Si lentement

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Si lentement l’été s’en vient
Et je peine je peine
Sur son rai à enfiler mon pas

Les mots se sont éparpillés
Graines promises à d’autres contrées
– Et ce vent qui cavalier m’érode
En familier

A mon tour j’essaime le silence :
L’aigrette du pissenlit
De mon souffle embrumé recevra son plumage
Et sous l’eau du ruisseau ma paupière endormie
Irise les galets et le ventre des truites

Mais monte donc vieux jardin
Monte franc
Rends à mes yeux la vigueur qui ne ploie
Que pour atteindre l’autre rive du mistral
Où le soleil aimante la chanson des pierres
Et les racines alchimisent la lumière

.

Ever slowly, Summer is nearing
And I struggle, how I struggle
Into my step to thread its ray

Scattered are my words
Seeds promised to other countries
– And now this wind that erodes me
High-handed and familiar

In my turn I sow silence:
The dandelion clock
From the mist of my breath will receive its feathers
And under clear water my eyelid asleep
Irides the pebbles and the bellies of trouts

But grow, old garden
Grow frank and grow free
To my gaze return the vigour that bends
Only to reach the other side of the mistral
Where the sun orients the song of stones
And roots are alchemising the light

 

 

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Combien manque

*

Combien manque à mon corps
ta somme de splendeur
l’impossible
impalpable
indubitable feu
qui m’absente à mes jours
m’aveugle à leur couleur

est-ce la nuit qui déborde ses rives
le paradis qui maraude en deçà ?

(telle brûlure dans la pulpe du rêve
vive
plus que tout souvenir)

C’est ainsi que je te connus :

dressé au mitan de l’été
d’une épaule à l’autre présentant à l’arbre
lourd de maintes fois ta vie
l’arc tendu et le joug du destin

à peine tremblées dans l’huile des chaleurs
vos verticales en miroir
juste vacillement de pesanteurs

et bleuis au sang de l’été
tes yeux
sa sève
vos âmes conjointes dans la lutte
fauchées ensemble quand vint l’heure
où la hache à son tronc lia ta main

J’ai longtemps cru cet été
tout près de fleurir
(ce soir peut-être, demain sans doute)
à trois pas en aval du chemin
où la poussière semblait d’or –

Mais le vent a tourné à l’automne :
au fond de son filet
ce peu d’or
n’est qu’effritement des platanes

A trois pas en amont l’été
en attend d’autres

mais en moi tu demeures
debout
ton dos la colonne du ciel

*

Juniperus thurifera

Nulle trace de vent

Le feu de l’été
assiégeait de cigales
le sentier des thurifères

Chaque pas entêtait de rêves
la feinte fugue des rochers
et par la plus infime anfractuosité
puisant un souvenir d’eau
l’ami genévrier distillait la lumière
comme lui toujours jeune –

car l’Eternel lui fit
la promesse d’infuser son humble bois
de paradis

L’âme accolée, doigt contre écorce
et la bouche embaumée
nous auscultions nos désirs de sagesse

Au promeneur qui
par le soleil des pentes délabrées
eût égaré l’oreille
notre dialogue sans doute eût chanté
un doux air d’après-vin ou bien d’insolation

A ma voix se balançait le silence de l’arbre

Depuis
bien qu’écartelés de cieux contraires
nous coïncidons comme style et cadran
au fronton de midi :

il donne son parfum et moi juste de quoi
par-dessus l’empan de l’exil
en étirer la joie.

Juniperus_thurifera_africana_Imlil_3


Source de l’image (un genévrier thurifère du Maroc)

