Ciel et cendre

Chez Réda le ciel domine, inconstant et liquide, miroir de la vie temporelle, et le poète glisse sur ses rives, avec des ailes au coin des paupières. La pipe aux lèvres, les yeux plissés (une poussière sur le cil ?) il salue du menton la mort, menant familière son troupeau de tendres trépassés vers quelque fleuve français – la brume s’attarde sur le chemin de halage, mais par une déchirure dans les nuées furtive une promesse. Il oublie parfois sa pipe au coin de la table, alors je l’embouche en vitesse, tire, tousse et crache un nuage chétif.

Chez Séféris le rhapsode campe au flanc d’un volcan surgi d’une aube rouge sur la mer. Chacun de ses chants est une mouvante sculpture de cendres où s’offre et s’esquive la braise de la mémoire. Prise dans la ronde des Heures, une Erinye égarée se trompe de victime, et Oreste fleurit. La mer même, sang et souffle, a un goût fumé et ferrugineux de vin d’adieu, jusqu’à ce que le matin, par les serres de l’aigle vengeur, brandisse le fouet de l’amour – en une lacération la voici rendue à sa nudité héroïque. Alors le rhapsode, fatigué de sonder l’horizon, s’assoit sous le genêt. De sa flûte, il tire plus de voiles blanches que ne peut l’en déposséder le destin.

Et moi, qui ai cru à la légendaire fertilité des volcans, je rêve toutes les nuits de le rejoindre et de goûter à même sa bouche l’arrière-goût somptueux de Smyrne perdue. Sinon, à quoi bon ce ventre ?

“Ce corps qui souhaitait fleurir comme une branche,
Porter ses fruits, devenir flûte dans le gel,
L’imagination l’a enfoui dans un essaim bruyant
Pour que passe, et l’éprouve, le temps musicien.”

Georges Séféris

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L’exilé

Tentative en souvenir de Séféris.

“Où que me porte le voyage, la Grèce me fait mal.”
Ainsi l’exilé porte-t-il dans son bagage
La mémoire et l’oubli également fatals
Et ses visions enfouies au fond d’un silence hivernal.

Il tient en équilibre entre des pensées sages
La charge d’aujourd’hui, le souci de demain
Et le poids des années tissant au long des âges
Le sillage éloignant le coeur errant de son mouillage.

(Mais certains jours la lutte est vaine
Entre les toits l’été s’annonce
Et l’exilé quittant sa peine
Au labeur de l’oubli renonce)

Aussitôt le Soleil heurtant la mer d’airain
Le sourire innombrable des vagues rallume
Parmi les îles bleues éclaboussées d’embruns
L’Eté aux yeux de sel crie son péan, écho sans fin

Et la Terre au Soleil s’offre comme une enclume
Les rayons s’abattant pulvérisent dans l’air
Les vivants et les morts que l’ivresse consume
Et sous le ciel ardent les pierres sèches craquent et fument

O Pays minéral, ô vertige solaire !
– Sur des chemins lointains appesantis de brume
L’exilé ébloui fredonne solitaire
Sa lamentation incandescente et douce-amère.

En descendant des collines au printemps

L’été a déployé ses voiles.

J’ai été occupée ces trois dernières semaines – famille et amis en visite avant et après le baptême de ma fille. Un soir, alors que nous nous apprêtions à regarder un épisode de Bleach, ma soeur et moi en sommes venues, je ne sais plus pourquoi, à parler de poésie. Ma soeur occupe un poste assez important dans un ministère à Paris qui a bien moins à voir avec la littérature que mon job de prof. Pourtant, elle lit de la poésie, et moi non, plus depuis la naissance de mes enfants. Je suis bien contente d’avoir une soeur qui lit de la poésie.

Pour être honnête, je n’en lisais pas beaucoup auparavant non plus. Il ne m’est arrivé que deux ou trois fois d’aller à la bibliothèque spécifiquement pour emprunter un recueil de poésie, au temps où j’étais lycéenne à Lyon, ou lorsque j’étais en Khâgne. Je feuilletais des recueils de poètes contemporains au hasard, et les reposais rapidement sur les rayons si rien ne se passait, sans laisser le temps à la réflexion de déceler, éventuellement, dans l’amas de sons et d’images, l’idée, le fil directeur, l’enjeu, le truc qui lui donnait un sens. Attitude impatiente, paresseuse et probablement consumériste, mais après tout, la poésie est à mes yeux jeu et gratuité, et c’est simplement en passant qu’elle est révélatrice ; la vérité qui se laisse entrevoir, ou pressentir, n’est pas mieux appréhendée si on se prend la tête à démanteler le texte et à l’analyser. Attention, je ne veux pas dire qu’on ne doit pas étudier de poèmes, mais simplement que l’étude du poème, si elle nous permet de mieux comprendre et apprécier le texte, n’est pas nécessaire à l’expérience particulière que j’appelle révélation et en est même indépendante.

D’autres fois, c’est un poète en particulier que j’allais chercher, parce qu’on m’avait montré un de ses textes et que je me disais, C’est lui ! C’est lui ! et il me le fallait. René Char, Georges Séféris, Odysseas Elytis.

(J’ai aimé la Grèce longtemps, longtemps, de toutes mes forces, de tout mon souffle, et je ne savais pas comment les gens pouvaient vivre sans une Grèce intérieure tant la mienne m’orientait toute entière. Ensuite l’âge adulte est arrivé et tout s’est émoussé. Mais de loin en loin, j’entends encore ce vers ou cette phrase de Séféris qui disait “Où que me porte le voyage, la Grèce me fait mal.”

