Miacrielle , je ne sais pas où tu es, ni si tu liras ce texte un jour. Dans cette chambre baignée d’une lumière tamisée de novembre, c’est ta chambre que je revois – les murs blancs, les affiches de théâtre, l’aquarium, les iris mauves dans la cour, les fenêtres de Matisse, la blondeur extraordinaire de tes cheveux. La Mer de Debussy sortait à plein pot par les grandes enceintes noires. Ma peau se souvient de ta plume, des caractères à l’encre de Chine que tu traçais et que je n’osais pas frotter sous la douche. Mon coeur se serre au souvenir de ces moments où tu m’as donné le sentiment d’une élection inespérée et ô combien exaltante. Je sens l’obstacle en moi – en un sens, je suis restée arrêtée en ces années-là, incapable d’avancer, comme si le privilège d’être aimée de toi devait m’empêcher de vivre autre chose.

Nous remontons et il reprend son travail. Il semble être content, et je suis très soulagée, car les portraits ne sont pas son activité préférée. Bien qu’il ne soit pas satisfait du résultat final (“It is not a good painting”), j’en suis quant à moi ravie. Il me rappelle une matinée rare, sans travail ni enfants, où il me semble avoir étudié James à ma manière.

Je me permets de mettre deux versions de ce portrait.

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P.S. Et voici la dernière version du portrait.

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