Ecrire (2)

J’ai un cours de grec à préparer pour cet après-midi. Je me retourne dans mes draps, j’attends le moment où l’énergie, qui rampe diffuse à ma périphérie, se rassemblera et me jettera hors du lit sans aucun effort de ma part. A quoi bon sommer ma volonté, qui toujours obtempère de si mauvaise grâce que je peine à la déclarer mienne.

Ma pensée éparpillée en diverses contrées de la mémoire ne me présente rien d’intelligible.

Soudain, un picotement de lumière – sous les paupières, sous la peau, dans le ventre. Je n’ai pas le temps de me garder que déferle sur moi, bleu, or, resplendissant et doux-amer, le chagrin que l’on nomme nostalgie. Comment s’y méprendre ? Il n’y a que lui pour embrasser ainsi les racines des îles, le bras puissant, les écailles scintillantes, que lui pour vous agripper simultanément à tous les points nodaux de votre corps, et vous tenir comme à la crête de l’amour. Me voici aplatie comme une algue sous la houle d’un jour de colère, terrassée, étranglée de larmes que je ne savais pas contenir. Parmi les visages que la mer charrie, il y a ceux des personnages qui se prêtèrent pour un temps au jeu de ma plume. Comme il est étrange que leur évocation me déchire.

Ayant galopé avec un vif bonheur dans l’écriture d’un premier roman, je pensais très naïvement que je n’aurais pas trop de difficulté à en entreprendre un second. Il n’en est rien. Je piétine à la lisière du jardin. Le portail, à l’ombre des ifs, ne se laisse pas franchir. Plusieurs fois, j’ai cru avoir réussi à mettre un pied à l’intérieur. Le temps d’un battement de paupière, j’étais de nouveau dehors, à fouiller mes poches pour retrouver la clé. Inutile d’allonger la sauce d’un nouveau chapelet de phrases – piétiner n’aura d’autre conséquence que de m’enfoncer plus avant dans la boue.

Il faudrait que de l’autre côté du portail, dans cette vieille maison aux bardeaux de cèdre, quelqu’un réponde à mon appel. Il faudrait que mon désir soit tel que quelqu’un n’ait d’autre choix que de venir à moi. Voilà ce que la nostalgie me rappelle ce matin – il n’y a personne, pour l’instant, dans ce jardin, que j’aie besoin de rencontrer autant que François, Hana, Frankie ou Meryam.

Aride business, et vain, que de vouloir écrire quand l’amour ne vous porte pas. L’amie qui autrefois me répondit “j’écris par amour” ne parlait pas légèrement. J’irais plus loin : je n’écris que par amour.

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Par-dessus le toit

Par ma fenêtre se déverse le toit de mon voisin. Avant notre séjour à Paris, c’était celui d’une voisine. Elle s’appelait Susan, elle était canadienne, et quand elle vous regardait c’était toujours le printemps, une éclosion de myosotis. Nous avons vécu quatre ans côte à côte sans jamais faire advenir ce thé que nous nous étions promis de partager. La vieille glycine qui chevauche les panneaux de treillis séparant nos jardins garde pour moi la mémoire de son nom. Le temps que surnagera le souvenir, elle restera la glycine de Susan, bien qu’aujourd’hui un autre en soit propriétaire et qu’aucun d’eux ne l’ait plantée.

De ma fenêtre je pourrais presque, si l’envie m’en prenait, compter les dômes de mousse accrochés à ce toit, auxquels le reflet givré du matin donne l’air de petites toques de vison. A cette tâche se consacrent déjà les choucas qui nichent dans nos cheminées. Ils vont, penchant leur fabuleux œil clair d’un rang de tuiles à l’autre, satisfaits et bourgeois, peu soucieux d’employer leurs ailes à explorer le monde. Passé midi, une ou deux pies s’invitent pour sautiller le long de la gouttière, et ça fait des bruits de filles en talons qui auraient un peu trop levé le coude, un bruit anglais. Les choucas se retirent alors vers les cheminées et on évite tout à la fois querelle familiale et lutte des classes. C’est que les corvidés, splendides et mal aimés, se plaisent bien chez nous. N’ai-je pas surpris, un matin de retour de l’école, le timide geai des chênes ?

Ce toit moussu, ce mur de briques rouges, j’en perçois la beauté et ne leur veux aucun mal. Mais essayez donc de faire prendre un peu d’essor à la pensée quand trois mètres seulement vous séparent de l’impact ? Cette proximité qui touche à la promiscuité interdit presque de concevoir, par-dessus ce toit, arbre berçant sa palme ou cloche dans le ciel qu’on voit.

