Ligne de crête

Frère traçons nos vies par le signe des crêtes
– Âpres lignes après lignes –
Aux royaumes diffus des ensommeillements
La scie de l’horizon fera tôt rendre gorge

Comme aux degrés solaires les herbes s’agrippent
Fidèles fibre à fibre à l’appel du zénith
De joubarbe en lichen aux plaies de l’ascension
L’œil sûr et le pied sec saignons nos libations

Marchons mon frère nus sur les lames de faîte
Vertiges et vallées chanteront violet
Obliques sous nos pieds comme les toits douillets
Où bien avant son heure achoppe la lumière

Au partage des eaux allons offrir nos corps
Et l’âme en équilibre briser les étais
De soir il n’y aura pas plus que de repos
Pas plus que de repos il n’y aura d’espoir

Ces pins ne sont tordus qu’aux yeux déconsacrés
Le vent nous a dédiés au fil de l’arbalète

Sonnet sur l’exil

Et puisque nous sommes de naissance exilés
Suspendus par la soif aux fontaines taries
Sans mots devant les arbres qu’un rayon nourrit
Assez pour toucher ciel et s’y enraciner

Et puisque nous roulons nos manques et nos peines
Pierres sur lesquelles aucun dieu ne construit
Sa maison éternelle, et qu’à goûter les fruits
Du Jardin maternel nos faims resteront vaines

Suivons en hirondelles l’été qui s’enfuit
Passons comme nuages promesse de pluie.
Jour après jour levant notre incertain bivouac

Marchons loin du Royaume en semant au hasard
Les chansons de l’Exil. Et quand viendra le soir
Fendant les vives-eaux montons vers notre Pâque

Ensemble

Inconnaissante
comme le vide au cœur du bois
qui ne se peuple que sous l’archet
j’appartiens au hasard des rencontres

ma conscience n’est que de recevoir
à chaque pas dans la ville et sur les chemins creux
l’étoilement de l’arbre
le signe de l’oiseau
l’autorité de l’herbe
ô perfections de formes
et d’ondes

et je dirai sans honte
que tel est leur destin
de faire le mien
que tel est mon appel
de vivre d’elles

et l’on rira de moi
ébauche d’existence
en les proclamant libres
n’ayant de compte à rendre
à la terre ni au ciel
à l’amont ni à l’aval
sans commune mesure à mon insignifiance

oui l’on rira de moi
mais on n’y sera pas

car leur liberté est d’acquiescer
présentes pour le monde
la source dans le fleuve
le merle dans le fruit
et du platane de passage
l’écorce en mon extase

et rien ne nous sépare
ni conscience ni préséance
somme de langage ni de science
ni vie d’esprit ou de matière

non rien ne nous sépare
ni mon mutisme ni leur chant
ni leur silence ni mon cri

ni par-delà nos apparentes morts
d’une saison ou pour de bon
nos ordres d’éternité

l’amour nous tient ensemble
comme sur la harpe
de l’incarnation
les cordes d’un même instant