En songe

A Jehanne

*

l’arbre de la foi ?

je suis couchée dessous
le ciel se ceint de feuilles
cela suffit peut-être

doucement y bourgeonnent les ailes des anges
leur voix de plumes
ce long silence d’en-deçà de la racine
obscur et étranger plus encor que la chair

par-delà la feuillée le ciel joue à plier
l’aune de la promesse :
ce qui à l’instant paraissait frôler la cime
déjà s’est résorbé
– et cet effort
du ventre de l’âme et du corps
insoutenable de tristesse cet effort
doit trouver ailleurs sa raison

à la plus basse branche
j’avais pourtant pendu les armes de l’enfance ;
de la pointe des pieds aux doigts écartelée
je les avais pendues

et il me semble bien avoir tantôt grimpé
là-haut, jusqu’à la branche
d’où l’on voit les chemins et le cours des vallées
et le seuil où l’angelus porte nos pas

sur mon visage s’était posé
le sceau de nacre des nuages

et si c’était en songe ?

et si c’était en songe
je connais les crues du fleuve des rêves

*

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Note sur la poésie

Remarques en parcourant, de temps à autres, Philippe Jaccottet, une poétique de l’insaisissable de Jean Onimus (Champ Vallon).

La poésie comme quête du réel insaisissable. Comme entreprise par laquelle on ôte, et arrache s’il le faut, les masques rassurants soigneusement plaqués sur la sauvagerie du réel : concepts, mots, dieux, etc. Elle s’opposerait ainsi à une conception de la poésie comme échappée vers l’imaginaire. Celle-ci “colonise les apparences, s’y installe, en tire des figures que l’imaginaire vient ensuite féconder“, celle-là, “d’un geste brusque retourne les apparences et délivre une présence cachée. L’une analyse, décrit son objet, cherche à l’épuiser, visant l’illusion parfaite. L’autre se contente d’ébauches, de notes, de commencements, parfois informes mais encore chauds, colorés par l’appel de flamme qui les a suscités.” (pages 46-47)

Oui, bien sûr, certes (laissons de côté le fait que cette opposition semble ignorer le pouvoir heuristique de l’imagination). On ne peut que trouver plus honnête et engageante une démarche qui évite l’ambition ridicule de l’exhaustivité comme la tâche futile de décorer. Rimailler sans saigner, c’est cool, mais ce n’est pas de la poésie (une carrière dans le slogan m’attend). Cependant, j’ai beau pencher comme l’auteur, à m’en casser la figure, du côté de cette poésie du vertige qui s’écorche à courir après “le réel”, je la trouve à peine moins absurde que l’autre, si le monde l’est (absurde). Cours toujours, poète, le réel a sur toi une longueur d’avance qui s’accroît à mesure que tu penses la réduire. “Retourner les apparences“, vraiment ? Ne neutralisent-elles pas presque aussitôt le mouvement de ta main par une rotation symétrique (oui, dans ce “presque” on peut engouffrer toute une vie) ? Et partant : pourquoi cours-tu, et, à ce qu’il semble, avec l’énergie du désespoir ? Quel feu menace ton arrière-train ? Si vraiment les louanges ne comptent pas, ni la satisfaction de la maîtrise technique, ni le plaisir de s’observer dans le miroir de la page, ni les joies saines que donne une comptine bien rythmée – et si dans ta grande sagesse tu confesses que la vérité est inaccessible -, pourquoi éprouves-tu la nécessité de courir ?

Ici pour moi (pour moi seule, je ne prêche pas), une preuve de Dieu. Tu cours – je cours – parce qu’on nous appelle. Le réel appelle : en lui mystérieusement agit une forme d’amour. Il y a du désir. Paraît qu’Yves Bonnefoy, dans Le Nuage Rouge, se demande “si la charité était une clé en poésie“. Sans avoir lu son livre, il est impossible de savoir de quelle façon il entend cette question. Mais Jean Onimus fait précéder cette citation de cette phrase qu’il ne développe pas : “questions [celles qui alimentent l’écriture poétique] que l’on ne peut se poser que si l’on aime, si l’on participe“. Là ! Voilà !