Cependant, de la ligne de faîte naissent des nuages qui ce matin filent vers le Nord-est. Entre deux averses, ils consentent à mon brouillard une once de lumière.

 

Scarcity

And here I am
Sitting in a mizzle between two sunny spells
My insides full of unspoken words
Which stir and churn and seethe and swirl
Am I sitting they make me stand
Am I standing they make me fall
And lying down they make me cry
A broken-winged call.
All too common, the need to write
That craving to make love, only
Not a idea nor a lover
In sight
Sigh
Whatever idea in evening’s mercy
There might yet pass, never is it
Of the right shape and density
Too dark in hue, too light in weight
Too poor and late.
Ajar its mouth of scarcity.


Et me voici
Assise sous l’averse entre deux éclaircies
Des mots prisonniers plein les entrailles
Remue-ménage agitation
Bouillonnement et tourbillon
Assise ils me redressent
Debout ils me culbutent
Couchée me font pousser
Un cri aux ailes brisées.
Banalité, le besoin d’écrire
Cette fièvre de faire l’amour
Seulement
Pas une idée ni un amant
En vue
Tout vu.
Ce qu’il passe d’idées
Dans la clémence du soir jamais
N’est juste en forme ou densité
Teinte trop sombre, poids trop léger
Trop pauvre et trop tardif.
Mi-close bouche de pénurie.


Lecteurs, retours (et dissonance cognitive)

Sur la lecture, encore, et les lecteurs (par le petit trou de ma lorgnette).

Une amie de longue date, une amie dont l’opinion compte beaucoup, a lu mon manuscrit “fini” il y a un mois. Le retour qu’elle m’a donné était inespéré. J’évoque cet épisode non pour faire croire en une éventuelle qualité de mon texte, mais pour parler de ma petite expérience de la rencontre d’un lecteur.

Comme je le disais dans mon précédent billet, je n’imagine pas de lecteur. Bien sûr, j’espère que mon texte plaira et en touchera certains, mais rien de précis ne me vient à l’esprit. Aussi, quand je me suis retrouvée assise dans ce café en face de mon amie, personne de chair et d’os dans le monde réel, et qu’elle m’a dit ce qu’elle avait ressenti, quand les mots qu’elle a choisis pour parler de sa lecture sont venus me frapper, j’étais presque incrédule. Evidemment, c’est mon amie, et une personne bienveillante et délicate – il y avait peu de chances qu’elle me dise brutalement que mon texte était à chier mauvais. Mais je la connais suffisamment pour avoir confiance en l’esprit général de sa parole. Son émotion, à ce moment-là, était réelle – elle était d’ailleurs venue avec un livre à m’offrir, Des Bienfaits du jardinage de Patrice Robin. Et moi, assise devant elle, sans mot, puis disant n’importe quoi tant j’étais déstabilisée, l’éblouissement dans le ventre. C’était presque comme si elle parlait du travail de quelqu’un d’autre.

Je me suis dit en sortant du café que j’avais eu en quelques minutes tout ce qu’un auteur peut espérer d’un lecteur. Que tous les refus d’éditeurs à venir ne pourront m’enlever cette joie. Quelqu’un est venu à moi à travers mon texte, ou plutôt, quelqu’un a partagé avec moi une même vision, une même émotion. Il n’y a pas de lecture absolue, mais celle-ci y ressemblait. L’émotion de mon amie me “paie” du labeur de l’écriture bien au-delà de mon mérite. Je suis restée sonnée pendant deux jours.

D’autres personnes ont lu mon manuscrit à divers stades de son élaboration. J’ai donc eu des retours variés, le plus souvent constructifs, notamment de la part d’un écrivain que je ne connais pas personnellement. Une remarque de mon professeur de guitare m’a permis d’améliorer considérablement la structure de mon texte. D’ailleurs, la diversité de perception pour un même élément ou un même passage est très intéressante. Ce que certains ont trouvé cérébral, d’autres l’ont trouvé très sensuel. Certains ne se sont pas ennuyés une minute, d’autres ont laissé entendre que telle partie du texte pourrait être raccourcie. Selon leurs habitudes de lecteurs, selon leur humeur aussi, les uns ont apprécié une certaine “densité d’écriture”, les autres ont demandé des espaces où respirer. Pour tous ces retours, j’éprouve une vive gratitude.

