EDR 2 (le jeune amant)

 

Le jeune amant a une tête à se nommer Juan, ou Esteban, alors c’est ainsi qu’elle le désigne, en pensée, puisqu’en dehors il est peu besoin de s’interpeler quand on ne veut se connaître que de la peau et des abîmes. Thomas, dont le nom compte seul parmi les vocables du monde, l’appelle Julian.

Le jeune amant est tendre. Sa peau brune se cuivre sur le bombé des pommettes, des épaules et sur le fuselé des cuisses. Si Thomas existe d’abord par le nez et les sourcils, le jeune amant habite dans ses lèvres charnues, toujours entrouvertes en une expression de surprise mal étouffée qu’on retrouve dans ses larges pupilles, un regard de lièvre aligné par le canon du fusil. Tout semble l’étonner dans le corps qu’elle lui livre, tout semble excéder l’ampleur de son imagination, et surtout cette vie qui se poursuit par delà la crête de la jouissance. Ainsi croirait-on, après l’amour, le voir se relever, incrédule, sur un aplat de sable pris dans l’ombre d’un rempart aveugle par-dessus lequel il vient d’être précipité. La main en visière pour soustraire ses yeux au feu du désert, il interroge les machicoulis et la tension des tours contre le bouclier du ciel. La reconnaissance inouïe d’être en vie gonfle bientôt ses veines, de nouveau.

Cet émerveillement mêlé de terreur sacrée a dû toucher Thomas, qui se laisse peu toucher. Il est bien possible qu’elle ne soit désormais qu’un moyen, l’outil de cette piqure d’innocence. Mais elle trouve son compte, au-delà du plaisir, dans la vénération que le jeune amant voue à Thomas, à la largesse duquel il croit devoir son bonheur.

Le jeune amant a des cils qui projettent leur nuit jusque sur ses pommettes et dansent sur sa peau à elle comme une frange d’antennes – un sillon tracé parmi les herbes hautes par la patte meurtrie d’un oiseau volant ras.

Le jeune amant grésille et brûle, ses dents sont neuves et son instinct comme le saut des carpes. Aucune question ne creuse sa présence ni ne raisonne son étonnement sans mots. Il la prend sans espoir, si ce n’est de vivre encore jusqu’au sommet.

 

 

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Ajourée

C’est vrai. Quand je suis allée chez le perceur, c’était pour l’aiguille. Au fond, peu m’importait d’en arborer ensuite le résultat, la preuve, ce bourrelet presqu’imperceptible, et encore moins l’anneau, le clou, la pierre, le talisman, minérales déclinaisons de l’étiquette à l’oreille. Plus exactement, la preuve importait moins que le souvenir, la persistance bientôt rêvée de la sensation.

Epargnée par la vie, je n’avais encore subi aucune opération (tu conviendras que l’extraction des dents de sagesse, même sous anesthésie générale, ne compte pas). On m’avait bien percé et repercé les lobes, mais au pistolet, et il y avait si longtemps. Pourtant, dans mes souvenirs épars traînent encore l’avant-poste d’une bijouterie de La Part-Dieu, une sorte de kiosk lancé en éclaireur au milieu du flot des potentiels clients, le visage de la dame, d’un blond commercial, le coup de bec du pistolet, sec, et la chaleur, ensuite, venue suspendre sa braise de chaque côté de ma tête. Le visage de ma petite sœur, aussi, qui subissait le même sort. A peut-être huit ans, tu penses bien que c’était le bijou qui me motivait. La percée n’était qu’un mauvais moment à passer, à la rigueur une manière de mise à l’épreuve.

A trois fois huit ans, c’est différent. Trop pleine de moi, étouffant peut-être dans le solipsisme de mon intégrité physique, je veux que l’on m’ouvre, je veux que l’on m’ajoure. Non plus à l’aide de mots, car pour l’heure le symbole a épuisé la vigueur de son sang… à moins que la lassitude ne soit en moi, une lassitude de devoir répondre par la pensée, par l’imagination, à l’appel des mots. Je ne veux plus avoir à collaborer. Je veux être livrée et délivrée. J’ai obscurément soif de quelque chose que seul peut me donner le silence de la chair, sa densité qui résout sans coup férir l’équation de l’absente présence du langage. L’objet qui viendra occuper la lacune enfin manifestée n’a pas d’importance et je m’en passerais si le tissu du corps ne cherchait à tout prix à fermer ses mailles. Mais c’est aussi cette puissance de réparation que je viens défier. Ainsi, si je désire cette percée, ce n’est pas seulement parce qu’en elle s’alchimise le triple mouvement de la poussée, la déchirure et la libération, mais parce qu’elle mesure la résistance de ma matière, qu’elle l’affronte et la fait advenir. L’aiguille m’apprendra peut-être enfin quelle forme a ce corps, ce qu’il est, ce qu’il me veut ! Que le vide vienne enfin définir le plein – le prouver. Que la pointe délinée ce qui se fond trop bien dans l’eau du présent, qu’elle l’en détache. Qu’elle pourfende et révèle ; et que je puisse me voir et me connaître – un peu.

Métaphore sexuelle, tu dis ? Du sexe simple, franc, sans ambiguïté ni conséquence, où mon désir est essentiellement tourné vers moi-même, et celui du perceur inexistant, alors. Ce n’est que l’oreille. Je n’ai pas besoin de percer de région plus intime du corps (peut-être n’y en a-t-il pas), et je trouve toute sophistication en ce domaine artificielle. Pourtant, c’est vrai : bien que je ne regarde pas son visage, je suis heureuse que ce soit un homme qui s’approche, le cheveux ras, le dos et les mains larges. Il me conduit dans une salle propre et sobre, ouvre le sachet stérile, parle. Sa voix est douce, les mots sans importance.

La douleur est légère, mais précise. Eblouie juste ce qu’il faut.

Des trois percées de ce jour-là, aucune n’est demeurée. La résistance de ma chair a été mesurée et elle l’a emporté. Elle m’a replongée dans les eaux du présent, à peine moins indistincte qu’autrefois.