Mon interprétation d’ignorante va dans ce sens : si la poésie est nécessaire, c’est à la façon d’un acte d’amour. Non : la poésie (au sens large) est nécessaire comme la participation à un acte d’amour dans laquelle notre existence trouve son sens. Les questions que posent le monde, l’existence, la mort, qui aiguillonnent l’écriture, c’est cette disposition même qui nous les fait entendre : c’est pour recevoir les signes de cet amour que fut creusée notre oreille (bien que nous y enfoncions, souvent contraints, un tas d’autres choses). Et je m’étonne que l’on puisse consacrer sa vie à ce genre d’écriture poétique qui aspire aussi intensément à rencontrer le réel (à communier), au point que seule la mort en épuise l’effort, sans en venir à reconnaître, d’une façon ou d’une autre, que la vibration dont on traque l’origine à coups de mots met à rude épreuve l’idée d’un monde absurde.

Masque de nouveau plaqué sur le réel pour en apprivoiser le terrifiant mystère ? Je ne trouve pas que la perception de cette forme d’amour épuise en rien l’opacité du monde. Tout au plus navigue-t-on sur une fréquence où les longueurs d’onde de l’hostilité sont moins perceptibles – les fluctuations et les interférences demeurent. En tout cas, conséquence et non mobile, les chances de dépression sont moindres. Certains (my old self par exemple) me répondront qu’il n’y a pas à éviter la dépression. Que courir après le réel (surtout armé de mots) est pure folie, que l’homme lucide est fou, que la folie est l’horizon de l’existence bien comprise. Peut-être bien. Je ne suis pas mécontente d’avoir vieilli. Je n’ai pas choisi telle façon de percevoir plutôt que telle autre, le temps s’en est chargé. Je ne cherche pas à résoudre l’énigme du monde. Il me semble parfois que le monde vient avec la résolution de sa propre énigme, même si nos facultés ne suffisent pas à l’embrasser.

De l’écriture et de l’amitié

Quelques amis et connaissances me demandent de temps en temps, en passant : “Pourquoi n’écris-tu pas de nouvelles ?”. Certains, je crois, aiment me lire ; d’autres voient que je m’ennuie ; d’autres enfin pensent qu’il est criminel d’une manière générale de ne pas développer et exploiter ses talents (au sens biblique). A tous (mais ils ne sont pas si nombreux), je réponds que je n’ai rien à dire. Ce n’est pas une coquetterie. Je n’ai pas d’histoire à raconter. Quant à écrire sur rien, il faut à mon avis un talent éblouissant pour le faire et ne pas le regretter, être un virtuose du style, un magicien de la langue, ce que je ne suis pas.

J’écris bien, me dit-on. Mais encore ? Je repense à cette prof de lettres qui en terminale écrivait sur mes copies : “L’expression te sauve”. J’étais impressionnée, elle était la première de mes profs du secondaire à me voir vraiment, à percer à jour mon manque d’idées véritables. J’avais un vernis de connaissances que j’enrobais dans de jolies tournures. Quand j’ai lu son commentaire, je me suis sentie un peu piquée, et en même temps, j’ai pensé, chapeau, tu dis vrai madame. J’imagine que les profs des années précédentes étaient simplement trop contents d’avoir une élève qui maniait correctement le français pour se préoccuper du fond.

Faire du style ? Il serait plus réaliste pour moi de m’attaquer à une nouvelle avec une histoire précise, bien charpentée. Et je n’ai pas d’histoire. Je relis Dino Buzzati (malgré la traduction), j’admire le fait qu’il ait su tourner le quotidien de manière si intéressante, et je suis aussi frappée par la manière dont il construit son atmosphère à la fois fantastique et poétique par le jeu d’accumulations surprenantes (je n’ai pas le bouquin sous la main, sinon je vous collerais un exemple). Mais je ne me sens pas capable de l’imiter. Est-ce que je manque d’imagination ? Oui. Mais ce n’est pas que ça.