Petite remarque qui n’a pas grand chose à voir. Un ami cher (et agnostique) m’a fait remarquer, avec un amusant enthousiasme, que mon texte pourrait provoquer une intéressante dissonance cognitive liée au fait qu’il y est question de religion (catholique) mais que mon style, ou l’histoire, je ne sais pas, ne correspond pas à l’idée que certains se font d’une écriture “catho”. Il y en a pour qui le catholique est nécessairement coincé et sec, apparemment, or j’ai l’outrecuidance de ne pas correspondre à cette caractérisation (en tout cas, pas dans l’écriture !). Ca m’a fait rire. Je vois bien, évidemment, ce qu’il évoque : la distorsion platonisante dans une méconception du christianisme dont les représentants de l’Eglise eux-mêmes ont bien souvent été coupables et instigateurs. Aberration, quand on pense que le christianisme est la religion de l’Incarnation. Et Bernanos, et Péguy, et Claudel, pour ne citer qu’eux (je ne me compare évidemment pas avec eux, mais nous partageons une foi), secs et coincés ??? Faut vraiment pas avoir les yeux en face des trous.

Et vous, comment avez-vous vécu les retours de vos lecteurs?

Pour qui écrit-on ?

Dans son blog, Nervures et Entailles, que j’ai découvert récemment avec un vif plaisir, Joséphine Lanesem pose la question qui sert de titre à ce billet. Je vous invite à aller découvrir son billet, et si vous avez la curiosité bien placée, profitez-en donc pour explorer le reste, les photographies rangées sous l’onglet Expériences, les bijoux que sont ses textes, alertes, précis, imagés, savoureux et stimulants.

Ayant lu ce billet, je n’ai pas pu oublier la question qu’il pose. Il m’a semblé qu’à travers cette question m’était offerte une piste essentielle – non pas tant une piste de réflexion qu’une précieuse veilleuse à la lumière de laquelle explorer ma propre façon d’écrire. La manière qu’a le billet de poser comme donné “l’appel d’un lecteur” par le texte, par l’acte d’écriture, m’a interpellée et surprise, tant l’expérience qu’elle décrit semble différer de la mienne.

Peut-être devrais-je préciser que je parle ici d’une écriture “littéraire”, celle à laquelle je m’adonne en tentant de m’extirper un roman ou un poème du corps. Pour ce qui est des lettres et des écrits destinés aux blogs et aux réseaux sociaux, le lecteur tout trouvé s’impose d’emblée.

Ecrivant, je ne fantasme aucun lecteur, incapable d’imaginer un au-delà de l’écriture. Je rapprocherais, de manière très peu originale, l’écriture du travail de l’accouchement. Ils ont en commun jusqu’aux conditions présidant à leur accomplissement : ce besoin de silence (je me souviens d’avoir tenté de faire taire les sages-femmes dans la salle de naissance où je luttais pour ne pas me laisser engourdir par la chaleur de l’eau), de pénombre, d’effacement – d’abolition – du monde extérieur, propres à favoriser une concentration totale, une synchronisation avec les forces terribles du corps toujours prêtes à vous engloutir. Voici la vague qui enfle et gagne en vitesse. J’affûte tout ce qui peut s’affûter en mon être. Je plonge pour chercher la note, qui d’assourdissante se fait ténue dès que je crois en capter la fréquence. Je tente de dégager l’épure, de déchiffrer la couleur, au degré de contraction de mon cœur, de mes muscles, à l’amplitude de la vibration qui me tient. Il m’arrive d’enrager, tant sont cruelles la violence de la poussée, la tension du désir et l’opacité de mes limites. Il y a le monde, du moins un de ses rayons en moi, qui exige d’être dit. Et il y a moi, entrave et canal à la fois, miroir terni, déformant, que le désir étoile de brisures. Nous sommes face à face, dos à dos et l’un en l’autre. Nos désirs s’accordent, mais ne peuvent se réaliser sans une lutte âpre contre un ennemi invisible qui réside, le salaud, précisément dans la même peau que moi. Ce jeu de contradictions ne laisse de place à aucun lecteur, fantasmé ou non. Au moment où j’écris, j’écris pour répondre à cet appel, pour les paysages, les tonalités, les tableaux, les personnages, ô bien-aimés, pour leur rendre justice, pour leur donner une chance, pour les servir.

J’écris par amour. J’écris pour la joie foudroyante de toucher juste, parfois – pour la jouissance terrible de la coïncidence.