Saisons

La poésie est une activité saisonnière. Non pas en ce qu’elle serait attachée à une saison plus qu’à une autre, mais en ce qu’elle sert de canal à ce que chacune susurre en passant. Comme le jardinage, elle vacille en équilibre sur le dos du temps qui court, attentive à cette note dans le halètement qui ne change pas, au souffle qui inspire en expirant, inexpire, exinspire. Bien des voix trahissent pourtant une affinité avec l’un ou l’autre des visages de l’année.
Il y en a que l’aiguillon de la mort fait chanter dans la splendeur de l’automne, et c’est leur parole au goût fumé de feuille émiettée que la bouche de mes maîtres a d’abord fait retentir sous les platanes roussis. Enfant de septembre, je me croyais destinée à la mélancolie.
D’autres sont plus réceptifs aux crissements étouffés de l’hiver, à sa blancheur de cristal qui se rêve plume, au silence qu’il serre dans le plein des troncs. Je crois que ce sont des auteurs japonais qui ont ouvert mon oreille à la beauté de cette parole tue – sans surprise, la bise a emporté leur nom. Leur art matérialisait le feuilletage de l’hiver sans en altérer la délicate structure ; ils ne me semblaient pas guetter sous les couches de neige, de tissus soyeux ou matelassés, de solitude et de non-dits, les signes de l’après. Ils laissaient aux idéogrammes des ramures noires leur mystère. Leurs phrases contournaient lentement un cœur hibernant, attentives à ne point effleurer son absence de songe – perfection de la mort dans la vie.
Les plus nombreux, peut-être, s’ébrouent avec la nature, poètes du printemps, de l’éveil oublieux, de la jeunesse hâtive et amoureuse. Ils vont d’un pas dansant, semelles songeuses et bras rayonnants, invités à la fête. Peut-être ne puis-je nier être de ceux-là, car je dois reconnaître que la sève me pétille au premier jour clair de février, avec l’éclosion des violettes. Cependant, février est pour moi la ligne – le pas de tir – d’où se tend l’arc qui vise au solstice prochain. Comment interpréter autrement sa pureté toute minérale ? Le soleil de février est d’un été sans feu. Sans lui, les pluies de mars, les giboulées d’avril, les promesses toujours trahies de mai finiraient par dissoudre tout à fait l’espoir. Il rend l’eau du ciel transitoire, du moins dans les contrées où j’ai grandi. Et si je crains la chaleur, c’est avec révérence, comme on craint celui pour lequel le désir vous écorche et dont l’attouchement trop longtemps attendu vous arrache un grand cri ; les voix que j’aime d’amour ne touchent pas à la lyre éthérée, mais jaillissent de corps tendus entre nadir et zénith, la peau parcheminée, avec au ventre une flamme dérobée au foyer de l’été. Mots craquelés de lumière, d’une essence dense et odorante, langue épineuse et splendide, bouches dénonçant et décelant, proclamant, prophétisant, manifestant.
La braise de l’été est le seul inconfort dont la soif me trouble. C’est elle que je salue depuis le rivage de février. Quand surgit le solstice pour embraser la terre, je suis déjà vaincue.

L’été

Nous avons eu un mois de juillet animé avec la visite de la famille et des amis.

Mes beaux-parents nous ont conduits, ma fille et moi, à Joss Bay. Il fait un soleil à vous rôtir la cervelle. La petite tente que j’ai louée en guise d’abri contre la chaleur, loin de nous apporter un soupçon de fraîcheur, évoque les entrailles ardentes d’un four. Nous y avons d’ailleurs entassé la glacière, les sacs, la nourriture, et il ne reste plus de place pour nous. Nous tentons de convaincre la petite fille de jouer dans l’étroite bande d’ombre que la tente projette sur le sable. Ma belle-mère insiste pour la surveiller bien que, de nous deux, elle doive avoir davantage besoin de la fraîcheur de l’eau.

Je suis allée me rafraîchir les chevilles dans la mer et ai entrepris de longer la plage. Autour de moi, les baigneurs s’éclaboussent et rient, régulièrement rappelés à l’ordre par les sauveteurs qui leur demandent de ne pas dépasser les drapeaux jaunes au-delà desquels la mer est réservée aux surfeurs. Je les regarde sans les voir, absorbée par les impressions muettes de la chaleur mêlée à la fraîcheur de l’eau, de l’éblouissement, de la fatigue. Et pourtant, je ne peux pas éviter de remarquer une vibration qui enfle, quelque part dans l’ouate de mon inertie.

Soudain, je me rends compte que les gens se baignent, vraiment, qu’il fait réellement chaud, que moi aussi, je pourrais sortir du mode pilotage automatique, et me jeter à l’eau – que c’est l’été, pas juste sur le calendrier, mais là, partout, dehors, dedans, pour de vrai. Entre les falaises immaculées de l’Angleterre, c’est le Sud qui se déploie, bleu, blanc, noir, avec son éclat d’obsidienne. Et je tressaille, soudain en présence d’un été particulièrement aimé, enfoui dans mes entrailles depuis vingt ans, et qui refait surface, vivant.

Le scintillement ivre de la Méditerranée, les villes exubérantes de la Côte, l’écartèlement de mon coeur face aux myriades de constellations oscillant  au rythme de la balançoire d’un camping, Ong Nôi encore vivant, la caravane de Bernard, les Alpes du Sud. J’entends le roulement du tonnerre dans les défilés tandis que nous pressons le pas entre les herbes hautes d’un sentier aux alentours de Tende. Je revois les longs cheveux de lune de la jeune femme qui portait un T-shirt de Nirvana. Kurt Cobain venait de mourir. J’écrivais mon journal, même en vacances, dans l’idée de ne pas céder le pas au temps, nourrissant mon exil. Etait-ce encore l’enfance ?