J’ai envie d’écrire. J’ai besoin d’écrire. Mais ce que je voudrais dire, je crois, ce que je voudrais exprimer,  est précisément ce que je ne saurais dire, ce qui ne se dit pas. J’ai réalisé cela ce soir, en rouvrant L’Humilité de Dieu, un livre de François Varillon que mon parrain m’avait offert du temps de mon catéchuménat. Dans un passage de ce livre (par ailleurs véritablement éclairant pour ceux qui se posent des questions sur la personne de Dieu au milieu de ce monde dégueulasse), le père Varillon disserte sur le silence. Il parle de Claudel et de ” l’unité plus originelle de la poésie et de la musique”. Plus exactement, de ce point en nous où notre nature temporelle est rattachée à l’Eternel, et où repose la Mémoire. Je lui laisse la parole :

“Cette unité est au plus intime de l’être. Elle se situe, pour reprendre les mots de Jean Cassou, “plus bas que ne descend la sonde”. Elle n’est encore ni poésie ni musique, elle est Silence, abîme de silence (Sigè l’Abîme est le terme qui conclut Connaissance du temps). Saint Augustin et les plus métaphysiciens des mystiques ont appelé Mémoire cette zone de solitude qui est antérieure aux opérations des facultés, antérieure à leur distinction même, antérieure donc a fortiori aux techniques de l’art. C’est là que l’homme échappe au temps par la cime de lui-même. Il serait vain de vouloir cheminer au niveau psychologique ou historique d’Animus, si nous ne séjournions d’abord dans le royaume secret d’Anima, où “dans le silence du silence Mnémosyne soupire”. Tout commence en effet avec la Muse de la Mémoire qui est indivisiblement mémoire de soi et mémoire de Dieu. On connaît le texte prodigieux de la Première Ode :

L’aînée , celle qui ne parle pas ! L’aînée, ayant le même âge !

Mnémosyne qui ne parle jamais !

Elle écoute, elle considère.

Elle ressent (étant le sens intérieur de l’esprit),

Pure, simple, inviolable ! elle se souvient.

Elle est le poids spirituel. Elle est le rapport exprimé par un chiffre très beau. Elle est posée d’une manière qui est ineffable

Sur le pouls même de l’Etre.

Elle est l’heure intérieure ; le trésor jaillissant et la source emmaganisée ;

La jointure à ce qui n’est point temps du temps exprimé par le langage.

Elle ne parlera pas; elle est occupée à ne point parler. Elle coïncide.

C’est cette note du silence, unique et identique, cette flamme profonde, cette immobilité poignante, que je voudrais être capable de dire ! C’est elle que je voudrais pouvoir mettre en présence. A mes yeux, c’est ce que font les grandes oeuvres : toucher au siège de la Mémoire profonde, faire chanter cette note. Dans mon histoire personnelle, je l’ai ressentie, en retrouvant dans Le Voyage de Chihiro des scènes dont j’avais rêvé dans mon enfance, ou au détour d’une phrase de Proust ou de Le Clézio, la flèche, paf, en plein dans le mille, chute en plein ciel, vertige ébloui. Toute contingence s’efface, les portes du Royaume s’entrebaillent. Matin premier sur la montagne. Lumière sans ombre.

Je l’ai dit ailleurs, pour moi l’art premier est la poésie, et la poésie est révélation. Je voudrais avoir le talent de la tisser dans le texte d’une nouvelle sans prétention. Je voudrais qu’un lecteur ait ce frisson, et partager avec lui ce moment, et être son amie. En gros, j’ai les yeux plus gros que le ventre, et des ambitions trop élevées. Ca, plus le manque d’imagination…

Je dis cela sans déception, sans amertume. Je m’estime bien heureuse de connaître cette révélation grâce aux oeuvres d’autres personnes. A défaut du talent littéraire ultime, je crois avoir un talent pour l’amitié. Or l’amour (qu’est l’amitié) est l’autre voie par laquelle le coeur de l’homme et sa conscience peuvent entrer en contact avec “le poids spirituel”, “le trésor jaillissant et la source emmagasinée”. Pour l’écriture, ce n’est pas sûr, mais pour l’amitié, j’ai ce qu’il faut.