C’est après l’écriture que le lecteur vient frapper à ma conscience. Il a le visage de mes proches. Il n’y a pas de lecture absolue, comme le dit Joséphine Lanesem, et l’auteur du texte lui-même ne saurait y prétendre. Sait-on vraiment ce que l’on écrit, même une fois le point final jeté sur la page ? Cependant, il y a des lectures intimes. Les amitiés au long cours, bâties d’expériences partagées – parmi lesquelles figure en première place celle du temps tressé ensemble sur les bancs de l’école – et de silences où l’on s’entend, rendent possible cette lecture avertie, complice. En même temps, les amis sont les lecteurs les plus terrifiants. Leur opinion pèse. Bien sûr, je désire leur approbation et leur estime – allons plus loin, je désire que l’exploration de certains aspects de mes profondeurs les conforte et, soyons fous, les encourage dans l’amitié qu’ils ont pour moi. Toutefois, je ne dirais pas que j’écris pour eux. Si je le faisais, j’en viendrais probablement à donner une orientation à mon entreprise, à la distordre, dans l’idée de plaire à untel ou unetelle. Or ma quête est de vérité (oui, j’ai conscience de l’ “énormité” du mot, de l’hybris d’une telle affirmation, etc, non seulement en considération de mes pauvres moyens, mais aussi parce que de vérité il ne saurait y avoir, à ce qu’on dit, blablabla – je m’en fous).

On me fait à juste titre remarquer que j’ai envoyé mon manuscrit à des éditeurs, que je cherche donc d’autres lecteurs que mes proches et partant, que le fantasme du lecteur doit au moins occuper un coin obscur de ma tête. Ah, certes. Je crois qu’il s’agit tout bassement d’une soif de reconnaissance, d’un besoin de justification né de pressions sociales… Et là encore, je pense bien davantage à l’éditeur qu’au potentiel lecteur de l’autre bout de la chaîne. Monsieur l’Editeur, Madame l’Editrice, “s’il te plaît donne-moi une bonne note, je dirai rien”, comme l’écrivait une de mes élèves dans une rédaction rendue fameuse par cette annotation. Chers amis, chère famille, je n’ai pas “rien foutu de mon temps”, la preuve tient en un vrai objet qu’on peut toucher et mieux, acheter !

(Sur la lecture… Je ne suis pas de l’avis qu’un texte est ouvert à toutes les interprétations et que toutes se valent. Un texte est ouvert à de nombreuses interprétations, mais certainement pas à toutes. Et parmi celles qui sont justifiables, toutes ne sont pas équivalentes. Il y a des faux-sens, des contresens, des non-sens (en plus de ceux dont la responsabilité revient aux maladresses de l’auteur) sur un mot, une phrase, une référence, un personnage, une intrigue, un dénouement, voire sur tout. Pour le dire brutalement, tout le monde ne sait pas lire. Ce n’est pas nécessairement une question de nombre d’années d’études, de classe sociale, etc. C’est bien souvent une question de circonstances, de vécu, de timing, d’opportunité, de disponibilité. Allez-y, jetez-moi des tomates pourries.)

Tant à dire encore… Mais :
1) il se fait tard
2) je vois bien que la structure de ce truc laisse de plus en plus à désirer
3) on me fait savoir qu’un billet de blog trop long est une faute de goût
4) vous avez probablement déjà décroché et vous bâillez à vous en démettre la mâchoire.

S’il vous plaît, dites-moi quand même pour qui vous écrivez.

Ce que j’essaie de faire

Je m’essaie donc à l’écriture narrative.

Dans ce post qui commence à dater, aux gens qui me demandaient pourquoi je n’écris pas, par quoi ils entendaient que je devrais produire un livre, je répondais que je n’avais rien à dire. Cela reste vrai. Je n’ai pas d’aventures à raconter, je ne suis pas habitée par le besoin de communiquer une succession de faits, enfin, une histoire, quoi. J’en suis navrée, d’ailleurs, car j’aime évidemment lire des romans et que je serais ravie de pouvoir en composer un. Quand j’étais petite fille, j’écrivais des histoires, comme la plupart des gosses, qui étaient le plus souvent un moyen de déverser le trop-plein d’émotions qui m’habitait après la lecture d’un bouquin qui m’avait particulièrement touchée. Après avoir lu L’Enfant et la Rivière de Jean Bosco (que j’ai relu récemment avec éblouissement), j’avais donc pondu une histoire de gamins qui s’enfuient de chez eux et prennent refuge dans un bois (faut quand même varier un petit peu). Après la lecture du Grand Meaulnes, des fêtes oniriques me venaient sous la plume. Et puis il y a les écrivains qui ont écrit pour moi, en ouvrant des portes non pas sur l’ailleurs, le nouveau, la découverte, mais sur ma propre perception des choses, installés dans mon intériorité avant que l’âge n’en révèle l’existence à ma conscience, comme Le Clézio, que j’imitais en quelque sorte sans le savoir, avant de les avoir lus, maladroitement mais sincèrement. Je n’ai donc jamais eu une idée originale d’histoire de ma vie. Mais comme la nouveauté de l’histoire, bien qu’appréciable, importe finalement peu, que les écrivains recreusent souvent les mêmes sillons, je me suis dit que j’allais essayer. (Je pense à un éditeur qui a répondu à une amie, dont le livre a finalement été publié ailleurs, que son manuscrit n’était pas mal mais que les histoires de deuil étaient trop communes. L’argument m’avait laissée pantoise).