Et je me souviens, elle me faisait mal, et jamais autant qu’à la naissance de l’été, quand la lumière au-dehors semblait déclencher l’éblouissement intérieur que je reconnaissais – éclat brûlant des marbres, reflet de métal de la mer, débauche de lumière, de bleus, de blanc, vertige aveuglant, pureté minérale, vision déchirante. Ô patrie intérieure, beauté insurpassable. C’était mon pays, je l’avais reconnu. Mes racines s’y trouvent encore, quelque part dans cette partie de nous qui demeure en enfance. Peut-être était-ce le fait d’être une fille d’immigrés. Je croyais qu’on choisissait ainsi sa patrie. Quand je suis allée en Grèce, pour de vrai, je ne l’ai pas reconnue, sauf sur la colline de Sparte, où il m’a semblé que reposait mon rêve bruissant parmi les feuilles des oliviers. Sparte. Quand donc ai-je cessé de croire que tu me faisais moi-même ?).

Surtout, j’ai eu l’occasion de découvrir et d’aimer des poèmes en feuilletant les manuels scolaires qui m’étaient confiés de collège en collège (j’étais TZR, titulaire en zone de remplacement, ce qui signifie que je n’avais pas de poste fixe et étais envoyée deci, delà. Etre brillamment reçue à l’agrégation pour être envoyée comme remplaçante dans des collèges de banlieue. Heureusement que j’aime les élèves et que je crois à la mission des hussards noirs, toute référence anticléricale mise à part).

Et c’est ainsi que j’ai lu “En descendant des collines au printemps” de Desnos. Il m’a saisie tout de suite et je l’ai fait lire à toutes mes classes à partir de la 5ème. J’ai toujours étudié la poésie à la fin de l’année scolaire, au risque de ne pouvoir couvrir qu’une partie de la séquence, alors même que je la place au-dessus des autres genres. Il me semble que pour bien lire de la poésie en classe, il faut que l’esprit se sente libre, léger et vagabond, comme aux premiers jours de soleil et de chaleur, et que pour les “mauvais élèves” et ceux qui n’aiment pas l’école, les barreaux de la cage aient commencé de se dissoudre dans la montée de l’été. Je crois que je voulais que l’élément de contrainte inhérent à tout enseignement scolaire soit le moins sensible possible. Je voulais qu’en prêtant à la lecture une oreille distraite, ils soient touchés et émus, sans se sentir obligés de feindre l’intérêt. Je voulais qu’ils l’aiment, et que les mots rendent leur vie plus belle.

Et voici le poème :

En descendant des collines au printemps

A ‘heure où la rosée brille dans les toiles d’araignées

Au bruit lointain du fer battu dans les forges,

Au miroitement du jour dans l’eau des rivières.

 

En descendant des collines au printemps

J’ai laissé, dis-je, avec l’hiver les chagrins et les rancunes

Un amour profond me transporte de joie

Et ma haine elle-même me transporte et m’exalte.

 

En descendant des collines au printemps

Abandonnant des tombes vermoulues et des souvenirs,

Ivre des parfums de la terre et de l’air

Et me dilatant jusqu’à contenir le monde.

 

En descendant des collines au printemps,

J’ai brisé les balances où je pesais la vie et la mort,

Enfin prêt à accueillir l’été et les vendanges,

Prêt à accepter que le chemin, mon chemin s’interrompe.

 

En descendant des collines au printemps

Vivant de plus de joie qu’au jour de ma jeunesse

Mais attentif aux parfums de la terre et de l’air,

Attentif à l’écho d’une petite chanson lointaine

Chantée, d’une voix mal assurée, par une petite fille

Que jamais je ne connaîtrai.

Robert Desnos, dans Destinée arbitraire, 1943.

Comme je me posais des questions sur la fin du poème et sur cette mystérieuse petite fille, ma soeur m’a dit qu’elle connaissait un autre poème de Desnos, plus ancien, qui pouvait éclairer celui-là. Le voici :

La Voix

Une voix, une voix qui vient de si loin
Qu’elle ne fait plus tinter les oreilles,
Une voix, comme un tambour, voilée 
Parvient pourtant, distinctement, jusqu’à nous.

Bien qu’elle semble sortir d’un tombeau 
Elle ne parle que d’été et de printemps.
Elle emplit le corps de joie, 
Elle allume aux lèvres le sourire. 

Je l’écoute. Ce n’est qu’une voix humaine
Qui traverse les fracas de la vie et des batailles, 
L’écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages.

Et vous ? Ne l’entendez-vous pas ? 
Elle dit “La peine sera de courte durée”
Elle dit “La belle saison est proche.”

Ne l’entendez-vous pas ?

Robert Desnos – Contrée (1936-1940)

Ce poème me fait sourire mais ne me touche nullement comme le premier, qui parle à la fois de transfiguration et d’accord avec la vie, et dont le ton est tout autre. Je ne sais pas quand Desnos l’a écrit, mais il sait que sa fin est proche. La mort est au coeur de ce chant. On ressent à la fois le mouvement descendant du lest, et l’envol, l’exaltation. La pesanteur et la grâce.

Qui sait, peut-être aurez-vous envie de me faire connaître un poème que vous aimez ? Merci de tout coeur si vous le faites ! 🙂