Essor

 

Je doute de ma langue plus que de ma peau
je doute de mes yeux et doute de vos voix
je douterai demain d’avoir jamais vécu
ici – comme à présent d’avoir connu là-bas
tel regard autrefois

 

Mais jamais
de l’aube et de l’essor
que contre le courant mon lent désir amonte
en quête de la source où la mémoire

nue

charnelle s’enracine

*

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Lucidité

Je lis un livre sur Philippe Jaccottet (Une poétique de l’insaisissable de Jean Onimus, chez Champ Vallon). Je suis frappée de ce que cette écriture soit si souvent une façon de soupeser le pessimisme, de rendre compte d’un doute qui ronge obstinément (et parfois de le surmonter – temporairement) et qu’elle mérite pour cela d’être qualifiée d’« écriture de la lucidité ».

Il est indéniable que “toute poésie est la voix donnée à la mort”. J’aime particulièrement l’accent que celle-ci donne à l’écriture de Jaccottet, cette nudité devant les faits. Mais que cet enracinement dans la conscience de notre finitude doive se traduire par l’impossibilité de croire en rien, de conclure à rien, et ainsi de toute joie franche et de toute paix, sinon celle du faible qui s’en remet à des illusions passagères (par faible, n’entend-on pas lâche ?), non, je n’y crois plus.

Il y a bien ambivalence, bien sûr, incertitude, précarité, et les mots lancés comme une audace insensée. Mais il n’est pas irrémédiable ni plus clairvoyant de tourner en rond sur cette aire cernée par le gouffre. La peur hypnotise autant qu’elle avertit. Au-delà, tant demande à être dit.

Mes arguments ? Aucun, ce soir. J’ai si peu vécu, presque une formalité. Ma parole ne peut se réclamer d’aucune légitimité fondée sur l’expérience, encore moins d’une autorité étayée par des victoires remportées sur la souffrance, l’épreuve, la cruauté de la vie. Je suis une chanceuse. Je devrais donc m’excuser, me taire et acquiescer au désenchantement. Et pourtant ce qui me vient et voudrait être dit sonne comme le soleil sur l’enclume de l’été. Il y a une lucidité qui ne se contente pas de quelques rayons perçant les nuages, ne se détourne pas de la célébration. Ce poids de mort dans le soleil n’en éteint pas l’éclat, ni la puissance vivifiante. Il l’exacerbe.