Ce qui m’a permis de me lancer dans cette tentative, c’est une phrase de mon prof de guitare : après avoir cité Mallarmé, qui aurait dit qu’on écrit avec des mots et non des idées, il me glisse que c’est en écrivant qu’on découvre ce qu’on avait à dire. Jusque là, je n’avais pas osé le croire, mais puisque c’est lui me le dit, qu’il sait ce qu’il dit, voilà. Depuis, j’ai lu un certain nombre de témoignages d’écrivains déclinant cette idée de diverses façons, souvent un peu coquettes. Il semblerait donc, à les en croire, que beaucoup publient un bouquin dont ils ne savaient rien avant de s’atteler à la tâche, à la faveur de la fécondité de phrases qui s’engendrent d’elles-mêmes sur la feuille, un mot découlant de l’autre. Mouais. Je vois bien comment ça marche, et c’est aussi ce qui se passe quand j’essaie d’écrire mon texte, mais le processus décrit me paraît sinon fallacieux, du moins réducteur – il me laisse un peu sur ma faim. Il n’en reste pas moins que c’est cette idée de l’avènement de l’histoire par la grâce des mots seuls qui légitime à mes yeux ma tentative. On verra bien où cela mène.

Cependant, ce n’est pas, pour l’instant (je n’en suis qu’au tout début), comme quand j’écris un poème, ou une lettre, ou même les petites vignettes que j’ai pu partager sur ce blog. Dans ces cas-là, je suis saisie de la nécessité d’écrire. Ce n’est pas que j’aie une idée (malheureusement, c’est un problème général, je n’ai d’idées pour rien). Mais il y a quelque chose, là, qui n’est pas de l’ordre du langage, mélange de pression, de sensation, d’émotion, de désir, qui doit s’exprimer, et qui se bat, contre le manque de temps, contre mon opacité, mes limites, la pauvreté de mon vocabulaire et de mon imagination, qui insiste pour se dire, et qui finit par se libérer de moi dans une grande joie solaire. D’ailleurs, il n’y a pas toujours de lutte. Beaucoup de vers sont donnés, pas seulement le premier, n’en déplaise à Valéry (qui avait d’autres exigences et pour qui un vers donné était probablement d’une autre trempe que ceux que je reçois), mais vraiment donnés, beauté et légèreté. Ainsi mon travail est-il de transcrire ce qui est déjà là, que je n’ai pas inventé, qui m’est offert. Bien sûr, je n’y arrive pas toujours, mais il me semble que l’échec est davantage lié au fait que l’urgence que “cela” avait d’être exprimé n’était pas assez vive. Le poème est le lieu d’une rencontre avec l’altérité du monde (alors oui, moi, je crois qu’il existe un monde extérieur), cherchant à se frayer un chemin à travers nous, dont nous devons manifester le signe. Quand c’est moi qui me bats contre moi-même pour pondre une phrase ou un vers, c’est beaucoup plus laborieux et cela conduit rarement à une réussite. C’est pourquoi il m’est difficile d’entreprendre un texte narratif, que je dois en grande partie extraire de mes maigres forces, et où je ne cesse de douter de la justesse de ce que j’écris, de lutter contre l’artificialité tapie derrière chaque phrase. A quoi bon ? Il ne faut écrire que ce que l’on est appelé à écrire.

Et pourtant, je dois essayer. J’entrevois que cet exercice trouve sa raison d’être dans l’apprentissage de la patience. Il faut laisser au levain le temps de travailler. On verra dans quelques temps si tout cela peut devenir autre chose qu’un tas de mots.

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